CHAPITRE IX
La caasalilé dan a la sueeessioa des phénomènes. -— La soecessioB einpiriqne et la succession logique ou nécessaire. — • Comment la succession en arrive à être logique. — Origines de la nécessité logique.
Ea objectinrani nos images, nous sommes persuadés qu'elles ont été déterminées par Fobjet que nous considérons comme la cause de ces mêmes images; et les processas sur lesquels s'appuie notre certitude sont si fermes et si bien fondés, que nous sommes môme gênés que Ton mette en doute la validité de ces jugements élémentaires. Cepesdant^ les fonctions perceptives une fois organisées^ nous projetoDâ clairement et distinctement à Textérieur des images dont noiKS ne connaissons pas la cause déterminante, et qui apparaissent comme des phénomènes arbitraires ou comme des phénomènes sans cause. Gela arriye quand un piiènomène succède à un autre phénomène de telle manière que le second nous apparaisse sans que le premier ait été donné, comme si cette succession, au lieu d'être liée à la cause externe qui la détermine,, dépendait uniquement de la façon dont les phénomènes sont séparas au sujet.
Le jeune bei^er qui, élevant la voix, remarque pour la première fois de sa vie que Técbo lui répond, commence probablement par croire que cet écho est un son comme
celui du torrent, celui de la forêt qui mugit, celui du rocher qu'il a frappé de sa houlette; mais lorsqu'il remarque que c'est sa propre voix qui résonne dansTécho, il est fort étonné de ce fait insolite. Par Fexpérience il sait que sa voix doit résonner, parce qu'elle est le signe d'une cause, à l'endroit où il se trouve; et, en observant que l'écho la lui renvoie de loin, il s'étonne, parce qu'il ne sait de quelle cause cette sensation inattendue est le signe. S'il réfléchit, peut-être soupçonnera-t-il que quelqu'un caché derrière un autre endroit imite sa voix, ou qu'une mystérieuse divinité lui répond; et dans ce cas il invente une cause, son expérience directe lui faisant défaut; s'il ne réfléchit pas, il répète le fait un certain nombre de fois, et lorsqu'il s'est habitué à cette succession, il ne s'en étonne plus, car il prévoit empiriquement ce qui va se passer, et il rit stupidement chaque fois qu'il constate que l'écho répond à nouveau. Il qualifie cette succession d'empirique parce que, ayant observé trois, quatre, huit fois, que cela se passe ainsi, il croit que le phénomène se répétera la neuvième ou la dixième fois; et dans le cas où il ne se répéterait pas, soit que le sujet ait changé de place, soit par suite de modifications survenues sur la surface de réflexion, il croirait que la divinité reste maintenant muette, ou que l'écho n'apparaît pas simplement parce qu'il n'apparaît pas. Cette prévision est d'une nature très distincte de celle qu'il a au sujet de sa propre voix, du bruit, du torrent, ou du mugissement de la forêt; car s'il élevait la voix et ne l'entendait pas, s'il voyait l'eau se précipiter dans le gouffre profond et n'entendait point le fracas, et si, frappant le rocher avec sa houlette, il ne l'entendait pas retentir, il se frotterait l'oreille, croyant être sourd; par contre, lorsque l'écho ne lui répond pas, il ne lui vient pas à l'idée de le penser. Il estime, sans s'en rendre compte, qu'entre l'impression auditive qu'il attend et la cause qui doit la déterminer, il y a une succession forcée, une relation préétablie qui n'existe pas, pour lui, entre l'écho et le son.
De môme, habitués à localiser les images visuelles aux points objectifs où le rayon incident est réfléchi, nous sommes étonnés d'observer que cette image se déplace quand la lumière, au lieu de se réfléchir sur Tobjet, le traverse et se réfracte. Tant que nous ne comprenons pas la constance de ce phénomène, nous nous figurons que le bâton que nous enfonçons dans Teau doit nous montrer une image rectiligne de l'objet, tel que nous le voyons dans Tair; et en observant qu'il n'en est pas ainsi, nous retirons le bâton de Teau, croyant qu'il est brisé. Quand nous nous sommes habitués à ces deux images successives, elles ne nous étonnent plus, car nous prévoyons déjà ce qui va arriver par la répétition du môme phénomène ; mais s'il ne se répétait pas ainsi, nous resterions aussi tranquilles que le jeune berger quand il n'entend pas l'écho; au contraire, si nous ne voyions pas le bâton, nous croirions qu'il a disparu à l'improviste, car quelque chose nous dit que forcément nous devons le voir.
