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Les origines de la connaissance

Délinilion de la faim. L'excitation qui la détermine ne vient pas de l'estomac. La cause déterminante de la faim, c'est l'appauvrissement du milieu interne, eiïet de la nutrition cellulaire. — Constitution du milieu interne. Proportion que ses éléments constitutifs gardent entre eux. — Nature du réflexe trophique. L'autorégulation des processus nutritifs montre que le réflexe trophiciue s'adapte qualitativement et quantitativement à l'appauvrissement du milieu interne. — Spécificité de la sensibilité trophique. Rapport de cett(^ sensibilité avec la sensibilité sécrétoire. — Conditions physiologiques faisant naître la sensation de faim. Hypothèse de Léopold Lévi sur l'origine de la faim. La faim et le réflexe trophique.

Au sens ordinaire ou empirique du mot, la faim exprime le besoin d'introduire dans lorf^anisme quelque chose qui lui manque, c'est-à-dire ce qu'on appelle un aliment, s'il s'agit de corps solides, dissous ou non, une boisson, s'il s'agit de liquides.

La sensation de la faim provient, semble-t-il, de leslomac, comme si c'était de restomac que partait Texcitalion périphérique qui la fait naître. Il n'en est rien. En elVet, des expériences ont montré que Tablation de Testomac chez les chiens ne supprime pas le besoin de nourriture, ni n'en modifie le rythme. Chez l'homme, dans tous les cas i]c ga<tropathie où l'on a pratiqué avec succès de grandes sections

de reslomac, la faim s'est fait sentir après comme avant. Même constatation après la section des nerfs pneumogastriques. Ces expériences et d'autres devenues classiques prouvent que la sensation localisée dans Festomac ne saurait se confondre avec celle de la faim, puisque celle-ci subsiste ou réapparaît indépendamment de celle-là.

D'où vient donc la sensation de faim? Elle vient du besoin de réparer les pertes de l'organisme. Un organisme, en effet, ne peut vivre qu'en se dépensant, qu'en perdant de sa substance. Aussi Cl. Bernard l'a-t-il comparé au Minotaure qui se dévorait lui-même. Cette dépense ne s'effectue pas seulement dans quelques parties de l'être vivant, elle a lieu jusque dans les dernières unités qui le composent et qui sont les cellules. Mais la dépense n'est pas toute la vie, elle n'en est qu'un aspect; un autre aspect de la vie, c'est celui de la reconstruction. Si en effet l'organisme se dépense dans son ensemble et dans chacune de ses parties, c'est également dans chacune de ses parties et dans son ensemble qu'il se reconstruit. Cette reconstruction exige des ^ matériaux, non des matériaux quelconques, mais des matériaux appropriés. Où les prendra-t-il, l'être vivant? Il ne les prendra pas directement dans la nature, mais en lui-même, c'est-à-dire dans ce milieu interne où se trouvent toutes les cellules et où chacune d'elles cherche de quoi réparer ses pertes.

Naturellement, le milieu interne n'est pas un magasin inépuisable; ses approvisionnements doivent se renouveler, et cela dans des conditions déterminées, sinon il ne serait plus en état d'alimenter normalement l'activité des cellules. Or c'est ce qui arrive en effet; le milieu interne ne renferme pas toujours, soit comme qualité, soit comme quantité, les réserves suffisantes pour satisfaire les avidités cellulaires, et c'est alors que se fait sentir ce besoin psychique que nous appelons faim. La sensation de faim a donc pour cause générale l'appauvrissement du milieu interne, et par suite la détresse des cellules. Mais, comme on le verra plus

loin, les approvisionnements du milieu interne ne sont pas tous de même espèce; ils sont variés et spécifiquement différents. Doù la possibilité d'appauvrissement en plusieurs sortes, et, par suite, la possibilité de plusieurs sortes de faim.

Que ce déficit intérieur soit comblé par un mécanisme physiologique approprié, comme c'est le cas de la vie intrautérine, alors l'impulsion qui porte l'animal à chercher au dehors ce qui lui manque au dedans (protéines, hydrates de carbone, eau ou sel) ne se réveillera pas. Pour le moment, ce mécanisme imaginaire n'étant pas à notre service, nous éprouvons le besoin de prendre de la nourriture et de modifier, selon les cas, la qualité et la quantité de cette nourriture.

Nous borner à constater un phénomène que nous observons dans la conscience, ce serait vouloir ignorer à jamais les causes et les conditions déterminantes. Si au contraire nous cherchons le rapport d'une sensation avec les conditions extérieures dont elle dépend, nous nous mettons sur la voie qui pourra nous découvrir le mécanisme mystérieux de ce phénomène. Telle est la méthode que nous appliquerons dans ce travail sur la sensation de faim. Et, puisque la faim est déterminée par un appauvrissement du milieu interne, c'est donc la nature ou la constitution de ce milieu interne, c'est le mécanisme de son appauvrissement et de sa régénération qu'il nous importe avant tout d'étudier.

