Les origines de la civilisation moderne 1923
Triste et lugubre apparaissait l’avenir de l’Église catholique et de la civilisation chrétienne, au moment où se fermait le ve siècle. On était au soir de cette orageuse journée qui avait vu périr un monde. Le fracas des trônes écroulés et des peuples précipités les uns sur les autres retentissait encore à l'oreille des contemporains; les esprits restaient pleins des scènes d'horreur et d’épouvante qui avaient accompagné l’agonie de la société romaine. Aucun rayon d’espérance ne venait briller sur les ruines, et rien ne semblait promettre un lendemain à l'humanité. De quelque côté que l’œil se tournât, il n’apercevait à l'horizon que de sombres nuages et autour de lui un demi-jour sinistre qu’on pouvait prendre pour le précurseur de la nuit éternelle. C’étaïît l’heure où les âmes les plus fermes et les plus fiers courages se sentaient envahis par le doute et par la lassitude. On. entendait des confesseurs et des docteurs illustres déclarer que la fin du monde étaitproche, et des apôtres infatigables, qui jetaient au milieu de- l'orage les
semences d’un grand avenir, annonçaient que l’Antéchrist était déjà né (1).
La situation lamentable de l'Église catholique, sur qui seule reposaient toutes les espérances de régénération, semblait, au premier abord, justifier ces prévisions désolantes. Par quelle amère succession d'épreuves et de désenchantements elle avait passé depuis le jour où, à la voix de Constantin, elle était sortie du fond des catacombes, brillante de jeunesse et d'espérance, pour s'asseoir sur le trône impérial à côté des maîtres du monde ! Cette alliance glorieuse s'était changée pour elle en une servitude pleine d’opprobre. Tous les jours, les despotes de Byzance s’ingéniaient à lui forger de nouvelles chaînes, et elle ne défendait sa dignité contre leurs violences qu'à force de combats douloureux. Dans tout l’Empire d'Orient, il n’y avait pas un endroit où sa prière pût monter vers Dieu sans subir le visa de César. Encouragées et provoquées par lui, les hérésies ne cessaient de se multiplier et de mettre en lambeaux la majestueuse unité dont elle était si fière. Mutilée et chargée de fers, elle voyait les jeunes peuples barbares, soustraits à son influence vivifiante, se détacher insensiblement d'elle et retomber dans le paganisme d’où ils sortaient à peine. En mettant la main sur le cœur des nations orientales, on sentait les battements de la vie chrétienne s’affaiblir graduellement.
Le spectacle de l'Occident n’était pas moins funèbre. Là, pour la première fois depuis son existence, le christianisme avait appris à reculer. Ses frontières, qui, au 1v® siècle, débordaient celles de l’Empire, sem-
(1) SULPIT. SEVER., Dialog. II, 14.
blaient s'être rétrécies en même temps que lui. Le déluge de la barbarie s'était répandu sur les florissantes chrétientés du Danube et du Rhin, noyant dans ses flots tous les vestiges de la civilisation. Saint Irénée aurait cherché vainement, dans les solitudes de la Germanie, un écho de ces voix qui, trois siècles auparavant, lui apportaient le témoignage de la foi catholique de ses peuples (x). La Meuse et l’Escaut étaient redevenus des fleuves païens; la Tamise et l’Humber n’abreuvaient plus que des populations vouées au culte des idoles. Dans le nord de la Gaule et dans la plus grande partie de la Bretagne, les sanctuaires chrétiens tombaient en ruines, la croix de Jésus-Christ disparaissait sous le marteau du dieu Thor, et les vases sacrés étaient livrés, comme un vil butin, à l’avidité grossière des conquérants (2). En pleine Ligurie, il y avait encore, vers le milieu du vrr® siècle, des sanctuaires païens debout, et l’audacieux qui en détruisait un courait danger de mort de la part des païens qui les visitaient (3). Dans le reste du monde, l’arianisme triomphait avec insolence et avec cruauté. En Gaule, en Espagne, en Italie, en Afrique, l'Église gémissait sous le sceptre de fer de cette secte impie, qui était animée d’un esprit de prosélytisme fanatique, et qui ne connaissait d’autre moyen de persuasion que la force brutale. Au milieu de populations entièrement catholiques, les sièges épiscopaux étaient vacants, les paroisses, veuves de leurs pasteurs, voyaient leurs églises abandonnées, les ronces et les
MNSMIREN., Aduïhaer:T, io, 2:
(2) Vita S. Vedasti, c. 6; GREG. TuR., Hist, eccl. Franc., XI, 27; BEDA, Hist. eccl. Angl., 1, 15.
(3) Jonas, Vita Bertulf, c. 16.
épines fermaient l’entrée des sanctuaires, et les troupeaux y paissaient parmi les décombres (1). Nulle part on ne trouvait un peuple catholique qui fût libre ou qui, du moins, disposait de son avenir. La Gaule centrale disputait vainement son indépendance aux barbares de l’Escaut. Les Bretons cédaient pas à pas le terrain aux envahisseurs, qui leur avaient déjà enlevé les deux tiers de leur sol natal. Quant aux Irlandais, les flots qui jusqu'alors protégeaient leur indépen-. dance les séparaient aussi du reste de la chrétienté et menaçaient de les isoler entièrement dans leurs préjugés nationaux. Il semblait donc que la foi catholique fût destinée à être perpétuellement une religion de vaincus, une doctrine d'esclaves. A la voir étouffée, pour ainsi dire, entre Byzance et l’arilanisme, on l’eût dite condamnée à disparaître bientôt, pour livrer le monde sans remède à ces deux funestes agents de destruction.
C'est en ce moment solennel que retentit à travers l’Europe une nouvelle extraordinaire. Clovis, le roi des Francs Saliens, venait de se convertir au catholicisme et une grande partie de son peuple était descendue avec lui dans les eaux baptismales à Reims. Arrivant à cette heure critique entre toutes, un pareïl événement, si modestes que fussent ses proportions, avait tous les caractères d’une révolution historique. La main de la Providence semblait sortir des nuages et, suspendant brusquement la marche de l’histoire, la détourner de sa direction pour la lancer dans une voie nouvelle.
C'était, en effet, une belle conquête que venait de
(1) Srp. Aporz., Epist. VII, 5.
faire l’Église romaine. Comme s’il eût été tenu en réserve pour quelque mission encore ignorée, le peuple franc était resté à l’arrière-plan pendant la période des invasions, et il avait dû à cette circonstance de n'être ni corrompu par les mœurs romaines, ni entamé par l’arianisme. Vierge des influences de la culture antique, il avait exterminé celle-ci dans les provinces belges qui furent son premier séjour, et, après avoir tout balayé devant lui, il venait à la rencontre de ses destinées avec l’élan et la vigueur d’une robuste enfance. Il était composé de deux groupes, dont l’un, celui des Ripuaires, s’étendait de Mayence à Cologne et du Wéser à la Meuse, tandis que l’autre, celui des Saliens, sorti des plaines basses de la Hollande et de la Campine, s'était avancé sur l’Escaut et sur la Somme, d’où s’ouvraient pour lui de nouvelles perspectives de conquêtes. Tournai, Cambrai, Soissons, Paris avaient marqué les étapes de ce peuple dans sa marche victorieuse sur la Gaule. Il venait de s'emparer de celle-ci jusqu’à la Loire et de jeter les bases d’un empire septentrional dont nul n'aurait pu alors deviner l’avenir.
Son entrée dans la famille chrétienne n’était plus qu’une question de temps. Mais tout faisait craindre qu'à l'exemple des autres peuples germaniques, il n’embrassât la religion arienne, qui était celle des vainqueurs, et qu'il ne fixât à jamais le triomphe de celle-ci en Occident. Déjà l’arianisme avait trouvé accès auprès de lui; il avait même pénétré jusque dans la famille de Clovis, et il espérait tenir, dans la sœur de ce prince, le gage d’une conquête plus précieuse encore. Mais Clovis trompa les espérances des uns et la crainte des autres, en courbant la tête sous la main
d'un évêque catholique. Ce fut un grand jour pour l'avenir de la Gaule, de l'Église, de l’humanité entière, que celui où, vêtus de la robe blanche des néophytes, le roi des Francs et trois mille guerriers de son peuple passèrent pour la première fois, au milieu des draperies, des fleurs et des parfums, sous les voûtes augustes de la cathédrale de Reims (1).
L'Église recueillait en ce jour le fruit des travaux de son épiscopat, qui, depuis longtemps, avait l'œil fixé sur la nation franque, et la disputait à l’influence arienne. Comme tous les autres barbares, les Francs étaient subjugués par la majesté de ces demi-dieux des cités gauloises, protecteurs des peuples et arbitres du ciel. Les relations amicales entre leurs rois et les évêques remontaient jusqu'à Childéric, et la beauté de la religion catholique, dont les pompes et les bienfaits les environnaient de toutes parts, avait depuis longtemps frappé leurs imaginations et attendri leurs cœurs. À ces mobiles divers, qui pesèrent au jour décisif sur la volonté de Clovis, s'était ajoutée l'influence d’un allié que l’Église a toujours rencontré dans la conquête des peuples : une femme chrétienne. La grâce fit le reste, et Tolbiac acheva l’œuvre de saint Remi et de Clotilde.
Immense fut l'effet produit par la conversion des Francs. Du sein de la société catholique, un cri d’allégresse s’éleva. On n'était plus habitué, depuis les beaux jours de Théodose, à des triomphes aussi joyeux. Les rangs les plus élevés de la hiérarchie sacerdotale répondirent à la bonne nouvelle par des acclamations enthousiastes. Saint Avitus, se faisant, dans
(1) GREG. Tur., Hist. eccl. Francç., IT, 31.
