SOCIETE ASIATIQUE
RAPPORT
FAIT AU CONSEIL DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE SUR LA COLLECTION D'ANTIQUITÉS INDIENNES
De M. Lamare-Picquot.
Vous avez chargé une commission formée de MM. J. Mohl, Stahl et de moi, de vous faire un rapport sur la collection d'anliquités indiennes rapportées récemment par M. Lamare-Picquot. Je viens, au nom de celte commission, vous exposer les résultats de l'examen auquel elle s'est livrée.
La collection de M. Lamare-Picquot se compose d'un nombre considérable d'objets relatifs aux deux religions les plus célèbres de l'Asie Orientale, le brahmanisme et le bouddhisme ; d'ustensiles et de meubles divers destinés aux usages religieux et domestiques chez les Hindous, enfin d'une série de statuettes représentant des individus appartenant aux castes diverses qui habitent le Bengale. M. Lamare-Picquot, que plusieurs voyages dans l'Inde avaient familiarisé avec les usages de ce pays, fut frappé, pendant son séjour en France, en 1825, de Pabsence d'un dépôt scientifique où se trouvassent réunis les monumens religieux des Hindous et les objets de tout genre propres à jeter du jour sur leurs coutumes et le caractère de leur civilisation. Il conçut, dès lors, le plan d'un nouveau voyage en Orient, dans le but de rassembler au Bengale et à la côte de Coromandel tout ce qui lui paraîtrait de nature à satisfaire la curiosité qu'excitent, depuis plusieurs années, sur le continent, les usages religieux et domestiques des peuples de l'Inde. C'est à cette heureuse idée et au zèle avec lequel M. Lamare-Picquot l'a mise à exécution que l'on doit la réunion d'un très grand nombre d'objets dont l'ensemble éclaire d'une vive lumière les habitudes religieuses,
les coutumes et en général la civilisation des peuples de PHindoustan.
De fréquens voyages et un séjour prolongé dans le Bengale et à la côte de Coromandel, avaient fourni à M. Lamare-Picquot l'occasion d'assister aux principales cérémonies du culte brahmanique. Il s'attacha à recueillir les images des divinités que les Hindous exposent dans les grandes solennités religieuses, et qu'ils détruisent après qu'elles ont reçu leurs hommages. La réunion de ces divinités comprend plus de trente tableaux sur toile, sur bois, ou en terre cuite, représentant la triade indienne, Shiva couvert des cendres du Vibhoûti, plusieurs formes de Dourgâ, telles que Kâlikâ et Djagaddhâtri, Vichnou et ses diverses incarnations, entre autres Krichna a.vecRâdhâ, RAma, Balarâma, plusieurs figures de Ganesha et de Dharmadeva, le dieu de la justice, spécialement adoré sous la forme d'un bœuf : la collection de M. Lamare-Picquot compte plusieurs Dharmadeva, parmi lesquels il en est un d'une vérité remarquable. Un nombre égal de statues en marbre, en terre cuite et en bois, reproduisent avec u:ie grande exactitude ces mêmes dieux, et particulièrement le symbole mystérieux du Lingam sous des formes diverses. Mais de toutes les images des divinités indiennes, les plus frappantes, comme les plus variées, sont les petites figurines de bronze au nombre d'environ quarante, dont plusieurs se recommandent par leur antiquité. Les plus communes sont, comme on doit s'y attendre, celles de Ganesha et du Lingam. Indra y figure monté sur un éléphant richement orné; Krichna, Balarâma, Agni, Pavana y sont répétés plusieurs fois; enfin, nous avons surtout remarqué un groupe de Narasinha avec sa Shakti ou son énergie femelle, qui est d'un très beau travail.
Au nombre des monumens religieux, il faut compter quatre pièces de bois hautes de plus de sept pieds, que l'on nomme au Bengale Berchokath ou bois des funérailles. Ces espèces d'obélisques, à plusieurs étages, sont élevés par la piété filiale au souvenir d'un père ou d'un parent chéri. On les présente à la famille du défunt réunie dans un banquet funèbre; un brahmane les consacre et ils sont placés en terre auprès du Gange ou d'un
1 12 LLS ORIGINES .