Dans les deux cas décrits, nous distinguons deux jugements différents. Le premier fait considérer l'image comme le signe d'une action externe. De môme que nous croyons que la couleur ambrée, la douceur, l'état pâteux, sont les images qu'un objet doit déterminer forcément dans les sens, de môme nous croyons que l'image du bâton est l'effet que nécessairement il doit déterminer sur la vision, comme le jeune berger croit que la forôt agitée par le vent et le torrent qui se précipite doivent produire sur ses oreilles des impressions déterminées. Le second nous incline à croire qu'après une image nécessaire pour correspondre à une cause, il en surviendra une autre que nous ne considérons pas comme nécessaire, mais seulement comme subjectivement possible, parce qu'il est arrivé qu'un certain nombre de fois cela s'est passé ainsi. Nous disons que nous la considérons seulement comme subjectivement possible parce qu'elle ne provient pas d'une relation préétablie du sujet à l'objet, c'est-à-dire d'une expérience, mais d'une
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relaUoa de succession {>rééUbUe seulemeai chez le sujet. Ainsi le jeune bei^er, en enteadant sa propre voix, a œllelAeni oonscience que cet effet seasoriel est dà au son émis par son gosier; en entendant le fracas du torrent il a également conscience que ce fracas retentit à l'endroit fixe de Tespace où réside la cause qui le détermine; mais en entendant sa propre voix se répéter à une certaine distance» il ne sait pa^ ce qui la détermine; ce phénomène sensoriel dont il ignore la cause apparaissant un certain nombre de fois, il se forme ainsi en deux temps deux états unis par l'association; et il suffit que Tutt apparaisse pour qu'on puisse croire que Tautre apparaîtra. Ainsi donc, si B apparaît après A, il apparaît tel qu'il s'est manifesté : comme un phémnaène scuis cause^ puisque aucune expérience n'a démontré au sujet qu'il était déterminé par une cause ; et comme il l'ignore^ il est naturel qu'il n'ait pas conscience de sa nécessité comme il en a conscience pour le premier. Cette succession manque donc de valeur objective.
On peut dire la même chose de toutes les successions empiriques. L'animal et l'homme non civilisé (qui se trouve dans des conditions analogues à celle de l'animal) ont toujours vu le soleil se lever et sont persuadés qu'il continuera à se lever; s'il connaissaient les conditions dans lesquelles on peut prévoir Le phénomène sensoriel que nous appelons aurore, il leur serait alors possible de prévoir les conditions qui doivent avoir lieu pour que le soleil ne se lève pas. Celui qui est atteint de fièvre tierce attend, deux jours après l'accès, une nouvelle attaque, qui peut ne pas survenir; il ne sera possible qu'à celui qui connaît ce qui provoque la fièvre et la manière de l'annuler de prévoir ce qui arrivera, et cela avec une précision d'autant plus grande qu'il connaîtra mieux les conditions complexes qui concourent à la détermination du phénomène.
Il n'est pas nécessaire, d'après ce que l'on voit^ de s'élever jusqu'aux sphères supérieures de l'intelligence pour trouver des jugements logiques ou nécessaires et des jugements qui
LA CAUSALITÉ DANS LA SDGCESSiON DBS PHÉNOMÈNES 25à
n*ont d'autre valeur que celle d'une pure succession empirique; nous les trouvons aussi dans les sphères inférieures de rintelligence. En étudiant la nature de la prévision tro[^iqi»e, nous avons vu <fue la c^titude qu'on a de Teffet que doit produire «n aliment donné n'est pas fondée sur la nécessité logique, mais sur la mémoire de ce qui est arrivé un certain nombre de fois; ea étudiant la nature de Texp^eoce externe, neus avons vu au contraire qu'elle n'est pas fondée, comme on dit, sur une pure répétition du phénomène sensoriel, mais sur l'acte interne qui préétablit une relation nécessaire entre l'objet que nous définissons comme {nrévision de Teffet sensoriel qm doit être la cause, et le signe sensoriel qui annonce cette cause ou cet objet. C'est pour cette raison que nous sommes aussi sûrs que la couleur ambrée et la douceur soaat caractéristiques du miel que nous le sommes du poids que doit perdre k corps submergé dans un liquide; ces deux prévisions sont sans appel, non parce que nous nous bornerons à observer ce qui se passe, mais bien parce que nous avons préétabli expérimental^nent ce qui doit toujours arriver dans les mêmes conditions. Cette différenciation est incompréhensible dans la théorie régnante de la perception préformée ou de l'image intuitive d'une cause, car on »e remarque pas, dans cette théorie, l'énorme différence qui existe entre l'image qui expérimentalement a été rapportée à sa cause et l'autre image qui, provenant de processus établis dans l'esprit, apparaît sans que l'on connaisse la cause qui la détermine; suivant celte théorie, les deux images sont de même nature et de même catégorie; elles surgissent ainsi, excentriques, se rapportant à leur cause ou h leur objet. Indubitablement le jeune berger garde, de la cause à laquelle il attribue sa voix et le son émis par les corps qui l'entourent, une certitude logique qu'il n'a pas de la cause qui détermine l'écho ; devant cette image se présente une question à résoudre, question qui devant les autres ne se présente pas. A quoi tient cette questikmf A ce quHl ignore
la condition externe qui détermine Técho, ignorance qu'il n'a certainement pas relativement à sa voix et aux objets sonores qui l'entourent. Il lui semble évident que cette image lui apparaisse tout autrement que les autres; et pour cette raison il se figure qu'elle a quelque chose d'arbitraire qu'il ne peut attribuer aux autres; mais le jour où il arrive à connaître physiquement la condition qui détermine l'écho, il la considère comme aussi naturelle et auçsi logique que les autres.
Il en est de môme pour l'image réfractée. Par des expériences très personnelles on a acquis la connaissance des directions visuelles ; et si chaque signe rétinien affecté s'est projeté au point externe de référence, c'est parce qu'on est logiquement très sûr que ce point est là-bas et non autre part ; mais maintenant le sujet se trouve avec une étrange perception visuelle, puisqu'il projette l'image sur un endroit où réellement l'objet qui la détermine ne se trouve pas. On ne peut pas la qualifier d'illusoire puisque l'image $sl là-bas^ comme l'écho qui retentit, et cependant du fond de la conscience une voix nous dit que l'écho, ainsi que l'image déplacée, répond à une cause réelle qui nous est inconnu<e, de sorte que nous ne la projetons pas erronéme^t : ce qu'il y a, c'est que nous ne savons pas pourquoi nous la projetons ainsi; le jour où nous connaîtrons la cause externe qui dévie la lumière ou déplace l'image, il nous paraîtra naturel qu'elle soit vue ainsi.
