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Les origines féodales d'un tribun

Les orageux démêlés de Mirabeau avec son père ont eu assez de reten- . tissement pour que la légende ait cru devoir s’en emparer. Simplifiant les choses à sa manière, c’est-à-dire les dénaturant, elle a opposé avec une crédulité systématique le futur apôtre de la liberté, revendiquant déjà l’inviolabilité personnelle, à la figure antipathique du patricien, entêté de ses droits, recourant, pour les faire respecter, à des moyens barbares et représentant l’ancien régime dans ce qu’il a de plus arbitraire, de plus odieux. L’histoire et la critique ont vécu pendant de longues années sur cette explication sommaire, qui les dispensait d’approfondir un problème de nature très-délicate. Aujourd’hui, cette heureuse indolence n’est plus possible. Les antécédents, les principes, les actes de la Révolution, les hommes qui l’ont servie ou combattue, sont soumis à un examen sévère, minutieux souvent, quelquefois passionné ; tout est remis en question, tout est sondé à nouveau avec une âpre curiosité. Une individualité aussi puissante, aussi absorbante que celle de Mirabeau ne pouvait manquer d’avoir son tour dans ce vaste travail de révision. Sa mémoire a rencontré en M. de Loménie, l’éminent écrivain dont les lettres déplorent la perte, un appréciateur fin et scrupuleux qui, contrôlant les documents anciens, explorant des sources en grande partie inédites, tirant de publications-

1. Les Mirabeau, par Louis de Loménie, 2 vol. in-S», chez Dentu.

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•réæntes les informations qu’elles contiennent, a pris à tâche d’être •pleinement équitable.

/ : a&to^mphe d’un homme de race, M. de Loménie a compris qu’il

failli C.étudier JMirabeau dans ses origines, sans s’arrêter aux affirmaj^iojis de la légende. Grâce à des communications bienveillantes et .abondantes il a pu s’édifier sur les prétentions des Mirabeau à une noblesse reculée et les restreindre, pénétrer jusqu’aux véritables créateurs de la famille, ceux qui lui ont donné de la consistance, de la dignité, de l’éclat et nous les faire connaître. Arrivant au père et à l’oncle du tribun, il s’est familiarisé avec eux en lisant leur correspondance intime, qui, du 4 décembre 1753 jusqu’au 8 juillet 1789, forme un total d’environ quatre mille lettres. Ce qui reste de la légende lorsqu’on s’est livré à un pareil examen, nous allons le voir. Disons tout de suite que le résultat obtenu par M. de Loménie lui a paru assez considérable pour devenir l’objet d’une publication à part. Les deux volumes que sa veuve et son fils présentent au public, sous ce titre exact et significatif : Les Mirabeau, sont une introduction nécessaire à la biographie de l’illustre orateur. Ils offrent en outre un tableau très-instructif, très-vivant, des trente années qui ont précédé la Révolution française. On entre en commerce avec des hommes d’une originalité saisissante; des mœurs qui ne sont plus qu’un souvenir effacé reprennent un instant les couleurs et l’animation de la vie; le jour se fait sur des doctrines méconnues et confuses ; le passé s’illumine dans ses moindres replis et la chaîne des événements apparaît désormais dans sa rigoureuse continuité aux yeux de l’observateur moraliste.

Dans Les Mirabeau comme dans Beaumarchais et son temps, comme dans La comtesse de Boche fort, M. de Loménie a fait preuve d’une exactitude poussée jusqu’au soin le plus méticuleux. Pas un détail n'est oublié, pas une vérification n’est omise. Quelquefois, en son désir d’être clair et complet, le biographe s’est laissé entraîner à des développements d’une certaine étendue sur des matières qui se rattachent sans doute à son sujet, mais qu’il eût été possible, croyons-nous, de traiter moins à fond et avec moins d’ampleur. Ce n’est pas que les pages sur les droits féodaux au dix-huitième siècle et sur les doctrines des physiocrates ne soient excellentes. Elles coupent court à beaucoup d’erreurs et de déclamations. Si jamais on écrit une histoire définitive de la Révolution, il sera bon de les consulter et d’en tenir compte. Pour nous, qui n’avons pas le droit, comme M. de Loménie, de nous abandonner à des digressions, et qui ne disposons pas d’autant

1. M. de Loménie a eu en sa possession tous les manuscrits relatifs à la famille de Mirabeau, conservés ou acquis par M. Lucas de Monligny, fils adoptif de l’orateur.

