‹ Les origines du Musée d'Ethnographie. Histoire et documents (volume 2)Chapitre 21 sur 99 · DÉPÔT DE GÉOGRAPHIE CRÉÉ A LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI · texte numérisé non relu

DÉPÔT DE GÉOGRAPHIE CRÉÉ A LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI

Sur la proposition d'un ministre éclairé' qui a déjà donné plus d'un gage de son amour pour les lettres et les sciences, Sa Majesté vient de consacrer à la géographie, par une ordonnance du 30 mars 1828, un département spécial, qui prendra place à la Bibliothèque du Roi, à côté des départemens des livres, des inamtscrits, des antiques et des estampes. Le public français appelait par ses vœux une création aussi éminemment utile et conforme aux besoins de l'époque présente. Peu de mots suffiront pour en faire sentir les avantages à ceux qui n'auraient pas aperçu tous les résultats que l'on doit s'en promettre. Aujourd'hui le progrès des lumières et de la civilisation dépend autant de l'avancement de la géographie que celui-ci dépend lui-même du progrès des connaissances.En acquérant chaquejourune nouvelle importance aux yeux des nations civilisées^ la géographie a pris un tel accroissement qu'elle s'est partagée en plusieurs branches qui forment pour ainsi dire autant de sciences à part. En effet, la géographie physique, la géographie comparée;, la géographie civile et politique et la statistique, la géographie mathématique et astronomique et la géodésie, la géographie nautique el l'hydrographie, la géographie critique et l'histoire des découvertes, pourraient occuper chacune un homme tout entier. C'est pourquoi

1) Ce commentaire de l'ordonnance royale du 30 mars 1828, qui a certainement Jomard pour auteur, a paru dans le Moniteur universel du 16 mai de la même année. Il a été réimprimé après 1830, avec quelques modifications, en une petite plaquette de 7 pages, chez Rignoux, puis reproduit dans l'appendice à la brochure de Jomard intitulée : De la collection géographique créée à la Bibliothèque royale, examen de ce qu'on a fait et de ce qui reste à faire pour compléter cette création et la rendre digne de la France. Paris, Diiverger, janvier 1848 (p. 58-62). (E. H.)

2) Les mots ministre éclairé, prince protecteur des lettres et des sciences, disparaissent dans les deux reproductions du document primitivement écrit, je viens de le dire, en 1828. (E- H.)

renseignement des sciences géographiques a été, en Allemagne surtout, l'objet de la plus sérieuse attention. Pendant que les peuples maritimes ont encouragé à Tenvi les expéditions de découvertes, plusieurs nations continentales ont approfondi de leur côté, avec une ardeur extraordinaire, l'étude et la connaissance du globe ; et elles ont aussi, comme les premières, député de coura. geux missionnaires de la science dans les contrées les plus reculées. Ainsi nous avons vu et nous voyons encore la Prusse, l'Autriche, la Bavière, la Saxe, tenter des découvertes sur terre et sur mer, pendant que la Russie, l'Angleterre, la France, l'Amérique du Nord couvrent, pour ainsi dire, le monde entier de leurs vaisseaux explorateurs. La Suisse elle-même a fourni son contingent de voyageurs, et l'on ne voit plus guère dans l'inaction que la Hollande, TEspagne et le Portugal, se reposant sur leur gloire passée. Quelle' activité en Allemagne pour la publication des travaux des voyageurs et des conquêtes de la science ! Elle se glorifie d'un Ritter et de tant d'autres géographes illustres, qui déjà commencent à s'emparer du sceptre de la géographie, sceptre si longtemps tenu par la France, alors que le génie de d'Anville planait sur l'Europe entière.