NAISSANCE DES SOCIÉTÉS CATHOLIQUES he
cette circonstance, l'organe de tout l’épiscopat gaulois, voyait déjà la cause de l’Église intimement liée à celle du néophyte couronné ; il saluait dans son peuple l'épée de Dieu, et il traçait, au nom de la Providence, le programme de sa mission civilisatrice. L'histoire devait donner une confirmation éclatante à ces pressentiments prophétiques d’un grand esprit, qui semble avoir vu se dérouler devant lui le tableau de l’avenir, et qui l’a raconté d’avance dans un document immor- PE):
En attendant le jour où le peuple franc pourrait réaliser les espérances de l'Église, il recueillait la récompense du dévouement qu’il lui montrait. Avec le bienfait de la foi, il avait trouvé dans le baptistère de Reims la couronne de toute la Gaule. Dès qu'il y eut dans ce pays une puissance catholique, on vit se tourner vers elle les cœurs de tous les provinciaux, quine supportaient qu'avec impatience le joug de leurs maîtres ariens. Chez les Burgondes et chezles Visigoths, les populations catholiques saluèrent avec allégresse les progrès des Francs, dans lesquels elles voyaient déjà leurs futurs libérateurs. Leurs aspirations religieuses et patriotiques, contenues aussi longtemps qu'elles étaient sans espoir, se faisaient jour maintenant que l’aurore de la délivrance apparaissait à l'horizon.
Il n'y avait rien que de naturel et de légitime dans l'expression parfois imprudente de ces sentiments. Les prélats catholiques les professaient eux-mêmes, ef plus d’un d’entre eux, comme saint Quentien de Rodez ou saint Aprunculus de Langres, dut fuir son diocèse,
(1), S. AviT., Epist., 41.
parce qu'il était soupçonné d’être partisan des Francs. Mais rien ne pouvait refroidir l'enthousiasme populaire pour les libérateurs. On revit ici ce qui s'était passé en Afrique et en Italie, lors de l’arrivée de Bélisaire, lorsque le sol même, pour ainsi dire, se déroba sous les pas de ses maîtres ariens. Clovis fut le Bélisaire de la Gaule : elle oublia le barbare pour ne voir que le catholique, devenu, par le baptême, le compatriote des Romains.
Le rusé conquérant comprit à merveille le parti qu’il pouvait tirer de cette situation, et nous avons déjà vu qu’il sut donner à ses expéditions contre ses rivaux ariens le caractère de véritables guerres saintes.
Les croisades ne durent pas exercer sur l'imagination des hommes du x1® siècle un effet plus grand que ne le produisit, sur les contemporains de Clovis, la guerre contre les Visigoths, dont le récit se colore, sous la plume de Grégoire de Tours, des teintes poétiques de l'épopée. Poussé par l'enthousiasme des siens et impatiemment attendu par les peuples qu'il allait conquérir, Clovis n’eut qu’à se montrer pour vaincre. D'un seul coup, il enleva aux Visigoths les magnifiques provinces qui s'étendent de la Loire aux Pyrénées, et, les refoulant au delà de cette chaîne de montagnes, 1l leur ferma définitivement l’accès de l’Europe centrale. La guerre contre les Burgondes eut un caractère moins foudroyant : néanmoins, il réduisit d'emblée ce peuple à un état de vasselage et ne lui laissa qu’une existence précaire et humiliée, à laquelle ses fils devaient bientôt mettre fin par une conquête définitive. Déjà auparavant, il avait absorbé les autres royautés qui se partageaient la domination sur les
Francs saliens : celles de Tongres et de Cambrai (x). Après sa campagne d'Aquitaine, les Ripuaires de Cologne, cédant au prestige de ses victoires et de ses talents, le choisirent librément pour leur souverain. La soumission des Alamans et des Thuringiens couronna cette série de rapides conquêtes. Ces fières peuplades, récemment encore égales ou même supérieures aux Francs, ne furent plus désormais que des satellites gravitant autour de cette nation radieuse (2). L'heureux Clovis se voyait, au bout de quelques années de combats, à la tête de la monarchie la plus compacte et la plus puissante du monde civilisé. Elle plongeait ses racines dans les entrailles du sol germanique, d'où elle tirait les sucs nourriciers de sa vigueur guerrière, et, se déployant au large dans les plus belles contrées de l’Europe occidentale, elle atteignait par ses extrémités les Pyrénées et les Alpes, dont elle se faisait des frontières naturelles et des boulevards immuables. La cour de Byzance devina de bonne heure la signification que venait d'acquérir cette nouvelle nationalité : elle entra en relations avec elle, et, conformément aux traditions artificieuses de sa diplomatie, elle essaya d’en faire l'instrument de sa politique d’extermination auprès des autres barbares. Clovis fut accablé de flatteries et de caresses; 1l eut même la satisfaction de se parer en public des insignes consulaires, mais ces hochets, avec lesquels les fins politiques de Constantinople aimaient à duper la vanité des barbares, ne troublèrent pas sa froide et tranquille raison, et Byzance n’obtint rien de lui. On peut le dire sans exagération, son attitude et celle
(1) G. KurTa, Clovis, 2e édition, t. I, pp. 266-277. (2) GREG. TuR., Hist, eccl. Franc., TI, 27-43.
de ses successeurs vis-à-vis des roueries byzantines constituent une victoire d’un nouveau genre rempottée par le peuple franc, aussi invincible sur le terrain de la diplomatie que sur celui de la guerre à main armée.
Au lieu de devenir l’instrument de l’Orient, Clovis préféra rester l’arbitre de l’Occident. Théodoric le Grand dut voir avec douleur se dresser en face de lui une puissance sur laquelle il n’avait pas de prise, qui, sans crainte de ses menaces, déclarait hardiment la guerre à ses amis d’Espagne et qui venait, jusque sous ses yeux, enlever les plus belles parties de l'héritage de son petit-fils. Certes, sous le rapport du talent et surtout du caractère, la comparaison entre Théodoric et Clovis est loin d’être au désavantage du premier. Mais les qualités personnelles des hommes, si éminents qu'ils soient, pèsent peu dans les grands mouvements qui emportent les sociétés. L'orientation de la politique de ces deux chefs d’État les menait dans des directions opposées. L'idéal de celui-là était dans le passé romain, dont il essayait de ranimer les cendres. Celui-ci avait sur son rival l’incontestable avantage d’avoir deviné ou, du moins, pressenti l’avenir et de s'être rallié sans réserve à la cause qui le portait dans ses flancs. L'Église catholique, dont il était le champion, communiquait à toutes ses œuvres une partie de sa force et de sa durée, et groupait autour de lui les éléments de succès que les monarques ariens laissaient échapper de leurs mains. Tel était le prix magnifique dont elle payaït la fidélité du peuple franc. En prosternant devant ses pas tous ses ennemis, elle faisait de lui le peuple impérial appelé à recueillir l'héritage de Rome et à présider, de concert avec elle, aux destinées de la civilisation européenne.
Un siècle ne s’était pas encore écoulé depuis la conversion des Francs que l’Europe applaudissait à l'entrée d’un nouveau peuple dans la famille catholique. L'histoire de la conversion des Anglo-Saxons forme, dans les annales sanglantes du vi® siècle, une de ces ravissantes idylles que le génie de l’Église semble avoir semées dans l’uniforme tragédie des destinées humaines, pour y laisser pénétrer un rayon de joie céleste. La barbarie des Anglo-Saxons n’était pas moins farouche que celle de tous leurs congénères, et les circonstances dans lesquelles ils s’étaient établis en Bretagne n'avaient fait qu’exagérer les traits de leur caractère national. Habitués depuis longtemps à ravager ce pays, ils avaient profité des troubles qui suivirent le départ des Romains pour s’en rendre maîtres.
On sait déjà ce que fut cette conquête, qui ne laissa rien survivre de la civilisation romaine : ni le culte, ni la langue, n1 les institutions, ni les mœurs. La barbarie des bords de l’Elbe fut transplantée tout entière sur le sol de la Bretagne. Partout où s’établissaient les envahisseurs, la population indigène fut exterminée et ses rares débris réduits à la plus dure servitude (x). C’est ainsi que la Bretagne se voyait gra-: duellement effacée de la carte du monde civilisé. Huit royaumes germaniques s’élevèrent sur les ruines de la vie romaine, marquant, par les dates successives que l’histoire ou la légende assigne à leur fondation, les étapes de la conquête. Après celui des Jutes dans le pays de Kent, les Saxons fondèrent ceux de Sussex, de Wessex et d’Essex dans les pro-
(1) Dans les codes anglo-saxons, le nom de Breton (Wealh) est employé pour désigner l’esclave,
vinces méridionales de l’île; un peu plus tard surgirent, dans le nord, les royaumes des Angles : celui d'Estanglie, celui de Northumbrie, souvent divisé en Bernicie et Déirie, et enfin, au centre de l’île, celui de Mercie.
