N° LXXV
CLASSIFICATION MÉTHODIQUE DES PRODUITS DE L'iNDUSTRIE EXTRA- EUROPÉENNE OU OBJETS PROVENANT DES VOYAGES LOINTAINS, SUIVIE DU PLAN DE LA CLASSIFICATION D'UNE COLLECTION ETHNOGRAPHIQUE COMPLÈTE,
I»AR M. JOMAHD '.
L'Ethnographie est une science encore nouvelle, dontles limil s ne sont pas arrêtées d'une façon très précise ; la définition de ce mot n'est pas sans difficulté. Cependant Ton ne doit pas s'écarter de la vérité absolue en l'appelant la science ou la connaissance de l'homme, en la considérant sous ses trois aspects principaux, comme :
L'étude de l'homme dans son langage ;
L'étude de l'homme dans sa constitution physique ;
L'étude do l'homme dans l'œuvre de son intelligence et dans celles de son industrie.
De ces trois ordres d'idées, de ces trois branches d'un aussi important sujet, nous ne voulons aujourd'hui toucher qu'à la dernière, celle qui présente le moins de complication ; elle renferme une sorte de fil conducteur, qu'il suffit en quelque sorte de saisir pour être sur de ne pas s'égarer; c'est à savoir la connaissance des besoins primitifs de l'homme, soit isolé, soit en société. Nous ferons ici usage de la méthode des naturalistes, qui réunit les avantages de l'analyse à ceux de la synthèse, c'est-à-dire de Y ordre, qui met chaque chose à sa place et l'y fixe invariablement. On trouvera peut-être que la partie matérielle de l'Ethnographie ne mérite pas, a un bien haut degré, l'attention des hommes de science et d'étude; mais nous devons laisser aux hommes spéciaux le soin de traiter, les uns l'immense question de la linguistique, les autres le sujet non moins difficile de l'anthropologie proprement dite et de l'anatomie humaine.
Les besoins de l'homme et les fruits de son industrie, tel est
1) Reproduction d'une brochure parue en 1862 chez Challamel aîné »t extraite en partie de la Revue orientale et américaine. C'est le dernier écrit de l'auteur, mort cette mèm« ann^e, le 23 septembre, à i'àge de quatre-vingt-cinq ans. (K. H.)
Tunique sujet que nous voulons envisager ; mais comme les objets qui doivent être énumérés sont nombreux et très divers, il est indispensable de les soumettre à une classification méthodique aussi rigoureuse que possible ; c'est donc selon le système suivi en histoire naturelle que nous allons procéder.
Nous divisons les objets dont il s'agit en dix classes 1 , qui embrassent à peu près la totalité des objets d'étude qui se présentent à l'observateur en voyage, et qui satisfont en réalité au besoin d'une classification complète. L'expérience, en effet, nous a montré que tout objet trouve sa place marquée dans une classe spéciale, celle à laquelle il appartient d'après la méthode.
En tête de la nomenclature se trouve naturellement une série spéciale (la première classe), consacrée à la représentation de la figure humaine. En outre des dessins que d'habiles artistes savent tracer avec fidélité, on sait qu'il y a dans divers pays, dans l'Inde par exemple, des indigènes qui se livrent, non sans succès, à l'imitation des portraits, à la composition même des figures et figurines entières, en relief, avec le type original de la physionomie, et qui les habillent selon leur condition, leur caste, leur profession, donnant à chacun le teint de sa race et son caractère distinctif. Ces sortes de représentations sont préférables à toutes les autres, et ne le cèdent qu'à des collections de crânes d'origine authentique ; celles-ci forment le premier ordre de la première classe, celles-là, le second ; les simples dessins et peintures forment le troisième ordre ; tous trois se divisent en plusieurs genres et espèces.
La seconde classe se rapporte aux arts qui servent à procurer la nourriture ; elle se divise aussi en trois ordres : la chasse, la pêche, l'agriculture; chacun d'eux se subdivise en un certain nombre de genres et d'espèces qu'il serait trop long ici de d'écrire ou même d'énumérer.