étang. Ils doivent resler debout pendant nne année, temps supposé nécessaire pour que l'Ame puisse parvenir au séjour des bienheureux. Le monument est soutenu par une divinité d'un ordre inférieur appelée Dotton (Devatâ?); deux éléphans ou deux tigres, entre lesquels est quelquefois sculptée une tête d'homme, supportent le second étage au milieu duquel est placé le taureau à bosse, image de Dkarmadeva; au-dessous s'élève la forme d'un temple, emblème du Kailâsa ou paradis de Shiva. M. Lamare-Picquot a, en même temps, cherché à se procurer quelques divinités adorées spécialement par les castes inférieures. De ce nombre est la tète grossièrement sculptée d'un dieu révéré par les bûcherons qui le regardent comme leur protecteur contre les attaques des tigres. Elle a été trouvée dans les îles boisées des Sunderbunds. Ce n'est pas la pièce la moins curieuse de la collection, et il faut savoir gré à M. Lamare-Picquot de n'avoir pas négligé celte divinité rustique pour les représentations plu* brillantes et plus connues du culte des Brahmanes. Elle peut donner une idée des dieux des castes presque sauvages, dont les usages et les mœurs échappent trop souvent aux observations des voyageurs.
La réunion des vases et objets de tout genre, employés dans les sacrifices et dans les cérémonies religieuses des Brahmanes, forme une des parties les plus variées de la collection de M. Lamare-Picquot. On y remarque les vases de formes diverses qu'ils emploient pour leurs ablutions dans le Gange et dans les étangs consacrés, tels que les Kamandalou pour puiser l'eau, d'autres vases en terre pour le culte, dont plusieurs rappellent le Yoni et sont consacrés à Yichnou y des Shrouva ou cuillères pour verser le beurre clarifié , avec des manches surmontés du serpent Shecha; des boîtes h parfums en cuivre ciselées avec soin ; des cassolettes également en cuivre pour brûler le camphre devant les statues des dieux; enfin, des lampes de toutes grandeurs en cuivre et en terre. Plus de vingt modèles en plâtre et en brique reproduisent les temples les plus célèbres du Bengale et de la côte de Coromandel; divers objets de l'adoration populaire, tels que le Ling<rm et Krichna, sont placés sous des Mandapas ou
petits temples en cuivre d'un travail curieux. Toutes ces pièces très nombreuses, et qui presque toutes sont fort bien conservées, ont le mérite de donner des notions précieuses sur les cérémonies des Brahmanes, et, en voyant ces lampes, ces vases, ces boîtes à parfum, on peut se faire de la nature et des détails de ces cérémonies une idée bien plus exacte qu'enlisant les descriptions minutieuses des voyageurs.
La partie de la collection de M. Lamare-Picquol qui est relative au culte de Bouddha, quoique moins variée peut-être, n'offre pas moins d'intérêt; elle se compose de plus de cinquante statues de grandeurs et de matières diverses. La plus belle n'a pas moins de trois pieds et demi de haut. Les statues sont en marbre, en albâtre, en bois de tek doré ou recouvert d'un vernis noir. Une seule est de cuivre, et il y a lieu de croire qu'elle représente ou un personnage de la triade bouddhique, ou quelque Bodhisattva, car la richesse des ornemens dont elle est chargée contraste avec la simplicité des autres Bouddha. Plus de vingt-cinq statues en pierre et en bois doré ou argenté et un nombre égal de figurines en cuivre reproduisent le même personnage divin, assis dans l'attitude d'une méditation profonde; il en est une qui représente le dieu les mains jointes dans la position appelée Kritândjali. Parmi les pièces en cuivre nous avons remarqué deux morceaux fort intéressans et tout à fait neufs; l'un représente la naissance de Shâkya entouré de huit divinités gardiennes des huit points du monde, et l'autre Bouddha assis sous l'arbre Shdla, dont le feuillage est artislement figuré. Deux morceaux non moins curieux et très anciens passent pour l'image de Mahâmdyâ, la mère de Shâkya. Quoique le temps ait fait disparaître les signes distinctifs auxquels on pourrait reconnaître cette divinité, on peut, avec certitude, la rattacher au culte de Bouddha. C'est aussi à cette religion qu'il faut rapporter le bas-relief représentant l'animal fabuleux nommé Rankos, que les Tibétains et les Barmans révèrent comme le protecteur des temples de Bouddha. Ce bas-relief, sculpté avec soin, représente deux de ces animaux ailés enlacés dans les feuilles d'un ananas dont le
fruit les sépare.