Cependant, les populations celtiques résistaient avec l'énergie du désespoir. Trop divisées pour écraser l'ennemi commun, elles avaient assez de courage et de patriotisme pour lui vendre chèrement la victoire. Plus d’un siècle après Hengist et Horsa, les conquérants disputaient encore pied à pied le centre de la Bretagne à ses premiers habitants. Mais la lutte n’était pas égale. Malgré quelques victoires partielles, qui ne faisaient qu’arrêter les progrès de l'invasion, les Bretons continuaient de reculer devant leurs ennemis. Et le terrain qu’ils perdaient était perdu sans retour. Pénétrant jusqu’au vif de la vieille souche celtique, la hache des Saxons la partageait en deux tronçons qui ne devaient plus être réunis. Une partie des vaincus, désespérant de l’avenir de la patrie, fuyait au delà de la mer et s’établissait avec ses traditions et ses mœurs dans les landes et sur les rivages de l’Armorique. Le reste de la nation, refoulé de jour en jour par l'irrésistible progrès de la conquête, finissait par trouver un abri dans les presqu’îles occidentales de la Bretagne, où les montagnes galloises conservent encore aujourd’hui le type et la langue des anciens Bretons (1). Ils y avaient emporté, avec leurs irréconciliables rancunes contre les Saxons, les plus fabuleuses espérances de revanche nationale. Le nom d'Arthur, un de leurs rois, semble avoir, dès le lende-
(1) Gizpas, De excid. Brit., I, 2 et 25; EINHARD, Annal. a. 786.
NAISSANCE DES SOCIÉTÉS CATHOLIQUES tige
main de sa mort, fourni un centre de ralliement aux imaginations fiévreuses de cette race infortunée, qui se consolait des souffrances du présent par les magiques visions d'avenir dont la berçaient ses devins et ses bardes. En attendant, coupée du reste du monde chrétien et égarée par l’acharnement d’une lutte furieuse, elle perdait peu à peu son empire sur ellemême et rentrait à pas lents dans la barbarie native. Dans ses sauvages retraites, où elle ne pensait qu’à défendre sa nationalité, elle laissa tarir les sources de la culture romaine et pâlir l'éclat du flambeau de l’Évangile. La haine des Saxons était devenue l’unique passion des Celtes de la Bretagne. Elle étouffa chez eux la voix de la charité chrétienne, qui leur montrait des frères jusque dans leurs ennemis. Égarés par les suggestions du patriotisme ulcéré, ils refusèrent de communiquer à leurs vainqueurs la doctrine du salut. Pas un missionnaire ne sortit de leurs rangs pour aller, la croix en main, tenter la réconciliation des deux races au nom de la fraternité universelle. Pas un évêque breton n’essaya de jouer, auprès des rois fils de Wodan, ce rôle d’éducateur dont saint Remi s'était acquitté d’une manière si glorieuse auprès des Francs. Ils ne comprirent pas qu’en soumettant à la loi de l'Évangile des hommes qu’ils étaient impuissants à dompter par les armes, ils leur arracheraient cet aiguillon de barbarie qui faisait tant de mal à leur propre peuple; ils ne surent pas deviner que des Anglo- Saxons, devenus chrétiens, seraient pour la race bretonne des voisins supportables et peut-être des amis. Au surplus, cette situation n’était pas moins funeste pour les vainqueurs que pour les vaincus. Les royaumes anglo-saxons étaient aussi désunis entre
eux que l'avaient été les bretons. Ils se livraient de sanglants combats pour s’enlever l’un à l’autre l’hégémonie, et les marchés d’esciaves du continent se peuplaient des tristes victimes de leurs dissensions. En un mot, la nuit de la barbarie allait s’épaississant sur cette grande île de la Bretagne, qui semblait à jamais perdue pour la civilisation.
Ici se place un de ces épisodes en apparence insignifiants, mais dont les résultats sont bien faits pour confondre les calculs et les prévisions de l'esprit humain. Il y avait, à la fin du vie siècle, dans un couvent de Rome, un moine qui s'était enfermé, dès sa jeunesse, dans une retraite dont son nom ne franchissait pas l'enceinte et où les bruits du monde ne parvenaient pas jusqu'à lui. Ce moine, passant un jour sur le marché aux esclaves de la Ville Éternelle, fut frappé par la vue de quelques jeunes captifs, dont les cheveux blonds et les yeux bleus attestaient une origine septentrionale. Il s’intéressa à ces pauvres enfants du Nord; il s’informa de leur patrie, et on lui apprit que c'étaient des Angles. « Il faut qu'ils deviennent des anges, » répondit-il avec un pieux enthousiasme. C’est cette parole d’un moine romain qui à appelé à l'existence la civilisation anglaise; l'histoire n’en a pas entendu beaucoup d’aussi généreuses et d'aussi fécondes. Dès ce jour, Grégoire conçut le projet de se vouer au salut de la race anglosaxonne. Mais que pouvait, pour une pareille entreprise, un pauvre ascète qui ne disposait pas même de sa propre volonté? Une volonté supérieure dénoua tout. Un jour, le moine se vit élevé sur le trône papal et alors le rêve si longtemps nourri put devenir une réalité. Sur ses ordres, un religieux de son couvent,
Augustin, à la tête de quarante missionnaires appartenant comme lui à la famille de saint Benoît, se mit en route pour aller refaire, sans armes et au nom d’une Rome nouvelle, la conquête de l’île qui avait été la première perte pleurée par l'Empire (1).
On peut s’imaginer l’angoisse que dut éprouver l’humble caravane sortie en 596 de la riante oasis monastique du mont Coœlius, lorsqu'elle dit adieu au beau ciel de Rome et aux grands souvenirs de l’antiquité pour aller s’enfoncer dans les brumes du septentrion, parmi les peuplades féroces dont elle ignorait la langue et qui versaient le sang chrétien sur l'autel de leurs dieux. Le cœur manqua plus d’une fois aux missionnaires : 1l fallut que le pape intervint, les encourageât, les ramenât à l'assaut comme des soldats novices, leur aplanît les obstacles du chemin en les recommandant aux rois et aux évêques des pays où ils passaient, jusqu’à ce qu’enfin, en l’année 597, ils abordèrent sur les plages du Kent, à l’endroit même où, un siècle et demi avant eux, avaient débarqué, selon la légende, les conquérants farouches dont ils allaient entreprendre la conquête (2).
Cette fois encore, une épouse chrétienne avait préparé les voies à l'Évangile dans le cœur du roi Ethelbert; il fut le premier néophyte de l’Église et devint son auxiliaire dans la conversion de son peuple. L'absence d’unité politique chez les Anglo-Saxons était pour les missionnaires un obstacle que n'avait pas rencontré l’évangélisation des Francs : il fallut gagner successivement chacun des huit royaumes. Mais la race grave et méditative des Anglo-Saxons
(1) BeDA, Hist. eccl. Angl., I, 23-25.
(2) S. GREG. MAGN., Epist., VI, 51-54, 57-59.
était douée d’un sens religieux qui la prédisposait à recevoir la doctrine chrétienne. Au lieu de l’accueillir avec les brutales explosions du fanatisme païen, elle examina mürement, solennellement, dans des réunions publiques, ce qu’il convenait de répondre aux envoyés du pape. C’est un grand spectacle que celui de ces assemblées réunies autour du berceau de la nation anglaise pour délibérer sur le culte de Dieu et sur les choses de l'éternité.
Toute la beauté de ce noble voyage de l’âme d’un peuple à la recherche de la vérité se résume dans l’histoire d'Edwin, roi de Northumbrie, ce mélancolique Hamlet barbare guéri par l'Évangile. Un esprit naturellement porté vers le bien et le vrai, une femme chrétienne, une vie semée d’épreuves qui lui avaient appris à chercher plus haut qu’en ce monde la satisfaction de ses meilleurs instincts, tout se réunissait pour amener jusqu'au seuil de l’Église ce cœur en butte aux orages; mais sa volonté se troublait et demeurait indécise au moment de faire le dernier pas. Et puis, il était le chef d’un peuple dont les destinées religieuses étaient liées à celles de son roi et 1l ne savait de quelle manière ses guerriers accueilleraient la doctrine nouvelle. Il finit cependant par soumettre à son conseil les doutes qui le tourmentaient et alors s’ouvrit, dans cet aéropage du Northumberland, la délibération célèbre dont Béda nous a retracé les péripéties. Le peuple northumbrien embrassera-t-1l le christianisme ou restera-t-il dans l’idolâtrie? Telle fut la question que les sages de la nation, réunis sous la présidence de leur roi, eurent à résoudre dans la séance la plus solennelle que jamais un witenagemot anglo-saxon ait tenue sur le sol de l’Angleterre,
Scène auguste et sublime où, pendant quelques heures, les destinées d’un grand peuple, et peut-être l'avenir du christianisme dans le monde entier, furent tenus en suspens et décidés par une poignée de barbares ! Elles appartiennent à jamais à l’histoire de la civilisation, les paroles du vieillard qui porta le dernier coup aux irrésolutions du souverain :
« Voici, à roi, comment je me figure la vie de l’homme ici-bas, en comparaison de l'éternité qui est pour nous un mystère. Quand, er hiver, tu es assis au banquet avec tes chefs et tes serviteurs, le feu brûle au milieu de la salle, et une douce chaleur y règne, pendant qu’au dehors les tourbillons de pluie ou de neige font rage. Alors parfois on voit un passereau traverser d’un vol rapide toute la salle, entrant par une porte et disparaissant par l’autre. Pendant ce court trajet, 1l est à l’abri des fureurs de la tempête, mais cet instant de sérénité n’a que la durée d’un éclair, et bientôt, échappant à tes yeux, de l’hiver il rentre dans l'hiver. Telle est la vie humaine; elle brille un instant, et nous ignorons ce qui l’a précédée et ce qui la suivra. Si donc la doctrine nouvelle nous apporte un peu plus de certitude, elle mérite que nous l’embrassions (1). »
Ce discours ouvre dignement les fastes de l'éloquence parlementaire anglaise, et l’on comprend la rapidité des progrès du christianisme chez des hommes qui étaient capables de pareils accents. Il ne fallut guère que quatre-vingt-dix ans à l'Évangile pour conquérir les huit peuplades. L’Essex se convertit peu après le Kent, le Wessex dès 634, l'Estan-
(1) BEDA, Hist. eccl. Angl., II, 13,
glie vers la même époque. La Mercie se rendit en 656. Les derniers païens furent ceux du royaume de Sussex, que la vaste forêt d’Anderida séparait du reste de l'Angleterre, et ceux de l’île de Wight; mais, en 688, le roi Ethelwald reçut le baptême, et dès lors toutes les nations anglo-saxonnes se trouvèrent réunies sous . l'autorité de l’Église. Une courte réaction païenne éclata dans chaque royaume au lendemain de sa conversion, mais il ne faut voir dans ces violences passagères que la dernière convulsion du paganisme agonisant. Le seul danger sérieux que courut jamais le christianisme anglo-saxon lui vint de la Mercie, ce puissant royaume de l’Angleterre centrale où Penda, le tueur de rois, s'était fait le vengeur du paganisme. Mais la mort de ce terrible guerrier mit fin à la crise, et le travail de l’apostolat put s’accomplir en paix sous les auspices de ses successeurs.
