LES HELVETES ET LES ROMAINS
C'est dans l'étroit espace dont les hauts glaciers du Titlis, du Tôdi et des Clarides, les gigantesques dentelures des rochers duPilate, les croupes verdoyantes duRighi et les pyramides des Mythen circonscrivent l'enceinte, qu'est née la Confédération suisse, le plus vieil État libre du monde moderne. Le noyau primitif, autour duquel s'est formé, par des accroissements successifs, ce cristal à vingt-deux facettes, ne comprenait pas même en entier le territoire actuel des trois cantons qui, sous le nom d'Uri, de Schwyz et d'Untei*walden, figurent les premiers dans les annales des ligues helvétiques. Uri ne dépassait pas la muraille de rochers qui, ne laissant d'issue à la Reuss que par la gorge longtemps infranchissable des SchôUenen, ferme l'accès de la vallée d'Urseren. Schwyz ne s'étendait pas au delà du lac de Lowerz à l'ouest, du Pragel à l'orient et de l'Etzel au nord ; Arth, Kussnacht, Gersau, Einsiedeln, la
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Marche n'en faisaient point partie; et, du pays libre d'Unterwalden, il &at retrancher la vallée où fut fondé le monastère d'Engelberg.
Mais, si, dans l'histoire politique de la Confédération, ces contrées sauvages et reculées apparaissent comme les premières en date, il n'en est pas de même dans l'histoire générale du territoire qui devait un jour s'appeler la Suisse. Ici, au contraire, les cantons primitifs sont les derniers venus; car tout concourt à prouver qu'ils n'ont été peuplés que longtemps après le reste du pays. On n'a, en effet, constaté sur leur sol aucun indice qui révélât l'existence d'une population indigène, antérieurement à l'occupation de l'Helvétie par les Romains, et l'on n'y a pas trouvé davantage ces vestiges irrécusables qui attestent partout où il s'est établi la présence du peuple-roi.
Aucune des constructions sur pilotis découvertes depuis quelques années dans la plupart des lacs de la Suisse n'est venue démontrer, sur les bords de celui des Quatre-Cantons, ou des petits lacs de Schwyz et d'Unterwalden, l'existence de ces tribus primitives qui, à en juger par la nature des débris que recèlent encore les stations qu'elles occupèrent, paraissent avoir tenu le plus bas degré dans l'échelle de la dvilisation. Les peuplades celtiques, dont l'histoire nous parle comme habitant l'Helvétie avant l'invasion romaine, et dont on retrouve les vestiges sur d'autres points du territoire suisse, n'ont ici laissé nulle trace de leur passage. Les monuments qui conservent le souvenir de la domination romaine, et qui sont nombreux en d'autres lieux de Tespace compris entre les Alpes, le Rhin et le Jura, font absolument défaut sur le territohre des petits cantons. Un seul enfouissement monétaire d'une certaine importance et
quelques rares trouvailles de monnaies romaines isolées ne sauraient sufiire pour attester en ces lieux rétablissement durable d'une population contemporaine de TEmpire des Césars*.
