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CHAPITRE XII

Création d'un Muséum ethnographique des Misaions scientifiques. — Exposition provisoire d'une partie des collections au Palais de l'Industrie,

No LXXVI RAPPORT

AU MINISTRE DE l'iNSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES BEAUX-ARTS '

Paris, le 2 novembre 1877.

Monsieur le ministre,

J'ai l'honneur de proposer à Votre Excellence de fonder un établissement scientifique nouveau qui s'appellerait Muséum ethnographique des Missions scientifiques.

Dans le projet que j'ai l'honneur de vous soumettre, je me suis efforcé de me conformer aux règlements qui ont déterminé les attributions des divers musées, et j'ai cru devoir rattacher cette institution à la Commission consultative des Missions scientifiques qui a déjà rendu à votre administration de si utiles services.

L'établissement projeté, au lieu d'avoir pour objet l'art, serait exclusivement consacré à la science, et devrait être en grande partie alimenté par les missions entreprises aux frais de l'Etat. Il importe même, avant tout, d'établir les besoins impérieux auxquels répondrait cette fondation et le caractère essentiel qui la distinguerait des établissements analogues. Depuis qu'il a été institué auprès du Ministre de l'Instruction publique une commission chargée de donner son avis sur les demandes de missions

i) Journal officiel du 19 novembre 1877.

scientifiques, des travaux nombreux ont été accomplis par les savants auxquels des missions avaient été confiées.

Parmi les instructions données par Votre Excellence à nos voyageurs, il leur est spécialement recommandé de recueillir soit en France, soit à l'étranger, des collections de toute nature et qui intéressent toutes les branches de la science.

MM. Wiener, de Cessac, Ilarmand, de Ujfalvy, Marche, Grevaux, Delaporte et bien d'autres, en se conformant à ces instructions, ont obtenu des résultats qui ont dépassé toutes nos espérances. Des collections de grande valeur ont été réunies. L'ethnographie a particulièrement été l'objet de reclierches actives et de découvertes précieuses. Le nombre des objets ethnographiques est considérable. Les dons des particuliers sont déjà venus se joindre à ces richesses, et TEtat lui-même a acquis des collections qui les ont encore augmentées.

Dans l'ordre des libéralités des particuliers, je vous signalerai, Monsieur le ministre, le don très important que M. Angrand déclare vouloir faire à l'Etat, représenté par le Ministre de l'Instruction publique, d'une collection ambitionnée par des puissances voisines et que, dans les circonstances actuelles, il est urgent d'accepter : les dons de M. Quesnel au Pérou, Carlo Lansberg en Syrie, Harmsen à Java, etc., etc. *.

Le grand nombre et la valeur des collections ethnographiques appartenant aujourd'hui à l'État rendent, ce me semble, évidente la nécessité de créer un établissement spécial qui les puisse contenir et où les hommes de science les consulteraient à loisir.

L'utilité des travaux ethnographiques ne peut, en aucun cas, être contestée par personne et il n'est pas contestable non plus que leur développement se soit révélé depuis quelques années d'une manière toute particulière.

Comme le dit justement M. Worsaae, ministre de l'Instruction

1) La collection de M. Quesnel, dont il est ici fait mention, se composait de huit caisses qui venaient d'être envoyées; celle de M. Lansberg comprenait une petite série d'antiquités de mince valeur trouvées en Syrie ; ces deux collections étaient entre les mains de l'administration; mais celle de M. Harmsen était devenue, on l'a vu plus haut, la propriété du musée Berlhoud, à Douai. (E. H.)

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publique en Danemark, et qui a fondé à Copenhague un des plus beaux musées ethnographiques de l'Europe, l'ethnographie et l'archéologie préhistorique qui en est inséparable doivent arriver à donner tous les éclaircissements désirables sur la propagation des premières populations sur la terre, et entre autres sur la première colonisation de l'Europe, soit qu'elle provienne de l'Asie ou de l'Afrique, ce qui est encore un des grands sujets de controverse. On doit se préparer, dans les nouveaux musées ethnographiques, à fournir les matériaux les plus complets qui permettent d'établir des comparaisons illimitées entre les degrés de civilisation primitive des populations existantes ou éteintes du monde entier.

L'ethnographie, l'anthropologie et les études préhistoriques sont autant de sciences nouvelles dont les progrès rapides et constants sont en majorité dus aux savants français. L'ethnographie seule n'a été jusqu'ici ni favorisée ni propagée. Cette jeune science cependant jette un jour nouveau sur la géographie qu'elle vivifie et sur les études préhistoriques. Ce serait une garantie à lui offrir que de la comprendre dans la distribution des faveurs de l'État. C'est aussi un témoignage d'estime, une sorte de protectorat, un haut encouragement enfin à donner aux savants qui la mettent en lumière à l'aide d'efforts si soutenus et qui ont obtenu de si brillants résultats.

Les services considérables que peut rendre cette science sont étroitement liés à la fondation que j'ai l'honneur de proposer à Votre Excellence. Les richesses nouvelles et multiples qu'elle nous apporte sont d'une nature exceptionnelle ; il lui faut un local et une organisation exceptionnels.