Des montagnes de l'Écosse, les prêtres scots, plus généreux que les Bretons, vinrent s'associer aux fatigues des missionnaires étrangers et prendre une large part à l'établissement de la foi en Northumbrie. Fertilisé par tant d'ouvriers à la fois, qu'encourageaient la protection des princes et la sympathie des peuples, le sol de l’antique Bretagne vit revivre des chrétientés plus florissantes qu’au temps de la domination romaine. Un profond sentiment religieux animait ces jeunes Églises septentrionales. Ce qui les distinguait, c'était un ardent amour pour le siège romain. Elles fondaient des colonies saxonnes dans la Ville Éternelle, elles y portaient tous les ans le tribut de leur reconnaissance, et leurs enfants les plus illustres allaient mourir sous le froc monastique auprès du tombeau de saint Pierre. L’Angleterre chrétienne, à peine éclose
à l'Évangile, devançait les autres nations, ses aînées, et le vire siècle ne touchait pas encore à sa fin qu’elle pouvait déjà envoyer ses propres apôtres au delà des mers, pour rendre au continent le bienfait de la foi qu'elle en avait reçu. |
Entre la conversion du peuple franc et celle des nations anglo-saxonnes s'était placée une longue série de triomphes pour l’Église catholique. A la civilisation franque fondée par les évêques, au christianisme britannique appelé à l'existence par la papauté, venaient s'ajouter d'année en année les chrétientés que tirait du néant le zèle des missionnaires irlandais, ces volontaires intrépides et enthousiastes de l’armée du Christ. L'Irlande prenait dans les fastes du vie siècie une place unique, qu'aucune autre nation ne pouvait lui disputer et qui seule ferait sa grandeur devant l’histoire. Civilisée de bonne heure par un apôtre dont le nom résume ses plus chers souvenirs, et protégée contre les cataclysmes du continent par deux mers, elle était à cette époque le paradis perdu de la vie chrétienne. Dans ses immenses monastères, dont quelques-uns, comme ceux de Bangor et de Clonard, avaient une population de trois mille moines, il régnait alors une activité intellectuelle qu’on ne trouvait plus sur le continent. Elle avait reçu des mains de l'Église, avec le bienfait de la foi, le trésor des lettres antiques : elle féconda ce legs par le zèle studieux et l’ardeur qu’elle mit à l’exploiter. De Bretagne et peut être de plus loin encore, on venait copier ses livres et étudier sous ses maîtres (1).
Mais l'Irlande ne s’endormit pas dans son bonheur.
(1) BEDA, Hist. eccl. Angl., III, 27; V, get 10.
Elle voulut être, elle devint le séminaire des missions européennes, à une époque où le christianisme naissait à peine chez les peuples germaniques et avait besoin d’auxiliaires pour l’aider à faire ses conquêtes. Ce fut elle qui les lui fournit. Tous ies ans, 1l sortait de l’île sacrée des essaims qui portaient au loin le miel de la parole évangélique. Sur les flots de la mer d'Irlande, comme s'ils obéissaient à l’action mystérieuse d’un double courant, ils se partageaient en deux groupes que l'esprit de Dieu portait dans deux directions opposées, vers le nord et vers le sud. L’historien peut suivre l'itinéraire de ces légions apostoliques au sillon lumineux qu’a laissé leur passage parmi les nations. Du côté du Nord, le rayon parti de l'Irlande allait frapper les côtes brumeuses de la Calédonie et de ses îles, et faisait briller le plein jour de la civilisation sur les vieux peuples celtiques engourdis dans le froid de la barbarie. Du côté du Sud, il pénétrait à travers le crépuscule de la civilisation franque, rallumait la foi languissante de la Belgique et de la Bourgogne, dissipait les ténèbres religieuses de la Suisse et de l’Allémanie, et, comme s’il eût voulu retourner à la source de la lumière, allait jeter un dernier éclat au delà des Apennins jusqu’au cœur de l'Italie.
Deux hommes apparaissent à la tête des phalanges apostoliques de l’île des saints. Tous deux jeunes, instruits et de race distinguée, ils renoncent à la patrie pour se vouer au salut des âmes; tous deux ascètes sévères et observateurs rigoureux de la discipline monastique, mais amants passionnés de la poésie, ils charment par la suavité de leurs vers les austères travaux de l’apostolat; tous deux, ouvriers infatigables de l'Évangile, ils ne cessent d’édifier et d’ins-
truire, et laissent la civilisation là où 1ls ont trouvé la barbarie. Telle a été la ressemblance de ces deux illustres représentants de la race celtique, que l’histoire les confond souvent l’un avec l’autre, et qu’elle ne sait même pas distinguer leurs noms.
Colomban l'aîné, qui fut l’apôtre du Nord, est le créateur de la civilisation écossaise. Pendant les trente-quatre années que nous le voyons naviguer sur les flots de la mer et sur les lacs de la Calédonie, il ne cessa de travailler pour cette grande œuvre. Il y trouvait un royaume de Scots à moitié chrétiens : 1l acheva leur conversion, donna l’onction royale à leur souverain et, par son intervention, l’affranchit de la dépendance de la mère-patrie, l'Irlande. Le royaume des Pictes était encore complètement païen et tout à fait barbare : il baptisa son roi, convertit la nation, la couvrit d’églises, triompha de la résistance de ses druides et l’introduisit enfin dans la famille catholique. Le célèbre monastère d’Iona, fondé par lui au milieu des orageuses solitudes de l’Atlantique, devint la métropole religieuse de l'Écosse. Lui-même, comme un patriarche des anciens jours et sans avoir dans la hiérarchie d'autre grade que celui de simple prêtre, exerçait sur tout ce pays une autorité exceptionnelle, dont il transmit le fardeau à ses successeurs. Quand ce grand homme mourut (597), une noble nation était née et la famille des peuples catholiques comptait un membre de plus.
Colomban l'aîné avait été l’apôtre des flots : Colomban le jeune fut celui des forêts. C’est dans les âpres profondeurs de la vieille Europe qu’il porta le flambeau de l’apôtre et la hache du défricheur; c’est là
que cet infatigable pèlerin s’avance à travers les
ruines de la culture antique et les déserts de la barbarie primitive, cherchant en vain une solitude qui le fuit. Luxeuil en Bourgogne, Saint-Gall en Suisse, Bobbio en Italie, qui sont les trois principales étapes de son voyage à travers le continent, marquent autant de créations fécondes et durables du génie civilisateur. S'il fut, comme saint Martin, un rude briseur d’idoles, il fut aussi un puissant bâtisseur, et, sur la fin de sa carrière, on le voit apporter lui-même, de ses mains débiles, les pierres qui doivent servir à la construction de son monastère de Bobbio. Il meurt dans une grotte aux flancs des rochers de la Trebbia, mais, durant tout le cours de sa carrière mortelle, il n’a cessé d’être mêlé aux orages du monde et nulle voix n’a retenti avec des accents plus irrités que la sienne sur la tête des rois prévaricateurs.
Pendant le même siècle, l’Église avait vu l'étoile de l’arianisme pâlir et s’éteindre entièrement. Parmi les peuples qui le professaient, les uns, qui s'étaient faits ses défenseurs obstinés, avaient été exterminés avec lui, les autres, comme avertis par un trop sûr instinct, s'étaient réfugiés dans les bras de l'Église, pour se dérober à la solidarité de l’hérésie homicide. On a déjà vu comment, sur le point de périr sous les coups de leurs voisins, les Burgondes de Gaule et, quelque temps après eux, les Suèves d’Espagne avaient honoré leur agonie par un retour sincère à la foi de leurs ancêtres. En 587, ce fut le tour du grand royaume des Visigoths de venir faire amende honorable aux pieds du Verbe co-éternel. Ce peuple, établi au milieu de populations orthodoxes, avait succombé plusieurs fois à cette fièvre persécutrice qui fut le trait caractéristique de la secte arienne, et
une recrudescence de fanatisme venait de souiller le règne d’ailleurs si remarquable de Léovigild. Une dernière fois, il fut donné à l’hérésie expirante d’assouvir sa fureur sur les évêques et sur les prêtres. Les églises furent dépouillées, les sièges épiscopaux laissés vacants, la hiérarchie menacée d’une extinction graduelle, qui aurait eu pour conséquence la disparition de la religion elle-même. Pour hâter ce résultat, les évêques ariens n'avaient pas honte, dans des réunions patronnées par la royauté, de déguiser, sous toutes sortes de réticences et d’équivoques, les différences doctrinales qui séparaïient l’arianisme de la foi catholique, afin d’attirer à l’apostasie par la ruse ceux qu’on n’y pouvait pousser par la persécution. C’est ainsi qu'ils se flattaient de parvenir à réaliser parmi les Visigoths cette unité religieuse qui était la condition indispensable de l’unité nationale.
