LES LEGENDES ETHNOGRAPHIQUES
pèrefi. Jiustiiiger est le seul reporésentaat qui nous reste de cette forme primitive et tonte générale de la légende. La petite nuée, qui doit plus tard grossir et ae développer, ne fait qu'apparaître à ^horizon. C'est d'abord Tidée abstraite de la tyrannie et de l'oppression qui prend possession des esprits ; les exemples viendront ensuite.
Ii£8 L£G£NDES ETHNOGRAPHIQUES
Mais ce n'était pas assez, pour l'amour-propre surexcité des Waldstatten, de faire remonter dans l'ancienneté des âges leur indépendance politique, et d'en signaler la dispa* rition momentanée comme le résultat d'une usurpation violente, ils prétendaient encore, comme tant d'autres peuples grands et petits, se donner une généalogie particulière, qui les distinguât de leurs voisins. C'est dans les commencements du quinzième siècle, que l'on voit apparaître les premiers essais de cette ethnographie fantastique, qui devait revêtir dès lors des formes très-variées et se prêter à toutes les combinaisons que l'histoire, bien ou mal connue, peut fournir aux rêveries d'une fausse érudition. Nous ne voulons point énumérer ici toutes les hypothèses qui ont été proposées sur les origines des populations primitives des Waldstatten. H nous suffira de signaler les plus anciennes. Elles démontrent ce qu'on pouvait attendre, en fait de critique et de véracité historiques, du temps et du milieu dans lesquels elles se sont produites.
Selon Jean Ptintiner, d'Uri, qui aurait, vers 1414, écrit une chronique locale aujourd'hui perdue, c'était de l'illustre race des Goths que seraient sortis les habitants des trois vallées. A la suite d'une expédition qu'avait eptreprise le roi Alaric pour secourir l'empereur Théodoi*e et le Pape, expulsés de Rome par l'usurpateur Eugène, l'an 400, une portion de ses guerriers se serait établie dans le territoire d'Uri, de Schwyz et d'Unterwalden, et cette colonie militaire aurait encore rendu à l'Empire et à l'Église de nombreux services, en combattant contre les Huns, les Sarasins et les Vandales, ce qui aurait valu aux gens d'Uri le titre de chanceliers perpétuels delà cour romaine, avec l'anneau du pêcheur, — à ceux de Schwyz le titre de porte-croix perpétuels, avec la croix, — à ceux d'Unterwalden le titre de trésoriers perpétuels, avec la clef, — sans parler des magnifiques bannières octroyées à chacune des trois vallées \
On voit que c'est enseignes déployées que la légende fait son entrée dans l'histoire des petits cantons, mais elle s'y montre avec une telle naïveté, qu'elle donne la juste mesure, et de ce qu'on pouvait imaginer alors, et de ce qu'on pouvait croire. Rien ne fait mieux apprécier le résultat auquel doit conduire l'ignorance mise au service de l'amoui'-propre. Personne, du reste, ne songeait à révoquer en doute d'aussi iiatteuses réminiscences, et l'on en trouve même la confirmation officielle dans un acte pubUc de l'État de Schwyz écrit trente ans plus tard. C'est une lettre adressée aux villes impériales d'ÂUemagne pour réclamer leur assistance dans la lutte que soutenaient alors les Schwyzois et leurs confédérés contre Zurich, alliée de l'Autriche. « Dès l'origine de notre pays de Schwyz, » dit .cette
LES Ll^liËNDËS l!;TH.\OGRAI*HK>t'KS. 201
lettre, datée de 1444, « nous avons, par la grâce de Dieu, directement appartenu au Saint-Empire romain, et il y a bien des siècles que nos ancêtres ont pris part, pour le service des empereurs et des rois des Romains, à des expéditions, soit à Rome, soit i Byzance, soit en d'autres pays éloignés ^ » L'historiographie de Pûntiner avait trouvé chez ses confédérés un accueil d'autant plus prompt, qu'elle servait tout à la fois à satisfaire leur orgueil et à défendre leurs intérêts.
C'était sous l'influence du premier de ces motifs, qu'à la même époque un magistrat de Schwyz, voulant rehausser l'extraction de ses concitoyens, que leurs adversaires politiques cherchaient à dénigrer comme n'étant que de vils paysans, composa un traité ex professa^ aujourd'hui perdu, sur les origines des Schwyzois. Cet écrivain, natif de Lucerne, mais secrétaire d'État à Schwyz, s'appelait Jean Frund, et voici, d'après ce que nous en ont appris les auteurs plus récents qui l'ont consulté, ce qu'il racontait à ce sujet * :
« Du temps du roi Gisbert en Suède et du duc Christophe en Frise, il y eut une si grande famine, que 6000 Suédois et 1200 Frisons désignés par le sort furent forcés d'émigrer avec femmes et enfants, après s'être promis par serment de ne jamais se séparer. Divisés en trois troupes, qui étaient placées sous le commandement général de Switerus, chef de l'une d'elles, tandis que Rumot etLadislas étaient à la tête des deux autres, ils arrivèrent près du Rhin, et, après avoir battu les ducs francs, Priamus et Pierre de Paludibus, qui leur faisaient résistance, ils poussèrent jusque dans le pays de Brockenbourg, où se trouve aujourd'hui Schwytz. Les comtes de Habsbourg leur per-
Wi SBGONDE PABTie.
