JE ME FAIS CHEF DE CABALE
Je m'étais logé aux environs de la Comédie fran-
e : ce voisinage me donna le goût du théâtre, et
je devins en peu de temps un des habitués du par-
J'y apportai, comme partout, mon esprit de querelle et d'opposition. Entre tous les juges qui décidaient du sort des pièces, du destin des acteurs, je me lis remarquer par mon despotisme. On commença par me craindre, on finit par me rechercher : les comédiennes tentèrent de m'attirer dans leurs lacs, les comédiens m'envoyèrent des présents; j'eus mes sympathies et mes antipathies; — et, comme j'avais le verbe haut, l'œil impératif, le geste facile, et tou-
jours cette grande diablesse crêpée dont se choquait tant Rameau le neveu, il m'arrivait très-souvent de rallier à mon opinion, quelle qu'elle fût, la masse entière du public. Je compris quel parti je pouvais tirer de cette influence, et je ne m'occupai plus qu'à l'augmenter.
Monsieur, j'ai régné pendant plus de cinquante ans sur la Comédie française et sur ie Théâtre -Italien.
Vous ne savez plus guère aujourd'hui ce que c'est qu'un chef de cabale. Chez vous, la cabale s'improvise de la veille au lendemain avec autant de légèreté qu'un repas : vousprenez unepoignée d'hommes, les premiers venus, vous leur faites jurer sur un écu d'applaudir Hermione et de conspuer Andromaque; puis, vous vous en allez, en vous frottant les mains. Au jour dit, vous êtes tout étonné de voir manquer voire cabale; la îhoitié de vos hommes sont attentifs au spectacle et y goûtent beaucoup de plaisir; les autres prennent vos instructions au rebours et n'aboutissent qu'à un tapage honteux , aussitôt écrasé par l'unanimité des spectateurs. Cela vous dégoûte, et vous ne recommencez plus. Vous faites bien.
Il ne vous reste qu'une seule cabale : la*cabale des journaux.
Mais, de mon temps, son importance n'était que secondaire, et l'on redoutait bien davantage la cabale agissante.
Ma position équivalait assez à ce qu'on appelle en Italie un chef de condottieri, ou plus vulgairement en France un sergent recruteur. Je recrutais partout, et principalement dans les cafés,, où je savais que les auteurs faméliques venaient tous les soirs se procu-
rer, non pas la nourriture du corps, mais la nourriture de l'esprit, c'est-à-dire la discussion littéraire , la fréquentation intelligente, toutes choses indispensables à leur existence. Je n'avais pas de peine à persuader à ces pauvres diables de prendre parti pour mademoiselle Dangeville ou contre Lekain , surtout lorsque j'accompagnais mon discours de l'offre d'une collation. Une fois embauchés, ils taisaient merveille, car nul ne se passionne plus qu'un auteur pauvre.
J'eus de très-belles victoires comme chef de cabale; je gagnai des parties souvent désespérées; entin, je devins peu à peu une puissance avec laquelle il fallut compter.
Ce n'était pas assez encore. Je sentais bouillonner en moi ce sang d'aventurier qui fait que l'on use plusieurs carrières. Excité par le milieu où je vivais, je saisis la plume et briguai à mon tour une place au bas du mont sacré. Je n'avais pas tout à fait, comme le Francaleu de la Métromanie, cinquante ans quand cela m'arriva , mais j'en comptais bien quarantecinq. On ne s'en serait pas douté à la vivacité de mes manières, au feu de ma physionomie; les hommes comme moi n'ont pas d'âge, tant qu'ils n'ont pas quatre-vingts ans.
Mes premiers ouvrages furent quelques romans , que je vous abandonne. Ils n'eurent pas de succès , et ils ne méritaient pas d'en avoir. C'étaient des histoires anglaises, flamandes, espagnoles , du rabâchage enfin; j'étais allé chercher bien loin la vérité, qui était près de moi : — je ne suis pas le seul à qui cela arrive. — J'étais allé décrire des pays qui m'étaient inconnus, des mœurs que j'ignorais, tandis que là, autour de moi, il y avait un pays que je con-
naissais mieux que personne, des mœurs dont j'étais le représentant accompli , une langue qui m'était d'autant plus familière que je concourais chaque jour à son extension. J'avais inventé, au lieu de me souvenir, ce qui eût été beaucoup plus simple et bien plus amusant.
Je ne fus pas longtemps à comprendre cela; et, lorsque je l'eus compris, j'écrivis Angola.