Après la nourriture, le premier besoin physique de l'homme, vient la nécessité de se mettre à l'abri de l'intempérie des saisons ; ce sont les arts qui servent à le couvrir, à le vêtir : trois ordres composent aussi cette troisième classe, ils se rappor-
i) Vov. Documents, pièce n° LXVJII,
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tent au vêtement du corps, à celui de la tête et à l'art de la chaussure. On ne parle pas ici de la parure, dont le goût suppose le luxe, c'est-à-dire une période plus avancée et qui fait un des objets de la classe neuvième (usages, mœurs et habitudes). Les trois ordres se divisent aussi en un grand nombre de genres cl d'espèces.
La quatrième classe a la même destination, celle de mettre Tliomme encore mieux à l'abri des injures du temps (ou la pluie, ou le vent, ou la neige, selon la contrée et la saison), mais elle suppose un nouveau progrès dans la civilisation ; en un mol, ce sont les arts qui servent au logement, à l'habitation, depuis la tente et la case jusqu'à la maison, et à toute espèce de construction et de bâtiment. Les divers ordres de cette classe consistent en modèles de maisons, matériaux, outils ou instruments ; beaucoup de genres et tf espèces sont compris sous ces trois ordres.
La cinquième classe est une des plus étendues ; c'est parce qu'elle se rapporte aux besoins de l'homme de plus en plus avancé dans les arts primitifs : c'est Véconomie domestique. Six ordres distincts composent cette classe : les vases, les meubles à usage divers, les outils servant à diviser, les différents instruments, les meubles en général, enfin les objets de luxe ou d'agré* ment. On comprend pourquoi il y a beaucoup de sous-divisions dans cette classe.
La classe sixième aurait peut-être pu prendre le pas devant plusieurs des précédentes; elle se rapporte à la défense de l'homme : c'est un besoin primitif; l'homme, en présence des bêtes fauves, n'étant point armé contre elles par la nature, nu et bien plus faible, a eu besoin, dès Porigine, d'y suppléer par des armes artificielles ; mais il n'a pas connu tout de suite les métaux, et encore moins l'art d'en tirer parti ; aussi a-t-il dû en souffrir pendant bien des siècles. Nous n'avons donc fait apparaître qu'au sixième rang les armes défensives et les armes offensives, imaginées par Thomme contre les animaux féroces.
Classe septième. Les arts se multipliant avec l'expérience de la pratique, la dextérité de l'homme faisant chaque jour des
progrès, est née l'industrie proprement dite ; bientôt l'intelligence, qui est propre à l'espèce humaine, a conduit aux premiers éléments des sciences : les échanges ont nécessité, ont amené l'art de compter, de peser, de mesurer; le calcul a conduit ensuite au dessin, puis à la peinture de la parole, enfin à récriture.
Plus le genre humain a marché en avant, dans celte voie de progrès el de civilisation (la population d'ailleurs s'accroissanl toujours), plus le nombre des arts s'est accru. Aussi, cette septième classe a plus d'extension que les autres ; nous y comptons jusqu'à neuf ordres : écriture, comptes et calculs, commerce, peinture et dessin, substances employées dans les arts, métallurgie, machines, navigation; bientôt le ciel a été observé. Puis, l'homme s'est assujetti le cheval, et a trouvé l'art de l'équitation; ces neuf ordres comprennent un grand nombre d'espèces.
Il est une autre branche des arts, la musique, tout à fait en dehors des sept classes précédentes, et qui est une des attributions spéciales de l'homme, qui appartient à lui seul, comme le don d'articuler la parole ; en un mot, c'est le chant , véritable origine de la musique. La nature en a doté l'homme, afin qu'il puisse exprimer sa douleur ou sa joie, ses sentiments, ses passions, ses affections, ses désirs. Il n'est pas une nation chez qui Ton n'ait pas observé ce don de la parole chantée. On trouve aussi partout des instruments imaginés par l'homme pour accompagner sa voix, ou bien pour donner un signal, ou bien pour embellir des jeux et des danses, ou enfin pour célébrer des fêtes et des cérémonies. Les instruments de percussion, les instruments à venl. les instruments à cordes, constituent les trois ordres de cette huitième classe, consacrée à la musique, faculté, comme nous l'avons dit, tout à fait distincte et à part.
