‹ Les origines du Musée d'Ethnographie. Histoire et documents (volume 2)Chapitre 88 sur 99 · N« LXXXV · texte numérisé non relu

N« LXXXV

RAPPORT

SUR LE MUSÉE ETHNOGRAPHIQUE PRÉSENTÉ A M. LE MINISTRE DE l'iNS- TRUCTION PUBLIQUE AU NOM DE LA COMMISSION SPÉCIALE [Extrait)

Par M. Hamy, rapporteur*.

La commission à laquelle vous avez confié, par arrêté en date du 30 octobre dernier, l'organisation et le classement des collections ethnographiques appartenant au Ministère de l'Instruction

1) Bulletin administratif, etc., p. 969. 1879.

2) Ce rapport, imprimé comme Annexe n° III à l'exposé des motifs du projet de loi dont je donne plus loin (no LXXVI) un extrait (no 2824, Chambre des députés, etc.. Annexe au procés-verbal de la séance du 29 juin 1SS0), a été reproduit dans le tome VI de la 3» série des Archives des Missions scientifiques et littéraires (p. 399) et dans le Bulletin de la Société de géographie (6^ sér., t. XX, p. 188). Je n'en reproduis ici que le commencement et la fin, jugeant inutile de reprendre en raccourci l'histoire du Musée, donton a lu plus haut tout le détail.

publique, s'est mise aussitôt à l'œuvre, et a l'honneur de vous faire connaître le résultat de ses premiers travaux.

L'enquête à laquelle se sont livrés les commissaires leur a montré que les collections, rassemblées par les soins des missionnaires scientifiques du gouvernement et des deux conservateurs provisoires, sont, dès à présent, assez riches, assez nombreuses, assez variées pour former un musée public, susceptible de rendre de véritables services et qui prendrait, tout de suite, un rang très honorable entre les établissements de même genre que possèdent la plupart des grandes villes de TEurope.

Les services qu'est appelé à rendre le musée spécial, dont la création est sollicitée à Paris depuis près d'un siècle, sont de divers ordres. En effet, les collections ethnographiques ne sont point seulement utiles à la connaissance de l'anthropologie, considérée sous ses faces diverses ; elles contribuent en outre dans une large mesure aux progrès des autres sciences naturelles, et sont appelées à fournir des renseignements parfois si précieux aux économistes, aux commerçants, aux industriels, aux artistes,etc., etc.

L'ethnographie, prise en elle-même, est une des branches les plus importantes de la science de l'homme. L'étude de toutes les manifestations matérielles de V activité humaine lui appartient en effet, tout entière, et si, dans les limites qu'on lui assigne aujourd'hui, l'homme lui-même reste en dehors de son contrôle, elle a du moins à recueillir et à coordonner les observations auxquelles prêtent les groupes ethniques dans leur vie intime et dans leurs rapports réciproques. Alimentation et logis, habillements et parures, armes de guerre et instruments des travaux de la paix, chasse, pêche, cultures et industries, moyens de transports et d'échanges, fêtes et cérémonies civiles et religieuses, jeux de toute sorte, arts plus ou moins développés, tout ce qui^ dans ^existence matérielle des individus, des familles ou des sociétés, présejite quelque trait bien caractéristique, est du domaine de ï ethnograiphie .

Les innombrables documents, qu'une étude aussi vaste vient chaque jour fournir, ont, à la longue, formé tout un ensemble

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d'une nature spéciale, toute une science nouvelle, d'ordre secondaire sans doute, mais ayant sa vie propre, son but bien défini, ses limites circonscrites, et possédant déjà des résultats acquis d'une manière bien assurée. Maintes sciences connexes utilisent ses renseig^nements, et l'anthropologie en particulier, dont elle est une dépense, vient lui demander chaque jour de précieuses indications. Elle rinterrog-e plus particulièrement sur ces grandes questions d'origine, qui passionnent à bon droit tant d'esprits élevés, et l'ethnographie répond, tantôt en mettant en évidence d'une manière irrésistible la doctrine du progrès continu des sociétés, qu'attestent les âges de pierre, de cuivre, etc., dont elle retrouve presque partout la trace, tantôt en démontrant par la similitude des usages et du genrede vie, lesrelations premières de peuples séparés comme les Guaranis des Andes de leurs congénères, par des intervalles énormes dans l'espace et dans le temps.