Le muscle qui se contracte, la glande qui sécrète, le neurone qui travaille, vivent aux dépens de leur propre substance dans la transformation ininterrompue de la matière. Sous cette transformation continuelle subsiste quelque chose (organe, lissu, cellule, molécule biogénique), qui, tout en dépensant sa propre substance, se reconstruit continuellement, en s'assiniilant des matériaux convenables, que ses affinités électives lui font puiser dans le milieu où il sr

trouve. Matière empruntée au milieu et élaborée sur le type spécifique de la cellule qui s'en empare; matière élaborée et transformée jusqu'à perdre sa constitution primitive : telle est la représentation du mouvement nutritif. Une molécule formée de telle sorte qu'après avoir cédé tant de carbone, tant d'oxygène, tant d'azote, elle tende à se les réincorporer aux dépens de son milieu, tout en gardant sa structure antérieure, telle est la représentation de l'appareil qui engendre le mouvement indéfini de la vie.

En un mot, la vie, réduite à sa fonction fondamentale, c'est la nutrition. Par l'anabolie la molécule biogénique se reforme constamment à mesure que par la catabolie, source de produits nouveaux, elle tend à changer sa composition. Pour cette incessante élaboration qui répare ses pertes, la molécule biogénique doit, dans le milieu où elle travaille, trouver à tout prix les éléments réparateurs, faute de quoi elle ne pourrait satisfaire son avidité ni maintenir son mouvement nutritif. La nutrition suppose la présence d'une matière première élaborable, tout comme la flamme suppose dans l'air la présence d'un élément comburant. Que cette matière première fasse défaut, qu'elle soit insuffisante, ou non convenablement préparée, la nutrition sera suspendue, ralentie ou troublée.

Le milieu interne ne se forme pas uniquement à la suite d'absorptions intestinales; sa composition est aussi l'effet d'une élaboration physiologique, d'une véritable fonction glandulaire de l'épithélium intestinal, du foie, de la rate, du pancréas, etc. La catabolie apporte à ce milieu les produits qu'élabore la nutrition cellulaire sous forme soit de sécrétions internes, soit de substances nuisibles aux unités biologiques dont elles procèdent, mais que d'autres utilisent comme éléments réparateurs. Entre les produits de la digestion gastro-intestinale et la forme chimique où se trouvent ces mêmes produits lorsqu'ils deviennent partie intégrante du milieu interne, il y a une distance immense, un processus très compliqué de transformations intermédiaires.

Ainsi les albumines ingérées, transformées en albumoses, propeptones, peptones et même aminés acides, en traversant Tépithélium intestinal et les ganglions lymphatiques, redeviemient albumines, mais en faisant partie du sujet. Le glucose qui est incorporé au milieu interne n'y entre pas tel qu'il est absorbé; il procède du glycogène dédoublé par l'hydrolyse en quantité fixe, normalement invariable. Le fer et l'iode, pour enrichir le sang, doivent subir, soit dans la glande thyroïde, soit dans la rate, certaines combinaisons avec des albuminoides. Par ailleurs, les produits de la désintégration cellulaire entrent dans le milieu interne sous forme de produits sohibles. Ainsi des dérivés de l'hémoglobine, assimilés par le foie, sont utilisés par la fonction biliaire.

En résumé, la composition du milieu interne, véritable aliment cellulaire, au lieu d'être le résultat direct de l'absorption, est essentiellement le produit d'une collaboration physiologique des éléments les plus divers. Les fonctions de ces groupements de cellules homogènes (les tissus), seraient impossibles, si certains tissus ne fournissaient à d'autres les éléments réparateurs que l'absorption intestinale est impuissante à leur donner. De même qu'il y a entre les diflërentes parties de l'organisme une solidarité qui unit et harmonise leurs fonctions di'.Vérentes, de même il y a une solidarité chimique en vertu de laquelle certaines fonctions en supposent d'autres.

Le milieu interne dans lequel se trouve la cellule étant ainsi constitué, il se produit des phénomènes de nature zyraotique : hydratation, déshydratation, oxydation, gélification, solubilisation, synthèse, etc., dont l'ensemble forme le métabolisme et dont aucune notion ne parvient à la conscience.

Dans les conditions normales, les divers éléments du milieu interne gardent entre eux des proportions définies; si ces proportions s'altèrent, de graves désordres fonctionnels en résultent. De même que l'augmentation ou la

diminution de l'oxygène de l'air trouble l'hématose respiratoire, de même l'altération quantitative des éléments qui constituent le milieu interne amène une altération dans la cellule qui doit s'y saturer, et cette altération se répercute 6ur les terminaisons nerveuses qui sont en rapport avec la cellule. De là résuite une excitation qui, par des voies encore mystérieuses, va réveiller l'activité d'un ou plusieurs organes capables de i'ournir les substances qui manquent, ou bien les diastases qui doivent les préparer en transforformant des matériaux de réserve. Cette excitation nerveuse qui pourvoit à la reconstitution du milieu interne, s'appelle en physiologie re/7exe trophique.