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d’espace, nous le suivrons de préférence dans la partie spécialement biographique consacrée au marquis de Mirabeau, à ses rapports avec son frère le bailli, sa femme Geneviève de Yassan, son amie de Pailly, son maître le docteur Quesnay, et son fils, le séduisant, l’indomptable, le prodigieux Honoré de Mirabeau.

Le marquis de Mirabeau n’a pas été, comme écrivain, sans avoir son heure de célébrité. JJ Ami des hommes ^ le moins diffus et le plus piquant de ses ouvrages, avait, en 1756, enlevé un succès passager, mais très-brillant. Voici comment, trente ans après, s’exprimait à ce sujet, le vieil économiste écrivant à l’un de ses disciples, l’italien Longo :

« L’engouement parisien, qui donne le ton à tous les autres, m’attaqua avec une furie qui n’est qu’ici et dans d’autres énormes villes badaudes, faire foule, demander des copies de mon portrait, qui paraissait cette année au Salon, le placer dans les salles des pays d’Etats qui me naturalisèrent, payer douze sous les chaises àla messe où j’allais, me demander mes filles, encore enfants, en mariage, des consultations, des dîners, des femmes, que sais-je ! Heureusement j’avais quarante et un ans passés, et soit cela, soit caractère et sentiment de soi, je me refusai à tout, me tins couvert, et tandis que des avocats fameux me citaient en plein palais comme autorité et qu’on me traduisait ©n toutes les langues, je haussais les épaules sur les éloges; bien m’en a pris quand on a tant voulu me ravaler depuis. »

De leur propre aveu, le livre rapporta aux éditeurs un bénéfice de quatre-vingt-six mille livres, ce qui est une preuve incontestable de la faveur du public. Grimm, tout en critiquant l’ouvrage, constate qu’il obtient une grande vogue.

« Pour juger ce traité en général et en deux mots, écrit-il, on peut dire que l’auteur en aurait fait un grand et bel ouvrage, s’il avait de la noblesse et de l’élévation dans le style... Le style de M. de Mirabeau ne manque pas de feu ni de rapidité, mais il est commun, bas, trivial et partout contraire à cette bienséance que les anciens connaissaient si bien, et qui lie le lecteur d’intérêt et d’amitié avec l’auteur.

'Voilà pourquoi la gloire de VAmi des hommes ne sera, je crois, que passagère, et les mêmes raisons qui garantissent l’immortalité à Tacite et à Montesquieu doivent nécessairement détruire la réputation de M. de Mirabeau. Un autre défaut de cet auteur, et qui tient à ceux que j’ai reprochés à son style, est d’être trop bavard ; c’est le moyen le plus sûr de gâter les meilleures choses, et c’est ce qui arrive à M. de Mirabeau à tous moments... Quoique ses principes généraux soient très-beaux, très-vrais et les seuls qu’un gouvernement sage doive suivre, il les emploie souvent pour soutenir des paradoxes... Après

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cela, il faut convenir que l’on trouve dans ce traité de fort belles choses, et qu’il ne peut que faire beaucoup d’honneur au cœur et à l’esprit de l’auteur. Ce qu’il voit en grand est presque toujours trèsbeau ; il le gâte ensuite par des détails minutieux et quelquefois faux.»

On voit que Crimm prend VAmi des hommes au sérieux, et, le jugeant sans complaisance, y reconnaît de hautes qualités. Nous ne relèverons dans cette page judicieuse que le jugement un peu vif porté par le critique sur le style du marquis.