L'ethnologie ou anthropologie descriptive complète, à l'aide des données ethnographiques, le tableau des caractères différentiels dont l'anatomie lui a fourni la première esquisse, et il lui arrive souvent de se servir de quelque trait ethnographique pour instituer des subdivisions nécessaires entre des groupes secondaires de même type physique, comme les Papouas.

La linguistique, la mythologie comparée, la sociologie utilisent, de semblable manière, les documents sur l'épigrapliie, les superstitions, etc., sous l'examen desquels ces branches de la science de l'homme demeureraient insuffisamment renseignées.

Il en sera de même de toutes les autres sciences naturelles.

Dans le matériel funéraire qu'un ethnographe aura recueilli le long des côtes du Pérou, un zoologiste, M. Alphonse Mihie Edwards, retrouvera le type oublié du cobaye primitif; un botaniste, à l'aide des mêmes fouilles, reconstituera l'histoire de plantes utiles, aujourd'hui disparues ; un minéralogiste rencontrera, sous forme d'amulettes, dans les collections du docteur Crevaux, la véritable pierre des Amazones, bien différente de la roche, à laquelle on applique aujourd'hui ce nom '.

1) Tous ces faits sont empruntés à l'histoire du Muséum provisoire d'ethnographie de Paris.

Le médecin a appris de l'ethnographe à connaître le quinquina, le curare, etc. ; le chirurgien lui a emprunté l'acupuncture, les moxas, etc.; l'hygiéniste tient de lui les données à l'aide desquelles il étudie l'influence des habitudes et des mœurs sur la santé des nations.

Le commerçant lui doit, en nombre incalculable^ les matières alimentaires, textiles, tinctoriales, aromatiques, etc., que les barbares connaissaient avant nous, et dont l'ethnographe a le premier révélé les propriétés et l'usage : manioc, phormium, rocou, caoutchouc, santal, etc. *.

Diverses industries perfectionnées sont sorties de l'examen des procédés tout primitifs de quelques grossiers sauvages ^

Les arts industriels varieront agréablement leurs modèles, en étudiant les objets de toute nature décorés par les peuples exotiques. Enfin l'art lui-môme, en se faisant ethnographique, rencontrera parfois d'heureuses inspirations.

Tel est, en quelques mots, le rôle de l'ethnographie ; tels sont les résultats que peut procurer la formation d'un musée consacré à cette branche de la science de l'homme.

1) Le commerce d'exportation n'est pas moins intéressé aux progrès de l'ethnographie que le commerce d'importation. La connaissance exacte des goûts et des mœurs du Japon, que représente largement à Leyde le Musée Siebold, eût certainement épargné, il y a quelques années, bien des déboires à plus d'une grande maison de Paris. Hier encore, faute de renseignements précis sur les objets en usage chez les Soudaniens, au Bournou, etc., renseignements qu'on possède au Musée ethnographique de Berlin, et qui nous font complètement défaut, nos négociants se voyaient dans l'impossibilité de profiter des services que l'expédition Flatters était disposée à leur rendre en introduisant, dans le Soudan, des produits de fabrication française en harmonie avec les besoins et les goûts des natifs.

2) Les ateliers de Tilpman, de Philadelphie, dans lesquels on grave le verre, le corindon, etc., à laide d'un courant d'eau chargé de sable sous une fort pression (3G0 livres par pouce carré), ne font en somme qu'appliquer une vieille découverte dos Kanakes de la Nouvelle-Calédonie.

3) J'ai supprimé ici l'histoire abrégée du Musée, qui n'a plus sa raison d'être après l'exposé détaillé qui forme la première partie de ce travail, et qui d'ailleurs, rédigée précipitamment pour l'administration, contenait quelques appréciations erronées. (E. H.)

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Quoique le dernier venu entre tant d'établissements remarquables*, quoique privé, d'une grande partie des collections spéciales rapportées au gouvernement depuis la Restauration et dispersées ou perdues aujourd'hui, le Musée ethnographique provisoire du Ministère de l'Instruction publique, emmagasiné dans les locaux que lui a attribués l'arrêté du 24 novembre dernier^ est, dès à présent, assez considérable pour mériter d'appeler l'attention de tous les hommes dont les études ou les intérêts touchent aux questions exotiques, et de tous ceux aussi qui se préoccupent en France de la connaissance des pays étrangers et du développement de nos relations extérieures.

