‹ Les oubliés et les dédaignésChapitre 16 sur 42 · ET DÉCIDÉ A TOUT · texte numérisé non relu

ET DÉCIDÉ A TOUT

Heureusement que la politique n'absorbait pas d'une façon absolue les moments du Cousin Jacques. Improvisateur sans cesse en éveil, il inondait littéralement de ses productions tous les théâtres : la Petite Nanette , les Deux Charbonniers, Magdelon , le Grand Genre, C Habit de noces, Turlututu empereur de Vile Verte , etc. Cette dernière pièce n'est pour ainsi dire qu'une seconde édition de Nicodème dans la Lune , et je la trouve préférable ; j'engage les amateurs à se la procurer. Lorsqu'il fut question de l'établissement du théâtre du Vaudeville, les fondateurs, dans leur prospectus, ne nommèrent que quatre auteurs parmi ceux dont le talent prévenait le mieux le public : Piis , Radet, Desfontaines et le Cousin Jacques.

Un de ses grands désespoirs a été de n'avoir jamais pu faire rien recevoir à la Comédie française. Régulièrement il envoyait au comité une pièce tous les ans, et tous les ans le comité refusait sa pièce à l'unanimité. Sur les derniers temps, le Cousin Jacques accompagna l'une d'elles d'une épître un peu caustique; en voici quelques vers :

Je me suis armé de courage, Car vous allez, suivant l'usage, Employer dix ans à savoir Si vous en ferez la lecture.

Pendant dix autres l'on assure

Qu'au premier jour il faudra voir

pix ans après, quelqu'un peut-être Eu me voyant se. souviendra (S'il peut alors me reconnaître)

De ma pièce, et puis se dira :

Il faut s'occuper de cela.

Dix ans encore plus de délais :

Vous y songerez, ou jamais.

Autre siècle, autre caractère, Les goûts changent avec le temps.

Mais priez bien vos descendants D'avertir alors le parterre Que depuis trente ou quarante ans L'auteur est mort sexagénaire.

Pourquoi fallut-il que le Cousin Jacques s'avisât une dernière fois de rentrer dans la politique par cet incohérent Dictionnaire néologique des hommes et des choses, dont les premiers numéros parurent en Tan vi n '? Quel démon le poussait à recommencer ses doléances sur le régime de la Terreur, alors que la Terreur n'existait plus? La police, qui faisait tout son possible pour étouffer de douloureux souvenirs, arrêta la publication de ce livre à la lettre C, après l'article Câtes-du-Nord.

La collection de ce Dictionnaire, qui paraissait par livraisons, forme trois gros volumes de plus de 500 pages chacun , imprimés sur deux colonnes. Les deux derniers surtout sont d'une extrême rareté; Fouché les fit mettre au pilon. Au milieu de détails ux , on y saisit quelques particularités intéantes; c'est une cohue au moins bizarrre : Boïeldieu, Beaumarchais. Chateaubriand, Carrier, Cambacérôs, Cambon, etc.

Le Dictionnaire des hommes et des choses promettait encore plus de révélations piquantes qu'il n'en a donné. C'est ainsi qu'à la lettre A. nous trouvons

192 OUBLIÉS ET DEDAIGNKS.

cet article : « Amours (les) du chevalier de Faublas. Charmant roman , qui a paru au commencement de la Révolution , qui a obtenu un succès constant et mérité, et dont Jean-Baptiste Louvet a toujours passé pour être l'auteur. Mais nous étonnerons bien nos lecteurs quand nous leur prouverons que les Amours de Faublas ne sont pas de Louvet. Sans doute que ce défunt législateur a laissé sur la terre des amis et des partisans qui prendront sa défense comme ils le doivent. Nous les prions d'attendre les articles Faublas, Hombert, Louvet, Vaudoyer. »

Nous avons parlé de la galanterie du Cousin Jacques, galanterie qui, du reste, appartient au siècle tout entier. En voici un exemple qui se présente dès les premières pages du Dictionnaire : « Sophie Arnould a choisi sa retraite à la campagne, et, partagée entre ses souvenirs et les jouissances que lui assure son amour pour les arts , elle se livre entièrement à l'agriculture. C'est ainsi qu'elle s'est assuré le bonheur de trouver toujours des fleurs su/' la route qu'elle avait à parcourir. » Tout le Cousin Jacques est là-dedans.

