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Le Travail des glandes digestives, Paris

humble fibre du tissu conjonctif, tous les éléments cellulaires contribuent, chacun à sa manière, à créer un milieu au sein duquel ils vivent et aux dépens duquel ils s'alimentent. Quand ils n'y trouvent plus leur aliment propre, ils s'en ressentent, et c'est cet état que nous avons dénommé * plus haut l'excitation trophique.

La sensibilité trophique n'est pas indifférente, elle ne réagit pas sous l'action d'un agent quelconque, mécanique, physique ou chimique ; elle ne réagit que sous les modifications du milieu interne; c'est une sensibilité chimique qui sait tenir compte des diverses substances entrant dans la constitution spéciale de ce milieu. Si la sensibilité trophique était indifférente, si elle était satisfaite par toutes sortes de substances, on ne s'expliquerait plus l'uniformité constitutionnelle du milieu interne, ni par conséquent cette autorégulation des processus nutritifs, qui se trouve maintenant hors de toute discussion. Tous les faits observés démontrent que, quand la glycose circulante est dépensée, cette perte est réparée aussitôt; quand la chaleur interne fait défaut, les graisses de réserve sont mobilisées ; si les éléments plastiques manquent, les tissus les fournissent sous une forme ou sous une autre, comme ils cèdent l'eau et le sel au milieu interne quand il les réclame. L'équilibre entre la composition du milieu interne et celle des éléments cellulaires est, à coup sûr, soumis à des conditions physico-chimiques ; mais ceci ne prouve rien contre l'existence d'un mécanisme trophorégulateur grâce auquel la dépense d'une substance donnée est comblée par l'action réflexe qui en provoque le renouvellement.

A cet égard, la sensibilité trophique est comparable à la sensibilité sécrétoire, attendu qu'entre les excitations qui naissent des modifications survenues dans le milieu interne et les produits que lui apporte l'action centrifuge pour réparer ses pertes, on aperçoit le môme rapport que l'école de Pawlow établit entre la nature chimique de l'aliment et la qualité de la sécrétion qui doit le digérer.

Quand le chyme, par exemple, que Testomac verse dans le duodénum, excite les terminaisons périphériques de la sensibilité sécrétoire, comment réagit celle-ci? par une réaction élective, tenant compte de la composition du chyme, puisque à tant de matières protéiques elle fournit tant de trypsine; à tant de graisse et de matière amylacée, elle fournit tant d amylase et tant de lipase. Même adaptation qualitative et quantitative entre la sécrétion gastrique et la nature de Taliment, entre la sécrétion salivaire et les qualités physiques de Taliment qu'il s'agit d'amollir pour en faciliter la déglutition ; cette adaptation est dune surprenante exactitude.

Or, une adaptation semblable se révèle entre les éléments cellulaires appauvris et les organes qui peuvent les approvisionner. Les premiers, par le réflexe trophique, actionnent les seconds, et les seconds répondent quantitativement et qualitativement aux besoins des premiers.

Ces idées sur la nature de la sensibilité trophique no sont, pour le moment, qu'une hypothèse, car nous ne pouvons faire, sur la constitution si complexe et si peu connue du milieu interne, des expériences aussi précises que celles de Pawlow sur l'ingestion des aliments, avec des alimenls dont la composition lui était parfaitement connue d'avance. Si nous pouvions tirer du milieu interne un produit donné, et si nous connaissions d'avance les éléments cellulaires ijui ont élaboré ce produit, sans nul doute nous constaterions par quelle sorte d'opération, ces éléments cellulaires rétabliraient le milieu interne dans l'imiformité de sa constitution. INe pouvant donc actuellemonl élayer cette hypothèse sur l'expérience, nous Tappuyerons du moins sur \e fait si éloquent de Tautorégulation des processus nutritifs, l'ne cellule ne répare ses dépenses qu'en empruntant au milieu interne les principes dont elle a besoin, et pourtant la composition du milieu interne demeure invariable. Qui donc lui fournit si à propos les principes em[)ninlés, et non d'autres? La sensibilité trophique; c'est là sa fonction spéciale. Sup-

posons que ce lien entre les diverses fonctions de Torganisme n'existe pas, supposons que les excitations reçues par les racines des nerfs implantés dans les cellules et transmises par eux aux centres trophiques ne soient pas spécifiées; comment expliquer alors que, lorsque le milieu interne cède les principes a, 6, c, c/,... «, Faction réflexe de la sensibilité trophique les lui restitue? Que si Ton voulait nier cette restitution élective par le réflexe trophique, comment pourrait-on expliquer le fait absolument exact de l'invariabilité du milieu interne?

