‹ Les origines du Musée d'Ethnographie. Histoire et documents (volume 2)Chapitre 40 sur 99 · TRAVAUX PUBLICS POUR EXAMINER LA CONVENANCE DE LA FORMATION · texte numérisé non relu

TRAVAUX PUBLICS POUR EXAMINER LA CONVENANCE DE LA FORMATION

d'un Musée ethnogra'phique a Paris.

La Science géographique, plus étendue aujourd'hui qu'elle ne rélait autrefois, comprend, avec la description physique et matérielle des différentes parties du globe, l'histoire des races humaines qui l'ont peuplé et l'esquisse de leurs progrès dans la civilisation. Ce développement, qui date chez nous d'un petit nombre d'années, exige un accroissement correspondant dans les collections consacrées à la géographie. Les cartes, les plans, les reliefs font connaître la configuration des continents, le cours des rivières, la direction des chaînes de montagnes; l'homme se montre dans les produits de son industrie, dans ses efforts pour surmonter les obstacles que lui opposent la nature et les climats, et dans le résultat de cette faculté toujours active et tendant continuellement à la perfection qui est un des attributs caractéristiques de notre espèce.

De tout temps on a senti la nécessité de s'entourer da renseignements précis sur l'état des arts et des procédés industriels propres aux nations qui n'ont pas subi rinflucnce européenne. Les nombreuses figures qui remplissent les atlas et les relations des voyageurs n'ont pas d'autre objet, ni de plus utile destinalion. Mais l'instruction qu'on y cherche n'est ni aussi sûre, ni aussi complète que celle qui résulterait de l'étude immédiate des produits de ces industries exotiques.

Ce n'est pas l'intérêt d'une curiosité stérile qu'il est question de satisfaire. Noire industrie européenne, toute perfectionnée qu'elle puisse être, no peut que gagner à des comparaisons qui doivent l'enrichir encore en suggérant ou des procédés plus simples ou des usages nouveaux de substances naturelles négligées chez nous ou étrangers à nos climals; enfin l'histoire, laphiloso-

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phie et même la littérature peuvent trouver une utile assistance dans l'inspection d'armes, d'instruments ou d'outils, dont les descriptions, prises dans les auteurs, resteraient souvent vag-ues, obscures ou inintellig^ibles. Ainsi la connaissance de l'homme, de son g-énie commercial et industriel et de son état social aux difTérentes époques et dans les difTérentes parties du monde, exige indispensablement la réunion de tous les objets dont cette connaissance peut se tirer d'une manière directe, complète et incontestable.

Ce sont des motifs de cette espèce qui ont eng-agé la plupart des nations savantes de l'Occident à réunir des collections elhnog-raphiques. C'est ainsi que se sont formées celles que l'on voit à Gœtting-ue, à Weimar, à Berlin, à Saint-Pétersbourg et à Londres. Paris seul a été jusqu'ici privé de ce moyen d'instruction, non qu'on ait dédaigné en France les objets qui s^ rapportaient, mais parce que ces objets, recueillis dans toutes les parties du monde, par les marins, les missionnaires et les voyageurs, n'ont pas été réunis dans un dépôt unique, classés, conservés et livrés aux investigations des savants.

On a pu regretter ainsi qu'un grand nombre de matériaux ethnographiques, dispersés dans des collections d'une nature différente ou tombés entre les mains de personnes peu éclairées, aient été détruits ou soient devenus un objet de brocantage sans intérêt pour la science.

Le moment semble venu de remplir cette lacune. Une collection spéciale de plus semble devoir s'ajouter à celles que la munificence du gouvernement livre à la curiosité d'un public studieux. Un grand nombre d'éléments existent à Paris et peuvent être rassemblés sans difficulté. On tirerait ainsi de l'oubli des matériaux ramassés à des époques anciennes, et on y joindrait pendant qu'il en est temps encore ceux qui se rapportent à l'époque actuelle.

De nombreuses peuplades dans l'Amérique et dans l'Océan ont déjà renoncé à leurs habitudes natives et à leur civilisation indigène, pour adopter les coutumes dont le modèle leur a été porté parles navigateurs européens. Chaque jour voit effacer quelqu'un

des traits natifs qui distinguaient les habitants primitifs des différentes parties du globe. Dans quelques années, peut-être, il serait trop tard pour retrouver les traces de leurs habitudes nationales, et l'on ne pourrait plus présenter d'une manière complète le tableau moral et intellectuel de toutes les familles du genre humain.

Le moment que la sollicitude du ministre a choisi pour appeler l'attention des savants sur cet objet, ne pouvait d'ailleurs être plus opportun, puisque les principes qui doivent présider à une fondation de cette espèce, sont aujourd'hui, plus que jamais, généralement connus et appréciés du public.

Sans doute on ne comprendrait pas dans une collection semblable les produits de l'industrie européenne, même transplantée dans les régions du Nouveau-Monde ou de l'Australie. On en exclurait pareillement ces objets d'une curiosité frivole que certains peuples asiatiques fabriquent tout exprès pour satisfaire ou provoquer les caprices des voyageurs. Tout y devrait être subordonné à des idées d'utilité, tout y devrait porter un caractère scientifique.