Un nom, appelé naturellement par l'ordre alphabétique, celui de Bonaparte, se dresse soudain dans le Dictionnai?'e néologique des hommes et des choses. Il est amusant de voir en quels termes le Cousin Jacques parle du jeune général et de sa rencontre avec lui chez Carnot :

« Bonaparte, après l'installation du Directoire, se trouvant général de la force armée de Paris, vint faire sa visite à chacun des cinq directeurs. Carnot, nommé le dernier au refus de Sieyès, habitait une mansarde dans les combles du Luxembourg,

son appartement n'étant pas prêt. Cotait un lundi [dies lunœ), jour qu'un auteur avait choisi chaque semaine pour aller chez Carnot. Au moment où Bonaparte entra, cet auteur chantait un nouvel air qu'il avait prié une demoiselle d'essayer en l'accompagnant sur le piano. L'arrivée de Bonaparte interrompit l'ariette, comme bien' l'on pense; on vil paraître cinq ou six jeunes gens, ses aides de camp, de la plus haute stature, et après eux, un petit homme, très-bien pris dans sa taille, s'annonçani et s'énonçant avec beaucoup de dignité, et saluant tout le monde avec cet air d'aisance et de politesse qui taisait contraste, il faut l'avouer, avec les manières et le ton de la plupart des généraux qu'on avait vus jusqu'alors.

« Uauteur demanda tout bas à Carnot quel était ce monsieur-là. — C'est le général de la force armée de Paris. — Comment s'appelle-t-il? — Bonaparte.

— Est-ce un homme d'esprit? — Je n'en sais rien.

— A-t-il des talents militaires? — On le dit. — Qu'at-il fait de remarquable ? — C'est lui qui commanda il les troupes de la Convention le 13 vendémiaire...

— Cela suffit.

« Et la figure de Y auteur de se rembrunir aussitôt; et lui, électeur de vendémiaire, très-entiché de son opinion parisienne, de se retirer dans un coin, et de garder un profond silence, tout en considérant ce monsieur- là, dont la physionomie ouverte et pleine de jeu lui eût beaucoup plu, sans ce que lui avait dit Carnot.

« Bonaparte, voyant qu'une demoiselle était encore au piano et qu'on ne s'occupait plus que de faire cercle autour de lui. dit avec beaucoup de dou-

194 OUBLIES ET DEDAIGNES.

ceur : — Mais je m'aperçois que j'ai troublé les plaisirs de la société; on chantait ici; que ce ne soit pas moi, je vous en supplie, qui interrompe la fête, etc. — Le directeur s'excusait, le général insista; enlin la demoiselle joua et chanta des couplets patriotiques, dont les refrains furent répétés par tout le monde, excepté par l'auteur en question; le 13 vendémiaire lui avait coupé la parole, et il ne soufflait pas le mot.

« Au reste, si sa bouche était muette, ses yeux ne l'étaient pas; car, du petit coin obscur dont il s'était emparé, il décomposait tous les traits de Bonaparte et il apprenait par cœur sa ligure. Après la chanson, le général resta encore quelques minutes, se leva et partit. Il avait parlé peu, mais le peu qu'il avait dit était plein de justesse; il se taisait plus qu'il ne parlait, mais tout à coup il rompait le silence et prononçait avec une extrême vivacité quelques paroles pleines de sens et toujours à propos. Quand il fut parti, la conversation ne roula plus que sur lui, et Carnot augura dès lors qu'il rien resterait pas là.

« En revenant chez lui, l'auteur disait à sa famille, d'un air rêveur et abstrait : — Hum! c'est un singulier nom que Bonaparte... Hum! c'est dommage; il me plairait assez... Je ne sais, mais ce général-là n'est pas un général comme les autres... Hum! je suis bien trompé s'il n'a pas d'esprit... — Et la famille de répondre : Hum! en effet, il est singulier. »

Il paraît que la suspension de cet ouvrage dérouta complètement le Cousin Jacques, car sa fécondité en fut dès lors sensiblement diminuée. Quelques années encore, et on le perdit tout à fait de vue.