En outre, les écrivains anciens qui ont parlé des peuplades helvétiques, ou en général des populations des Alpes, ne disent rien qui soit spécialement applicable à C€S agrestes régions. Les auteurs d'itinéraires de Tempire romain, qui énumèrentles diverses localités traversées par des voies de communication, se taisent entièrement sur le territoire qui comprend la plus grande partie de la Suisse orientale et les alentours du lac des Waldstatten '. Le géographe Ptolémée, qui écrit au second siècle de Père chrétienne, fixe la demeure des Helvètes «le long du Rhin, à partir du Jura, » tandis qu'un autre géographe anonyme qui. dans le troisième siècle, a dressé une carte du monde romain, laisse en blanc, conune une terre inconnue. Tespace immédiatement situé au pied des Alpes dans le centre de la Suisse \
Les Bomains avaient d'autant moins d'intérêt à occuper ces lieux écartés, qu'ils ne donnaient accès à aucun des passages de montagnes en vue desquels ils établissaient leurs routes stratégiques et leurs postes militaires. Le S*-Gothard, qui est devenu l'une des gntndes voies de communication entre le nord et le midi de l'Europe, fut longtemps inabordable par la vallée de la Reuss, et ce n'est que bien des siècles après les Romains, que la gorge étroite où s'engouflFre cette rivière au-dessous du val d'Urseren, fut rendue praticable. La première mention authentique qui soit faite du S'-Grothard date de 1062, et il est infiniment probable que, s'il a été traversé auparavant, ceux qui voulaient le firan-
ehlr pr^nabmt leur rmta, non par le pays d'Uri^ mais par ViHmutin (d la vallée du Rhin antérieur, en passant l'Oberalp K
Pour arriver dan» le pays des Helvètes (auquel n'est jamais donné, fmr les anciens, le nom à'Hehétie), les Romains traversai/;nt les Alpes plus à l'ouest, parles passages qui aboutissent dans la vallée du Léman, et, plus à Test, par ceux qui débouchent rians la partie méridionale des Grisons. Le groupe du centre leur avait paru inaccessible. Sur ces deux lignes, et sur leur prolongement jusqu'à Bâle et jusqu'au lac de Constance, on retrouve, soit dans l'étymologie latine des noms de certaines localités, soit dans les inscriptions ou l(^s ruines restées sur place, les indices certains de la méthode d*occupation adoptée par les Romains dans leur nouvelle conquête. D'après ces indices, on voit qu'ils s'établiMsaient seulement dans le voisinage de leurs voies militaires, en choisissant les endroits les mieux situés sous le rapport do la température et de l'exposition «, Cette méthode contribuait à kisser inoccupé, parce qu'il leur était Inutile, un espace couvert de montagnes escarpées et de forêts impénétrables, qui ne devait être entamé qu'au moment od le reste du territoire entièrement exploité cesserait d'otlVlr à Him habitants de suffisantes ressources et les forcerait de passer des plaines aux montagnes. Mais tel n'était pas encore, lorsque, dans la dernière partie du siècle qui précéda l'ère chrétienne, les Romains s'emparèrent de rilelvétlo, l'état de la contrée.
Loin dt) cheivher à tirer parti des avantages que la culture (lu bas pays aurait pu leur procurer, les Helvètes avalent préféré ubandoimer on masse leur sol natal, pour m transporter au delà du Jura dans des régions qu'ils
croyaient plus favorisées et plus fertiles (52 av. J.-C). Le nombre même des émigrants (qui, joint à celui des tribus voisines associées à cet exode, n'atteignait pas le chiffre de 400,000 personnes) indique que cette faible population ne devait occuper qu'un bien petit espace sur les points du pays les plus accessibles et les mieux situés. Immédiatement chassés du sol des Gaules par les Romains, ces émigrants, rentrés de force dans leur patrie, où ils ramenaient après eux leurs vainqueurs, avaient, en retrouvant leurs foyers, perdu leur indépendance'. Réduits à une population de 110,000 âmes et mêlés à l'immigration romaine qui ne dut pas être bien considérable, ces nouveaux sujets de l'Empire annexés à l'une des provinces des Gaules virent s'ouvrir pour eux, sous ce régime, une ère de développement et de prospérité dont on peut encore, à l'aide de l'histoire et des monuments, constater les effets, surtout dans la partie occidentale de la Suisse ^
Mais cette prospérité fut bientôt compromise par les attaques toujours plus menaçantes que dirigeaient, contre les avant-postes de l'Empire romain, les peuples de la Germanie. L'Helvétie eut particulièrement à souffrir de cette position périlleuse, et, quand les digues qu'elle-même devait protéger furent définitivement rompues, les flots d'un nouveau peuple se précipitèrent sur elle, et la domination romaine balayée de son territoire fit place à l'occupation barbare.
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LES ALLÉMANS
Lorsqu'au commencement du cinquième siècle la cohue des peuples germaniques se rua sur TEmpire romain, et que chacun de ces peuples prit pour lui un lambeau diiférent du géant renversé, ce fut aux Suèves ou Allémans et aux Burgundes que l'Helvétie échut en partage. Les premiers s'installèrent à l'est, les seconds dans la partie occidentale du pays, et dès lors jusqu'à aujourd'hui l'histoire a vu se perpétuer, entre ces deux fractions de la Suisse, des diversités de destinées, de mœurs, de langue et de législation.
