‹ Les origines du Musée d'Ethnographie. Histoire et documents (volume 2)Chapitre 83 sur 99 · N" LXXIX · texte numérisé non relu

N" LXXIX

Procès-verbal de P inauguration du Muséum ethnographique des Missions scientifiques ' .

Hier, mercredi 23 janvier 1878, à une heure, a eu lieu, au Palais de l'Industrie, sous la présidence de M. le Ministre de l'Instruction publique, l'inauguration du Musée ethnographique. Le ministre était accompagné, dans cette cérémonie,, d'un grand nombre de sénateurs et de députés, démembres de l'Institut, de représentants des grands corps de l'État, et de plusieurs membres des Sociétés de géographie et d'anthropologie.

M. le baron de Watte ville, directeur des Sciences et Lettres, a adressé à M. Bardoux, l'allocution suivante :

« Je fus chargé par votre prédécesseur d'organiser le Muséum ethnographique des Missions scientifiques. Je craignais de ne pouvoir m'acquitter de cette tâche ; je suis heureux d'avoir pu l'accomplir en moins de six semaines.

u Une semblable entreprise aurait été impossible, sans le dévouement absolu des collaborateurs qui m'ont prêté leur concours, sans nos savants voyageurs, MM. Wiener, de Ujfalvy, Harmand, André, Velain, Delaporte, Sainte-Marie, Rivière, Marche, qui m'ont apporté des pays lointains les collections reposées. Elle aurait été impossible sans le zèle de M. Hamy, qui a pu remplacer nos missionnaires actuellement éloignés de l'Europe, MM. Pinarl, de Cessac, Grevaux,etc., qui a pu disposer, classer les objets précieux qu'ils nous ont envoyés, enfin sans l'aide de MM. Soldi, de Getner, Roux, qui ont su, avec leur talent habituel, faire revivre les types, les monuments, les paysages de l'Amérique et de l'Asie.

« Je désire, Monsieur le Ministre, que cette création nouvelle reçoive la sanction de votre haute approbation. »

1) Journal officiel du 25 janvier 1878.

Monsieur le Ministre a répondu à M. de Watte ville. « Je sais avec quel zèle et quelle intelligence, vous et vos collaborateurs, vous vous êtes acquittés de la mission qui vous avait été confiée. Je sais aussi que le succès de cette œuvre et la satisfaction du devoir accompli, sont pour vous la meilleure des récompenses. Je suis heureux de vous remercier au nom de l'Instruction publique. »

Après cette allocution, M. le Ministre a prononcé le discours suivant :

Messieurs, « Le Musée ethnographique que nous ouvrons aujourd'hui n'est pas complet. Il n'est pas installé dans son local définitif. Il ne représente même pas toutes nos richesses.

(( Disséminées dans un grand nombre d'établissements, elles s'y perdaient sans profit pour la science, qui ne savait où les trouver, sans intérêt pour l'étude, qui n'avait plus d'ensemble et de suite, dans ses recherches et dans ses comparaisons.

(( Le moment est venu de les réunir et de les classer dans un établissement spécial. Les trois salles que vous allez visiter ne renferment qu'une seule section, celle d'Amérique, et encore, n'avons-nous pu y placer de magnifiques collections péruviennes, qui ont été données à l'État'. Nous avons même été obligé de reléguer jusque sur le palier de l'escalier, le produit d'importantes explorations dans l'Asie centrale.

« Et pourtant, avec cette installation incomplète et provisoire, vous pouvez déjà apprécier l'importance des résultats obtenus et les efforts des hommes éminents et convaincus qui ont mené à bout, au prix souvent de leur santé, la mission scientifique qui leur avait été confiée.

« Vous pouvez déjà juger de l'avenirdu Musée ethnographique, quand les objets réunis dans une même enceinte auront été exposés avec méthode, répartis entre différentes sections, groupés selon la nature des pays explorés.

1; Allusion au legs (non réalisé) de M. Léonce Angrand.

DU MUSÉE d'ethnographie 289

« Ainsi conçu, avec des séries non interrompues, le Musée ethnographique ne sera pas une collection d'objets bizarres, étrang-es, quelquefois futiles, dispersés çà et là, mais une histoire des mœurs et des usages, histoire parlant aux yeux, où, depuis les armes jusqu'aux vêtements, depuis les habitations jusqu'aux bijoux et aux meubles les plus grossiers, tout objet concourra à former cet ensemble de matériaux, qui permettra d'établir des comparaisons illimitées entre les civilisations primitives des populations, existantes ou éteintes, du monde entier.

« Inséparable de l'archéologie préhistorique, accessoire essentiel de l'anthropologie, en même temps que commentaire des sciences géographiques, l'ethnographie aide à résoudre plus d'un problème, obscur encore, de nos origines. C'est à nous qu'il importe de lui fournir les moyens de sortir des ténèbres oii elle végète et de prendre ijn vigoureux essor.

« Notre temps doit surtout avoir ce caractère, de comprendre plus que tout autre la grandeur scientifique, sous les formes les plus diverses, et de la remettre en lumière.

« Mais en créant ce Musée ethnographique, il fallait bien se garder de porter atteinte à d'autres collections qui n'ont pas moins d'intérêt, et qui, par leur caractère, appartiennent à des genres différents.

(( Notre admirable Musée de Saint-Germain, dont le savant M. Bertrand a fait son œuvre, reste réservé à l'archéologie préhistorique et aux antiquités gallo-romaines, provenant des fouilles faites en France, tandis que le Musée du Louvre est toujours destiné à recevoir les richesses provenant des missions entreprises en Italie et en Grèce, en Egypte et en Orient, et que la Bibliothèque nationale continue à recevoir les médailles, les livres et les manuscrits de toute provenance.