Mais leurs espérances furent déçues par les événements. L'Église catholique d’Espagne, riche en vertus et en talents, ayant à sa tête des prélats comme saint Léandre de Séville, défiait tous les assauts de l’hérésie. Bientôt le persécuteur la vit entrer victorieusement dans sa propre maison, pour lui enlever son fils et son héritier, Herménégild. La mort fut pour le jeune prince le prix de son courage, car il tomba martyr de sa foi plutôt que victime de sa rébellion. Mais on peut dire qu’il baptisa dans son sang le peuple visigoth, puisque, l’année suivante, son frère Reccarède, en prenant possession du trône, y faisait monter la religion catholique avec lui. Le concile national de Tolède, en 580, où toute la nation des Visigoths, représentée par ses chefs politiques et religieux, fit publiquement profession de foi catholique, est un des
actes les plus imposants de l’histoire de la civilisation. Jamais peuple n’a conclu avec Jésus-Christ un pacte plus solennel et n’est revenu à l'unité catholique avec une plus entière allégresse. À part quelques révoltes impuissantes où des ambitions privées se servirent du masque de la religion, cet abandon du culte national se fit sans résistance et sans protestation. L’arianisme succomba sous le mépris et l'indifférence de ses propres adhérents, aussitôt qu'il cessa d’être soutenu par le bras de l'État. Ici comme ailleurs, l’Église fut douce aux vaincus. Aucune rigueur ne souilla son triomphe, et la secte d’Arius, qui avait fait tant de martyrs, n’en compta pas un dans son sein.
La rentrée des Lombards dans l’unité catholique eut lieu vers le même temps. Les rois Autharit et Agilulf, en abandonnant publiquement l’arianisme pour la foi orthodoxe, donnèrent le coup de mort à l’hérésie et complétèrent la série des triomphes de l'Église. Ici, à la vérité, les retours furent plus individuels, car nous voyons encore le roi Rothari, petit-fils d'Agilulf, rester fidèle à la confession d’Arius, ou peut-être y revenir avec des préoccupations d'ordre politique (x). Maïs le sort en était jeté. Partout l’arianisme expirait à la fois, après avoir inoculé aux nations qui s'étaient livrées à lui un virus dont elles devaient périr. Il ne fut pas possible aux Visigoths de se débarrasser de l'anarchie énervante qu’entraînait leur détestable loi de succession au trône, ni aux Lombards de se réconcilier sincèrement avec les chefs suprêmes de l’Église, toujours menacés par leurs farouches ambitions. Conçus dans le péché originel de l’aria-
(1) PauL Drac., IV, 42 et 47.
nisme, ces deux royaumes, si l’on peut employer cette expression vulgaire, n'étaient pas nés viables. Ils semblaient, au milieu de l’Europe catholique, un. véritable anachronisme, et ils ne se traînèrent que jusqu’au vire siècle, qui les vit sombrer l’un et l’autre à la suite d’une seule bataille. Mais après l’écroulement de leurs édifices politiques, le principe civilisateur auquel ils s’étaient ralliés releva parmi eux les ruines faites par l’hérésie, et reconstitua leur existence nationale sur un plan entièrement catholique. Les nationalités des Lombards et des Visigoths ne périrent pas : elles ressuscitèrent dans les florissantes républiques de l'Italie septentrionale et dans les nobles monarchies de la péninsule ibérique. L'Église, après les avoir régénérées, les a fait participer à son immortalité.
Ces grandes journées qui virent des peuples entiers, vêtus de la robe blanche des catéchumènes, se courber sous la houlette des prélats catholiques, furent suivies d’autres journées également consolantes. Comme si tout s’unissait pour favoriser le rétablissement de l’unité religieuse en Europe, les Bretons et les Irlandais, qui refusaient de se soumettre à la discipline reçue dans toute l’Église pour rester obstinément attachés à certaines traditions nationales, finirent par écouter de meilleures inspirations et sacrifièrent leurs vieilles coutumes à la charité chrétienne. Leurs dissidences n'avaient jamais porté sur des questions dogmatiques, ni même sur des points essentiels de la liturgie et de la discipline. Les plus graves roulaient sur la date de la fête de Pâques, sur la forme de la tonsure ecclésiastique et sur les cérémonies accessoires du baptême. Leur total isolement
du monde chrétien, causé par le manque de communications entre eux êt le continent pendant la période des invasions, expliquait d’ailleurs ces divergences. Ils étaient restés immobiles pendant que l’Église marchaïit. Les institutions ecclésiastiques s'étaient atrophiées chez eux, alors qu’elles continuaient dans le reste de la chrétienté le cours de leur riche développement. Mais la fidélité opiniâtre des Celtes à leurs usages surannés atteste encore la pureté de leur foi, puisque ces usages mêmes étaient d’origine catholique. Ce qui était plus fâcheux, c’est qu’à force d'identifier la cause de leur religion avec celle de leur patrie, ils avaient fini par rendre celle-là responsable des erreurs de leur patriotisme et par oublier la grande famille catholique pour la petite famille bretonne ou irlandaise. Là était le danger qui menaçait leur vie religieuse. St leur isolement eût continué, on aurait vu se produire, à l'extrémité septentrionale du monde chrétien, le même phénomène de momification dont l’Abyssinie donnait le spectacle à son extrémité méridionale. Le christianisme irlandais, détaché du centre vivifiant de l’Église, se serait desséché et aurait fini par devenir méconnaissable.
Heureusement, les missionnaires romains qui vinrent convertir les Anglo-Saxons rétablirent aussi les relations du monde civilisé avec la race celtique et ravivèrent chez celle-ci cet esprit de charité universelle qui ne connaît aucune distinction de frontières ni de races. Les Bretons hésitèrent longtemps : ils laissèrent même sans réponse les pressants appels de saint Augustin, qui les suppliait de déposer leur amour-propre national pour adopter les rites de l'Église entière et de travailler généreusement avec
lui à la conversion des Anglo-Saxons. « Si vous refusez de vivre en paix avec vos frères, leur disait-il, vous aurez à soutenir la guerre contre vos ennemis, et si vous ne voulez pas enseigner le chemin de la vie aux Saxons, leurs glaives vous infligeront le châtiment de la mort. » Les événements, qui se chargèrent bientôt de réaliser les prophétiques menaces du vénérable vieillard, ouvrirent enfin les yeux aux Bretons (1). Peu à peu, le respect pour l'autorité de saint Pierre et le sentiment de la fraternité chrétienne l’emportèrent sur les préjugés nationaux, et, successivement, tous les groupes celtiques se conformèrent à la discipline romaine. Les Irlandais du sud se rendirent en 633, ceux du nord en 716. Désormais il n’y avait plus de dissidences, et l’unité grandiose de l’Église trouva son expression dans l’uniformité avec laquelle, à partir de cette époque, tout le monde catholique célébra la fête de la Résurrection.
Cet essor gigantesque de l’Église au vie siècle, cette double série de triomphes qu’elle remporte d’un côté sur le paganisme, de l’autre sur l’hérésie, sont un des phénomènes les plus saisissants de l’histoire. En moins d’un siècle, la scène du monde a été renouvelée. Ce sont de nouveaux acteurs qui la remplissent maintenant, et c’est un autre drame qu’ils jouent. Une inspiration unique et supérieure prend possession du théâtre de la vie. Toutes les forces qui pourraient faire obstacle à l’action de l’Église disparaissent, Elle reste seule debout sur les ruines de la barbarie et de la civilisation, libre, pour la première fois, de façonner d’après son idéal à elle les nations qui reconnaissent
(1) BEDA, Hist, eccl. Angl., II, 2.
son autorité. C’est alors qu'elle jette les bases du pouvoir qu'elle exercera pendant tout le moyen âge sur la société européenne. Les peuples qu’elle convertit à l'Évangile n’ont pas encore d'institutions au moment où elle les accueille dans son sein, ou n’en possèdent que de très imparfaites. C’est à elle qu'ils en viendront demander le modèle, c’est elle qu'ils chargeront de les organiser. Et, pour qu’elle puisse remplir cette mission ils l’installeront dans leurs tribunaux, ils l’appelleront dans leurs conseils, ils lui réserveront une place jusque sur leurs trônes. Chargée par leur confiance d’une mission qui n’est pas proprement la sienne, eile la remplira cependant comme un surcroît, et elle occupera pendant des siècles, dans la société temporelle, la position prépondérante qu'elle doit à ses services. Voilà ce qui donne à la conversion des peuples du vie siècle sa grande signification historique. C’est plus qu’un fait d'ordre religieux, c’est l'avènement d’un régime nouveau, c'est le commencement d’une civilisation nouvelle. L'ère du vieux monde se ferme d’une manière définitive, et il semble qu’on entende tourner lentement sur leurs gonds les portes qui ouvrent le temple de l’histoire moderne.