Comme l'expérience le montre, les processus de la nutrition sont savamment coordonnés. En vertu de cette coordination, dont la violation entraînerait des efîets pathologiques désastreux, les organes sollicités ne transmettent au milieu interne qu'une ration proportionnée à sa consommation. Ces organes paraissent doués d'intelligence et avoir l'intuition de la mesure voulue. Toutefois cette intelligence n'est qu'apparente; il n'y a là réellement que des actions nerveuses spécifiques, une solidarité fonctionnelle entre des réflexes. Leur adaptation à une fin, loin d'être de rinteUigence, n'est au fond qu'un déterminisme physiologique.

L'adaptation des réflexes trophiques est quantitative et qualitative. Nous en voyons la preuve dans Tautorégulation des processus nutritifs.

Supposons, en effet, que l'exercice d'un muscle se prolonge au point de consommer le glucose en circulation. Le besoin de réparer cette perte constitue un stimulant qui agira à distance et directement sur les cellules qui élaborent ou emmagasinent le glycogène, ou bien, ce qui est plus probable, sur les organes qui peuvent dégager les enzymes hydrolytiques qui doivent dédoubler ce glycogène. L'excitation initiale qui détermine ce réflexe trophique, quelles que soient les voies qu'elle prenne, quels que soient

les organes qu'elle actionne, est due à un appauvrissement du milieu interne, lequel, par suite, ne peut plus satisfaire l'avidité chimique du biogène. Tant que persisteront cette avidité du biogènc et le déficit du milieu interne, il persistera cette action nerveuse à distance dont le but estd'apporter le glucose au milieu interne jusqu'à en combler le déficit. Ce résultat une fois obtenu, et le biogène une fois saturé, le réflexe trophique n'aura plus de raison d'être. Or, ce qui nous fait découvrir dans ce réflexe une excitation spécifique et une action centrifuge autorégulatrice, c'est que son rôle est de fournir le glucose au milieu interne dans la mesure exacte où celui-ci le réclame; une fois cet eflet réalisé, Texcitation initiale qui mettait enjeu le réflexe trophique cesse ipso facto. De la sorte, entre factivité de certains éléments cellulaires dont le rôle spécial est de restituer au milieu interne le principe qui lui a été enlevé, d'une part, et, d'autre part, l'activité d'autres éléments cellulaires qui appauvrissent le milieu interne, il s'établit une adaptation quantitative et qualitative, c'est-à-dire un harmonieux consensus fonctionnel.

Supposons maintenant que, par un abaissement persistant de la température ambiante, l'organisme soit forcé de développer plus de calories qu'auparavant, afin de se maintenir à la température constante qui lui est propre. Les éléments thermogènes qui seront utilisés dans ce but seront de préférence les graisses, puisque, à poids égal, elles donnent plus de calories. Par suite, une combustion active dans la trame cellulaire aura bientôt épuisé les graisses en circulation. Si donc aucune action à distance n'allait solliciter les organes qui élaborent les lipases, les graisses de réserve resteraient emmagasinées et le milieu interne serait dépourvu do cet élément de combustion précisément lorsqu'il lui serait le plus indispensable.

Or, nous savons par l'expérience que ces graisses de réserve sont réellement mobilisées et qu'elles affluent au milieu interne au fur et à mesure de ses besoins. L'adap-

tation de ce réflexe est d'abord qualitative en ce qu'il fournit Télément voulu et non un autre ; ensuite quantitative en ce qu'il le fournit dans la mesure exacte où le réclame l'excitation périphérique, porte-voix des éléments cellulaires qui en ont besoin. Dans le cas d'un abaissement considérable de la température ambiante, la fusion des graisses utilisées pour alimenter le foyer organique sera considérable. Dans le cas d'un abaissement moindre, la consommation au profit du milieu interne sera moindre.

Ce que, à titre d'exemple, nous venons de dire au sujet du glucose et des graisses, doit s'étendre à tous les produits qui entrent dans la constitution du milieu interne. Tous les phénomènes qui se développent dans l'économie d'un organisme tendent à nous montrer que les fonctions de ses divers organes sont très étroitement solidarisées. Dans l'état actuel de la science nous ne pouvons connaître le mécanisme grâce auquel les sécrétions internes du thymus, de la glande thyroïde, de l'hypophyse, des capsules surrénales, etc., influent sur le développement des processus nutritifs; mais que cette influence existe, qu'elle soit savamment réglée, cela est hors de doute. Tout nous porte à le penser : de môme que le rythme et l'énergie de la fonction cardiaque s'adaptent aux nécessités de l'organisme; de même que les sécrétions de l'appareil digestif s'adaptent à la nature chimique des aliments qu'elles doivent digérer; de même que les mouvements intestinaux s'adaptent à la nature physique du bol alimentaire ; de même les organes de la sécrétion interne doivent s'adapter aux nécessités de la nutrition en fournissant au milieu interne les diastases qui peuvent le disposer convenablement à l'échange intercellulaire. Montrer comment se réalisent ces adaptations, nous ne pouvons le faire, dans l'état actuel de nos connaissances. De Cyon ^ l'a esquissé pour

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