« Le dix-huitième siècle, Voltaire en tête, avait l’esprit hardi et le goût timide. On demandait à la forme la correction et l’élégance. L’originalité se marquait-elle trop, cela devenait sujet à blâme ; la personnalité venait-elle à se manifester impérieuse et parfois fantasque, on criait au mauvais ton, à la bizarrerie. Si Voltaire, Buffon ou Grimm avait eu à juger Saint-Simon, il n’aurait certainement pas reconnu un grand écrivain dans ce prosateur indiscipliné, qui traite la phrase avec sa superbe de duc et pair, et se moque de la syntaxe comme d’un robin de son époque. Montesquieu, ne l’oublionspas, était très-contesté. Le type de la perfection était alors la phrase courte, sèche, claire, impersonnelle. Le marquis de Mirabeau porte au contraire dans ses livres,’ dans ses moindres phrases, son exubérante et envahissante personnalité. Lui-même ne se faisait là-dessus aucune illusion. « Il y a dans l’Ami des hommes, écrivait-il à Longo, un tissu « de privautés naïves qui ont réussi, on ne sait pourquoi; mais je le « sais bien, moi : C’est que le naturel a toujours son prix, et qu’il est « si rare î On m’appela le fils aîné de Montaigne. On n’aime point le « moi, le je, mais c’est qu’on ne le voit guère qu’orgueilleux, et il faut « qu’il soit sensible. »

Les contemporains en effet, qui admettent toujours difficilement qu’on soit original, prétendirent que le marquis s’efforçait, sans y réussir, d’imiter Montaigne. Pure erreur. Il n’imitait personne, et c’est précisément parce qu’il s’abandonnait à la fougue de son tempérament, à son. penchant pour l’archaïsme, à la tournure étrange et pittoresque de son imagination, qu’il déconcertait la circonspection littéraire de Grimm et devait s’attirer plus tard les railleries assez frivoles de La Harpe. En résumé, Mirabeau n’a pas le style qu’on enseigne dans les rhétoriques et que l’on couronnait alors dans les académies, mais il a un style à lui, plein de verdeur, de force, de franchise et parfois de grandeur, un style patrimonial, dirais-je volontiers, car son frère le bailli en a sa bonne part. Dans ses livres le marquis se contient encore, il tâche d’écrire régulièrement et c’est ce qui fait, comme le remarque finementM.de Loménie, qu’il y reste assez souvent au-dessous de lui-même. Dans sa correspondance intime, il se donne carrière, et là, en pleine effusion de cœur et d’esprit, sans

songer à la postérité, il écrit à la diable des pages que Sainte-Beuve et Victor Hugo admireront un jour et qui ont toute chance de durer.

Si VAmi des hommes n’avait dû compter pour réussir que sur l’approbation des lettrés, peut-être aurait-il simplement obtenu ce qu’on appelle un succès d’estime. Le goût indépendant de l’écrivain et le sans-façon de son procédé n’étaient pas de nature à lui attirer la bienveillance des aristarques en titre. Aussi, n’y songeait-il guère et visait-il surtout à frapper le public, à le conquérir par le ton pressant et la sympathique chaleur de son argumentation. L’effort tenté dans ce sens ne le fut pas en vain. Quoique l’ouvrage fût anonyme, Tauteur ne tarda pas à être « connu, admiré, célébré en France et en Europe. Le titre du livre devint si rapidement le surnom de l’auteur, que la première traduction française du poëme anglais de Thompson sur Les Saisons put paraître avec une dédicace enthousiaste, adressée sans autre désignation à VAmi des hommes.,. On vit des marchands de Paris arborer cette enseigne sur leur boutique. »

Toutes ses vues sur l’administration intérieure du royaume sont à la fin de l’ouvrage résumées par l’auteur en cinq maximes : 1° aimez et honorez l’agriculture; 2“ repoussez du centre aux extrémités tout ce que vous attirez des extrémités au centre; 3® méprisez le luxeet l’indécence dans la dépense ; 4® honorez les vertus et les talents et ne les payez point; 5® baissez le taux de l’intérêt, éteignez les rentes.

Certains de ces axiomes paraissent trop vrais, tandis que d’autres sont restés forts sujets à contestation. Ce résumé donne ainsi parfaitement la physionomie, le caractère du livre, où les vérités et les erreurs se coudoient en un pêle-mêle parfois amusant, mais où domine le plus respectable et le plus communicatif des sentiments, la passion du bien public. Cette vertu le marquis la possédait au plus haut degré ainsi que son frère le bailli. Ce fut la source de sa grande et prompte popularité. Le public, lui aussi, était moins sceptique que nous ne le sommes, et savait reconnaître, saluer chez les publicistes la droiture des intentions.