Le physicien, en étudiant le cas nouveau dans lequel la lumière se réfracte, au lieu de se réfléchir sur l'objet qu'elle frappe, trouve que cet objet se laisse traverser par la lumière, et offre à son passage une certaine résistance suivant sa densité. Il comprend clairement que ce qull conçoit sous la forme d'un milieu plus ou moins dense répond à quelque chose de réel qui détermine dans l'œil ce qui se présente à lui sous la forme de lumière brisée : il cherche . la condition déterminante de ce phénomène interne, pour pouvoir prédire quand et comment ce phénomène se repro-
duira ; et il ne s'arrêtera que lorsqu'il aura réussi à trouver Taction qui le détermine, car en la connaissant il formulera la prévision de ce qui affectera toujours les sens. Pour pouvoir formuler cette prévision il a besoin de connaître la densité de cet objet que la lumière traverse; et il ne peut la connaître au moyen de la vue, mais bien au moyen de Teffort musculaire qui soumet les terminaisons tactiles à un certain degré de pression. Ainsi il trouve qu'il y a des corps, comme Tair, qui se laissent pénétrer avec facilité, d'autres, comme l'eau, qui lui offrent une plus grande résistance, et d'autres enfin, comme les corps solides, qui s'opposent à la pénétration. Grâce à ces expériences, l'idée de la densité s'élabore génétiquement dans son esprit; comme on le voit, elle n'est autre chose que la prévision de la pression que doivent éprouver les terminaisons tactiles lorsqu'on les soumet, au moyen de l'effort,, à l'action de l'extérieur, action que nous appelons résistance.
En possession des signes qui lui permettent d'apprécier à leur juste valeur les divers degrés de pénétrabilité que lui offrent les diverses substances qu'il désigne ou fixe dans le monde extérieur, en les appelant milieux plus denses ou milieux moins denses, il remarque que ce sont précisément elles qui dévient la lumière ; alors il formule le raisonnement suivant expérimental : ce qui, dans la perception tacto-motrice, se montre sous la forme (Tune résisiancCj fait dévier la lumière qui les traverse. A partir de ce moment la réfraction que les yeux observent n'est plus un phénomène sans cause, puisqu'on connaît ce qui le détermine; et elle est considérée comme le signe d'une action qu'on ne percevait pas auparavant, bien que l'on perçût l'effet; cela est si certain qu'il suffira d'observer que la lumière dévie pour pouvoir prédire qu'elle traverse un milieu plus dense, ou moins dense, que celui qu'elle traversait un moment auparavant; et il suffira aussi d'observer que la densité du milieu s'est modifiée pour prévoir que, s'il est
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perméable à la lumière, cette dernière sera ré&actée. Au moyen de Texpérienee il s'est préétabli une relation intérieure entre les signes qui accusent dans le tact dynamique la présence d*une cause extérieure ^»éciaie et fes signes qui Taccasent entre les objets; on a reconau que c'était une même action qui s'accusait au tact sous la lonne de densité et aux yeux sous la forme de réfraction; et comme le physicien ne se préoccupe pas de la forme sensor^lle sous laquelle se présente Texlérieur, mais de fat cause dont cette forme est le signe, il assure que ce qu'il reconnatt au moyen de la lumière réfractée est la même chose que ce qu'il reconnatt au moyen de la dennté» de même que deux phénomènes internes qui lui accusent la présence d'une même cause.
