‹ Les origines de la statique (volume 3)Chapitre 1 sur 50 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Le lecteur ne trouvera 'pas dans cet ouvrage tordre qiiil y eût sans doute désiré, que nous eussions assurément souhaité d'y mettre ; il s'étonnerait de voir notre exposition revenir, à plusiews reprises, sur ses pas, s'il n'obtenait tout d'abord f explication de ces singulières démarches.

Avant dentreprendre V étude des origines de la Statique, nous avio7is lu les écrits, peu nombreux, qui traitent de l'histoire de cette science ; il nous avait été facile de reconnaître qu'ils étaient, la plupart du temps, bien sommaii^es et bien peu détaillés ; mais nous n'avions aucune raison de supposer qu'ils ne fussent pas exacts, au moins dans les grandes lignes. En reprenant donc l'étude des textes qu'ils mentionnaient, nous prévoyions qu'il nous faudrait ajoider ou modifier bien des détails, mais rien ne nous laissait soupçonner que l'ensemble même de l'histoire de la Statique pût être boideversé par nos recherches.

Ces recherches nous avaient amené, de prime abord, à quelques remarques imjvévues ; elles nous avaient prouvé que l'œuvre de Léonard de Vinci, si riche en idées mécaniques nouvelles , n'était point, comme on le supposait communément, demeurée inconnue des géomètres de la Renaissance ; qu'elle avait été exploitée par maint savant du XVI" siècle ^ en particulier par Cardan et par Benedetti ; qu'elle avait fowni à Cardan ses rues si profondes su)' la puissance onotrice des machines et sur l'impossibilité du mouvement perpétuel. Mais, à partir de Léonard et de Cardan jusqu'à Descartes et à Torricelli, nous avio)is pu suivre le développe-

onent de la Statique sans que la marche de ce développement nous eût semblé essentiellement différente de celle quon lui attribuait communément.

Nous avions com^nencé à retracer ce développement en les pagesliospitalières de la Revue des questions scientifiques, lorsque la lecture de Tartaglia, dont aucune histoire de la Statique ne prononce même le nom, vint inopinément nous montrer que Vœuvre déjà amorcée devait être reprise sur un plan entièrement nouveau.

Tartaglia, en effet, bien avant Stevin et Galilée, avait déterminé la pesanteur appai^ente d'un corps posé sur un plan incliné ; il avait très correctement tiré cette loi du jjrincipe dont Descartes devait plus tard affirmer Ventièi^e géné- 7-alité. Mais cette belle découverte, dont aucun historien de la Mécanique ne faisait mention, 7i était pas le fait de Tartaglia ; elle était, dans son œuvre, un inipjialetit plagiat ; Ferrari le lui 9'eprochait durement et revendiquait cette invention pour un géomèto^e du XlIT siècle, pour Jordanus Nemorarius.

Deux traités avaient été publiés, au XVT siècle, comme repj'ésentant la Statique de Jordanus ; mais ces deux limités étaient si différents, ils se contredisaient parfois si formellement, qiCils ne pouvaient être Vœuvre d'un mê)ne auteur. Si 710US voidions connaître exactement ce que la Mécanique devait à Jordanus et à ses disciples, il nous fallait recourir aux sources contemporaines , aux manuscrits .

Force nous fid donc de dépouiller tous les manuscrits relatifs à la Statique que nous avons pu découvrir à la Bibliothèque Nationale et à la Bibliothèqtœ Mazarine. Ce dépouillement laborieux, pour lequel M. E. Bouvy, Bibliotiiécaire de V Université de Bordeaux, voulid bien nous aider de ses conseils très compétents, nous a conduit à une conséquense absolument imprévue.

Non seidement le moxjen âge occidental avait reçu, soit directement , soit par Vinteo-médiaire des A9'abes, la tradi-

tion de certaines théories helléniques relatives au levier et à la balance romaine, mais encore sa propre acticité intellectuelle avait engendré une étatique autonome, insoupçonnée de t Antiquité. Dès le début du XI IP siècle, peut-être même avant ce temps, Jordanus de Nemore avait démontré la loi du levier en partant de ce postulat : Il faut même puissance 2WW élever des poids différents, lorsque les poids sont en raison inverse des hauteurs quils franchissent .

Vidée dont le premier germe se trouvait dans le traité de Jordanus avait grandi, suivant un développement continu, au travers des écrits des disciples de Jordanus, de Léonard de Vinci, de Cailla n, de Roberval, de Descaj^tes, de Wallis, pour atteindre sa forme achevée dans la lettre de Jean Bernoidli à Varignon, dans la Mécanique Analytique de ÏMgrange, dans Vœuvre de Willard Gibbs. La Science dont nous sommes aujourd'hui si légitimement fers dérivait, par une évolution dont il nous était donné de marquer les phases graduelles, de la Science qui naquit vers tan 1200.

Ce nest point seulement par les doctrines de l" École de Jordanus que la Mécanique du moyen âge a contribué à la formation de la Mécanique moderne. Au milieu du XI V^ siècle, Vun des docteurs qui Iionoraient le j)lus la brillante École nominaliste de la Sorbonne, Albert de Saxe, inaugurait une théorie du centre de gravité qui devait avoir la plus grande vogue et la plus diœable influence. Impudemment j^ldgiée au XV^ siècle et au XVF siècle par une fmde de géomèti^es et de physiciens qui la reproduisaient sans en nomme?- Vauieur, cette théo7He fîorissait encore en plein XVIF siècle ; à qui Vignore, plus d'une controverse scientifique, ardemment débattue à cette époque, demeure incompréliensible. De cette théorie d'Albert de Saxe est issu, par une f liât ion qui n'a point subi d'i72ter?'uption, le principe de Statique énoncé par Torricelli.

L'étude des origines de la Statique nous a co)iduit ainsi à une conclusion ; au fur et à mesure que nous avons poussé

nos recherches fiisioriqucs plus avant et en des dij^ections plus vannées, cette conclusion s'est imposée à notre espint avec une force croissante ; aussi oserons nous la fo7'muler dans sa pleine généralité : La science mécanique et physique dont s" enorgueillissent à bon droit les temps modernes décoide, par une suite ininterrompue de perfectionnements à peine sensibles, des docti-ines p)rofessées au sein des écoles du moyen âge ; les prétendues révolutions intellectuelles nont été, le plus souvent, que des évohdions lentes et longuement pjréparées ; les soi-disant renaissances que des réactions fréquemment injustes et stériles ; le respect de la tradition est une condition essentielle du progrès scientifique.

Bordeaux, 21 mars 1905,

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