Nous jugeons trop le dix-huitième siècle d’un bloc, avec nos rancunes et nos méfiances. Ce qu’il eut d’agressif et de révolutionnaire est |.oujours signalé en première ligne, mis en lumière avec complaisance.

Mais en vérité, tout ne fut pas œuvre de démolition et de renversement chez les écrivains de cette époque qui touchèrent aux questions politiques, économiques et, comme nous dirions à présent, sociales. Voltaire qui place ironiquement dans la bouche de Jean-Jacques ce vers cruel :

Bâtir est beau, ruais détruire est sublime, a fourni plus d’une des pierres sur lesquelles repose notre édifice

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moderne, et, ne fût-ce que par ses théories sur Téducation, Rousseau a contribué à l’édification du monument. Je ne parle pas de Montesquieu dont l’influence pacifiante et bienfaisante s’est fait partout sentir et dure encore. Laissons toutefois les philosophes qui ont bien des péchés et des imprudences à leur charge, sans compter les excès de leurs disciples. Les réformateurs loyaux, sérieux, bien intentionnés, complètement exempts de l’esprit révolutionnaire, n’ont pas manqué sous le règne de Louis XV, depuis d’Argenson jusqu’à Boncerf. Si la société était fort malade, on est contraint d’avouer que les bons et honnêtes médecins ne lui ont pas fait défaut, et que tous les moyens de prévenir la catastrophe définitive ont été indiqués, prêchés et prônés. Turgot est resté le type le plus illustre de ces réformateurs pacifiques et légaux. Le marquis de Mirabeau en fut le plus fougueux et le plus prime-sautier. Ils appartenaient l’un et l’autre à l’école des physiocrates et avaient modelé la plupart de leurs opinions sur celles du docteur Quesnay.

Il s’est pourtant établi à cet égard une confusion que M. de Loménie, avec juste raison, s’attache à détruire. U Ami des hommes ne fut point écrit sous l’inspiration de Quesnay. C’est l’expression incohérente, sincère, absolument personnelle, des opinions du marquis. Les ouvrages suivants : La Théorie de Vimpôt, Philosophie rurale^ les Èconomiques^ les Devoirs, etc., sont moins originaux. Les théories physiocratiques y sont soutenues avec ardeur, mais on sent la main du maître qui tempère l’élan et refroidit la verve.

Après le travail de M. de Loménie, il restera peu d’ombre sur la figure, longtemps équivoque et fuyante, du docteur Quesnay. Le biographe a rendu également aux physiocrates le service de débrouiller leurs doctrines et ce n’est pas une mince obligation qu’ils lui ont. Le fond de leurs idées a été très-bien exposé par l’abbé Beaudeau, dans son introduction à la Philosophie économique. Voici en quels termes :

« 1° Désirer sa conservation, son bien-être, c’est l’attrait naturel de tous les hommes; 2° pourvoir à cette conservation, à ce bien-être, c’est le devoir naturel de tous les hommes; 3° pour que tous les hommes puissent suivre cet attrait et remplir ce devoir naturel de mieux en mieux, autant qu’il est possible, il faut nécessairement deux conditions : la première, que nul homme n’opère jamais sa conservation et son bien-être, en empêchant la conservation et le bien-être des autres hommes ; la seconde, que tout homme opère le plus qu’il est possible sa conservation et son bien-être, en procurant la conservation et le bien-être de quelques autres hommes. Ces trois vérités indubitables renferment la loi naturelle, l’ordre social, le droit des gens; c’est une illusion très -absurde et très-dangereuse de les chercher ailleurs. »

Le côté faible de la doctrine physiocratique apparaît dans cette expc-

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sition. Evidemment les économistes de l’école de Quesnay accordaient trop au bien-être, pas assez à la dignité humaine. C’est là l’éternel écueil. Nous sommes toujours ballottés entre Epicure et Zénon, tantôt nous laissant emporter aux convoitises naturelles; tantôt faisant appel à ce qu’il y a de supérieur, à ce qu’il peut y avoir d’incorruptible en nous. En dépit de cette tendance positive, les physiocrates n’étaient nullement matérialistes.