Au contraire, comment le psychok^^ qui ne croit pas, comme le physicien, que les images soient un système de signes permettant de prévoir les actions qui doivent produire tel ou tel autre effet sur le sens, mais qui se figure que l'esprit nous suggère ces images parallèlement aux choses extérieures dont elles sont la représentation, pourra-t-il soupçonner que ce qu'il se représente au moyen de l'image visuelle et ce qu^il se représente par le tact dynamique est la même chase? Les deux points de vue sont si opposés que nous ne devons pas nous étonner si le premier simplifie tout, à mesure qu'il progresse, réduisant la pluralité sensorielle à la mime chosCy c'estrindire à une seule cause, tandis que le second se consacre à annoter des différences, à marquer les formes empiriques sous lesquelles les phénomènes se manifestent, de même que les assemblages internes qui correspondent aux choses «extérieures. Le physicien formule les lois de la réfraction de la lumière quand il réussit à découvrir que c'est une qu»alitê du milieu qui détermine le phénomène; mais le psychologue croit que celle-ci est préformulée par le sens même, quand il montre l'image qui s'exécute de la ligne droi^ Cette image cependant s'accuse devant le sujet comme un
phénomène sans cause ou arbitraire, bien qu'il lui manque le fondement externe de cette référence. Tandis que le premier comprend que Texpérience naît de rexpérimentation active qui lui montre où réside extérieurement ce qui détermine le phénomène sensoriel, le second comprend que l'expérience naît de la projection interne qui indique à l'extérieur où réside la cause; de sorte que, suivant cette théorie, la lumière dévie ^ seulement parce que les yeux la montrent déviée, de même que le miel est sucré, seulement parce que nous projetons cette sapidité sur un corps donné par une impulsion interne. Comme le physicien, nous entendons que cette projection interne ne constitue pas une expérience. Les yeux peuvent nous montrer la lumière déviée, de cette seule donnée on ne peut inférer que la lumière se réfracte réellement, de môme que de la vision stéréoscopique on ne peut inférer que l'objet ait du relief. Pour que cette induction soit valable il est nécessaire qu'on établisse une relation de déterminant à déterminé entre la cause qui agit sur le sens et l'effet produit, comme le fait le physicien; et tant qu'on ne procédera pas ainsi, la réfraction de la lumière sera un phénomène que les yeux accuseront sans qu'on arrive à savoir si ce que les yeux accusent répond à une action externe ou à une pure modalité des sens. Le physicien procède de la même manière que l'enfant qui objective ses impressions visuelles ; car, de même que celui-ci sait que c'est le milieu qui dévie la lumière, celui-là sait, au moyen de l'expérience motrice, que c'est tel objet et non tel autre qui impressionne sa rétine; si maintenant, lorsqu'on enfonce le bâton dans l'eau, il se trouve, contrairement à ce que jusqu'alors on avait prévu, que son image dévie de la direction primitive, c'est parce qu'on n'a pas procédé avec cette image comme avec les autres. Ce que le sens accuse vraiment dans cette anomalie^ ce n'est pas une expérience, mais l'absence d'une expérience qui permette d'apprendre que ce qui arrive doit nécessairement arriver.
TORRO. 17
De même, le jeune berger qui entend l'écho se trouve dans les mêmes conditions que le sauvage qui^ à Fimproviste, voit Fimage du bâton en partie déplacée; jamais il ne pourra comprendre comment le son émis ici se répète là-bas. Par ses expériences motrices il s'est préoccupé de rapporter à chaque chose qui sonne sa manière de sonner ou son timbre, et maintenant il trouve un son qui n'est pas produit par une chose qui sonne, mais la simple répétition d'une chose qui a sonné. De quelle cause ce son est-il le signe? Il ne le sait pas, et de là naît son étonnement, car toute sa vie il s'était habitué à la façon dont les objets doivent sonner, et c'est ainsi qu'il les reconnaissait à leur timbre ; il reste confus devant un son qui ne lui annonce pas la présence de ce qui cause cet effet.
Par la perception acoustique l'écho se présente à lui comme un phénomène sans cause; il pourra, par l'habitude empirique, s'attendre à ce qu'il se répète; mais, de même qu'il connaît avec une certitude logique l'effet qui doit frapper son oreille lorsqu'on frappe le cristal, il ne sait pas si l'écho répondra de la même manière ou non à sa voix, et il ne lo sait pas parce qu'il ne connaît pas la cause de cette répétition. 11 arrivera à cette connaissance quand, au moyen de perceptions non auditives, il découvrira ce qui arrive aux corps lorsqu'ils émettent le son. En observant que la corde tendue, de môme que le vase de verre, vibre lorsqu'elle est frappée, comme le tact et la vision en témoignent; en observant que lorsque ces vibrations s'affaiblissent le son cesse, que plus elles sont amples plus il est intense, et qu'elles sont d'autant plus aiguës qu'elles sont plus rapides, il formule dans son esprit l'idée que ce qui s'accuse à l'oreille sous forme de son, s'accuse au /Coucher et à la vue sous forme de vibration. L'image acoustique n'est pas la représentation d'une cause, mais son signe; de même, la perception tactile ou visuelle de cette vibration n'est pas non plus autre chose que le signe
d'un effet ou la prévision de sa cause; mais lorsque le jeune berger réfléchit que ce qui apparaît à ses sens sous forme de vibration est la môme chose qui s'accusait dans Toreille comme un son^ il lai suffît d'imaginer que ces ondes, propagées à travers un milieu élastique comme Tair, lui sont renvoyées après avoir frappé une surface réfléchissante, pour que cet écho qui, auparavant, lui apparaissait comme un phénomène sans cause, lui apparaisse maintenant comme un phénomène causé par la même chose qui impres«>ionnait son tact et ses yeux sans la forme de vibration. La perception acoustique, isolément, ne pouvait trouver ce qui déterminait la sensation acoustique; et pour cette raison l'écho apparaissait comme un phénomène indéterminé ou sans cause, de même que le visuel ne pouvait trouver expérimentalement ce qni réfractait la lumière; mais il a suffi qu'au moyen d'une autre perception expérimentale cette cause ait été découverte pour que l'écho sort considéré comme le signe de la même chose qui déterminait celle-là. Il en est si bien ainsi que, si nous demandons au physicien de nous dire si la vibration est le son, il nous répondra résolument que non, la vibration étant seulement la condition qui le détermine; ainsi, cette chose qui en elle-même n'est pas non plus une vibration, ne pourrait être découverte que par Tiiitermédiaire d'autres fonctions perceptives ; et une fois qu'elle est découverte, on sait de quoi l'écho est le signe.