11 avait annoncé des Mémoire* l et un recueil de contes: de tout cela on n'eut aucune nouvelle.

En 1805 seulement, il lit imprimer, sous le titre de Soirées chantantes ou le Chansonnier bourgeois, le recueil de ses romances, rondes et chansons, avec des airs notés. Une grande naïveté, un vit' sentiment de la mélodie sont les principaux caractères de sa musique. Rien de plus chantant que les couplets et les rondeaux qui terminent presque toutes ses pièces; Méhul, Boïeldieu. Chérubini les ont souvent et hautement loués. Ce recueil fut son dernier adieu à la génération naissante.

Les biographes le font mourir le 19 décembre 1811. à Charenton. C'est pure invention de la part des biographes. Le Cousin Jacques est mort tout raisonnablement dans son domicile de la rue de Sèvres, n° 2; il y est mort, non pas le 49, mais le

1. « Mes Mémoires ne sauraient paraître à présent, malgré l'annonce qui a été laite dans quelques journaux. D'ailleurs, ils ne sont pas chez moi ; ils sont disséminés chez différentes personnes, parce quj, s'il s'en perd un volume d'un côté, on ne perdra pas tout. Il y en a une partie en province et une partie à Paris; et si je meurs avant que l'ouvrage puisse paraître, on trouvera chez ma veuve et mes deux orphelines, — Justine et Rose, — la note des personnes qui en sont dépositaires. Quant aux sommes qui m'ont été envoyées pour souscrire en tout ou en partie à ces Mémoires, j'avertis mes fidèles lecteurs, qui sont mes créanciers, que le prix des denrées et de toutes les marchandises augmentant d'heure en heure, ce qui valait, il y a quatre mois, 150 livres en assignats, ne vaudrait plus aujourd'hui, pour l'imde ces V moires, que 30 ou 40 livres, mais que cependant ils sont inscrits en tête pour la livraison des premiers volumes, cl que je supporterai seul toute perle. S'ils aiment mieux ravoir leurs tunqnats, je tes leur remettrai franc de port. » Testament d'un Électeur, pape 127 .

196 OUBLIES ET DEDAIGNES.

17 décembre, ainsi que le témoigne l'acte de décès que nous avons tenu à faire relever.

Il nous semble qu'après tout le Cousin Jacques dut s'en aller de ce monde sans trop de tristesse; il fut pendant quinze ans un auteur à la mode; ses pièces firent ce qu'on appelle fureur. Que pouvait-il exiger de plus? 11 eut toutes les satisfactions d'amour-propre que Ton peut désirer : longtemps on lit des bonnets" et des poufs aux Ailes de l'Amour; un faïencier s'enrichit en vendant des gobelets au Cousin Jacques, en cristal, très-joliment sculptés, ornés d'un croissant avec des étoiles parsemées alentour. Enlin il existait encore, il y a quelques années, dans la rue du Four-Saint-Germain, un vieux magasin à l'enseigne de la Petite Nanette. En faut-il davantage pour constituer une célébrité évidente?

Son buste, haut de dix-huit pouces, se voit à la bibliothèque de Laon.De son vivant, il l'expédiait luimême à quiconque lui en faisait la demande. — Prix : 12 livres tout emballé. Ainsi comprenait-il la gloire.

C'est par de semblables côtés qu'il se détache des écrivains ordinaires, et qu'il acquiert une individualité réelle et amusante.

Esprit véritablement français, mais français dans l'acception du mot la plus frivole, nature abondante, ruisselante, débordante même, imagination bigarrée comme pas une, tête pleine de fusées, le Cousin Jacques est le dernier et le seul représentant de la tradition macaronique au dix-huitième siècle. Sans avoir la rouerie profonde de ses devanciers, il en a tout le joyeux, tout le bruyant; il pousse le burlesque jusqu'aux dernières extrémités. Toutefois, il sait accommoder ses plus étonnantes inventions au goût de

ses lecteurs et demeurer l'homme de son époque : dès qu'il le veut, il est plus Dorât que Dorât, plus Florian que Florian ; ses madrigaux affadissent le cœur, ses bouquets à Chloris donnent des nausées. 11 y a du troubadour et de l'Arlequin en lui; le luth et la batte se partagent ses prédilections.