mirent de s'y fixer, liais, plus tard, leur nombre s'étant accro, ils se partagèr^t le pays en renoavdant leur alliance ; Switenis et son frère Tscheio occupèrent Schwyz et Urî jusqu'à la frontière lombarde. Mais, s'étant pris de querelle au sujet du nom qu'il fallait donner au pays, le premier des deux frères avait tué l'autre, en sorte que le nom de Swiz, tiré de Switerus originaire de la ville royale de .Suecia, était demeuré. Rumot avait occupé l'Dnterwalden, et Ladislas, avec ses Frisons, s'était rendu, en passant la montagne noire, dans le Wyssland près des sources de r Aar, et avait donné à ce pays le nom de la ville de Hasle en Suède. Plus tard, toutes ces peuplades s'étaient coalisées avec Radagàise et Alarich, les rois goths, pour porter secours au Pape et à l'Empereur contre les rebelles ; après quoi ils avaient encore accompli bien des hauts faits, » c'est-à-dire tous ceux déjà narrés par Pûntiner.
Ce que nous avons dit de ce dernier auteur et de ses inventions s' applique plus directement encore au secrétaire d'État de Schwyz et à ses fantais es historiques ; il suffit de les avoir reproduites pour montrer ce que peut se permettre la légende, quand elle a pris son vol dans le pays des chimères. C'est pourtant de là que vient la créance, encore aujourd'hui répandue, sur les Ueux mêmes et au dehors, que les habitants des Waldstattcn sont d'une autre race que les populations voisines, et que c'est dans les plus lointains parages; du Nord qu'il faut chercher leur berceau. Mais il n'est plus nécessaire de réfuter ces puérihtés ethnographiques, où tout est de pure invention, et l'on peut, sans scrupule (•omrae sans discussion, reléguer Switerus là où sont allés Romulus, Francion et Lemanus. Schwyz n'y perdra pas plus que n'ont perdu Rome, la France, et Genève, pour ne point
LKS LÉGENDES ETHNOGRAPHIQIES. 203
parler de tant d'autres, à ne pas compter des fantômes parmi leurs aïeux.
Mais, du temps de Frttnd, on ne l'entendait pas ainsi, et un ennemi déclaré des Schwyzois, le chanoine Hemmerlin de Zurich, ne voulut pas laisser cette auréole planer sur leur berceau. Procédant par étymologie, comme le panégjrriste de Schwyz, il établit, dans son Dialogue sur h rusticité et la noblesse *, dont un chapitre a pour titre : « De T origine, du nom et de la confédération des Suisses, » il établit, disons-nous, que a c^ e^t de switteti (stier) que \ieut le nom de Switenses ou Switeer, » et que, bien loin d'être de meilleure race que leurs voisins, les montagnards suisses ne sont que les restes d'une colonie de prisonniers de guerre saxons, transportés par Charlemagne dans ce pays pour garder la route du S*-Gothard, en sorte qu'ils ont conservé toute la rusticité féroce du peuple dont ils descendent. « Mais comme ils se montrèrent, » ajoute Hemmerlin, u de fidèles défenseurs du passage des Alpes, le susdit empereur, voulant conserver la mémoire de la sueur de sang qu'ils avaient suée à son service, leur accorda de porter à perpétuité une bannière couleur rouge pur, telle qu'ils la portent encore aujourd'hui, i*
On voit que les notions historiques d'Hemmerlin valent celles de Pûntiner et de Frûnd, et que, dans cette discussion ethnographique à coups de légendes, on peut renvoyer les parties dos à dos. On peut mettre également hors de cour, sans débat, les diverses hypothèses qui ont succédé aux leurs et qui toutes ont pour but d'assigner aux Waldstàtten une origine nationale différente de celle des populations qui les avoisinent. Tous les historiographes suisses, josqu'à Jean de Mûller, ont soutenu cette insoutenable
204 SIXONDB PARTIE.
thèse, sur la vanité de laquelle il est inutile d'insister davantage. Laissant donc de côté les variations successives qu'elle a subies, nous pouvons passer des légendes ethnographiques aux légendes anecdotiques qui se sont enlacées autour de l'antique tronc des annales suisses.