MÉTAMORPHOSE SUBITE. — ANN QUIN BRE- DOUILLE. — LA CUISINE DE MARAT
Qui le croirait? cet écrivain vraiment modeste, cet humble romancier, ce lézard littéraire, timide et furtif, que nul n'a jamais entrevu, ce Gorjy, en un mot, composa le pamphlet le plus mordant, le plus téméraire, le plus acharné, le plus spirituel, le plus terrible qui ait jamais été dirigé contre la Révolution française. Il se dédoubla tout à coup, et, à la place de l'innocent auteur de Blançay et des Amours d'Arlequin, on vit un escarmoucheur madré, un critique acerbe, un bouffon armé dont les lazzi inquiétaient autant qu'ils amusaient.
Ce pamphlet, enveloppé sous une forme romanesque, et qui fut publié par souscription, est intitulé : « 'Annquin Bredouille ou le petit-cousin de Tristram Shondy ; œuvre posthume de Jacqueline Lycurgues, actuellement fifre-major au gretfe des menus-derviches. » Il comprend six petits volumes in-48, format habituel des romans de Gorjy, et est orné de gravures très-fines et très-bien faites. Une des plus ingénieuses, et dont l'effet est puissant, représente un homme du peuple assis à une table devant un broc de vin; son chapeau traîne par terre, sa chaise est à demi renversée; complètement ivre, il chante le Ça
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'ira en levant son verre, et il ne s'aperçoit pas que son toit est livré aux flammes, taudis que, sous ses pieds, des malfaiteurs armés de pioches sont occupés à saper le plancher. — Une autre gravure, qui fait la moralité et la conclusion du livre, c'est un pauvre commissionnaire à la figure hâve, aux vêtements en lambeaux, qui marche péniblement au milieu d'un amas de ruines solitaires, parmi les maisons écroulées et les palais abattus; il porte sur ses crochets, au bout d'un long bâton, un bonnet phrygien, — qui plane, emblème railleur et victorieux, sur la désolation générale.
La publication d'Annquin Bredouille commença en 1791 ; le premier volume parut sans signature, mais le deuxième et les suivants portèrent cette désignation, équivalant à un nom propre : « Par l'auteur de Blunçay. » Cette œuvre, légère en apparence, obscure en quelques parties, écrite parfois d'une manière un peu flottante, mais à travers laquelle circule comme un souffle à'Hudibras, cette œuvre satirique a une importance réelle, curieuse et morale. C'est le commentaire honnête et sévère de la Révolution, de ses actes absurdes ou atroces, de ses grands hommes avortés ou contrefaits. Les enseignements généraux n'y manquent pas ; plusieurs semblent avoir été improvisés sous l'empire des circonstances actuelles, et notre génération aurait encore tout profit à cette lecture, tant il est vrai que la raison est de tous les temps, même la raison politique.
'Ann'quin Bredouille est un type allusif comme le John Bull des Anglais, ou comme notre Jacques Bonhomme à nous. C'est un excellent homme qui n'a que le tort de ne pas avoir un caractère assez
arrêté, ce qui l'expose à faire beaucoup de sottises ' eu peu de temps. 'Ann'quin Bredouille a pour compagnons un petit flagorneur nommé Adule, et une vieille femme d'humeur difficile mais sensée, — madame Jer'nifle,, — qui gronde, rechigne et gourmande incessamment. « Quel dommage, s'écrie l'auteur, qu'Adule n'ait pas la modération, le bon sens, la droiture de madame Jer'nifle, et que madame Jer'nifle n'ait pas la prestesse, la gentillesse, la persuasion d'Adulé I Que de maux il y aurait de moins sur notre globe! »
A l'heure où commence le roman, 'Ann'quin Bredouille est sur le point de quitter son village. Adule le circonvient et l'excite par ces paroles : « Comment toi, mon cher Bredouille, comment peux-tu, avec les moyens que le ciel t'a départis, te restreindre à une sphère d'activité aussi étroite? Excepté cinq ou six voisins qui viennent veiller chez toi, deux ou trois vieillards dont tu écoutes les radotages, quelques malades que tu soignes, une poignée d'enfants à qui tu distribues des pains d'épices, il n'est pas plus question de toi dans le monde que si tu n'y étais pas. La gloire, mon cher Bredouille, la gloire! la gloire!!! o
'Ann'quin, tout émoustillé, se lève, mais il se sent retenu par la manche; c'est madame Jer'nifle qui lui dit : — « Étourdi, que vas-tu faire? sacrifier un bonheur certain à une gloire plus qu'incertaine. Et quand elle serait sûre, quelle gloire vaudra jamais ces jouissances douces et simples que tu goûtes dans ta retraite? Ce peu de voisins que tu accueilles, que tu soulages, tu eu es aimé. Être aimé! que faut-il de plus sur la lerre? »
Voilà notre 'Ann'quin Bredouille bien embarrass
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il ne sait à qui entendre ; cependant les exhortations d'Adulé finissent par l'emporter, et il se décide à partir pour la grande ville de Néomanie. Madame Jer'nifle le suit en soupirant. A douze minutes de latitude, en prenant pour équateur le clocher du village, nos voyageurs font rencontre de la Dame de Liesse, la dernière fée, celle qui préside aux fêtes, au réveillon de Noël, aux dragées du premier de l'an, au gâteau des Rois, aux œufs de Pâques, aux feux de la Saint-Jean ; qui fabrique, au fond d'un joli hameau presque inconnu, toutes sortes de joujoux pour les nouveau-nés, tels que de petits moulins à vent, de beaux forgerons en bois rose et à moustaches, tapant sur une enclume à fleurs, des caniches qui aboient, des trompettes brillantes, et ces carafes bénies qui renferment tous les instruments de la Passion, la croix, les clous, l'échelle, la lance et l'éponge. La Dame de Liesse est environnée de bambins charmants, aux membres potelés, au regard spirituel, aux lèvresvermeilles.EUeengage Bredouille à retourner sur ses pas, et lui rappelle qu'elle a toujours été l'amie de son père, de son grand-père, de son bisaïeul, en un mot, de toute sa famille; mais Bredouille est obstiné il écoute à peine la Dame de Liesse, et, enfonçant le talon dans les flancs de son âne, il continue sa route.