Deux causes nuisent en France au progrès de la géographie : la première est qu'elle est enseignée d'une manière imparfaite ; les méthodes sont défectueuses, et quelquefois on enseigne sans aucune méthode. Les ouvrages et les traités français sont la plupart arides, incomplets et éloignés d'être à la hauteur des connaissances actuelles, des découvertes progressives*. On ne traduit pas les bons livres étrangers, dans la crainte malheureusement trop fondée de ne pas couvrir les avances de la publication'.Les cartes élémentaires pour la jeunesse sont trop souvent mal faites, et elles ne renferment pas les résultats des excursions récentes; les bonnes, du moins, sont en petit nombre, et

1) Depuis quelque temps toutefois, il paraît en ce genre des écrits un peu plus solides, où l'on découvre des vues de quelque étendue. Il n'est pas question ici des travaux scientifiques des Gossellin et des Walckenaer,

2) Comment, après dix années, les ouvrages de Ritter n'ont-ils pas encore été traduits en français !

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trop chères. C'est surtout le manque de cartes et de bonnes cartes qui est dans nos écoles le vice capital, et le temps ne paraît pas y apporter de remède; les années s'écoulent, les découvertes s'accumulent, et Ton ne voit toujours dans les mains des élèves que des atlas insuffisans, quand ils ne sont pas déparés par des erreurs choquantes.

Une autre cause de l'imperfection de la science est qu'on ne trouve pas en France un dépôt général des productions géographiques. S'il existait complet, ce dépôt remédierait en partie aux inconvéniens qui viennent d'être signalés. Qu'on se figure un établissement spécial, réunissant un exemplaire ou une copie de toutes les cartes gravées et manuscrites qui appartiennent à l'Etat ; recevant chaque jour les nouvelles productions à mesure qu'elles paraissent : ouvert à la jeunesse studieuse, au navigateur du commerce qui prépare une expédition lointaine ; au voyageur qui veut s'enfoncer dans les terres mal connues ; au savant qui veut comparer les travaux de tous les âges, et en faire jaillir des vérités utiles pour l'histoire ; aux hommes qui ont besoin d'étudier la force des Etats, leur puissance et leurs limites ; au naturaliste qui veut étudier ces branches nouvelles de la science ; la géographie des végétaux, celle des roches, celle des animaux fixés au sol natal ; au physicien, qui ne peut assigner les lois des phénomènes dont notre globe est le théâtre, sans en avoir la projection exacte et complète, sans connaître tous les travaux nautiques, la direction et la force des courans, les observations de physique dont les navigateurs enrichissent quelquefois et devraient enrichir toujours leurs cartes ; à l'historien qui n'a pas moins besoin de la connaissance parfaite des lieux que de celle des temps, pour se guider dans le labyrinthe des annales des anciens peuples ; à l'astronome enfin, qui s'occupe de fixer la position des lieux sur la terre, à l'aide de l'observation du ciel. Qu'on se représente, disons-nous, un tel dépôt de connaissances géographiques, sans cesse complété par les ouvrages les plus récens, et l'on sera aisément convaincu de l'immense service qu'il rendrait à la science comme un centre d'étude, comme un ensemble de recherches, de travaux et de résultats exacts ; comme une

source abondante d'instruction, nécessaire et ouverte dans tous les instans.

Sans la collection des nouveaux voyages, des statistiques générales et spéciales, et des descriptions géographiques, cet établissement n'aurait qu'une partie de son utilité : il faudrait donc qu'on y trouvât la collection de tous les travaux en ce genre qui sont l'ouvrage des savans, des voyageurs et des géographes, ou du moins tout ce qui est connu jusqu'à présent en France.

Aujourd'hui que l'homme a beaucoup avancé le plan de la terre qu'il habite, il a encore une grande lacune à remplir : à mesure qu'il y parviendra, de nouvelles recherches, d'une nature essentiellement géographique, viendront enrichir le dépôt qu'il s'agit de former, nous voulons parler du nivellement du globe. La distance verticale des lieux à la surface de la mer est au moins aussi importante à connaître (si elle ne l'est davantage) que leur distance horizontale à l'équateur ou à un premier méridien ; car elle fait connaître la position des sources, l'inclinaison des rivières' et la pente générale des bassins des fleuves. Cette donnée manque aux calculs du physicien, de l'économiste, du législateur. Mille résultats importans y sont assujétis, l'irrigation, les communications, les routes, les canaux et par conséquent l'agriculture, le commerce et l'industrie attendent une mesure exacte de la hauteur des lieux. On comprend partout aujourd'hui ce que ces travaux offrent d'utile, et, sans doute, ils se multiplieront. Il faut les provoquer, les rassembler et les conserver avec soin. Il est indubitable que la connaissance du relief du globe sera un jour à elle seule une nouvelle géographie qu'on pourra appeler VBypsométrie, et qui sera l'instrument de bien des améliorations.