Il n'y faudrait pas comprendre non plus les monuments de ces nations maintenant éteintes, dont Tarchéologie s'attache à rechercher l'histoire et les vestiges. A cela près, rien n'en serait exclu de ce qui peut jeter du jour sur les différentes races humaines et sur les progrès qu'elles ont pu faire dans la culture des arts industriels.

lin Europe même, il existe encore à présent des peuplades qui n'ont point adopté nosmœurs et nos habitudes. Celles-là, quoique moins éloignées de nous que les habitants de l'Afrique et de rOcéanie, doivent fournir d'intéressants matériaux pour la collection ethnographique.

Les Lapons, les Valaques elles Moldaves, peut-être même les débris des Basques et des Calédoniens, conservent des traces d'un perfectionnement natif et spontané. Les Turcs ont apporté dans la partie du monde que nous habitons, de nombreux vestiges de leur origine étrangère. En Asie, les nations musulmanes, comme les Arabes, les Persans, lesTurcomans et les Curdes; les peuples

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asiatiques qui ont conservé le christianisme, comme les Arméniens, les Géorgiens et d'autres nations caucasiques; plus loin les Indiens, les Thibétains, les Tartares, les Chinois, les Japonais, les Ainos, les habitants de la presqu'île ultérieure du Gange, les Malais qui ont couvert l'Océan de leurs émigrations et pénétré jusqu'aux îles les plus reculées de l'Océanie; les habitants du grand Archipel oriental, les indigènes de la Nouvelle-Zélande et de la Nouvelle-Hollande; en Afrique, les Madécasses, les Cafres, les Hotlentots, les peuplades nègres du Congo, de la Guinée, du Sénégal, celles de l'intérieur de ce continent encore si imparfaitement connu, les Éthiopiens, les Nubiens, les Maures et les Berbères; en Amérique, tout ce qui a pu échapper aux conquêtes des Européens et résister aux influences de leurs colonies, toutes les tribus qui avoisinent les frontières des Etats-Unis ou les côtes de la Mer Pacifique, les débris des anciens Mexicains et Péruviens, les indigènes du Chili et des vastes régions qui s'étendent jusqu'au cap Horn, voilà en peu de mots l'aperçu des principales nations dont les productions de toute espèce doivent concourir à la formation du Musée ethnographique.

Peut-être serait-il superflu d'indiquer en particulier les différentes classes d'objets qu'on doit s'attacher à réunir. Nous répétons qu'aucun de ceux qui peuvent faire connaître l'homme physique et l'homme moral sous les rapports précédemment indiqués, ne doit être exclu de la collection. Elle devra donc comprendre les instruments, vases et ustensiles qui se rapportent à l'agriculture, à la chasse, à la pêche, ou qui servent à la préparation des aliments, les tissus et les étoffes, les vêtements et les parures qu'on fabrique, les armes ollensives et défensives; ce qui tient à la navigation ; les instruments de musique et objets servant aux jeux et aux divertissements; les meubles, les outils employés dans les arts et l'industrie, les instruments scientifiques et métriques servant à compter, à peser et à mesurer, et généralement tout ce qui est relatif aux besoins de l'homme et à ses premiers progrès dans la culture sociale. On ne négligera pas non plus des objets d'une autre nature, propres à mettre dans

tout leur jour des facultés d'une autre espèce, les fétiches, les

idoles, les représentations symboliques, les talismans et amulettes, et tout ce qui tient aux préjugés, aux cérémonies religieuses, aux rites idolâtriques, à l'astrologie, à l'empirisme médical, en un mot, aux formes diverses que peut revêtir l'esprit superstitieux des sociétés dans leur enfance.

Divers établissements de Paris pourraient être désignés comme propres à recevoir la collection nouvelle; la variété des objets qui la composeront pourrait la rapprocher des musées où sont déjà conservés les productions de la nature, les produits des arts et les résultats des recherches géographiques. Le Jardin des Plantes, le Louvre, la Bibliothèque du Roi pourraient être enri- , chis de ce dépôt de plus consacré à une branche intéressante des connaissances humaines. Mais si l'on s'attache au point de vue que nous avons indiqué précédemment, et que l'on considère Tethnographie dans les rapports intimes qui la lient à la science géographique, c'est aux monuments de celle-ci qu'il faut joindre les objets propres à éclairer la première.

La Bibliothèque du Roi possède déjà un dépôt de cartes et de plans qui en constitue le cinquième département. Un vaste local offrant le développement de 300 mètres existe dès à présent dans cet établissement, et peut, presque sans aucune dépense, être disposé pour recevoir sur-le-champ les objets appartenant à l'ethnographie. En les y rassemblant, on ne fera que mettre à exécution l'ordonnance du 30 mars 1828, qui prescrit la réunion des objets scientifiques apportés par les voyageurs, sous la direction et la surveillance du conservateur du dépôt géographique. Celte disposition aurait l'avantage d'épargner les frais superflus pour le matériel de la collection, et de n'en point réclamer de nouveaux pour les conservateurs et employés qu'elle exigerait.