«Quesnay, dit M.deLoménie, ne parle jamais de lois de V ordre physique, sans rendre hommage « à l’Etre suprême qui, dit-il, les a instituées. » Mercier de La Rivière, dans son livre sur V Ordre essentiel des sociétés politiques, et le Trosne, dans VOrdre social, s’accordent à dire presque dans les mêmes termes que « l’étude de l’ordre naturel ou physique ramène continuellement l’homme à Dieu et le met à portée de connaître de plus en plus et d’admirer sa sagesse et sa bonté dans l’économie des lois qu’il a données au genre humain. »

Les physiocrates, comme on le [voit, n’avaient point Vesprit désapprobateur, selon la belle parole de Montesquieu, et cela se comprend d’autant mieux que leur chef, médecin ordinaire de M“® de Pompadour, vivait sous les yeux et dans la crainte salutaire du roi. Lorsque Quesnay lut VAmi des hommes, il écrivit en marge de son exemplaire : « L’enfant a tété de mauvais lait, la force de son tempérament le redresse souvent dans les résultats, mais il n’entend rien aux principes. » Il fit prier l’auteur, qu’il ne connaissait pas, de passer chez lui. Entre ces deux caractères entiers, ces deux têtes chaudes, les premiers rapports furent orageux, mais enfin, dit le marquis, Bavid fendit le crâne à Goliath, et dans ce crâne, si violemment ouvert, les lumières de l’économisme se répandirent à flots. Seulement, ce que David n’avait pu faire entrer du même coup dans la tête de Goliath c’était l’amour et la pratique de la circonspection. Le nouveau converti débuta par casser les vitres dans un livre intitulé la Théorie de Vimpôt, publié en décembre 1760. Le début, sous forme d’apostrophe directe au roi, était d’une extrême hardiesse, et le corps de l’ouvrage n’en démentait pas l’exorde. Il s’y trouvait surtout une proposition qui, dans un certain monde, devait provoquer d’amers et actifs ressentiments. L’auteur avançait qu’il était urgent d’abolir tout le système de fermage adopté pour la moitié de la perception des impôts, ce qui n’allait pas à moins qu’à supprimer les fermiers généraux. Ceux-ci s’indignèrent et demandèrent le châtiment du coupable. Six jours après la mise en vente de son livre, le marquis était arrêté et conduit au château de Vincennes. Grâce aux instances et au crédit de ses amis, il n’y resta que huit jours, mais il reçut l’ordre de se retirer dans sa terre du Bignon, près de Nemours, où il devait rester exilé jusqu’à xxxii. — 1er novembre 1878, 10

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nouvel ordre. Deux mois après, il était de retour à Paris et assistait sans le moindre mystère, à une séance de l’Académie française. La punition n’avait pas été rigoureuse.

Le marquis mérita donc la popularité, il en connut, en savoura les douceurs, car huit jours de prison et six semaines d’exil le rendaient intéressant et achevaient, selon l’expression consacrée, de lui mettre la bague au doigt. Pendant quelques années cette faveur du public lui demeura fidèle. Avec un caractère moins cassant, moins absolu que le sien, il aurait pu arriver au pouvoir, dans les premières années du règne de Louis XVI en même temps que ses amis les physiocrates; mais, pas plus que le bailli, l’Ami des hommes n’était propre au maniement des individus, des vanités, des intérêts ; et, si l’on pouvait conserver à cet égard quelque illusion, il n’est plus permis d’en douter lorsqu’on a lu le bizarre programme rédigé par lui dans l’hypothèse d’une mise en demeure et qui porte ce titre, véritablement extraordinaire : Conditions au cas qu’on vînt s^y frotter.. Nous en donnerons seulement le début ;