En ce qui concerne ses pièces de théâtre, — j'entends celles où la politique n'entre pour rien, — je ne crois pas me hasarder trop en plaçant le Cousin Jacques immédiatement après Sedaine. Il a bien la touche plus molle, le dialogue plus étendu et plus bavard, mais au fond c'est le même sentiment, ce sont les mêmes préceptes d'honnêteté et de franchise. 11 sait transporter la poésie au théâtre, même dans les plus petits détails et dans les indications de scène; en voici un exemple tiré du Club des bonnes gens : « Le théâtre représente deux jardins contigus, séparés par un mur mitoyen. Dans le jardin, à gauche, côté de la reine, est un berceau de feuillage sous lequel est assis le curé, d'un air rêveur, tenant des journaux; vis-à-vis de ce berceau, contre le 'mur, Nigaudinei est monté sur une double échelle et taille des arbres : — au fond, devant la porte de la maison du curé, Nanette fde au rouet. Dans l'autre jardin, sous un berceau de fleurs, Élise brode un gilet. Au fond de ce jardin est un moulin à eau, dont la roue baigne dans un étang; — à la fenêtre du moulin, qui est très-élevée, on voit le meunier Thomas, avec une veste blanche, un bonnet blanc et une figure bourgeonnée, vider seul une bouteille de vin et regarder -a tille de temps en temps. »

Ne voilà-t-il pas tout un tableau, gai, bien éclairé et de bonne couleur.'

Ses écrits conservèrent jusqu'à la fin leur cachet individuel, car il n'eut et ne voulut jamais de collaborateurs. Lorsque le Vaudeville, dont il avait été un des parrains, commença à entrer dans une voie de spéculation, et que onze auteurs se furent mis ensemble pour composer un petit acte sur Monsieur de Bièvre, lui seul ne céda pas à l'impulsion générale ; il travailla à l'écart, ce dont il convient de le louer. Aussi les jeunes gens d'alors ne manquèrent-ils pas de le traiter de radoteur et de le rayer de toutes les coteries.

Il fut, de son vivant, et même après sa mort, l'objet de critiques sévères et peu raisonnées. Devait-on gourmander avec tant d'amertume un littérateur de coin de feu, bonhomme comme pas un? Songez donc, puisqu'il faut une excuse à son enjouement, que, deux fois dans sa jeunesse, il avait remporté le grand prix de l'Université; qu'il avait occupé une chaire d"éloquence à Douai ; enfin, qu'il ne tenait qu'à lui d'être grave et pesant comme le premier venu,* et que c'est uniquement par bonté d'àme et par compassion pour nous qu'il n'a pas voulu être un homme sérieux. — Douce et gaie figure ! honnête Cousin Jacques, cousin de tout le monde I que tu mérites bien le nom d'Abel que tu reçus à ta naissance!

NOTES

Dansle tome I"de ses Miettes (Paris, Ledoyen,1 853), M. François Grille a émietté quelques renseignements sur le Cousin Jacques :

« Viens, bonhomme, que je dise un mot de toi. Je n'ai plus que peu de temps à vivre. Mes forces déclinent, je tombe, je m'en vas... Viens, Beffroy, mon ami; viens, Cousin, me consoler. Rabelais de fraîche date, moins érudit, moins habile, mais moins cynique aussi, plus naïf, et pourtant ne manquant ni de goût, ni de tact, ni de finesse, ni môme au besoin d'élévation et de cœur.