H 4 I-ES 01UGINE8
Votre Commission n'a pas examiné avec moins d'intérêt la série de figurines en terre peinte, qui comprend les diverses castes et professions des deux sexes chez les Hindous du Bengale; elle offre une galerie à peu près complète de tous les états, depuis le Brahmane jusqu'aux plus basses conditions et, ce qu'il est important de remarquer, elle se recommande moins encore par les notions précises qu'elle nous donne sur les distinctions extérieures, cl, en quelque sorte, sur les rapports civils de ces castes entre elles, que par les variétés de races qu'elle révèle entre la plupart des individus qui les composent. Ces variétés sont marquées par des nuances très tranchées dans la teinte de la peau, et souvent même par des différences plus profondes dans la constitution physique. Aussi, ces quarante statues, qui embrassent depuis le Brahmane blanc jusqu'à l'esclave presque noir, donnent les moyens de vérifier les résultats auxquels a conduit dans ces derniers temps l'étude comparée des divers idiomes de l'Inde. Nous ne craignons pas de dire que c'est une des parties les plus précieuses de la collection de M. Lamare- Picquol ; sa nouveauté et son importance font désirer qu'un dépôt public s'enrichisse de ces matériaux dignes de former la base d'un musée ethnographique, consacré aux peuples de l'Asie, musée dont le progrès des études orientales fait depuis longtemps sentir le besoin parmi nous. La France ne possède pas encore de dépôt de ce genre, et il serait d'autant plus désirable qu'elle put acquérir les nombreux objets réunis par M. Lamare-Picquot, que cette collection deviendrait ainsi le centre auquel ne pourraient manquer d'aboutir les résultats des voyages futurs en Asie. Le dévouement avec lequel M. Lamare-Picquot s'est livré à des recherches pour lesquelles il n'avait pas de guide, la persévérance qu'il a mise à les poursuivre malgré les obstacles de tout genre qui devaient l'arrêter dans une carrière nouvelle, méritent les éloges de la Société Asiatique, et votre Commission a pensé que vous aimeriez à les lui exprimer. Elle serait heureuse que le témoignage que vous rendrez en faveur de celte collection put concourir, avec le jugement du premier de nos corps sa vans 1 ,
1) Voy. le rapport ci-dessus, n<> XXI,
du musée d'ethnographie 115
à attirer l'attention du gouvernement sur les services rendus à la science par ce voyageur zélé. L'offre généreuse qu'a faite M. Lamare-Picquot d'abandonner à l'État la totalité de ses collections ethnographiques et d'histoire naturelle sont des titres à la faveur et aux encouragemens d'un pouvoir ami des études sérieuses. L'acquisition de ces matériaux intéressans aurait, en outre, l'avantage d'assurer pour l'avenir à la France de nouvelles richesses, en encourageant le zèle de M. Lamare-Picquot à recommencer en Asie des voyages si utiles aux sciences naturelles et historiques.
En conséquence, votre Commission vous propose d'arrêter que les efforts de M. Lamare-Picquot méritent les éloges de la Société Asiatique, et en même temps d'autoriser M. Lamare- Picquot à faire connaître publiquement, s'il le juge nécessaire, le jugement favorable que vous portez sur sa collection.
Signé : J. Mohl, Stahl ;
Eue Burnouf,
Pour copie conforme
Paris, ce 4 mai 1831 •
Rapporteur.
Eug. Burnouf,
Secrétaire '•