Nota. Les chants notés sont un appendice nécessaire de la huitième classe.
Classe neuvième. La classe qui, par sa nature, devait être et est, en effet, des plus considérables, est la neuvième, celle qui se rapporte aux usages, aux mœurs, aux habitudes. Elle se divise en sept ordres, partagés eux-mêmes en beaucoup de genres et d'espèces, savoir : objets qui servent dans les fêles relatives aux
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principales époques de la vie, la naissance, le mariage, la mort; l'éducation physique, savoir les exercices et appareils qui s'y appliquent ; les jeux et les fêtes, les jeux de combinaison, la parure ; enfin les usages divers, par exemple : tatouage, mascarades, etc.
La classe dixième et dernière, classée à part, complète le tableau ; elle répond à un besoin qui existe chez toutes les nations de la terre, le besoin religieux. Partout l'homme reconnaît l'existence d'un être supérieur et tout-puissant ; consensus omnium populorum probat deum esse f dit Cicéron. Mais, à côté de cette idée universelle, habitent la superstition et l'idolâtrie. Les objets matériels qui se rapportent à la religion, au culte, même à la superstition, doivent être recueillis avec soin, tels que les amulettes, les fétiches, les talismans et les idoles.
L'homme est appelé vulgairement le roi de la nature parce qu'il a dompté, parce qu'il a domestiqué un petit nombre d'animaux, parce qu'il les fait servir à ses besoins. Bien que cette expression soit un peu exagérée, il est de fait que ses rapports avec ceux-ci ne permettent pas de les négliger tout à fait, dans cette sorte de tableau général de la statistique humaine. L'homme les a rendus domestiques ; il en a fait quelquefois des amis ; il les a même acclimatés dans des contrées où ils n'avaient jamais vécu. On peut donc consacrer un appendice à une série de figures, représentant les principaux animaux domestiques de chaque pays, considérés comme les auxiliaires et les compagnons de l'homme.
Je demande ici la permission de reproduire des réflexions déjà un peu anciennes, mais qui sont fort peu connues, et qui serviront d'éclaircissements atout ce qui précède'.
Puis-je terminer ces réflexions sur la branche la moins savante de l'Ethnographie, savoir les collections matérielles, sans rappeler au moins, par quelques mots, le but élevé que se propose la science nouvelle, bien comprise, sans dire sa haute portée
1) Jomard reproduit ici les paragraphes 1 et 2 de sa Lettre à Siebold de 1845. — Cf. Documents, pièce n° LXVIII.
sociale et son influence probable sur la civilisation, sur les progrès de l'humanité ? N'est-il pas vrai que quand les hommes se connaîtront plus, ils pourront et sauront mieux s'appiécier. De toutes les barrières qui séparent les peuples, il n'en est pas de plus difficile à franchir que la différence des langues (car aujourd'hui la distance, l'espace n'est plus rien) ; l'Ethnographie peut y réussir un jour. On a beaucoup parlé, au temps de l'abbé de Saint-Pierre, et depuis cent cinquante ans, de la paix perpétuelle : Jean-Jacques en parlait aussi, et, aujourd'hui, il existe en Angleterre une Société des Amis de la Paix, qui professe cette doctrine ; mais rien n'annonce que ces vœux soient pWMs à se réaliser : qui sait si les travaux, les découvertes des Ethnographes ne conduiront pas un jour à ce but désiré ? Que les hommes, je le répète, se connaissent plus : ils s'estimeront, et peut-être s'aimeront davantage.