D'où venait cet ascendant mystérieux que l’Église, à partir d’un moment donné, conquit sur la pensée humaine, et comment expliquer la promptitude presque foudroyante du changement que nous venons de constater? Par une espèce d'harmonie préétable, dont les lois mystérieuses attiraient les barbares vers l'Église en même temps qu’elles poussaient l’Église vers les barbares. Quels que fussent les obstacles qui entravaient ce double courant, ils devaient finir
par céder à son irrésistible impétuosité. Il suffit
d'ouvrir les yeux pour voir avec quelle force les barbares, souvent à leur insu, étaient entraînés, par les meilleures tendances de leur nature, dans le sein de l’Église catholique. Ce qu’on remarque chez tous ces peuples à la veille de leur conversion,c'est une immense lassitude et un découragement profond de la pensée religieuse. Qu'ils fussent païens ou ariens, ils étaient également fatigués du culte sanguinaire des idoles et du culte glacial d’un Verbe mutilé. Chez les premiers, le contact presque quotidien avec la doctrine chrétienne avait assez développé la réflexion pour ébranler la croyance à leurs dieux, et le seul travail intérieur de la conscience devait déterminer, à un moment donné, l’évolution religieuse. Le Dieu des chrétiens les frappait de terreur et de respect; ils voyaient jusqu’à quel point 1l dépassait en bonté, en sagesse, en amour les divinités grossières et cruelles qu’ils avaient adorées jusque-là. C'était d’ailleurs le Dieu de Constantin et de Théodose, c'était le Dieu de Bélisaire et de Clovis, et une race guerrière ne pouvait longtemps refuser ses hommages à l'arbitre souverain des victoires.
Chez les barbares ariens, le désarroi et l'incertitude étaient tout aussi grands. Les prédilections doctrinales n'avaient eu rien à voir dans le choix qu'ils” avaient fait de l’arianisme, et ils n’entendaient rien aux interminables discussions que les sophistes de leur secte élevaient à chaque instant au sujet du Verbe. L'attachement à l’hérésie avait été pour eux, dans l’origine, affaire de fierté nationale : mais une expérience cruelle avait fini par les désabuser, et ils ne pouvaient plus fermer les yeux aux funestes résultats de la dissidence religieuse entre eux et les Romains.
Enfin, idolâtres et hérétiques, tous étaient tour-
mentés d’un même besoin de lumière et sentaient profondément la misère de leur condition. Les douloureuses incertitudes d’un Gondebaud ou d’un Edwin ne sont pas des faits isolés dans la vie religieuse des hommes de cette époque, et certes, s’il était possible de percer le demi-jour crépusculaire qui la couvre, on verrait sur plus d’un front la trace des mêmes doutes et des mêmes tristesses. Le naturel des barbares était trop simple et trop vrai pour ne pas se sentir pressé d'échapper à cette angoisse cruelle et de se réfugier au sein d’une doctrine qui rassurât leurs esprits en même temps qu'elle consolerait leurs cœurs. Quoi d'étonnant, dès lors, qu'ils se soient tournés vers la seule religion qui leur offrît à la fois le repos et l'amour? I] ne leur fut pas difficile de retrouver, au fond de leurs consciences, ce Dieu que prêchait l’Église catholique, et ils sacrifièrent sans regret Arius et Wodan au Dieu de la croix. La supériorité naturelle de l’Église catholique fit le reste.
Mais l'Église n'aurait ni gagné ni conservé tant d’âmes, si elle s'était bornée à les laisser venir à elle, et si elle n'avait couru à leur rencontre sur tous les chemins de la vie. Il faut, dans l’histoire de ses étonnants succès au vI® siècle, faire une large part à l’irrésistible propagande de la charité chrétienne, dont l’action souveraine domptait toutes les résistances et entraînait toutes les volontés. Le zèle pour le salut des âmes était comme une flamme qui, brûlant au cœur de cette société, la dilatait et lui donnait une force d'expansion merveilleuse. Impatiente de communiquer au reste du genre humain les trésors de justice et de vérité qui lui avaient été confiés, elle les semaïit sur le monde avec une générosité sans bornes. Les vieilles
religions assises comme des dieux Termes parmi les ruines de leurs sanctuaires nationaux assistaient avec stupeur à l'invasion victorieuse de cette étrangère, qui semblait avoir hérité de toute l'ambition de Rome, et qui remportait plus de triomphes avec ses missionnaires que la Ville Éternelle avec ses armées.
En effet, bien que les missions fussent comme une condition d’existence pour une religion dont le fondateur avait dit : « Allez et enseignez tous les peuples de la terre », elles prirent cependant un essor plus considérable à partir de cette époque. L'Occident fut sillonné dans tous les sens par les apôtres qui portaient au loin la Bonne Nouvelle. Ceux qui viennent des contrées glacées du Nord se croisent avec ceux qui ont abandonné les doux climats du Midi. Les missionnaires romains pénètrent jusque dans les forêts de la Bretagne, ceux de l’Aquitaine évangélisent les barbares de l’Escaut et de la Meuse, ceux de l'Irlande parcourent les solitudes les plus sauvages de la Gaule et de la Germanie et ne s'arrêtent qu’au pied des Apennins. Du centre aux extrémités et de celles-ci au centre, le flot ardent de la vie religieuse va et vient, fécondant sur son passage, par mille canaux qu’il s'ouvre de toutes parts, les déserts les plus arides de la barbarie.
Il vaudrait la peine de s’enfoncer, à la suite de l'Église, dans les profondeurs de cet âge lointain, pour assister à la grande œuvre de régénération qui va commencer. Mais cette œuvre se compose d’une série innombrable d’obscurs sacrifices et de dévouements invisibles, qui n’ont eu d'autre témoin que Dieu, et dont l’histoire doit se borner à connaître les résultats. Il en est des phénomènes de l’ordre moral comme de
ceux de l’ordre de la nature : ils se passent au sein de ténèbres sacrées qui cachent les origines de la vie. Quand même il pourrait les approfondir, le regard de l'homme n’a pas assez de portée pour les embrasser dans leur ensemble et pour discerner, à travers leur multiplicité, le travail gradué de l’enfantement. Voilà aussi ce qui explique l’absence de sources historiques sur le fait le plus universel et le plus important de l’histoire moderne. Çà et là, un épisode qui montre le missionnaire aux prises avec les difficultés de sa tâche, une parole tombée comme un oracle des lèvres de quelque ouvrier évangélique, voilà tout ce que l’historiographie nous a conservé; c’en est à peine assez pour permettre de deviner le reste.
Et d’abord, ce qui apparaît ici en pleine lumière, c'est l’exquise douceur qui préside aux rapports du missionnaire avec ses néophytes. Apôtre d’une loi de douceur et d'amour, c'est avec des mains tendres qu'il place sur leurs épaules le joug suave de l'Évangile. « Souvenez-vous, disait le grand pape de ce siècle, que c'est par la mansuétude et par la persuasion qu'il faut amener à l'unité de la foi ceux qui en sont éloignés. Dieu ne veut que des sacrifices volontaires et la contrainte éloigne de la religion ceux que la prédication y attire (1). » Ces nobles principes, l'Eglise les avait appliqués lors de la conversion du monde romain; elle y demeura fidèle dans l’évangélisation des peuples germaniques. Aucun des barbares qui refusèrent de se soumettre à ses lois ne put se plaindre d’être persécuté par elle. Dans leur résistance à ses enseignements, elle respecta encore une
(1) S. GREG. MAGN., Epist., I, 35; IX, 6.
conscience que Dieu avait créée; elle leur laissa les dignités qu’ils occupaient dans l’État, et les souverains qu'elle venait de convertir gardèrent dans leur entourage et reçurent à leur table des barbares qui entendaient rester païens. De tous ces néophytes couronnés, on pouvait dire ce que Beda le Vénérable dit du premier roi chrétien de l'Angleterre : « Il se réjouissait de la conversion de ses sujets, mais il ne forçait personne à embrasser la foi chrétienne, ayant appris des auteurs de son salut que le service du Christ doit être un service volontaire et exempt de contrainte (1). »
Mais si la première rencontre du missionnaire avec l'idolâtre ressemble à une entrevue pacifique, sa première rencontre avec l’idole se termine toujours par un combat. On dirait que l’homme de l'Évangile ne peut pas désarmer vis-à-vis de celle-ci : quels que soient les dangers auxquels il s'expose, il n'hésite jamais à s'attaquer à elle. Il brise ou mutile les statues, il abat les arbres sacrés, il renverse les autels et les sanctuaires, il commence partout par une déclaration de guerre aux idées religieuses les plus enracinées dans les cœurs qu'il veut convertir. Cette tactique semble maladroite : elle est d’une habileté consommée, au contraire, parce qu'elle démontre chaque fois l'impuissance de l’idole, et qu’elle a pour le barbare toute la valeur d’un jugement de Dieu. Le premier résultat d’une épreuve de ce genre, c’est de détacher son cœur d’une divinité qui ne sait pas se venger. Le voilà bien près d’en croire celui qui a remporté un pareil triomphe. Qu’on lui dise maintenant
(1) BEDA, Hist. eccl. Angl., I, 26.
que le Dieu au nom duquel on à ainsi humilié son idole, c’est le seul vrai Dieu, l’Être tout-puissant et infiniment bon qui a tout créé, qui sait et qui voit tout, et qui est pour l’homme le plus tendre des pères, cette notion sublime pénétrera dans son esprit fait pour la vérité, et dont le sophisme n’a pas encore affaibli le regard. L'intelligence ainsi éclairée entrat-
nera le consentement de la volonté, et le barbare ren-
dra les armes. Ce n’est pas à dire qu’il soit dès maiïntenant un chrétien. Il à renoncé des lèvres au vieil homme, mais son cœur reste plein de passions païennes, et son esprit peuplé des anciens préjugés, qui voudraient bien cohabiter dans son sein avec les lois d’un Dieu jaloux. L'Église à conscience de cette dualité de l’âme barbare, mais elle ne s’en effraie pas, sachant que sa place y est assez grande pour lui permettre d'y exercer à la longue toute son action. Il lui suffit de s'établir solidement dans la volonté et dans l’esprit; une fois qu’elle y est reçue, elle y plonge peu à peu ses racines, si bien qu'on ne peut plus l’en arracher sans emporter en morceaux sanglants l’âme même.