Nous voyons donc, lorsqu'une image est rapportée à sa cause par l'expérience motrice, que l'on connaît le signe au moyen duquel nous reconnaissons sa présence; mais quand une image apparaît et qu'il nous manque l'expérience de sa cause, il nous semble de prime abord qu'elle est arbitraire ou ne nous est pas donnée avec les mêmes garanties que celles que nous considérons comme véritables. Ainsi le jeune berger considère conïme réelles les images acou tiques qui lui annoncent la présence des choses qui Tentourent; et, se trouvant devant l'écho, il ne croit pas que
cette image soit illusoire; il ne réussit pas à comprendre à quelle chose réelle elle répond, Texpérience de cette chose réelle lui faisant défaut. Cependant, comme le sens Taccuse maintes fois, il finit par se résigner à cette apparition en lui attribuant une valeur purement empirique, puisque, expérimentalement, il ignore sa cause; le problème de son investigation reste posé: et en entreprenant sa résolution il procède de la même manière qu'il a procédé en attribuant à chaque chose son timbre respectif; car, au fond, arriver à savoir que le timbre d'un objet nous indique que cet objet est en cristal, c'est préfixer par l'expérience motrice la chose qui sonne ainsi d'une façon différente de tout ce qui sonne alentour; et savoir que l'écho nous annonce la même chose qui se manifeste au toucher et à la vue comme vibrant, c'est aussi préfixer ce qui détermine cet écho. A partir de ce moment l'écho n'est pas considéré comme un phénomène arbitraire, car l'esprit a la prévision de ce qui doit se passer dans Toreille quand des vibrations d'un certain genre se succèdent dans l'air.
Le problème de la causalité est toujours posé de la même manière devant le sujet : l'image sensorielle n'apparaît jamais spontanément, mais on ne sait pas à quelle action externe elle est liée, et il faut le rechercher; pour cela il est nécessaire d'adapter le sens à ce qui l'impressionne; et, en préétablissant cette relation du sujet à l'objet, nous observons que l'objet nous impressionne toujours de la même manière. Nous appelons cause la prévision de ce qui doit nous impressionner, effet l'impression reçue, et expérience l'acte interne au moyen duquel il s'est préétabli une relation entre la cause et l'effet. Cette relation, nous la considérons comme logique ou nécessaire, parce que, telle qu'on Fa préétablie, elle ne peut empêcher l'événement qui doit arriver. Localisons dans un endroit de l'espace un corps dont le son fondamental s'accompagne de certaines notes harmoniques, et qui, en nous impressionnant, sonne comme le cristal; nous disons que ce son est distinctif ou
propre de ce corps. Cette expérience résulte de Tassociation de deux éléments. Si nous ne savions pas, pour n'avoir pas isolé son lieu d'origine au moyen de Texpérience motrice, que ce timbre procède de ce corps, le timbre sonnerait pour nous de la même manière; mais nous ne saurions pas ce qui Ta déterminé dans le sens, et par cela même il ne nous servirait pas à connaître ce qui de l'extérieur sonne à l'oreille; mais par le fait d'avoir préétabli une relation entre ce corps sonore et son effet sensoriel, nous sommes arrivés à la prévision de l'effet qu'il doit produire sur nous, ayant observé que ce corps produit toujours le même effet. De môme, le son qui détermine l'écho produit sur nous deux effets successifs, mais nous ne savons pas quel est celui qui détermine le second, n'ayant pas préétabli, entre cette cause et l'effet sensoriel qui suit, la même relation qu'entre le premier et le second; nous le connaîtrons quand l'oreille recevra l'action des ondes acoustiques de retour; avec elle nous serons arrivés à la prévision de l'écho, car maintenant comme auparavant nous localisons à l'extérieur ce qui doit impressionner l'oreille. Ainsi, dans un cas comme dans l'autre, nous admettons que l'effet succède nécessairement à l'action. Cette nécessité est de la même nature que la nécessité d'une vérité mathématique. Quand nous disons : deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles, nous voulons dire en toute rigueur logique : étant donné qu'il y a deux choses égales et une troisième égale à ces deux, on ne peut pas concevoir une inégalité entre elles. De même, quand nous disons qu'une même cause doit toujours produire un même effet, nous admettons aussi que cette cause demeurera éternellement invariable, comme une chose stable non susceptible de changement, et que les sens réagiront sur elle d'une manière uniforme. S'il arrivait que l'extérieur au moment a ne fût pas le même qu'au moment 6, ou que le sens au moment b ne réagisse pas de la même manière qu'au moment a, il ne serait pas possible de prévoir les effets ni de
statuer des expériences ; mais ce qui impressi(Mine demeure »ussi uniforme maintenant qu'avant ou qu'après; Tideniité du phénomène sensoriel nous montre que le sens ne réagit pas arbitrairement ou capricieusement, et c'est précisément parce que les éléments de composition de cette intellection sont donnés ainsi, que Fexpérience se formule. En supposant la stabilité de la fonction, l'expérience motrice nous démontre que les mêmes effets sont toujours déterminés quand nous mettons le s^is dans les mêmes conditions, et de là nous inférons que la cause est la même ; une fois cette induction formulée, la connaissance de cette cause s'éclaire eomme la prévision de ce qui doit arriver dans le sens. La possibilité de Texpérience est donc fondée sur la supposition que ses éléments composants sont toujours donnés de la même manière; le jour où il n'en serait pas ainsi, où le cristal n'impressionnerait pas l'oreille comme jusqu'à présent, où le miel ne déterminerait pas la même saveur, -ce jour-là, l'expérience ne serait pas possible; mais tant que ces variations ne surviendront pas, l'expérience sera toujours donnée comme la prévision d'un effet sensoriel déterminé. De même que l'on ne peut pas prouver au mathématicien que son axiome est inadmissible parce qu'il n'existe pas deux choses égales, de même l'on ne peut pas prouver au physicien que de Texpérimentation on ne puisse conclure la vérité nécessaire, seulement parce qu'on peut concevoir la possibilité qu'un phénomène sensoriel ne découle pas d'une même cause, la cause ou la fcmction ayant varié. A l'ergoteur qui n'admettrait pas l'égalité entre deux choses seulement parce que c'est une supposition, le mathématicien répondrait : être mathématicien consiste précisément à faire cette supposition ; le jour où il penserait pouvoir se passer de ces vérités supposées, il ne le serait plus. Le physicien répondrait de même, à celui qui lui montrerait la possibilité métaphysique que les ondes de retour ne déterminent pas l'écho, que le jour où cela arriverait, la f^ysique n'existerait plus, de même que la
science expérimentale, et jusqu'à ce qu'on puisse prévoir un eflfet extérieur sur les sens ; mais tant que les phénomènes se produiront comme ils le font, la naissance de l'intelligence sera possible, et avec elle la prévision du phénomène sensoriel.