Arrivés au port voisin, 'Ann'quin Bredouille, le petit Adule et madame Jer'nifle s'embarquent sur un vaisseau. Comme on a le vent contraire, l'impatience gagne quelques passagers qui ne sont pas accoutumée aux difficultés de la mer. Adule, toujours aux aguets, va vite leur souffler à l'oreille : « Eh ! messieurs, pourquoi laisser faire le pilote à son gré ? Ne
voyez-vous pas que votre traversée sera éternelle, et que les vivres manqueront? Quand vous en serez là, vous gémirez d'être demeurés dans une confiance passive, tandis que vos talents pouvaient prévenir ce malheur. Allons! sortez de cette dangereuse inertie, exigez que toutes les voiles soient déployées : ou plutôt emparez-vous de la manœuvre, et montrez à ces vieux marins, esclaves de leur ancienne routine, qu'avec de l'activité et de l'énergie on a déjà surmonté les obstacles, lorsque le froid et lent calcul douie encore qu'on puisse les éluder! »
Ces paroles perfides ne manquent pas de produire leur effet ; chacun s'empresse d'entourer le pilote et regarde comme un devoir de donner des ordres aux matelots. On juge de la confusion. Madame Jer'nifle court de l'un à l'autre, employant sa rhétorique pour les remettre tous à leur place; mais Adule les a ensorcelés, ils n'entendent plus rien. Une tempête vient s'ajouter au brouhaha général. De toutes parts et à la fois, on entend crier : « Carguez cette voile! — Fermez les sabords! — Jetez les ancres ! — A bas la mâture! »
Ici, nions Gorjy, oubliant ses habitudes, a dévoilé un pan de sa mystérieuse individualité et intercalé un épisode entièrement personnel. C'est une fortune trop rare pour que nous ne citions pas le texte: « Dans un coin du vaisseau, il y avait un jeune homme écrivant aussi paisiblement que si le navire eût été dans le port. Vous dire ce qu'il écrivait, je ne le sais guère : on n'apercevait que le titre : Lidorie. Au milieu de la tempête, 'Ann'quin bredouille, assourdi par le tapage, fatigué, glacé de frayeur, fut surpris de la tranquillité du jeune auteur, et il ne
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put s'empêcher de le lui témoigner, même de lui reprocher une inaction qui devenait un crime quand il s'agissait du salut de tous. « Je serais, lui répondit le jeune homme, un des premiers au cabestan, à la pompe, dans les hunes, partout où je pourrais être utile; mais, dans l'impossibilité de l'être, au milieu d'une si grande confusion, ce que j'ai de mieux à taire, c'est de ne pas l'augmenter. — Mais si nous périssons! reprit 'Ann'quin. — Je n'aurai pas eu la peine inutile que vous voudriez que je prisse; mais, rassurez- vous, ce navire-ci est d'une construction tellement solide que, dût- il essuyer encore plus d'orages, il y résisterait. La traversée sera longue, fatigante, mais on s'en tirera. » Et il se remit à son ouvrage.
Assurément, c'est bien parler, mais Gorjy ne s'est pas toujours tenu aussi en dehors des événements qu'il veut le dire, et l'ouvrage où il écrit les lignes que nous venons de produire est une protestation contre ces lignes mêmes. En effet, à partir de ce chapitre, les arêtes du pamphlet se mettent à percer ^iiiis l'allégorie devenue de plus en plus transparente. Débarqué dans la grande ville de Néomanie, 'Ann'quin Bredouille se mêle à la foule, et, à l'aide d'une lunette d'approche, il aperçoit sur une montagne, loin, bien loin tout à fait dans la vapeur, un temple qu'il est impossible de voir sans en désirer la conquête, chimère de tous les siècles et de tous les pays. 'Ann'quin commence déjà à déchiffrer l'inscription du fronton : d'abord un L; puis un I; un B vient ensuite... Mais l'affluence est telle pour ce spectacle qu'un autre curieux lui arrache le verre sans lui laisser le temps d'en lire davantage. N'im-
porte ! il en a vu assez pour désirer d'être de l'expédition. Adule saute de joie; madame Jer'nifle hoche la tête en murmurant: «Oui, c'est une bien helle chose que la pierre philosophale ! »
Cependantl'admiration ne fut jamais qu'une viande creuse; notre trio ne tarde pas à l'éprouver, et, comme rien de ce qu'il a vu ne lui a donné à déjeuner, il se met sérieusement en quête d'une cuisine quelconque. Ce chapitre est intitulé la Gargotte fébrifère. Laissons parler l'auteur : « Dans cet instant, nous vîmes de loin, sur la porte d'une espèce de caverne, quelque chose qui s'agitait d'une manière si violente et qui hurlait si effrayamment, que nous crûmes que c'était une bête féroce, ce qui étonnait beaucoup 'Ann'quin Bredouille; mais 'Ann'quin Bredouille était un sot, car ce qu'il prenait au moins pour une hyène était un homme, et de plus un homme de sa connaissance. Avant d'être assez près pour reconnaître le personnage, nous savions son nom par l'inscription que nous lûmes sur sa porte : elle était en lettres du rouge le plus vif, et offrait ces mots :