L'essentiel, c’est donc de déterminer le barbare à dire une fois dans sa vie, avec résolution et conviction : je suis chrétien ! C’est le premier pas dans l’œuvre de sa conversion, mais ce n'est que le premier. L'éducation fera le reste, et l’on peut dire que le grand labeur se trouve pour l'Église de ce côté-ci du baptême. Il y faut des prodiges de dévouement et d’intelligence à la fois, avec une fermeté inébranlable et une douceur infinie. L'Église, comme le prophète, doit se faire petite avec les petits, et nourrir ces âmes ignorantes, comme le veut saint Paul, avec le lait de
l'enfance (1), en attendant qu’elle puisse leur offrir plus tard tous les sucs de la vie chrétienne. Une rupture totale et immédiate avec le passé serait dangereuse et exposerait à de terribles réactions; 1l n’est rien de plus contraire à une saine méthode d'éducation, ni contre quoi l’Église prémunisse davantage ses ouvriers.
On connaît la consultation de saint Grégoire le Grand, formulée à l'usage des missions d'Angleterre. Ce document célèbre, une des pages les plus importantes de l’histoire de la civilisation, contient tout le programme de l’apostolat catholique. On y admire à la fois une largeur d'horizon et une justesse de vues qu'il est rare de trouver ailleurs que sur le siège de saint Pierre. Le pape, ce moraliste dont la sévérité déconcerte parfois la faiblesse humaine, y fait preuve d'une étonnante condescendance envers les néophytes de la Bretagne. Tout en flétrissant les unions incestueuses et en les défendant aux nouveaux convertis, il ne veut pas exclure de l’Église ceux qui les avaient contractées avant leur conversion. Il relâche même pour les Anglo-Saxons la rigueur de la discipline ecclésiastique, qui interdisait les mariages entre parents jusqu'au septième degré; il les tolère chez eux à partir du troisième. « En face des abus, dit-il, l’Église ne doit pas seulement déployer le zèle qui corrige, mais aussi la mansuétude qui tolère et la prudence qui ferme les yeux, et souvent c’est cette dernière qui est le moyen le plus efficace pour empêcher le mal qu'il faut combattre (2). » Et, revenant un peu plus tard sur cette grande affaire de l’évangélisation, il donne à ses
(rx) S. Pauz., I Ad Corinth., 111, 2.
(2) S. GREG, MAGN., Epist., XI, 74; BEDA, Hist, eccl. Angl., I, 27.
missionnaires de nouvelles instructions où respire le même esprit de fermeté et de prudence. Il déconseille d’abattre les sanctuaires des faux dieux; on peut se borner, dit-il, à détruire les idoles et à purifier leurs temples; la religion chrétienne y célébrera ses fêtes, et profitera de la piété aveugle qui poussait vers ces endroits familiers les multitudes des idolâtres. De même il faudra se garder de supprimer totalement leurs sacrifices et leurs banquets sacrés; 1l suffira qu'ils les célèbrent désormais en l’honneur du vrai Dieu et des saints. « Laissez-leur, ajoute-t-il, quelques-unes de leurs réjouissances extérieures; elles serviront à leur faire mieux goûter les joies intérieures. Dépouiller en une seule fois ces dures intelligences de toutes leurs erreurs, c’est chose impossible. Celui qui veut gravir les sommets les plus élevés ne monte que pas à pas; il s'élève par degrés et non par bonds (x). »
En un mot, l’Église traita l'âme des barbares comme un sauvageon plein de sève et de vigueur, sur lequel elle se contentait de greffer les éléments d’une vie plus pure et plus douce, laissant au temps et au travail le soin d'achever l’œuvre commencée. Les siècles ont donné raison à cette méthode. Les fruits savoureux qui mürissent aujourd'hui sur le vieux tronc des peuples barbares ne sont pas les siens : il les alimente de ses sucs, mais c’est un autre principe vital qui leur prête la saveur et le parfum.
Ainsi, lorsque s’ouvrit le vire siècle, l'Occident tout entier était catholique, et l’unité de la foi réunissait en une seule famille des peuples que tant de motifs éloignaient les uns des autres. L'Église était devenue la so-
(1) S. GREG. MAGN., Epist., XI, 76; BEeDA, Hist, eccl. Angl., I, 30,
sde
ciété des sociétés, le lien des nations, le centre du genre humain. Rien n’égalait sa force et sa prospérité. Un vaste travail de progrès remuait ses flancs. Elle avait un idéal magnifique : conquérir le monde pour le civiliser et pour y établir le règne de Jésus-Christ. Ambition généreuse qui enfantait tous les jours des dévouements nouveaux et de nouvelles entreprises ! Il faut admirer, dans l'Église du vit siècle, une fécondité qui inscrit, à côté de chaque année, la mention d’une création nouvelle. Une date surtout mérite d’être retenue : elle présente un des synchronismes les plus mémorables que la Providence ait semés dans l’histoire de l'humanité. En l’année 520, pendant que Justinien fermait à Athènes le dernier sanctuaire de la philosophie païenne, la sagesse chrétienne élevait le sien dans les montagnes du Samnium, et offrait aux amants de la perfection des conseils et des préceptes que Socrate avait ignorés. C’est en cette année que le diacre Benoît, ascète qui, dès l’enfance, avait fait avec la solitude un pacte presque surnaturel, gravissait le Mont Cassin, y détruisait un bois sacré avec un temple d’Apollon, et dressait sur leurs ruines ce monastère fameux, devenu la métropole religieuse de la plus grande famille d’âmes que l’Église ait abritée dans son sein. S1 l’on considère d’un côté la stérilité de la philosophie païenne, qui n’a exercé sur la vie sociale aucune influence appréciable, et de l’autre la fécondité de l’ordre bénédictin, dont les colonies ont occupé et civilisé tout l'Occident, il ne sera peut-être pas téméraire de considérer cette année 529 comme marquant un des points culminants qui séparent le monde nouveau du monde antique.
Ce monde nouveau vivait sous la houlette de l’évê-
que de Rome, à qui il devait en bonne partie jusqu’à son existence. Le pape — car, depuis saint Léon le Grand, le successeur de saint Pierre aimait à désigner sa paternité spirituelle par ce titre — ne cessait de grandir aux yeux de l’Occident. Aucune autorité sur terre n’était respectée à l’égal de la sienne, et, bien qu'il se considérât encore comme le sujet de l'Empereur, le monde voyait en lui un véritable souverain. Un concours bien remarquable de circonstances avait pendant les deux siècles précédents préparé l’avènement de la papauté à sa haute position temporelle. On sait comment, grâce à l’appauvrissement continu de la vie politique dans l’Empire, les évêques étaient devenus pour le pouvoir civil des collaborateurs et des auxiliaires indispensables. La législation de Justinien associait l’évêque au comte pour le gouvernement des villes et des provinces; elle lui abandonnaït exclusivement la police des mœurs; la protection des intérêts moraux, la surveillance des travaux publics et celle des prisons; elle lui accordait, en outre, une juridiction étendue; bien plus, elle lui donnait le droit de contrôle sur l'administration des fonctionnaires publics, et une influence prépondérante dans l’élection de ceux-ci. Bref, elle déplaçait insensiblement le centre de gravité de la vie politique, en investissant l'épiscopat d’une grande partie des attributions civiles (1).
Là est le germe du pouvoir temporel de tous les évêques en général, et de l’évêque de Rome en particulier. Il semblait qu’en abandonnant, à partir du Ive siècle, la Ville éternelle pour aller s'établir dans
(1) Cod. Justinian. T, 1v, De episcopali audientia.
d’autres résidences, les Emperéurs eussent voulu la laisser comme capitale à l’Église. Après leur départ, le pape fut la plus haute autorité reconnue dans la cité impériale, et lui seul parut fait pour régner sur le peuple souverain. Il était digne d’ailleurs d’une telle mission. Au prestige que lui donnait sa qualité de chef suprême du monde chrétien, il ajoutait les revenus des nombreux patrimoines de son Église, répandus dans toutes les provinces de l’empire et qui faisaient du Saint-Siège le plus grand propriétaire foncier de l'Italie. On aura une idée de sa richesse quand on saura qu’un seul de ces patrimoines comptait en Sicile quatre cents fermiers et payait en fait d'impôts trois talents et demi par an (x). C'est-à-dire qu'avec le pouvoir moral, il possédait les ressources matérielles qui en rendent l'exercice possible. Les racines de son autorité étaient si profondes que la domination des ariens en Italie ne put pas l’ébranler. Au contraire, sous le règne du puissant Théodoric, c’est le ministre même de ce roi qui constate et proclame la dualité du pouvoir de l’évêque de Rome. « Chef du peuple chrétien, écrit Cassiodore au pape Jean Ier, vous avez la garde de sa sécurité. Je vous en prie, ne laissez pas retomber sur moi seul le soin de la cité de Rome. Vous n'êtes pas seulement pasteur spirituel; vous ne pouvez pas négliger les intérêts temporels de votre troupeau (2). » Et ce que Cassiodore disait pour rendre hommage à la papauté, un pape le répétait vers la fin du même siècle pour le déplorer : « Quiconque porte à Rome le titre de pontife, écrivait saint Grégoire le Grand, est tellement accablé par le souci des choses
(1) S. GREG. MAGN., Epist., II, 32. Cf. Jean DrACRE, IL, 53. (2) Cassiop., Variar., XI, 2.