De tout cela il s'ensuit que le besoin de la réapparition du phénomène sensoriel conformément à ce qui est prévu par l'expérience, résulte de la nature même de cette intellection ; au point que, si ce phénomène variait pour une même cause, on ignorerait de quoi il est le signe, et par conséquent il serait inintèiligible.
Nous fondons, donc; la nécessité logique sur la supposition que l'action externe continuera d'agir sur les sens de la même manière que lorsque l'expérience a été statuée, et sur la supposition que la fonction sensorielle continuera de réagir uniformément; c'est-à-dire que nous la fondons sur les mêmes éléments qui rendent possible la fonction intellective. Ce que nous appelons intelligence, n'est ni une force, ni une faculté, ni une chose efficiente qui crée l'intellection ; l'intelligence est un phénomène, et, comme tout phénomène, elle résulte des conditions qui la déterminent. De même que la lumière n'est pas réfractée si elle ne traverse pas un milieu qui la dévie, de même il serait impossible de rapporter les impressions a, 6, c, à leur cause respective si on n'adaptait pas le sens à ces impressions au moyen de Texpérience motrice, phénomène que nous appelons intellection; mais cette intellection est de nature telle, que par elle nous savons que le sens recevra de nouveau la même impression toutes les fois qu'on le mettra dans les mêmes conditions; et c'est ce qui nous incline à croire que pour que cela se passe, il faut d'une part la stabilité de ia cause, d'autre part l'uniformité de la fonction; car, si l'on suppose le contraire, il ne pourrait pas arriver ce qui, comme l'expérience nous l'apprend, arrive toujours ; en ce cas on ne concevrait pas non plus la possibilité de l'acte intellectif, de même qu'on ne
conçoit pas la possibilité de la réfraction sans Fexistencé du milieu plus ou moins dense que doit traverser la lumière.
La nécessité que ce que nous appelons miel fournisse au toucher, à la vue et au goût telles impressions et non telles autres, se fonde sur la même nécessité qui nous oblige à reconnaître le triangle comme l'espace circonscrit par trois lignes droites. De même que nous considérons cet espace comme triangulaire, de même nous considérons comme miel ce que les sens nous accusent sous la forme de certaines impressions que nous avons considérées intellectivement comme les signes révélateurs de sa présence. Le cristal sonne comme cristal, le bronze comme bronze^ non parce qu'on se le répète ainsi empiriquement, comme nous Pavons dit antérieurement, mais parce qu'ils doivent nécessairement sonner ainsi, puisque, en considérant ces timbras comme le signe d'actions externes qui les déterminent, nous avons préétabli logiquement qu'ils doivent sonner ainsi; et s'ils ne le faisaient pas, nous dirions que ce qui sonne n'est ni cristal ni bronze. Pour l'objectivation de toutes ces impressions élémentaires, il nous suffit^de préfixer, par l'expérience motrice, ce qui les détermine ; et .;c'est alors que nous acquérons la prévision de l'effet qu'elles doivent produire sur nous et que nous considérons ces effets comme nécessaires; et nous répétons que sur ce point nos jugements sont si rigoureux, que si ces effets ne survenaient pas comme il a été prévu, il ne viendrait pas à l'idée de croire que la cause n'opère pas maintenant comme précédemment ou que le sens réagit d'une autre] manière : ce que nous affirmons résolument^ c'est que ce / qui nous affecte maintenant n'est pas le même] objet qu'auparavant. Étant données les conditions déterminantes du phénomène intellectif, cet arbitraire est incompréhensible, car il est détruit par les éléments dont il résulte.
Hume disait que le problème des sensations (que nous
appelons perceptions) était très obscur, et il le négligeait, croyant qu'il n'en avait pas besoin pour étudier Fenchaînement des phénomènes. La vérité est que jamais on ne pourra savoir comment un phénomène est déterminé par un autre, tant qu'on ne commencera pas par rechercher comment un phénomène simple est rapporté à sa cause. Il n'y a pas ici deux problèmes; il n'y en a qu'un seul sous un nouvel aspect. Le procédé par lequel le physicien rapporte, par exemple, l'écho à sa cause, est au fond de la môme nature que celui par lequel le jeune berger rapporte les sons variés qu'il perçoit aux objets qui l'entourent; ils diffèrent uniquement dans la façon de découvrir la cause de l'écho, façon que le jeune berger ignore.