Enfin, réunir les dessins et les manuscrits originaux des voyages qui se font sous les auspices du ministère de l'intérieur, dispersés et trop souvent perdus après le retour des voyageurs ; rassembler en même temps les collections d'instrumens, d'armes et de costumes propres à donner une idée des mœurs et des usages et du degré de civilisation des peuples, serait ajouter un nouveau degré d'intérêt à l'établissement.

Tel est l'ensemble des matériaux que le Dépôt général de

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géographie devrait réunir pour être porté au degré d'utilité que réclament l'état actuel de la science et le besoin delà société. Ce n'est pas assez qu'un d'Anville et tant d'habiles hommes aient porté presque partout le nom français, il faut encore que cet héritage de gloire ne soit pas abandonné à une sorte d'incurie qu'aujourd'hui l'étranger nous reproche, tout en s'emparant d'une supériorité que nous avons laissé échapper. La paix qui règne sur presque tout le globe est un garant des succès que la France peut encore se promettre pendant une longue suite d'années dans cette carrière glorieuse. Utilité politique, intérêt des lettres, avantage du commerce, honneur national, que de motifs pour que la faveur publique environne le nouveau département scientifique qui vient d'être créé par un prince prolecteur des lettres et des sciences, au sein du plus ancien et du plus bel établissement littéraire de toute l'Europe ! Noble et grande pensée qui ouvrira un jour la carrière à ceux que leur talent appelle à marcher sur les traces des Ilumboldt, et qui secondera merveilleusement les généreux et infatigables efforts de la Société de géographie.

No XVII

1 BIBLIOTHÈQUE DU ROI

Parts, 15 janvier 1830.

A Son Excellence le Ministre Secrétaire d'État de l'Intérieur. Monseigneur,

Par une ordonnance en date du 30 mars 1828, S. M. a ordonné la formation d'un dépôt de géographie à la Bibliothèque du Roi. Ce dépôt doit recevoir les plans et cartes, les documens statistiques, objets et instrumens divers produits par les voyages scientifiques, notamment ceux de l'expédition d'Egypte.

Je viens demander à S. E. de vouloir bien accorder sa

protection à ce nouvel établissement, en mettant à la disposition de l'administration les moyens dont elle a besoin

Deux autres branches de la collection de la Bibliotiièque

peuvent se compléter sans frais, ou du moins avec peu de dépenses : 1° les documens statistiques; 2° les objets provenant

de voyages scientifiques

... En deuxième lieu, plusieurs voyageurs récens ont rapporté de leurs excursions des dessins et divers objets curieux qui ne rentrent pas dans le cadre des autres collections des Musées royaux et qui sont relatifs aux usages et coutumes des peuples. Il arrive ordinairement que ces personnes sollicitent les encouragemens du ministère de l'Intérieur en lui offrant les produits de leurs voyages. Ne pourrait-on pas, par voie d'écbange ou autrement, se procurer ces objets pour les déposer à la Bibliothèque du Roi? C'est ainsi qu'il serait facile peut-être à Y. E. d'obtenir de M. Bellenger qui a réclamé à si juste titre la bienveillance du gouvernement, ceux des objets de sa précieuse collection qui n'appartiennent, ni à l'histoire naturelle, ni à la littérature orientale

Je suis avec respect, Monseigneur, de Votre Excellence Le très-humble et très-obéissant serviteur,

JOMARD

membre de rinstitut.

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