Ouvriers europccns. 1'' édition, Introduction
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nouvelles et positives que d'avoir dissipé des préjugés et projeté, grâce à la vigueur do sa méthode, sur des questions depuis longtemps agitées, une lumière concentrée et éclatante.
En matière économique, il a mis en relief toute l'importance de la question du travail. L'école classique n'avait vu dans le travail qu'un des facteurs de la production des richesses : cette production était son seul but. Le rôle social immense qu'il a par lui-même, son intluonce sur toutes les conditions matérielles et morales de la vie, il faut lire les Ouvriers européens, ou la Réforme sociale, pour s'en rendre compte. Dans une nation, il forme à la fois les individus et tous les organes du corps politique.
Dans le domaine du droit et de la législation, Le Play a été le premier destructeur des préjugés des lois écrites. Ses attaques contre le régime de succession établi par le Code civil, en dehors de l'importance particulière à la question, ont eu surtout ce résultat : montrer qu'un principe juridique absolument juste en apparence peut entraîner dans la vie d'un pays les perturbations les plus grandes; qu'il n'est pas de pire ennemi du peuple qu'un législateur, qui, sans tenir compte des faits, prétend mettre toute la vie sociale en formules rationnelles.
En passant à l'ordre des idées générales. Le Play a été appelé par Sainte-Beuve un « Bonald progressif ». Les deux mots semblent s'exclure et l'expression pourtant est juste. L'auteur de la Réforme sociale a montré qu'il n'y a pas antagonisme entre la tradition et le progrès, que le passé et le présent ne sont pas nécessairement ennemis, et il a ramené toute la question à ceci : Les sociétés se trouvent en présence d'un assez petit nombre de problèmes à résoudre, toujours les mêmes au fond, mais dont les données varient et se compliquent au cours de l'évolution. Une coutume est la solution expérimentale donnée à l'un de ces problèmes. Elle est donc éminemment respectable et contient toujours une part de vérité. Toutefois il peut arriver qu'à un moment donné, elle ne réponde plus à l'état des faits, lîne nouvelle solution doit être alors cherchée avec autant de prudence que de méthode et, si elle est trouvée, il peut réellement y avoir progrès; tant qu'elle ne l'est pas, il y a crise et cette
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ci'isc peut pai'fuilcmcnt mal finir. l*oiu' éviter, alors, la désorganisation complète, le mieux est de garder ce qui reste de l'ancienne coutume. C'est ce qui fait que les peuples les plus prospères et les plus progressifs sont en même tom[)s les [)his conservateurs et leuis mœurs ap[)araissent |)our cette raison comme très bizarres et très déconcertantes.
La question de la démocratie a été traitée j)ar Le l'iay avec la même indépendance et la même netteté. Il s'est trouvé en piésence de cette idée, lancée par la philosophie au xviii° siècle et accréditée par Tocqueville, qu'une force irrésistible entraine les sociétés vers une moindre inégalité des conditions et que ce mouvement est nécessairement un progrès. Contre cette double affirmation, Le Play s'est inscrit en faux. Il a établi que l'égalité, ou l'inégalité, ne peuvent être décrétées arbitrairement, mais dérivent de conditions exactement déterminables. Ces conditions, d'ailleurs, ne se réalisent pas d'après une loi fixe, mais de manière très capricieuse. Tel pays passe de l'égalité à l'inégalité, alors que, dans tel autre, le mouvement inverse se produit. On a vu simultanément régner la démocratie à Florence et l'aristocratie à Venise. En outre, égalité ou inégalité ne sont ni l'un ni l'autre synonymes de progrès, ou de réaction, La prospérité ou la souffrance peuvent indifféremment exister sous l'un ou l'autre régime. L'inégalité, au début, apparaît généralement comme un bien; elle montre Taccession des individualités éminentes à un état supérieur où elles entraînent la masse. Elle devient un mal, lorsqu'elle ne se maintient que par le privilège, c'est-à-dire par linjustice, par l'exploitation d'une partie de l'humanité par l'autre.
Inversement, l'égalité peut être un progrès lorsqu'elle entraîne la suppression de privilèges injustifiés, ou l'abaissement d'une classe supérieure oisive et inutile. Elle est un mal, lorsqu'elle consiste dans une compression arbitraire des individualités qui cherchent à s'élever.
Enfin, on doit surtout à Le Play d'avoir attiré l'attention sur l'importance qu'a, au point de vue social et même économique, la question religieuse et morale. On a parfois fait de lui un philo-
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sophe catholique, ou tout au moins un philosoplie chrétien; c'est faux en ce sens que les idées de Le Play ne sont pas déduites d'un principe métaphysi({ue ou d'un dogme quelconque, mais au contraire induites de l'observation. C'est cette observation même qui lui a montré l'enchaînement inthne de tous les faits sociaux depuis les plus humbles jusqu'aux plus élevés et la place prépondérante que tient dans la vie d'une nation l'idéal qui s'impose aux consciences. Et cette conclusion est le trait qui le reUe à tous les grands observateurs sociaux, Auguste Comte et Tocquevillc, Uenan et Taine.
Edmond Boucini': de Bkllk.
Pour permettre de se rendre compte des progrès réalisés par la Science sociale depuis Le Play, nous publions, à la suite de cette étude, une notice sur les principales publications de la Bibliothèque sociale et sur l'ordre dans lequel il est préférable de les lire. — E. D.
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Bibliothèque de la Science sociale.