Tandis que les Burgundes, comme les Francs, trouvèrent les contrées où ils s'installèrent trop peuplées et trop civilisées pour faire table rase des habitants et des institutions, en sorte que, sans se fondre entièrement avec les vaincus, ils en respectèrent les lois, en prirent la langue, en adoptèrent la religion et en imitèrent le gouvernement, les Allémans, au contraire, en franchissant le Rhin, rencontrèrent dans l'Helvétie orientale une population moins considérable et moins civiUsée, et sur laquelle l'influence romaine avait moins profondément agi. Us détruisirent ou expulsèrent la portion des habitants qu'ils ne purent s'assimiler, et ils asservirent le reste à leurs coutumes nationales, à leur idiome maternel, à leurs formes poUtiques et à leurs croyances païennes ^
Plus grossiers dans leurs mœurs, plus ennemis des villes, plus attachés à l'idolâtrie, plus épris de l'indépendance in-
LE TERRITOmS ET LA POPULATION. 13
dividuelle et, eo même temps, de l'amour de la tribu, les Allémans représentaient, mieux qu'aucun autre peuple de la même race, cette rudesse primitive et sauvage, cette liberté farouche qui caractérise le clan germanique, et qui, sous une forme adoucie, se retrouve chez les montagnards des petits cantons. Un écrivain moderne, qui n'a pas cherché ce rapprochement, le fait ressortir en peu de mots lorsqu'il dit des Allémans : « Us avaient des moeurs de rustres, pour villes des villages, un grossier idiome, mais un vif sentiment de bravoure et de lidéUté *". »
La chasse, l'agriculture, le soin des troupeaux formaient leurs principales occupations. Us s'adonnaient avec passion à l'exerdce du chant, « entonnant leurs airs, ï> a dit un écrivain qui les avait entendus lui-même, « avec une voix qui ressemblait aux cris stridents des oiseaux ^^ » Ne dirait-on pas ces roulades de gosier dont retentissent encore les montagnes des petits cantons (Jodeht) ? Toujours prêts à prendre les armes et doués d'une rare intrépidité guerrière, ils étaient plutôt campés que solidement fixés dans les lieux qu'ils occupaient ; pour eux les villes étaient des prisons, et ils préféraient les habitations disséminées aux établissem^ts agglomérés.
Mais,' tandis que les nobles, mis par la conquête ou par la munificence du roi en possession de vastes domaines qu'ils faisaient exploiter par des serfs plus ou moins nombreux, y vivaient isolés, les hommes Ubres, petits propriétaires, se groupaient en associations qui, à la possession allodiale et personnelle des héritages privés, ajoutaient l'usufruit des terres communales appartenant indivisément à tous. Répartie en dizaines, en centaines et en comtés, la population libre, qui devait au roi le service militaire et l'im-
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pot, était en outre appelée à prendre part aux assises dans lesquelles, suivant une juridiction déterminée par la nature et la gravité des cas, se jugeaient le« causes civiles et criminelles. A la tête des trois divisions administratives dont nous venons de parler étaient placés des fonctionnaires publics, dont le principal était le comte, chargé d'exécuter les sentences rendues dans les assises qu'il présidait, et de conduire à l'armée du roi le contingent militaire de son comté *^
Cette organisation sociale, qui était évidemment plus propre à favoriser la liberté qu'à fortifier le pouvoir, se rapprochait des formes politiques dont Tacite a tracé le tableau en décrivant les mœurs des Germains, et, après avoir persisté sur le sol suisse avec peu de modifications essentielles jusqu'au treizième siècle, elle a transmis à des générations plus récentes encore, sinon les formes, du moins l'esprit qui l'animait. Il n'est pas jusqu'au nom d'^lMemanm qui, dans la double étymologie qu'on lui
attribue, ne puisse recevoir de l'histoire de la Suisse primitive sa justification. Qu'il exprime, en effet, l'idée de la bravoure virile ou celle de l'union fédérative*^ les victoires et les ligues des Waldstatten en ont confirmé la double signification.