« De même, nous ne pouvons un instant avoir la pensée d'appauvrir les grandes collections existantes d'anthropologie et d'histoire naturelle.

Le Muséum ethnographique ne sera qu'un musée d'histoire où, comme l'a excellemment rapporté mon honorable collaborateur, M. de Watleville, passeront sous les yeux du savant, dans

les formes les plus variées, tous les efforts faits par les hommes pour vaincre les forces de la nature, pour améliorer sa position précaire^ et pour atteindre le progrès,

« Grande et noble idée, Messieurs^, dont je ne revendique pas l'initiative et dont je reporte l'honneur aux hommes modestes et éminents qui m'entourent! Nouvelle porte ouverte à l'étude des prog-rès et décadences de la race humaine,* et qui s'élargira tous les jours, grâce au dévouement des missionnaires de Tlnstruction publique.

« Ce sont en effet les missions entreprises au nom de l'Etat qui ont alimenté et qui alimentent l'établissement dont nous jetons aujourd'hui 'les fondements, en attendant que nous puissions l'édifier complètement.

<( L'Exposition universelle nous pressait; elle doit, nous l'espérons, procurer tant de ressources à ce Musée, qu'il fallait l'inaugurer même dans son état imparfait.

« Les résultats actuels n'ont pu être obtenus que grâce à la bonne volonté de quelques savants et voyageurs.

« C'est à M. Charles Wiener que nous devons l'organisation des quatre mille pièces qui composent sa collection péruvienne ; à M. André appartient l'honneur d'exposer les résultats de son voyage dans la Colombie et l'Equateur; à M. deUjfalvy, revenu à peine depuis quelques jours de l'Asie centrale^, ces remarquables produits que, faute de place, nous avons échelonnés sur un palier ; à M. Harmand, les inscriptions du Haut-Cambodge; à M. Sainte-Marie, les stèles carthaginoises ; à M. Rivière, les estampages des gravures tracés sur les rochers du lac des Merveilles ; à M. de la Savinière, les collections des îles Célèbes.

« C'est M. le docteur Hamy, du Muséum^ qui a classé les collections de ceux des voyageurs qui n'ont pu encore regagner la France ; celle de M. Alphonse Pinart qui poursuit depuis sept ans, avec la plus louable persévérance, la solution du grand problème des origines américaines, et qui, malgré une santé ébranlée, vient d'explorer une partie de la Polynésie. Nous devons encore à M. Hamy le classement des collections de M. de Cessac, qui vient d'explorer avec soin la grande nécropole d'Ancon,et de

DU MUSÉE d'ethnographie 291

celles d'un Jeune médecin de la marine, M. Crevaux,qui vient de mener à bonne fin une expédition des plus difficiles, des plus dangereuses, autour de la Guyane, après avoir découvert et suivi dans tout son cours un grand affluent de gauche de l'Amazone, le Yari, dont on ne connaissait que l'embouchure.

» Je n'ai pas Tintention de nommer tous ces hommes hardis et vaillants, que le devoir et l'abnégation soutiennent dans leurs explorations lointaines; mais que nos remerciements aillent jusqu'à eux et les encouragent, qu'ils sachent bien que leurs noms sont acclamés ici, que leurs travaux y sont admirés et que leur pays est fier d'eux !

(( Je ne peux cependant pas oublier trois jeunes artistes, qui ont donné avec le plus complet désintéressement, leur talent et leur travail : M. de Cetner qui a peint les huit toiles représentant les vues du Pérou et de ses anciens temples ; M. Paul Roux, les deux vues de la Colombie ; et M. Soldi, qui a mis ses rares aptitudes et ses connaissances d'archéologue au service de ses collègues, a surveillé les moulages et a fait, d'après les dessins de M. Wiener, les restitutions des types placés dans la grande salle.

« Tous ces documents nouveaux et multiples apportés aux éludes scientifiques n'auraient pu nous parvenir et n'auraient pu être garantis contre les chances d'une expédition, sans le concours de notre marine et de nos agents à l'étranger. Tous se sont solidarisés pour faciliter le succès des explorations de nos voyageurs. M. le comte de Vernouillet, alors ministre plénipotentiaire au Pérou, a particulièrement facilité la mission si heureuse de M. Wiener.

« Les dons de quelques collectionneurs viennent enfin se joindre à nos richesses, et grâce à la libéralité intelligente de M. Angrand^ l'État va bénéficier d'une collection unique, fort enviée, et dont la valeur est extrême.

Le Musée ethnographique est donc fondé, et nous sommes convaincu que le patriotisme éclairé des représentants de la nation viendra en aide à son développement; ils mériteront ainsi la reconnaissance de tous ceux qui s'intéressent à l'avancement des lumières.

« C'est l'amour de la science et de la France qui a inspiré et qui inspire, tous les jours, nos voyageurs, au milieu des fatigues, au milieu des solitudes, et en face souvent des plus grands périls ; c'est cette double flamme qui centuple leurs forces morales. C'est aussi l'amour de la France et de la science qui garantit le succès et la durée de la fondation à laquelle votre présence apporte le concours des sympathies éclairées et la force de l'opinion publique.

u Je déclare ouvert le Musée ethnographique'. »

1) En terminant ce discours, le Ministre a décerné un certain nombre de récompenses honorifiques, dont la liste est imprimée aux pages 44-45 du Bulktin administratif à\i Ministre pour 1878. (E. H.)

Page 1