« Beffroy de Regny [sic] était singulier, original, fantasque; il était de bric et de brac, facile et têtu, plein de verve et d'une abondance qui ne tarissait pas. 11 avait dans l'esprit une indépendance qui ne cédait à rien. Il avait du jugement, de la raison, de la rondeur, de l'abandon, de la dignité, tout cela mêlé, confondu, visible, et se trouvant par bonds, par éclairs, par saccades. 11 aimait sa femme et la trompait, il adorait ses fdles et ne leur faisait pas de dot

« 11 écrivit cinquante volumes, gazettes, romans, histoires, vers, prose. Il fit des comédies, des opéras, paroles et musique; il y en eut qui allèrent jusqu'à près de quatre cents représentations de suite. On le portait en triomphe. Il était le héros du boulevard et aussi des graDds théâtres, car on le jouait partout. Il avait des maîtresses, les plus jolies; il en prenait de toutes mains, ou eu a compté trois cents. Il ne rentrait tous les jours qu'après minuit; il prenait un lavement pour se rafraîchir; une de ses filles l'attendait, Justine; elle lui faisait une omelette qu'il mangeait pendant qu'elle lui lisait le journal, le livre à la mode ou les lettres qui, de toutes parts, pleuvaient.

« A deux heures du matin il se couchait , dormait peu et mal, se levait avec le soleil et recommençait une vie d'activité qui n'a, certes, par aucun autre, été égalée.

« Sa femme et ses deux filles étaient tenues par lui avec beaucoup d'amour, mais de sévérité; pas d'hommes dans la maison; une murale austère, des principes sûrs, qui faisaient de ses femmes îles saintes, tandis que lui, sans scrupule, faisait le diable à quatre.

« Il allait, rimait, chantait toujours. Le cerveau usé, il mourut prématurément, soigné par sa famille.

« Ses filles se marièrent fort bien, l'une à un financier, l'autre à un chef de bureau de la guerre. Toutes deux sont veuves. L'aînée est à Évreux, et voit beaucoup l'abbé Ollivier, évêque. La cadette, celle qui avait pour mari le chef de la circonscription Desjardins, a trois enfants : une fille et deux fils, Abel et Ernest. La fille a épousé un médecin; les fils sont dans l'enseignement des facultés et des collèges pour l'histoire, bien élevés, savants, honorés.

« Madame Desjardins sait la plupart des chansons du Cousin et les chante fort bien. »

Complétons ces renseignements :

La veuve du Cousin Jacques, Marguerite Justine Viriez, est morte à 94 ans, le 5 décembre 1845, à la Magdeleine, petit village attenant à Évreux (Eure), dans une propriété de M. Morel, son gendre.

La tille aînée du Cousin Jacques, Marie-Jeanne- Rose de Beffroy de Reigny, née à Chevregny près Laon, le 1er décembre 1782, est morte à Passy, près Paris, Grande-Rue, n° 63, le 6 mars 1857, veuve de M. Morel, chevalier de Saint-Louis, directeur des contributions directes du département de l'Eure.

La seconde lille du Cousin Jacques, Catherine- Abel-Justine deBelîroy de Reigny, née à Chevregny, le 4 juillet 1784, vit encore1. Elle est veuve de M. Desjardins, ancien chef de bureau au ministère de la guerre.

Elle habite Douai avec son iils aîné, M. Abel Desjardins, docteur es lettres de la faculté de Paris, professeur d'histoire et doyen de la faculté des letties de

1 . Ces lignes et celles qui suivent onl été écrites en 1803 .

Douai, qui a publié plusieurs ouvrages : une Vie de Jeanne d'Arc, une Vie de saint Bernard, etc.; et, dans la Collection des documents inédits sur V histoire de France, les négociations diplomatiques de la France avec la Toscane; in-4°. Imprimerie impériale, 1860-1861.

Son second fils, M. Ernest Desjardins, également docteur es lettres de la faculté de Paris, a fait paraître plusieurs ouvrages sur l'administration du temps des empereurs romains, sur les arts, l'archéologie, le Pérou, etc.; il est professeur d'histoire au lycée Bonaparte1.

Le même M. Grille a cité dans son ouvrage intitulé : Lettres sur le 1er bataillon des volontaires de Maine-et-Loire, au 3e vol., une très-longue lettre de Betfroy de Reigny à Carnot, datée de Surennes, le 27 décembre 1792, et traitant de la situation des théâtres. Mais nous avons tout lieu de croire cette lettre fabriquée, car, du mois d'août 1792 au mois de mai 1793, le Cousin Jacques ne cessa pas d'habiter la Bourgogne. Et puis, elle n'est pas du tout dans son ton habituel.