Les AUémans formaient politiquement moins un corps de nation fortement uni, qu'une confédération de tribus semblables, et quand ceux d'entre eux qui s'étaient établis près duMein furent vaincus, sur la fin du cinquième siècle, à Tolbiac pai' Clovis, roi des Francs, le4S peuplades qui occupaient la Suisse orientale et les Grisons se placèrent, pour échapper au même sort, sous la protection du roi des Ostrogoths, le fameux Théodoric. Mais quarante ans plus tard,
LE TERRITOmB ET LA POPULATION. 15
cette protection leur ayant fait défaut, ils forent contraints de subir la domination des monarques francs qui, à la même époque, mirent dans leur dépendance le royaume des Burgundes, dont (xenèye était la capitale (536).
Dès le milieu du sixième siècle tout le territoire qui forme aujourd'hui la Suisse faisait donc partie intégrante de la monarchie mérovingienne, et, quand celle-ci se fut morcelée en trois royaumes, on vit de nouveau les rois de Bourgogne étendre leur dominationjusqu'àlarive gauche de la Beuss, tandis que les souverains d' Austrasie exerçaient leur autorité sur la partie orientale du sol helvétique occupée parles Âllémans. Ces derniers, depuis qu'ils avaient perdu leur indépendance politique, avaient cependant conservé à leur tête un chef qui portait le nom de duc, et qui, tout en relevant des rois francs, conservait à ses compatriotes, dont les lois particulières avaient été respectées, une sorte d'autonomie. Cette période de l'histoire des Âllémans est, du reste, couverte d'un voile épais. Tout ce que l'on en peut recueillir se résume dans ce double fait que, d'une part, l'organisation intérieure dont nous avons plus haut marqué les principaux traits fut maintenue, et que, de l'autre, le diristianisme prit, dans le duché d'Âllémanie, la place du culte païen.
C'est, en effet, dans la première moitié du septième siècle que, sur l'ordre du roi Dagobert I, fut rédigée, sous la forme où elle nous est parvenue, la loi des Âllémans, dans laquelle on retrouve tous les traits de l'état social que nous venons d'esquisser^^ C'est alors aussi que des missionnaires partis d'Irlande apparaissent au milieu d'eux, et que saint Gall, qui fut en Suisse le plus illustre diampion de cette pieuse croisade, fonde le monastère d'où
la foi nouvelle devait rayonner dans tout le territoire soumis à la juridiction spirituelle de l'évêché de Constance". Vers le même moment, la portion de ce territoire située entre la Beuss, le Bhin, le lac de Constance et les Alpes, recevait le nom officiel de Thurgau (Thurgovie), ou comté de la Thur. Cette dénomination administrative comprenait, par conséquent, comme la dénomination ecclésiastique dont nous venons de parier, les trois vallées qui entourent le lac des Waldstatten, mais qui n'avaient pas encore reçu à cette époque leurs premiers habitants.
Divers témoignages attestent, en effet, que de vastes fo* rets, des marais profonds, d'immenses solitudes couvraient encore au commencement du septième siècle les lieux que n'avaient occupés ni les Celtes, ni les Romains.
Grégoire de Tours, écrivant vers 596, parle d'un « désert » qui s'étend au delà d' Avenches entre la Bourgogne et l'Allémanie, c'est-à-dire de l'Aar aux Alpes. A l'autre extré» mité du territoire helvétique, vers le lac de Constance, des forêts peuplées de bêtes féroces existaient de chaque côté des routes qu'avaient frayées les Romains. Il en était de même près du lac de Zurich, dont la rive septentrionale était, il est vrai, parcourue par une voie romaine, mais où une forêt d'une immense étendue couvrait encore au huitième siècle le territoire avoisinant. Du côté du sud, une vaste solitude (eremus), qui a donné son nom au couvent de Notre-Dame des Ermites, occupait le haut plateau qui forme aujourd'hui le centre du canton de Schwyz, et à la même époque le pays de Œaris était aussi entièrement dégarni d'habitants *^
D n'est donc point étonnant que ce soit seulement vers le milieu du neuvième siècle, que se montrent pour la première
fois, dans ui^ document authentique, les indices qui attestent l'existence d'une population sédentaire établie au sein des vallées voisines de ce qu'on appelait alors a le grand lac'% » et de ce qu'on nomme aujourd'hui le lac de Lucerne ou des Quatre-Cantons. Si, avant les tentatives de colonisation qui devaient rendre habitables ces espaces inoccupés, ils ont pu de tout temps servir de passage, de retraite ou d'exil à des individus isolés, ce n'est guère que dans le siècle qui a précédé celui dont nous parlons qu'ils ont dû commencer à se peupler. Du moins nul vestige historique ne trahit auparavant l'existence eu ces lieux d'étabUssement de quelque importance, tandis que dès lors, et jusqu'au quinzième siècle, on peut suivre les progrès du peuplement graduel des « pays forestiers, » ou des Waldstâtten, et ce nom générique dit assez quel en était le caractère primitif. Ce lent et successif accroissement de la population achève de démontrer, soit les difficultés que de telles contrées devaient offrir à qui tentait de s'y établir, soit la certitude presque complète qu'avant l'époque de la dynastie carolingienne aucun eifort collectif ne fut fait pour les occuper.