(( Le roi ne l’obtiendra pour surintendant des finances, qu’à la condition que son frère sera nommé ministre de la marine, que M. d’Aubert, premier président de Douai, sera nommé garde des sceaux, qu’il aura, lui surintendant, dans sa partie un pouvoir absolu et ne traitera qu’avec le roi ou au plus le dauphin, que ses opérations ne seront pas soumises au conseil, qu’il aura la permission de quitter à la première fois qu’il serait barré et dispensé (non pas comme l’a imprimé par erreur, de dire pourquoi, ce serait un non-sens), mais du délit de dire pourquoi, c’est-à-dire qu’il sera libre de communiquer au public les motifs de sa démission, attendu, ajoute-t-il, que la réputation est le premier des biens et le seul qu’on ne doive point au maître. La dernière condition imposée par le marquis est que la paix sera faite, au moins sur terre, dans un délai déterminé! »

La suite de ce document n’est pas moins surprenante. Les conditions léonines s’y pressent sous la plume du marquis avec une abondance et une ostentation qui frisent le ridicule. Il est certain que le roi qui aurait accepté un pareil ministre aurait pu être rangé immédiatement dans la légendaire catégorie des Dagobert et des rois d’Yvetot. Le marquis entendait le ministère à la façon de Pépin d’Héristal : il était né maire du palais.

Un tel homme ne pouvait se résigner à servir en sous-ordre, fût-ce avec ses collaborateurs et coreligionnaires, fût-ce auprès de Turgot, dont il parle avec estime, mais sans enthousiasme et parfois sur un ton de dénigrement assez prononcé. Il est vraiment plaisant d’entendre le marquis reprocher à Turgot sa gaucherie, sa raideur et le traiter de casse-col. Et lui, bonté divine! quel casse-col n’aurait-il pas fait ! Hostile au régime parlementaire et très-absolutiste en théo-

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rie, Turgot, tout en se montrant ferme jusqu’au dernier moment, observa une modération parfaite dans l’exercice du pouvoir. Il eut recours à la répression quand elle lui parut indispensable, jamais à l’arbitraire dont il était l’adversaire résolu. Après le beau livre de M. Foncin ^ après l’ample et lumineuse discussion qui a eu lieu Tannée dernière à l’Académie Jdes sciences morales et politiques le doute n’est plus permis à cet égard. Rien ne prouve que le marquis au pouvoir eût été si patient, si longanime. On est duj moins fondé à le craindre quand on voit avec quelle facilité il sollicitait contre les membres de sa famille révoltée, contre ses enfants et sa femme des ordres d’incarcération et des lettres de cachet.

Le public ne fut pas sans faire cette remarque, et devant la comparaison qu’on établit entre ses doctrines et ses actes, la popularité de TAmi des hommes s’évanouit comme par enchantement. L’opinion fut d’autant plus sévère qu’elle avait poussé|la faveur jusqu’à Tengouement. Mais aujourd’hui que les pièces de ce long et terrible débat sont entre nos mains, comme nous connaissons à fond les acteurs et que les masques sont tombés, nous ne pouvons nous associer sans partage à ces sévérités. 11 est impossible de descendre plus bas dans l’injure, la diffamation, la calomnie que n’y sont descendus la marquise, son fils Honoré et sa fille, de Cabris. Quand on lit ces accusations furieuses, éhontées, ces pamphlets dégoûtants, perfides, venimeux, que la main d’un fils a rédigés avec une verve cynique et une amertume enragée, on a besoin de veiller en sens contraire sur son impartialité et de ne pas céder à un naturel désir d’innocenter complètement le marquis. On est heureux de voir que dans cette horrible lutte, il eut toujours pour le conseiller et l’assister l’homme honnête par excellence, le seul que le pamphlétaire ;du donjon de Vincennes n’ait pas osé insulter, l’austère et inébranlable bailli de Mirabeau. Avant d’entrer dans l’enfer des disputes et des procès, avant de hanter des démons de luxure, de malice et de perversité, arrêtons-nous quelques instants devant cette figure, faite pour la gloire, et que la destinée s’est attachée à rejeter dans l’ombre.

Le chevalier de Mirabeau ne prit le titre de bailli qu’à Tâge de quarante-six ans, en 1762, lorsqu’il devint grand-croix de Tordre de Malte.

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