A4. CHAPITRE "VETT
extérieures, que souvent on peut se demander s’il est un pasteur des âmes ou bien un chef temporéel r)
Ces paroles n'étaient que l’expression affaiblie d’une réalité toujours plus évidente. L’exarque, auquel le gouvernement impérial confiait le soin de l'Italie, n’était pour les populations qu’un étranger, agent d’un pouvoir souvent tyrannique, et qui ne savait pas même les défendre contre les insultes des barbares. Coupé du reste du pays par les progrès de ces envahisseurs, il se laissait renfermer dans Ravenne, où il vivait dans la même impuissance qu’autrefois Honorius. Pendant ce temps, le pape, présent partout et agissant toujours, soulageait ou partageait les souffrances du peuple italien et jouissait d’une popularité sans bornes. Par une espèce de consentement tacite, les Empereurs, les exarques, les populations, tout le monde convenait de voir en lui le protecteur et l'arbitre de l'Italie. Jamais pouvoir humain n'eut une origine aussi sainte et aussi pure.Il alla, en quelque sorte, de lui-même à la papauté, sans qu’elle le cherchât ni même le désirât, car la responsabilité qu'il imposait était cruelle, et la couronne qu’il donnait était une couronne d’épines. Il ne tomba sur les papes que comme un joug pénible auquel se dérobaient les Empereurs. [ls se défendirent tant qu'ils purent contre cette élévation pleine de dangers, et ils s’obstinèrent à garder le titre et l'attitude de sujets de Byzance, alors qu'ils étaient depuis longtemps souverains de Rome. Mais les événements étaient plus forts que leurs résistances. La formation de leur pouvoir tem-
(1) S. GREG. MAGN., Epist., 1,25.
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porel était dans l’ordre providentiel du monde : tout travaillait à les porter à la tête de la société humaine.
Ce magnifique avenir de la papauté devient manifeste pendant le vie siècle. Comme s’il était dans ses destinées de partager toutes les joies et toutes les épreuves de l’Église, on la voit, à la fin de ce siècle si riche en triomphes pour la cause catholique, prendre un essor inoui et se revêtir d’un éclat extraordinaire dans la personne de saint Grégoire le Grand. Cet homme, qui a occupé une si vaste place dans l’histoire de la civilisation, n’est qu’un pauvre moine arraché malgré lui à sa cellule pour être porté sur la chaire de saint Pierre, et qui, élevé à ce faîte auguste, pleure toujours son nid sur la montagne. Nul ne semble moins fait pour commander à ses semblables et pour intervenir dans les affaires de ce monde. Sa santé, abîmée de bonne heure par des austérités excessives, ne lui laissait qu’un souffle de vie, et, pendant les dernières années, dévoré par la fièvre et par la goutte, ne pouvant presque plus se lever de son lit de douleur, et soupirant après la mort comme après la délivrance, il offre le contraste de l’extrême faiblesse d’un valétudinaire avec l’écrasant fardeau de la responsabilité universelle jetée sur ses épaules. Autour de lui sévissent perpétuellement les horreurs d’une guerre atroce; 1l respire, en quelque sorte, sous les épées des Lombards; tous les jours, il voit les Romains emmenés en captivité la chaîne au cou, ou revenir à lui les mains coupées (x), et, au milieu des lamentables débris du genre humain, entouré des scènes funèbres de la destruction et de la mort, impuissant à guérir tant
(1) S. GREG. MAGN., Epist., II, 46; V, 40.
de plaies qui s'ouvrent de toutes parts, 1l ne peut se dérober à l’idée que la fin de toutes choses est proche (x).
Et c’est pourtant ce chétif qui, par une de ces ironies suprêmes si fréquentes dans l’histoire du christia-
nisme, se trouve être l’un des grands initiateurs de la
civilisation moderne. C’est lui qui porte les plus rudes coups à l’hérésie arienne et à l’idolâtrie barbare, et c'est lui qui élève la dignité papale à cette hauteur sublime où le respect des siècles l’a maintenue. Nul n’a tant brillé que cet humble. Docteur, il se place à côté des Jérôme et des Augustin; poète, il rivalise avec saint Ambroise; orateur, il suspend à ses lèvres les âmes d’un peuple entier, et lui fait oublier l'ennemi qui est aux portes de la cité, pendant qu'il lui parle de celle de Dieu. Pasteur, 1l s’épuise à lutter contre les mille dangers spirituels et temporels qui menacent son troupeau, et ce qui se passe autour de lui devient pour lui une sollicitude de plus. Il est seul sur les remparts de Rome pour en écarter les Lombards; il donne l'alarme aux généraux, il gourmande la paresse des ducs, 1l paie leurs soldats, et, quand leur ineptie ou leur lâcheté ne sait plus ramener la victoire sous les drapeaux de l’Empire, c’est lui qui répare leurs fautes par l’habileté de sa diplomatie et qui arrache la paix à des ennemis victorieux (2). Et, pendant que d’une main 1l protège son peuple contre l'ennemi du dehors, de l’autre, il le couvre contre les attentats insensés d'une fiscalité toujours insatiable, il proteste contre des lois injustes, 1l se jette au-devant des édits hérétiques (3), il fait face, en un mot, aux Empereurs et
(1) S. GREG. MAGN., Epist., III, 29; V, 18; IX, 123; XI, 6. (2) IDp., 161d., IT, 3, 29-31; V, 36.
(3) I0., 1btd., III, 65, 66: V, 40, 41.
aux Lombards. Sous l’autorité nominale de Byzance, la sienne règne seule, et seule agit à Rome et dans l'Italie. Quant à son autorité spirituelle, elle remplit le monde. La voix du pape retentit à travers toutes les distances, et se fait entendre dans tous les pays. Il n’est aucun intérêt de la chrétienté qui lui reste étranger. Sa correspondance le montre préoccupé à la fois de toutes les questions petites ou grandes qui surgissent dans la société religieuse. Depuis les vallées du Caucase, où il fait parvenir ses instructions au sujet des hérétiques convertis (1), jusqu'aux déserts de la Corse et de la Sardaigne, où 1l poursuit les restes de l’idolâtrie (2); depuis les diocèses espagnols dont il dirige les premiers pas dans la vie catholique (3), jusqu'aux monastères du mont Sinaï où il verse ses aumônes (4), le regard tranquille et lumineux du souverain pontife explore tour à tour les points les plus reculés du monde chrétien, y constate tous les besoins, y découvre tous les abus. Les intérêts d’un pauvre injustement tourmenté par le fisc tiennent dans le Registre des lettres du pape une place aussi considérable que le plan de conversion des peuples anglo-saxons (5). Douce envers les Juifs eux-mêmes, ces éternelles victimes des défiances ou des convoitises populaires, la papauté défend de les convertir de force et leur fait restituer les synagogues qui leur ont été enlevées (6). Si multiples et si accablants qu'ils soient,
(1) S. GREG. MAGN,., Episi., XI, 67.
PNID 01 UN/ 24225 NVar: VIIL I; IX; 65; XI, 22, (3) I1D., 1b1d., I, 43.
(4) In., 1bid., XI,:1 et: 2.
(5) ID., 5b1d., I, 65; IIL, 5.
(6) In., 1b1d., I, 10,35, 47, 71; VII, 26; VIII, 25; IX, 6, 55, 56; AIR Te,
les soucis du moment ne la détournent pas des travaux de l'éternité, et la vie intérieure de l’Église reste l'objet de ses sollicitudes les plus chères. Elle régularise d’une manière définitive les solennités de la liturgie par le sacramentaire de la messe, ce chef-d'œuvre de la poésie catholique incarné dans les formes immortelles du culte; elle y associe la grave beauté du chant grégorien (1), dont elle fixe à jamais le caractère, et elle définit en quelques paroles admirables les principes de foi sur le culte des images, et sur le rôle que doit jouer dans le sanctuaire la peinture, ce livre vivant à l'usage de ceux qui ne savent pas lire (2).
Bref, la papauté est partout : sur les sommets les plus élevés de la vie politique et dans les profondeurs les plus mystérieuses de la conscience humaine, parlant partout le même langage et dictant partout les mêmes lois. Elle remplit et domine la société barbare, dont elle est le seul gage d'unité. Elle s’adresse à tous et tous s'adressent à elle, et, des extrémités du monde civilisé, les peuples accourent au tombeau de saint Pierre comme au centre de la chrétienté. Au milieu des indicibles souffrances d’une époque encore pleine d’orages, ce grand travail de concentration préparait l'unité morale et intellectuelle de l’Europe, et c'est avec un fier pressentiment de ses destinées que la papauté parle déjà au nom de la république chréhenne (3) dont elle va bientôt devenir la tête.
Telles étaient, à la fin du vie siècle, les conquêtes et les espérances de l’Église. Comme la stérile de l’Écriture, elle se voyait subitement entourée d’une multi-