A M. PH.-FR. DE SIEBOLD SUR LES COLLECTIONS ETHNOGRAPHIQUES
MoNSIEUh,
Deux ans se sont écoulés depuis que vous avez communiqué au public européen vos lumineuses considérations sur Y utilité des musées ethnographiques, dans unelettreque vous m'avez fait l'honneur de m'adresser, honneur auquel je n avais d'autre titre que la persévérance, la continuité de mes efforts pour rétablissement en France d'une collection ethnographique et scientiGque générale, renfermant les produits des arts et de l'industrie des peuples lointains placés en dehors de la civilisation européenne. Quel a été le résultat de ces deux années d'attente, quelle a été l'influence de Tappel que vous avez fait au public lettré des divers États, aux esprits méditatifs, aux observateurs philosophes, aux gouvernements eux-mêmes? J'ignore s'il s'est élevé quelque nouveau musée de ce genre dans une partie ou dans une autre de notre continent, ou peut-être dans les colonies. Mais, je
1) Cette lettre, qui forme une brochure de vingt pages (Paris, impr. de Bourgogne et Martinet, 1845, in-8), n'est autre qu'un tirage à part d'un petit travail intitulé : Des collections géographiques, lu à la Société de géographie de Paris, le 6 juin 1845, et imprimé au Bulletin de cette Compagnie (3° série, t. IÏI, p. 388-402, juin 1845). Jomanl a fait mettre en tête de cet opuscule les trois pages ci-dessus.
regrette de le dire, la question n'a pas fait un pas parmi nous, faute de ressources apparemment, plutôt que faute d'attention ou d'intérêt ; aucune mesure n'a été ordonnée pour commencer l'exécution d'un projet aussi utile, aussi digne de l'état actuel des connaissances, aussi bien en harmonie avec la direction des idées et la tendance des études vers l'histoire des races et celle des progrès de l'esprit humain; mais je ne puis me persuader que les arguments sans réplique, les puissantes réflexions dont votre lettre abonde, aient laissé indifférents les hommes éclairés et même les hommes d'État philosophes qui ne manquent pas en France.
Attendant toujours que l'autorité supérieure prenne en considération les vues et les idées souvent exposées à cet égard, idées corroborées par la manifestation éclatante sortie de votre plume; craignant cependant encore de nouveaux retards malgré le poids d'un suffrage comme le vôtre, Monsieur ; malgré l'autorité d'un voyageur qui s'est illustré par ses découvertes et ses longues pérégrinations à l'extrémité orientale du globe, j'ai cru devoir tracer ici en peu de mots Y Essai de classification auquel vous avez fait allusion. Ce travail, tout imparfait et tout incomplet qu'il est, trouvera, je l'espère, grâce à vos yeux, à cause de la sympathie qui vous a fait venir en aide à l'entreprise, sentiment libéral et généreux, sur l'appui duquel je compte toujours pour le succès. Quand la première idée d'une telle collection m'est venue, j'étais, vous le savez, Monsieur, au delà des cataractes (il y a de cela, malheureusement pour moi, près d'un demi-siècle) : ce fut à la vue de la lyre des Nubiens, la même qu'on a découverte depuis lors dans la Haute-Ethiopie, la lyre à cinq cordes, dont le corps sonore est la carapace d'une tortue. Voilà donc, me disais-je, la lyre de Mercure retrouvée bien loin du théâtre de la mythologie grecque. Je commençai dès lors une collection, dont je sentais l'utilité, pour l'étude de l'homme et de ses diverses races, comme pour constater leur degré de civilisation.
Depuis, j'ai vu passer sous mes yeux et se disperser sans fruit nombre de collections ethnographiques, faute d'un point central qui les réunit toutes. Une décision fut prise il y a dix-huit ans,
du musée d'ethnographie 251
et une autre dix ans plus tard; Tune et l'autre sont restées lettre morte, en dépit de la signature royale; mais l'avenir ne manquera pas (j'espère encore le voir) à une pensée à la fois scientifique, patriotique et nationale.
Quelle que soit l'issue de ma nouvelle tentative, veuillez, Monsieur, agréer cet essai comme une marque de ma reconnaissance et de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Jomard,
Membre de l'Institut de France, ancien Commissaire du Gouvernement pour la publication de la description de l'Egypte, Conservateur-Administrateur de la Bibliothèque royale (collection géographique).