COMMENT ÉTUDIER MÉTIIODIQLEMEIST
Ceci s'adresse à ceux qui veulent acquérir, sur les questions sociales, des notions exactes; à ceux qui, dégoûtés des théories et des systèmes, cherchent à appuyer leurs convictions sur des données scientifiques.
La science ne s'improvise pas. Elle est toujours \ç résultat d'une longue période de tâtonnements et de recherches, qui se précisent de plus en plus et se formulent graduellement.
La science sociale n'a pas pu se soustraire à cette loi. Elle a été ('bauchéc par Frédéric Le Play, dès le milieu du siècle dernier; elle a été ensuite perfectionnée et développée d'année en année par ses continuateurs.
La science sociale repose aujourd'hui sur les bases suivantes :
i. Une méthode d'aïuilysc, la JVome/iclatnre sociale, plus complète que celle de Le Play.
La Nomenclature d'Henri deTourville a permis de dt'cumposer en lous leurs éléments les divers groupements qui constituent une société et ensuite de disposer ces groupements dans l'ordre de leur enchaînement le plus ordinaire. Dès lors, la science sociale a eu à sa disposition un instrument d'analyse d'une précision remarquable qui permet de ramener à l'état simple les phénomènes les plus complexes, de les étudier isolément et de les comparer entre eux.
La Nomenclature sociale comprend 25 grandes classes de faits, qui se subdivisent à leur tour en 326 éléments.
On peut la comparer à un crible qui permet de ventiler une so-
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ciété. ou à un alainbie qui ])ei'mot de la disliller en (juel(}ue sorto goutte à goutte, ou à une loupe qui })ermet d'en apercevoir exactement les parties les plus petites et de les observer séparément dans leur structure intime.
Depuis vingt ans. la Nomenclature a l'ait faire à la science sociale des })rogrès comparables à ceux que la nomenclature chimique a fait faire à la chimie. Eu effet, elle i)ermet de rc'duire chaque phénomène à son état le plus .simple. Or, c'est là le fondement même de toute science,
2. Un moyen de déterminer les répercussions qui se produisent naturellement entre les phénomènes sociau.r.
Les phénomènes sociaux ayant pu être réduits à leur état le plus simple par la Nomenclature, il a été enfin possible de saisir exactement les répercussions que ces phénomènes ainsi simplifiés exercent les uns sur les autres, par la force même des choses.
On tient dès lors la clef même de la science.
En effet, si les phénomènes sociaux réagissent, ou se répercutent, les uns sur les autres, indépendamment de la volonté humaine et par le fait de la nature des choses, ces phénomènes sont matière à science.
3. Le groupement des répercussions similaires, pour arriver à constater des concordances.
Jusqu'à ces dernières années, les répercussions constatées étaient restées éparses, difficiles à retrouver et en quelque sorte enfouies dans les six volumes des Ouvriers européens, dans les neuf volumes des Ouvriers des Deux Mondes et dans les quarante volumes de la Science sociale.
L'établissement d'nn Répertoire des Répercussions sociales a permis de rapprocher dans les mêmes divisions toutes les répercussions similaires et d'apercevoir enfin les concordances qui peuvent exister entre elles.
Par suite de la variété des observateurs, ces concordances présentent le plus sérieux caractère d'exactitude : les tempéraments, les tendances et les points de vue différents s'atténuent réciproquement et les observations se contrôlent les unes par les autres.
4. La possibilité de déterminer des lois, par suite des concordances constatées entre les répercussions similaires.
Si les mêmes répercussions se répètent, elles se confirment mutuellement et on est amené à constater, au moins jusqu'à preuve du contraire, que l'on est en présence d'une loi. Il n'y a pas d'autre
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procédé, dans les sfienccs, jxjur déterminer des lois : Les lois r»';sultent de la concordance des répercussions constatée entre deux pliénouà-nes préalablement ramenés à Ti-tat le plus simple.
Si deux répercussions similaires, au lieu de se confirmer, se contredisent, on doit faire deux hypothèses : ou bien on se trouve en présence dobservations erronées et on en est immédiatement averti par cette contradiction même; ou bien, dans l'un des cas, une circonstance uduvelle s'est interposée et est venue modifier la répercussion dans un sens diffi-renl. Il s'a^ifit dès lors de déterminer cette circonstance et d'arriver par là à la découverte d une nouvelle répercussion jusqu'alors inconnue, et, par là, à de nouvelles lois. C'est ainsi que, dans toutes les sciences, le progrès se fait par la connaissance de nouveaux rapports entre les phénomènes.
5. Une classification sociale êlablie d'après les caractères généraux des types observés.
La connaissance des éléments simples qui constituent une société et de leurs répercussions cqnduit a la connaissance exacte des caractères généraux de chaque société. 11 devient possible dès lors d'établir une classification des diverses sociétés humaines. On a pu réaliser ce progrès il y a deux ans et substituer à la classification artificielle et tout à fait rudimentaire de Le Play une classification naturelle reposant sur la connaissance des caractères généraux de chaque groupe social.
Nous nous trouvons donc en possession aujourd'hui de tous les procédés d'investigation qui constituent une science.
Mais comment se rendre compte de cette science? Dans quel ordre faut-il lire les ouvrages qui composent la Bibliothèque de la Science sociale P
Le Manuel de Science sociale, en préparation, donnera d'abord une vue d'ensemble de la science sociale.
On pourra ensuite aborder l'étude des ouvrages de la Bibliothèque, dans l'ordre suivant, qui est le plus méthodique :