Si donc les éléments nerveux qui commandent les glandes digestives leur font sécréter un produit zymotique dont la quantité et la qualité s'adaptent à la nature de l'aliment à élaborer, tout nous porte à croire que la sensibilité trophique adapte la nature de l'action centrifuge à la nature de l'excitation périphérique, établissant ainsi une solidarité fonctionnelle entre les diverses parties de l'organisme. La géniale découverte de Pav^low sur la spécificité des nerfs et des centres de la sensibilité sécrétoire doit s'étendre aux centres et aux nerfs de la sensibilité trophique, puisqu'entre le mécanisme de la première et le mécanisme de la seconde il y a un rapport fondamental ; si la première tient compte de la nature chimique de l'aliment qu'il s'agit de digérer, la seconde tient compte également de la nature de l'élément qu'il s'agit de fournir à la cellule.

Grâce au réflexe trophique, l'organisme vit à ses propres dépens. Que ce réflexe fournisse au milieu interne le glucose qui lui manque, soit par dédoublement du glycogène, soit par d'autres moyens indirects et plus compliqués; que les tissus lui fournissent l'eau, les sels, les plasmes pour le régénérer et maintenir l'uniformité de sa constitution, rien de plus naturel. Cependant, comme le mouvement vital entraîne une perte effective, l'élimination d'un quantum chimique, il n'est pas moins naturel que cette autophagie incessante finirait par épuiser l'organisme, par rompre la continuité

du processus nutritif. Cette eau, ces sels, ces plasmes que les cellules cèdent au milieu ambiant, doivent, sous une forme ou sous une autre, leur être restitués, sinon elles succomberaient d'inanition.

L'excitation trophiqiie naît de la cellule quand celle-ci ne trouve plus dans le milieu interne les principes dont elle a besoin; elle s'arrête dès qu'ils s'y trouvent. Mais si les régions cellulaires, dont le rôle est de combler le déficit du milieu interne, sont elles-mêmes en déficit, l'excitation trophique ne pourra pas s'arrêter. D'accord avec la théorie de Pniiger, nous devons admettre que cette excitation, du seul fait de sa permanence, au lieu de se limiter au circuit du réllexe qu'elle parcourait, s'engagera dans des voies plus hautes. Bientôt l'appauvrissement du milieu interne fera apparaître cette excitation dans la conscience, comme un cri de détresse exprimant un besoin que le travail silencieux de la nutrition est impuissant à satisfaire par les seules ressources de l'organisme. Telle est la situation intérieure qui fait naître la sensation de faim.

En réalité la sensation de faim est dans la sphère psychique ce que le réflexe trophique est dans la sphère végétative. Le manque d'eau, de glucose, de sels, dans le milieu interne, éveille l'avidité des cellules pour ces sul)>lanccs; mais cette sorte de faim cellulaire demeure inconsciente, tant qu'elle est satisfaite sans retard par les seules ressources de l'organisme. C'est lorsque l'organisme est en déficit, que Tavidité cellulaire, n'étant plus rassasiée, ne tarde pas à se manifester dans la conscience par la sensation de faim. La sensation de faim, on le verra hienlôl, n'est pas un besoin quelconque, un besoin amorphe; c'est un besoin concret de prendre des aliments capables de fournir au milieu interne les substances qui lui manquent, c'est-à-dire, tant d'hydrate de carbone, tant de substances |>rotéiques, tant d'eau, tant de sel, etc. De même, en elTel, que le réflexe trophique n'apporle pas au milieu interne un bloc quelconque de substances, mais telle et telle substance propre

à en combler le déficit chimique; de même la faim, sensation consciente, est une tendance spécifique, guidant l'animal dans le choix des aliments capables de subvenir à son appauvrissement intérieur; c'est une tendance élective. Ainsi la différenciation fonctionnelle qui caractérise si parfaitement les centres subalternes, agents du réflexe autorégulateur du milieu interne, se rencontre également dans les centres psycho-trophiques. Ceux-ci sont placés à un rang supérieur où retentissent les besoins de ceux-là et d'où ils reçoivent les secours appropriés.

Léopold Lévi a dit que la faim est la sensation consciente d'un appel très pressant adressé au centre général qui commande lactivité diastasique centralisée dans le bulbe.

Selon nous la faim n'aurait pas lieu avant, mais après le fonctionnement du système trophorégulateur. Ce système est-il formé d'un ensemble de centres hiérarchisés et subordonnés à un centre supérieur, ou non? Cela est peu important. Il arrive un moment où l'organisme qui s'épuise ne peut plus approvisionner par l'action diastasique le milieu interne dans lequel s'approvisionnent à leur tour les cellules : l'unique moyen de remédier à ce déficit, c'est de réincorporer à l'organisme les éléments qui lui font défaut. Celte tendance psychique qui pousse à chercher au dehors ce qui manque au dedans, à s'emparer des substances alimentaires, voilà ce qui constitue la sensation de faim, écho d'une détresse physiologique et en même temps aube d'une vie psychique.

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