A Douai (musée Berthoud); à Lille, à Boulogne, au Havre, à Caen, à Bordeaux, à Orléans et dans un grand nombre de villes de l'étranger, il existe un musée d'ethnographie. A Paris, ces objets d'étude sont dispersés, perdus soit dans l'ensemble du Musée de la Marine, du Musée de Saint-Germain, du Muséum d'Histoire naturelle ou dans d'autres établissements. Cette dispersion des éléments constitutifs de l'ethnographie décourage nos voyageurs en détruisant l'unité de leurs recherches et lapos-

sibilité de comparer entre eux les divers écliantillons ethnographiques ou les spécimens similaires des différents peuples.

Réunis dans un même local, classés avec une méthode sévère, répartis en différentes sections, suivant la nature des missions et la situation géographique des pays explorés, ces objets analogues ou identiques, recueillis dans des contrées différentes, offriraient par leur nombre, leur diversité, leur groupement une facilité d'études dont les hommes de travail seraient reconnaissants à Votre Excellence.

Dans l'arrêté que j'ai l'honneur de placer sous vos yeux, Monsieur le ministre, j'ai essayé de sauvegarder les prérogatives et les spécialités de chacun des établissements qui existent déjà. La création que je propose ne porterait aucune atteinte à leurs droits ni à leurs intérêts. Le Muséum ethnographique, en effet, n'aurait aucune des attributions qui distinguent les autres établissements du même ordre.

Dans le Musée d'Anthropologie, l'homme est étudié en luimême et comme créature. Dans le Musée d'Ethnographie, au contraire, c'est comme créateur qu'il est étudié. Ce sont ses efforts pour vaincre les forces de la nature, pour améliorer sa situation, pour atteindre le progrès, qui sont mis sous les yeux du public d'abord, des savants ensuite : ce sont ses armes, ses vêtements, son habitation, ses mœurs et ses usages, enfin, qui sont mis en lumière.

Le Muséum ethnographique est un musée d'histoire ; le Musée d'Anthropologie est un musée d'histoire naturelle.

Mais ce Muséum ethnographique ne peut et ne doit pas com" prendre la manifestation la plus élevée et en même temps la plus spéciale de l'esprit humain, l'art : tout objet artistique est réservé pour les collections du Louvre, qu'il provienne de l'Italie ou de la Grèce, de l'Orient ou de l'Egypte.

Son intérêt le plus grand consisterait surtout dans les séries non interrompues; on passerait d'un peuple à un autre et on suivrait facilement les modifications des civilisations. Ce ne serait pas seulement une collection brillante d'objets de luxe et de grande valeur, mais un musée avant tout scientifique, qui ne

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dédaignerait pas l'objelle plus futile quand il pourrait faire suivre une évolution. Ce serait le meilleur commentaire des théories préhistoriques, qui no tiennent pas toujours assez compte des progrès ou des décadences de la civilisation.

Dans le Muséum ethnographique seraient centralisés tous les objets relatifs à l'ethnographie et provenant de missions, de dons, d'échanges ou d'acquisitions. Les objets d'archéologie, sous la réserve que j'ai indiquée, en feraient aussi partie.

Les collections d'anthropologie et d'histoire naturelle, rapportées par nos missionnaires, en seraient écartées. Comme par le passé, elles seraient placées au Muséum d'Histoire naturelle où, si elles existaient en double, on en enrichirait les musées ou les collections des facultés des départements.

Les collections d'archéologie préhistorique ou gallo-romaine, provenant des missions faites en France, demeureraient la propriété du Musée de Saint-Germain. Celles provenant des missions entreprises en Italie, en Grèce, en Egypte et en Orient, relatives à l'art ou à l'histoire de ces contrées, seraient réservées au Musée du Louvre; les médailles, les livres, les manuscrits de toutes provenances, à la Bibliothèque nationale.

Les objets doubles ou multiples, provenant des missions en général, seraient répartis, soit par voie de dons divers, soit par voie d'échanges, entre les grands établissements français ou étrangers. J'aurai l'honneur de faire remarquer à Votre Excellence que cette partie des collections aurait l'avantage de bénéficier du service des échanges qui est dans les attributions de la direction à la tête de laquelle j'ai Thonneur d'être placé.

Ce qui se pratique très régulièrement pour les livres, les cartes, les documents, se ferait avec une égale régularité pour les spécimens ethnographiques.

Les doubles de céramiques seraient nécessairement réservés au Musée de la Manufacture nationale de Sèvres.

La Commission des Missions serait appelée à donner son avis sur les questions d'ordre scientifique que soulèveraient l'organisation et la direction du Musée ethnographique.

J'ai la conviction. Monsieur le ministre, que celte fondation

rendrait des services signalés à nos études scientifiques, dont elle compléterait l'ensemble, et qu'elle provoquerait immanquablement les dons des collectionneurs français et étrangers. Les dispositions présentées à votre approbation sous forme d'arrêté ne sauraient engager l'avenir; ce n'est qu'après avoir été éclairé par l'expérience qu'il sera possible de proposer à Votre Excellence une réglementation définitive qui serait soumise à la signature du chef de l'État.

En attendant ce moment, j'ai l'honneur de vous demander, Monsieur le ministre, de vouloir bien approuver l'arrêté ci-joint. Je suis avec respect, Monsieur le ministre, de Votre Excellence, le très obéissant serviteur.

Le Directeur des Sciences et Lettres,

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