‹ Les origines de la statique (volume 2)Chapitre 22 sur 30 · Jérôme Cardan — Alexandre Piccolomini · texte numérisé non relu

Jérôme Cardan — Alexandre Piccolomini

Il est impossible de parler de l'École de Jordanus au XVI® siècle sans faire mention de Jérôme Cardan. Sans doute, Cardan est, avant tout, disciple de Léonard de Vinci ; les idées qu'il commente et développe en Mécanique, ce sont celles que nous lisons dans les notes du grand peintre, notes dont, assurément, il a eu connaissance. Mais ce qu'il ajoute parfois aux découvertes de Léonard, il l'emprunte aux écrits de Jordanus et de son École.

Nous l'avons vu, au Chapitre 111, mener grand bruit autour de la théorie de la balance romaine, reprochant à Archimède d'avoir délaissé ce problème pour s'adonner à d'autres recherches moins utiles ; mais il s'est bien gardé d'ajouter que son invention n'avait aucune part à la solution qu'il donnait de ce problème, car il l'avait trouvée exposée en détail dans tous les traités de l'École de Jordanus qui, eux-mêmes, la tenaient, par le De canonio, des géomètres de l'École d'Alexandrie.

Il nous est possible, d'ailleurs, de citer l'un au moins

(1) Jordani Opusculum de ponderositate, |Nicolai Tarlaleae studio correctum, novisque figuris auctum. Cum privilegio. Veneliis, apud Curtium Trojanum, MDLXV.

des écrits de l'Ecole de Jordanus où il avait puisé ses renseignements. Dans un de ses plus anciens ouvrages (i), après avoir donné la théorie de la balance romaine, il ajoute : i* De là se conclut la vérité de cette proposition de Pellacanus (2) : Une mouche pourrait faire équilibre à la Terre entière si on la plaçait à l'extrémité d'un bras de levier très long. Mais de telles imaginations fabuleuses ne sont point utiles ; elles rendent plutôt la science ridicule. » Il énumère ensuite divers problèmes que l'on peut examiner touchant la romaine ; ce sont précisément ceux qui composent le De canonio, ceux que résout Biaise de Parme dont, comme Léonard, il avait étudié le Timctatus de Ponderihus .

Nous avons vu également Cardan examiner pour quelle raison un fardeau pendu à un bras de balance devenait moins pesant au fur et à mesure que le bras qui le porte se rapproche de la verticale ; nous l'avons entendu émettre à cet égard des considérations fort intéressantes touchant le principe des vitesses virtuelles ; mais ces considérations étaient tout imprégnées des propositions établies par Jor- \ danus au sujet de la variation de gravité secundum situm d'un poids mobile sur un cercle.

Cardan cite toutefois Jordanus, mais c'est afin de lui reprocher la proposition inexacte touchant la stabilité de la balance. Il rectifie d'ailleurs, dans le même passage, commp le Précurseur de Léonard et Léonard lui-même

(1) Hieronymi Caniani Be numerorum proprietatibus liber unicus ; Capul LXVI, de Ponderibus. Selon Niceron a , cet ouvrage fut imprimé pour la première fois, après la mort de l'auteur, dans : Hieronymi Cardani Opéra ornnia, tomus IV.

(i) Dans le manuscrit (b) que nous avons étudié, Biaise de Parme dit seulement qu'un grain de millet peut faire équilibre à un poids mille fois plus considérable. Cardan avait sans douie, du môme traité, une rédaction un pou différente.

(a) Niceron, Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres, t. XIV, p. 271 ; Paris, 1731.

(6) Bibliothèque Nationale, fonds latin. Ms. 10 252.

l'avaient fait avant lui, l'erreur d'Aristote qui avait déclaré indifférent un certain état d'équilibre instable.

« Et de ceci, dit Cardan (i), est monstre ce que dit le Filosofe : Que si les poids sont égaus en F et R (fig. 60), la balance toutefois de son gré retourne à la droite situation, la languette étant en AB. Et Jordanus ne démonstre ceci et ne l'a entendu. Semblablement, pourquoi la languette posée à QB et plus bas que la livre, comme il avient quand la livre est renversée, que tu tiennes de ta

main la languette, la livre dessus, le poids qui ja aurait descendu tiré vers R, un autre pois égal étant constitué en F, ou que les balences soient totalement vides, non seulement elles ne retournent point vers la situation CD, comme en lieu droit, mais plus tost R descend vers Q, et F monte vers A, comme il est manifeste par expérience. Pareillement, Jordanus ne démonstre ceci. "

Les raisonnements, assez confus d'ailleurs, que Cardan

(1) Les Livres de Hierome Cardanus, médecin niilannois, intitulés de la Subtilité et subtiles Invention s, en semble les causes occultes et raisons d'icelles, traduis de Latin en François par Richard de Blanc. Paris, Charles l'Angeliei, 1536.

développe au sujet de ces questions de stabilité sont essentiellement ceux que nous trouvons dans les notes de Léonard de Vinci.

L'erreur commise par Aristote était, nous l'avons vu au Chapitre VII, un simple lapsus ; tout lecteur attentif la devait rectifier ; mais corriger, si peu que ce soit, le Philosophe n'était jamais réputé œuvre de mince importance.

A l'époque qui nous occupe en ce moment, c'est-à-dire au milieu du xvi^ siècle, les Quœstiones mechanicœ d'Aristote, qui n'avaient presque été l'objet d'aucun commentaire suivi, furent exposées avec beaucoup de précision et de soin par le savant Alexandre Piccolomini (i). Piccolomini, lui aussi, remarqua l'inadvertance d'Aristote; mais il n'osa reprendre le Stagirite qu'avec des précautions infinies (2) : » Le texte des paroles d'Aristote est très défectueux eh ce qui concerne cette question ; pour établir le véritable sens qu'il convient d'attribuer à ce texte, nous avons dû faire un grand effort ; nous nous sommes servis d'un instrument matériel pour reconnaître par les sens ce que la démonstration avait découvert à notre intelligence ; une telle vérification expérimentale est de grande importance selon la doctrine péripapéticienne »,

(1) Alexandri Piccolominei in mechanicas quœstiones Aristotelis paraphrasis paulo quidem plenior, ad Nicolaum Ardinghellum Cardinalera amplissimum (A la dernière page : Excussum Roniae apud Anlonium Bladum Asulanum, Tertio Non. Januarii MDXLVll). — Le même ouvrage a été réédité : Venetiis, apud Curlium Trojanum, MDl-XV. — Il a été également traduit en italien sous ce titre ; A. Piccolomini, Sopra le mecaniche d'Aristotile, trad. da 0. V. Biringucci. Roma, Zanetti, 1582.

(•2) Édition de 1.^47, p. 22, verso.

Page 1