L'avènement de cette dynastie fit disparaître ce qui pouvait rester encore aux Allémans d'indépendance partielle, en supprimant le pouvoir ducal, lors même que l'on conservait le duché d'Allémanie, qui fut assimilé, sous le rapport administratif, à toutes les autres provinces de l'Empire (759). L'institution des comtés et des comtes fut maintenue, le rôle des diverses classes de la société ne subit pas de changement, mais, au lieu d'avoir affaire à un chef national quoique subordonné, ce fut au pouvoir central représenté par des commissaires du prince (missi dominid), que
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les fonctionnaires publics durent rendre compte. Le système gouvernemental des Carolingiens, qui a trouvé, dans les capitulaires de Gharlemagne et de Louis le Débonnaire, son expression authentique et définitive, s'étendit du Jura aux Alpes sur toutes les parties du territoire que s'étaient partagé quatre siècles plus tôt les Burgundes et les Allémans. L'activité et l'influence civilisatrice de ce gouvernement se firent, en particulier, sentir dans les contrées de la Suisse qu'occupait ce dernier peuple *^
Les encouragements donnés par le souverain au défrichement et à la culture des terres ; l'accroissement naturel de population qui en fut la suite; l'intérêt que trouvaient les nobles à développer l'exploitation de leurs vastes propriétés; la pieuse munificence qui les portait à s'en défaire pour la dotation des couvents ; le zèle de ces maisons religieuses pour agrandir leurs propres domaines et en tirer fructueusement parti ; le désir chez les classes inférieures de la population libre d'échapper à la pauvreté ou à l'oppression ; — tout concourait alors à étendre de proche en proche l'occupation du soL Les espaces inhabités devinrent le séjour de populations nouvelles, ou, pour mieux dire, ils procurèrent à la population allémanique déjà existante des établissements nouveaux.
n n'existe, en effet, nulle trace historique de peuplades étrangères qui, à cette époque ou plus tôt, auraient pénétré, en passant, pour ainsi dire, sur le corps des habitants du pays circonvoisin, dans l'enceinte inoccupée des Waldstatten dont ils auraient fait de temps immémorial des oasis de liberté. La légende, stimulée par un amour-propre national plus excusable qu'éclairé et servie par une érudition fantastique, la légende a rêvé pour les populations de
ces petites vallées des origines impossibles et dont la saine interprétation historique a fait justice. U n'y eut ici rien d'insolite, ni d'exceptionnel. Les analogies de tout genre qui, pour les habitudes, les institutions, la langue, existent entre les renseignements concernant les Âllémans et les plus anciens témoignages relatifs aux petits cantons, ces analogies complètent et corroborent jusqu'à l'évidence les autres données de l'histoire; sans parler des ressemblances non moins frappantes qui se montrent, dès l'origine, entre les populations de Schwyz, d'Uri etd'Unterwalden, et celles de Luceme, Glaris et Zug.
On peut donc affirmer que le peuplement des Waldstatten s'est opéré selon les règles. Ici, comme ailleurs, à mesure que la place vint à manquer dans les contrées plus heureusement situées, on se rapprochait, par un mouvement naturel et irrésistible, de l'intérieur des régions alpestres. C'est ainsi qu'à l'époque dont nous parlons, c'est-à-dire dans la seconde moitié du huitième siècle, les hautes vallées, qui devaient devenir le berceau de la Confédération suisse, reçurent les premiers rudiments d'une population stable et définitive".