On peut dire, à l'appui de l'observation qui vient d'être présentée, que déjà la Bibliothèque du Roi possède un assez grand nombre d'objets appartenant à l'ethnographie, et qui sont restés jusqu'ici déposés au Cabinet des antiques. L'exiguïté du local affecté à ce dernier n'a pas permis jusqu'ici d'exposer ces objets aux regards du public. Un simple déplacement intérieur pourrait les livrer immédiatement aux investigations des étudiants.

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Rien ne serait plus facile que d y réunir ég-alemenl tous les objets du même genre qui sont actuellement dispersés dans divers dépôts publics, à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, au Muséum d'Histoire naturelle, et d'autres établissements. Ces objets, sans rapports réels avec la destination des établissements où ils sont déposés, n'offrent actuellement qu'une faible utilité en comparaison de celle qu'ils recevraient par leur réunion même, dans un dépôt spécial, où viendraient affluer les produits des recherches et des découvertes des voyageurs.

Pour ce dernier point, il faudrait mettre à exécution l'article 2 de l'ordonnance précitée, et recueillir, le plus tôt possible, tout ce qui peut rester disponible des collections formées par MM. Freycinet, Duperrey, d'Urville, et plus anciennement par MM. Cailliaud, Leschenault, etc., etc.

Il ne serait pas moins facile de mettre à profit nos relations avec rÉgypte, Constantinople, l'occupation d'Alger; on pourrait également éveiller, par des instructions particulières, le zèle des voyageurs naturalistes, celui des officiers de marine,, des commandants coloniaux et des agents consulaires dans les contrées lointaines, et l'on ouvrirait ainsi de nombreux canaux par lesquels viendrait affluer, au Musée ethnographique, une foule d'objets précieux pour l'histoire des arts et de la civilisation.

Des occasions qu'il faudrait s'empresser de saisir se présenteront quelquefois pour enrichir et compléter le musée. Un heureux hasard a fait arriver à Marseille une collection d'objets chinois et japonais, parmi lesquels il en est plusieurs qu'il serait intéressant d'acquérir '.Nous ne pouvons nonplusnous dispenser aussi d'indiquer au ministre la collection qua formée, dans l'Inde, M. Lamare-Picquot, avec un zèle et des soins véritablement dignes d'éloges, et qu'il offre d'abandonner au gouverue-

1) C'est la collection Giniez dont il était déjà question plus haut (n" XXIV in fine). Un catalogue autographiié, sans lieu ni date, que j'ai dernièrement retrouvé, nous apprend qu'elle se composait, comme le dit Jomard, dans la note qui suit, d'environ 600 pièces, statuettes en costumes, meubles d'appartement, de table, de poche, ouvrages en ivoire et en écaille, objets du culte, horlogerie et hydraulique, imprimerie, métiers, ustensiles, objets d'amusement, instruments de musique, de chasse, de pêche, peintures et dessins, armes et

ment, moyennant le simple renibourseniont des frais où ses voyages l'ont entraîné. Les rapports spéciaux qui ont été faits dans le sein des Académies des Sciences et des Inscriptions et Belles-Lettres ont pu mettre le ministre en état de juger de l'importance dos matériaux rassemblés par M. Lamare-Picquol, et nous dispensent d'entrer ici dans de plus grands détails.

Gomme une très grande partie des objets qu'il a rapportés sont étrangers à l'ethnographie et semblent propres à enrichir le iMuséum d'Histoire naturelle, nous pensons que la portion de la dépense qui serait relative à la formation du Musée ethnographique serait assez peu considérable pour pouvoir être proposée au ministre comme un moyen de former un premier fonds pour la collection dont il s'agit.

Nous résumons les observations contenues dans le rapport qui précède, en soumettant au ministre les questions suivantes :

1" Il sera établi à Paris un dépôt ethnographique où seront réunis les objets qui pourraient éclairer l'histoire de l'homme physique et de l'homme moral.

2" Ce dépôt sera placé à la Bibliothèque du Roi. 3° Les objets qui sont de nature à en faire partie et qui se trouvent actuellement dispersés dans divers établissements publics de Paris, seront, de concert avec les administrateurs de ces établissements, réunis et transportés à la Bibliothèque du Roi. Paris, le 1" novembre 1831.

Ont signé : Baron Cuvieh, Kératry,

E. BuRNOUF,

Achille DuPARQUET,

JOMARD

Abel Remusat, rapporteur.

armures, modèles divers, etc. J'ignore ce qu'est devenue cette collection considérable, vendue probablement à la mort de son possesseur.

M. Paul Armand a eu beau consulter les contemporains survivants ou les Marseillais d'origine sur ce personnage, il n'a rien su de précis. L'Indicateur Marseillais, de 1828, mentionne toutefois un sieur G. -T. Giniez, ancien négociant, 2, cour du Chajiitre. (E- H.)

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