En voici une autre authentique, et relative à ses répugnances pour la collaboration. Elle est datée de Paris, le 25 juin 1786, et adressée à M. Favart fils, acteur du Théâtre-Italien, rue Neuve-Grange-Batelière, n° 38, faubourg Montmartre :

« Votre amitié pour moi, mon cher Favart, et les preuves que vous m'en avez données, m'enhardissent ;'i roua parler franchement. La pièce de la Maison en lotterie aurait eu beaucoup de succès dans le tems qu'on l'a tirée,

! . Voir la note précédente.

cette lotterie; mais aujourd'hui que la chose est oubliée, le public, qui n'est pas toujours juste, ferait attention au sujet et perdrait peut-être de vue les accessoires. Votre réputation est faite, mais la mienne ne l'est pas encore; et comme je n'existe que par la littérature, j'ai besoin du public jusqu'au dernier jour de ma vie. Pour capter de plus en plus sa bienveillance, il faut éviter toute démarche qui pourrait faire parler de moi moins favorablement que d'ordinaire. Si votre pièce tombe cela ne vous nuira pas, à vous, qui avez réussi dans plusieurs pièces; mais que dirait-on de moi ! n'est-ce pas me casser le cou à l'entrée de ma carrière? Si elle réussit, on dira : Bon, ils ont eu besoin d'être trois pour une bagatelle en un acte qui parait encore deux mois trop tard ! et cela ferait tort, non-seulement à mes ouvrages de théâtre, mais à mes Lunes. Je vous en conjure, mon cher Favart, ne m'obligez pas à paraître dans cette affaire, qui, réellement, est trop reculée pour avoir tout le succès que nous^ en attendions.

« Si vous augurez bien du succès, paraissez-y seul. Qu'est-ce que cela fait? Je comptais, en acceptant ma part de l'ouvrage, qu'il paraîtrait sous quinzaine; je ne sais pas si M. Trial est du même avis que moi, mais, vous et lui, vous n'avez rien à risquer, puisque tout Paris connaît vos talens depuis longtemps; et moi, qui suis novice dans la carrière des théâtres, comment pourrais-je supporter l'opinion publique qui, si nous réussissons, vous attribuera tout le mérite de l'ouvrage, et, si nous tombons, en rejettera la faute sur moi? Mettez-vous à ma place et jugez-moi sans préventions.

« Je me purge et prends des bains tous les jours. Mes Lunes prennent maintenant tout mon tems et j'ai à peine le loisir de travailler assez pour regagner le tems perdu. Pour moi, je renonce au théâtre jusqu'à nouvel ordre. Vous voyez bien quels désagréments j'éprouve, seulement pour mes Ailes de l'Amour; on les a jouées sans relâche par un tems superbe et parles plus grandes chaleurs, les mauvais jours et les jours de première repré-

scntation aux autres théâtres, et maintenant que le tems est rafraîchi el qu'il pleut, on les Laisse là. Ne vaut-il pas mieux faire mes Lunes que de travailler en pure perte pour le théâtre?

« Je parle à un ami, et je suis certain qu'il appréciera mes réflexions. Je suis à votre service en tout et partout. Les Lunes vous sont ouvertes, et vous y placerez ce que vous voudrez; mais pour aller subir des mortifications au théâtre et m'échauffer la bile sur un succès incertain, néant.

« Votre Mariage singulier vous dédommagera sans doute de cette petite privation. On dit que le sujet et l'intrigue en sont parfaits, et que c'est ce que vous avez de mieux. Que ne le donnez-vous ?

« Pardonnez, mon cher Favart, ma franchise à mon amitié. Je connais tous vos talens, qui n'ont pas besoin des miens, et ils sont aujourd'hui une raison de plus par qui j'espère un succès de ma démarche.

« Je suis, avec l'amitié sincère que je vous ai vouée, « Votre serviteur et ami, « Beffroy de Reig.ny. »

Page 1