Des milliers d'objets, sont, dès à présent, groupés dans le premier étage du palais du Trocadéro. Le fonds dit des émigrés^ dont il était question plus haut, et les anciennes collections du Jardin du Roi et de la Ribliothèque Sainte-Geneviève, seuls témoins des voyages de La Condamine, de Bougainvillo, etc., qui aient échappé à la destruction, nous ont été remis par l'administration de la Bibliothèque nationale. Nous avons reçu du même établissement un petit nombre d'objets provenant de la grande commission d'Egypte. Nous avons pu extraire de l'ancien Musée algérien les séries fort précieuses qui y représentaient l'ethnographie arabe et kabylC;, et dont nul autre établissement similaire en Europe ne pourrait montrer aujourd'hui la deuxième partie. La Bibliothèque de l'Arsenal nous a offert la petite collection fort curieuse réunie auxviii" siècle parle marquis de Prony. Le Muséum d'Histoire naturelle nous a remis la plupart des pièces qu'il avait reçues depuis 1833' , ainsi qu'un grand nombre de moulages dont cette institution possède les creux. Enfin le Musée des Antiquités nationales a mis à notre disposition les objets qu'il possède et qui ne sont pas nécessaires aux

1) J'énuraérais dans les dernières lignes du chapitre supprimé les principaux musées d'elhnograptiie d'Europe (Londres, Copenliague, Berlin, elc.) (E. H.)

2) Voy. Documents, pièce n" LXXXIV.

3) On a vu plus haut que le 11 mai 1883 radministralion de cet établissement avait, sur une demande du ministre, déposé entre les mains du conservateur du Musée naval trente-deux lots d'objets, comprenant 85 pièces entrées depuis les envois faits à Millin et à Barthélomy en l'an V {Dociim., pièces n"' Vif à X, XII, XXXVIII, L, etc.).

comparaisons sur lesquelles s'appuie l'archéologie préhistorique.

Nous n'avons presque rien retrouvé des collections recueillies sous l'Empire par les missionnaires de l'Etal, et notamment par ceux qui ont accompagné l'expédition française au Mexique. Mais un arrangement conclu avec M. Pinart, il y a deux ans et demi, ayant assuré au gouvernement la propriété d'un lot important d'antiquités, etc., acquis par ce voyageur d'un de nos anciens résidents à Mexico, les pertes faites de ce côté ont pu être en partie réparées.

Les missions scientifiques entreprises depuis la paix avaient, en revanche^ accumulé dans les magasins du Ministère de véritables montagnes de caisses de toute provenance dont Je contenu, trié et classé par les conservateurs provisoires, formerait tout un musée. Vous avez pu voir, Monsieur le Ministre, dans l'exposition qui a eu lieu au Palais de l'Industrie en janvier et février 1878 une partie de ces séries. L'Asie y était représentée par des envois nombreux et variés de MM. Delaporte, Harmand, de Ujfalvy, Lansberg, La Savinière ; l'Afrique par les panneaux de MM. Marche et Verneau, l'Amérique du Nord par les collections de M. Pinart, l'Amérique du Sud par celles de MM. Crevaux Wiener, André de Cessac, l'Océanie enfin, par les objets do MM. Rafîray et Ballieu.

Depuis cette exposition, les envois des missions ont continué à arriver de plus en plus nombreux et importants. Certains désormais que les pièces, recueillies au prix de tant de fatigues et de dépenses, seraient soigneusement conservées et montrées au public, nos voyageurs ont redoublé d'efforts.

C'est ainsi que M. Pinart a recueilli pour le nouvel établissemont, dans les archipels Fidji, des Amis, do la Société, une incomparable série d'objets de toute espèce que remplacent, de plus en plus, chaque jour, chez les naturels, des produits européens.