En efiet, pour que le jeune berger puisse projeter les sons émis par les objets qui l'entourent, il lui suffit d'avoir acquis la notion du lieu qu'ils occupent. Il est arrivé à se rendre compte que chaque objet sonne d'une manière spéciale ; et comme il connaît la situation de ces objets, il projette les images acoustiques dans la direction de ces objets. Il ne sait que cela; et lorsque l'écho se fait entendre, comme il a nettement la notion du lieu qui le renvoie, il le projette dans cette direction, et il se fixe môme une distance; mais il ignore l'objet ou la cause qui le renvoie. Ce que le jeune berger ignore, le physicien le sait; ce qui pour le premier est seulement un moyen de distinguer les objets les uns des autres, est pour le second un moyen de savoir comment vibrent ces objets. Cette connaissance est visuelle, et lui a permis de découvrir que ce qui affecte la vision sous une certaine forme de mouvement vibratoire affecte l'oreille sous la forme de son; dès lors, il établit entre la forme des vibrations visuelles et les modalités de la sensation acoustique une correspondance si étroite qu'elle lui permet de prévoir ce qu'éprouvera l'oreille, même d'avance. Qu'a découvert le physicien de plus que le jeune berger? La cause du son au moyen d'un signe visuel. Le
jeune berger savait que tel objet sonnait de telle manière différente de celle dont sonnait tel autre, et il se bornait à considérer les sons comme signes distinctifs des objets; mais le physicien a vu que les objets qui sonnaient vibraient, et a, avec raison, considéré cette vibration comnie le signe de l'action spéciale qui s'exerce sur Toreille. Le jeune berger connaissait la cause du son quand il l'attribuait aux objets; et si ces derniers faisaient défaut, comme cela arrivait avec lécho, il lui semblait que ce son n'était pas déterminé par une cause; le jour où Ton découvrit visuellement que ce qui agissait sur Toreille était une vibration émise et propagée k travers l'espace, on comprit clairement que ce qui déterminait l'image d'un certain mouvement vibratoire sur la rétine, déterminait en même temps le son dans l'oreille. On voit donc comment le son devient le signe d'une cause quand on découvre son existence.
Hume, en posant qu'il n'était pas nécessaire de résoudre le problème de l'objectivation sensorielle pour aborder l'étude de la causalité, se retirait la possibilité de découvrir les origines de la nécessité logique. Indubitablement la perception visuelle du mouvement vibratoire répond à une action réelle; nous ne croyons pas que les corps vibrent parce que la vision nous le montre, mais parce que nous savons que ce phénomène est déterminé par une action extérieure; nous ne croyons pas non plus que les corps sonnent, seulement parce que l'oreille sonne, mais parce que quelque chose l'excite. Les fondements de ces certitudes ne sont pas subjectifs, ils ne dépendent pas de l'habitude ou d'impulsions instinctives de la raison inférieure; ces fondements sont objectifs parce que Texpérience les impose. Ainsi donc, quand deux phénomènes se succèdent, quand on sait que l'un d'eux est déterminé par une cause externe, et qu'on ignore la cause qui détermine l'autre, ils auront beau se répéter invariablement à travers les générations, jamais les habitudes contractées, ni l'instinct, ni aucune condition, subjective.
inductive ou a priori^ ne nous permettront d'établir entre eux une relation, tant qu'on ne découvrira pas la condition objective qui détermine le second. Dans l'exemple cité, la cause de l'écho est suggérée par le tact ou la vision, sens desquels provient originellement la conception du mouvement vibratoire acoustique.
Nous avons défini la cause comme la prévision du phénomène sensoriel; par là nous entendons que ce qui nous permet de prévoir toutes les modalités sensorielles que doit accuser l'audition nous permettra de comprendre en même temps le mécanisme qui ^icfaaine les phénomènes de cette fonction. Par un système de signes visuels savamment élaborés, nous sommes arrivés à savoir qu'à mesure que la forme du mouvement vibratoire se modifie, le son se modifie, et c'est ainsi que nous avons formulé d'avance un langage visuel qui nous permet de connaître a priori ce qui se passera dans Toreille bien avant que cela ait lieu. Nous disons, par exemple, que l'acuité du ton dépend du nombre de vibrations que le corps émet dans l'unité de temps; cette prévision est logique ou nécessaire, parce que l'expérience nous a démontré que la même cause qui a déterminé ce nombre de vibrations sur la rétine est celle qui en agissant sur l'oreille donne l'acuité au ton. Le fondement de cette nécessité est objectif, il nous est imposé, et pour cela nous le considérons comme nécessaire. Nous ignorions que les coiT)s de tonalité plus aiguë vibraient plus rapidement, mais nous les percevions, et c'est ainsi que nous distinguions le son d'une corde épaisse de celui émis par une corde fine (toutes choses égales d'ailleurs : longueur, tension) sans qu'il fût besoin de les voir; visuellement, nous vérifions aussi, en employant certains artifices d'expérience, que l'une et l'autre vibrent d'une façon différente, bien loin de soupçonner que cela peut influer sur leur tonalité; mais -quand nous arrivons à découvi'ir que ce qui déterminait cette impression visuelle déterminait aussi cette qualité acoustique, nous établissons une relation inté-
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rieure entre ces deux effets, une connexion psycho-physiologique entre le phénomène visuel et le phénomène acoustique; à partir de ce moment nous affirmons que les signes visuels qui accusent la rapidité vibratoire sont aussi les signes de la tonalité acoustique, et par là nous leur avons conféré une signification plus large que celle qu'ils avaient peu auparavant. Apparemment, au point de vue empirique, il semble qu'il ne puisse y avoir rien de commun entre la forme de la vibration et Tacuité de la sensation auditive ; cependant, quand nous songeons que nos images ne sont pas, comme on le dit, des représentations de choses, mais des signes d'actions extérieures, nous conjecturons que le signe visuel d'une action peut être compréhensif de cette même action quand il retombe sur Foreille, en vérifiant seulement que c'est la même chose qui détermine Tun et l'autre effet; et c'est ainsi que se fonde la prévision des deux effets, simplifiant ce langage intérieur au moyen duquel nous connaissons les effets que nous devons constater.