M. Gharnay a rapporté d'Australie tout un matériel acquis de tribus sauvages dont l'anéantissement est proche. M. Cabun a enrichi notre dépôt de plusieurs pièces inédites du pays des

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Ansariés, où il a récemment pénétré. MM. Verneau et Soleillet nous ont remis un certain nombre de choses rares des Canaries et du Soudan occidental. M. Crevaux, dont la collection ne comprenait en 1878 qu'une soixantaine de numéros, a rempli toute une salle des documents les plus curieux sur les Indiens de la Ilaute-Guyane et du Haut-Amazone. M. Ber a déposé au Trocadéro les résultats de fouilles nombreuses dans les ruines de Tiaguanaco. M. de Cossac, enfin, ramène en ce moment de Californie plusieurs milliers de pièces d'ethnographie indienne.

En même temps que les collections des voyageurs de l'Etat augmentent dans ces proportions, les dons affluent d'une manière inattendue entre les mains des conservateurs. A la suite de l'Exposition universelle, un certain nombre de commissions étrangères avaient cédé tout ou partie des pièces exposées par leurs gouvernements. Ainsi que le Journal officiel du 19 octobre 1878 l'apprenait au pays, vingt-sept États, parmi lesquels l'Egypte, la Chine, le Japon et plusieurs colonies anglaises se signalaient tout particulièrement, s'étaient ainsi constitués les collaborateurs de l'œuvre que le Ministère de l'Instruction publique avait reprise avec tant de bonheur.

A ces dons d'origine officielle sont venus s'en joindre un bon nombre d'autres émanés d'institutions scientifiques, de groupes coloniaux ou de particuliers. L'Académie indo-chinoise, par exemple, s'est défait à notre profit des documents que M. Vossion lui avait rapportés de Birmanie. Le conseil du Sénégal a voté une somme destinée à réunir pour le nouveau musée parisien les choses les plus caractéristiques de l'ethnographie coloniale. Un premier envoi est déjà parvenu à destination. M. Merle, de Bordeaux, vient d'envoyer quatre caisses d'objets variés de même provenance, d'autant plus intéressants qu'ils remontent plus haut dans le passé do cette ancienne et honorable maison. M. Goldthammer nous a libéralement enrichis de bien des pièces curieuses du Maroc et des côtes occidentales d'Afrique. MM. Bischoff"sheim, Djedjienski, FoUiet, Mir, Boucart, Rcy, Quesnel, DrouUion, Harmsen, et d'autres encore, Français et

étrangers, figurent dans l'inventaire en cours d'exécution pour des dons plus ou moins importants.

N'oublions pas, en terminant cette énumération rapide, le legs généreux de M. Léonce Angrand, à l'occasion duquel le musée provisoire a été constitué.

Vous le voyez, Monsieur le Ministre, les collections dont vous nous avez confié l'organisation et le classement sont riches, nombreuses et variées, et nous sommes en droit de penser que les services que le musée est appelé à rendre et sur la nature desquels nous insistions en commençant ce rapport, seront déprime abord considérables.

La question d'espace, qui avait entravé l'essor des premières collections confinées dans d'étroits locaux, au Louvre et à la Bibliothèque, a été résolue par votre arrêté du 24 novembre dernier, qui assure aux collections ethnographiques leur libre développement dans les salles du premier et du second étage du palais du Trocadéro.

Il reste à aborder l'étude du budget du nouvel établissement.

Les dépenses nécessaires pour assurer son installation matérielle et son fonctionnement régulier ont été évaluées à diverses reprises, et vous avez entre les mains. Monsieur le Ministre, les renseignements les plus complets sur la matière. Nous espérons que les représentants du pays, auxquels vous voudrez bien demander un crédit spécial en faveur du Musée d'ethnographie, désireux d'encourager des efforts qui ont pour but de développer dans notre pays une science des plus utiles et des moins répandues, n'hésiteront pas à vous fournir les moyens de donner un caractère définitif au musée provisoire et de réaliser ainsi l'accomplissement d'une œuvre scientifique dont Lakanal, Cuvier^ Rémusat et tant d'autres bons esprits ont successivement réclamé l'exécution *.

1) Ce rapport, adopté par la Commission du Musée d'ethnographie, composée, ain?i qu'on l'a vu plus haut, de MM. l'amiral Paris, président, H. Milne Edwards, vice-président; Broca, Charton, Maunoir, G. Perrin, de Quatrefages, membres; Hamy, Landrin, membres adjoints, a été présenté à M. le Ministre de l'Instruction publique le 26 janvier 1880.

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