On voit donc comment le fondement de la nécessité logique est toujours objectif. Qui dit nécessité logique dit imposition externe, c'est-à-dire, ce qui ne dépend pas du sujet, ce qui demeure et subsiste comme la condition éternelle du phénomène sensoriel.
Au contraire, tous les états qu'éprouve le sujet sans qu'ils aient été liés par la condition externe qui les détermine, se succèdent dans la conscience comme s'ils étaient fixés par la relation causale; mais nous ne considérons pas leur succession comme plus nécessaire que si rien ne nous obligeait à croire qu'ils doivent toujours se succéder de la même manière. Ainsi, les corps qui sonnent à l'oreille vibrent à la vue; cette simultanéité empirique, telle que l'accusent les deux sens, ne nous force pas à croire que ces corps sonnent parce qu'ils vibrent; pour pouvoir formuler ce jugement nécessaire il nous manque l'expérience qui doit nous imposer la relation causale existant entre cette vibration et le son qu'elle détermine, bien
qu'isolément les deux phénomènes nous soient imposés. De môme, les phases de la lune, la succession des saisons, ces vérités d'ordre purement empirique nous sont données de la même manière que le son et la vibration : sans que rintelligence ait établi dans la série Taction causale qui Tenchaîne. Dans ces conditions nous croyons que la série réapparaîtra à Tavenir de la même manière que dans le passé; et jusqu^à ce que nous réussissions à découvrir la déterminante objective de ce défilé sérié de phénomènes, nous ne considérerons pas que leur succession doive être forcée. Nous prévoyons aussi empiriquement ce qui arrivera, et cela ne doit pas nous étonner, parce que, quand nous pensons empiriquement , rintelligence fonctionne de la même manière que quand nous pensons a priori; penser c'est toujours prévoir; mais, si l'on s'en tient aux résultats de cette prévision il y a pratiquement une énorme différence entre la prévision nécessaire et la prévision empirique, puisque la première prédit quelque chose de certain, tandis que la seconde peut se tromper. Le trésor scientifique édifié sur la connexion causale des phénomènes est légué à la postérité à perpétuité, tandis que le trésor purement empirique, tout en étant d'une valeur inestimable, ne peut être légué qu'à titre provisoire. Il manque à la vérité empirique l'expérience externe qui doit l'élever au rang de vérité nécessaire, en s'inspirant sur les indices préétablis dans le sujet sans qu'il ait pris conscience de la façon dont ils ont été donnés; le jour où l'on réussit à découvrir les conditions dans lesquelles ces indices sont donnés, on prend conscience très clairement de la façon dont ils doivent toujours se répéter, et c'est alors qu'elle devient nécessaire.
L'observation empirique n'est autre chose que la vérité antérieure à la vérité logique, de sorte qu'il est toujours très difficile de délimiter où finit la première et où commence la seconde.
Déflaition de la faim. L'ex&itation qui la détermine ne vient pas de Testomac. La cause déterminante de la faim, c*est l'appauvrissement du milieu interne, effet de la nutrition cellulaire. — Constitution du milieu interne. Proportion que ses éléments constitutifs gardent entre eux, — Nature du réflexe trophique. Li'autorégulation des processus nutritifs montre que le réflexe trophique s'adapte qualitativement et quantitativement à l'appauvrissement du milieu interne. — Spécificité de la sensibilité trophique. Rapport de cette sensibilité avec la sensibilité sécrétoire. — Conditions physiologiques faisant naître la sensation de faim. Hypothèse de Léopold Lévi sur l'origine de la faim. La faim et le réflexe trophique
Faim globale. — Sa décomposition en sensations élémentaires.
— La soif. — La soif dans la chlorurémie et l'hyperglycémie. — Régulation de Peau dans le milieu interne. — La soif est une sensation élémentaire sui generis, -^ Effet de la déchloruration 4u milieu interne. — Spécificité de la faim du sel, de la chaux et autres minéraux. ~ Pourquoi les enfants aiment^ils tant les douceurs? — Théorie physiologique de Fappétit pour les graisses.
— L'appétit pour les substances protéiques est une faim spécifique. — De même pour l'appétit des hydrates de carbones. — La faim, dans son acception générale, est une somme de tendances trophiques électives. — La balance nutritive et la spécificité des sensations trophiqups. — L'instinct trophique considéré expérimentalement 15