Hum! n'y a-t-il pas là une timide iiilention de menace
et il faut, pour le continuer, que j'attende un temps plus heureux. Cependant, monsieur, au moment où je réclame vos nouveaux bienfaits, je me trouve avec la certitude d'acquitter et ce que je vous dois déjà, et ce que je vous devrai.
« Voici ma planche de salut dans mon naufrage, et elle me conduira au port si vous daignez exaucer ma prière : on vient de jouer au Théâtre-Français une pièce de ma composition, le Comte de Comminges. Il y a huit jours qu'ils en ont reçu une autre, et la semaine prochaine ils doivent en recevoir une troisième; la seconde a déjà paru imprimée, et elle jouit de quelque estime.
« Voilà donc, monsieur, ma base établie pour rendre dans le cours d'un an le prêt que je sollicite, ainsi que celui pour lequel M. Dufresne a reçu mon engagement. Je vous supplierai de m'accorder la somme de douze cents livres, que je vous rendrais, ainsi que l'ancienne somme, sur les produits de mes pièces, et cela, je le répète, dans le cours d'un an. Je vous en conjure, monsieur, ne me refusez point cette nouvelle marque de bienfaisance. 11 n'est que vous seul à qui je puisse porter, je dirai les cris de ma douleur et de mon désespoir. Madame l'ambassadrice vous peindra mes situations. Si je ne puis vous toucher, je ne connais qu'un seul terme à mes maux; vous m'entendez; et ce moyen est affreux pour un mari et un père; car je suis peu intéressé à la conservation de ma propre existence; le fardeau est trop lourd, et si j'ose vivre, c'est pour soutenir les jours de deux victimes de mon espèce de fatalité. Daignez donc, monsieur, ne pas rejeter mes larmes; ce sont celles de la reconnaissance que je verserai si
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vous agréez ma prière, et que j'ajouterai au sentiment du profond respect avec lequel je serai toujours,
« Monsieur, « Votre très-humble et très -obéissant serviteur,
« d'Arnaud.
« Cul-de-sac Saint-Dominique, près la rue d'Enfer, quartier du Luxembourg.
« P. -S. Si en ce moment, monsieur, vous ne pouvez me faire toucher les douze cents francs, j'attendrai quelques jours en vous suppliant seulement de m'accorder sept ou huit cents francs, parce que le mal presse, et il est à son comble. Je vous le répète, je m'engagerai à payer sur les rétributions de mes pièces dans le courant d'une année. »
On lit en marge de cette lettre : Répondu le 4 juillet, envoyé quatre louis.
M. Villenave, le bibliophile, racontait des choses extraordinaires sur Baculard d'Arnaud, qu'il avait connu. Il m'en revient une à la mémoire. L'auteur des Epreuves du sentiment, qui garda jusqu'au tombeau de risibles prétentions et d'étranges coquetteries de visage, était chauve et très-ridé; chauve, cela ne lui importait qu'à demi, et nous avons vu qu'il avait adopté l'usage de la perruque; mais les rides faisaient son désespoir. Or, voici la singulière opération à laquelle il se livrait chaque matin, et dont M. Villenave affirmait avoir été plusieurs fois spectateur. Baculard, de ses deux mains, attirait, chassait courageusement ses rides vers le sommet de
la tête, et, comme une femme fait de son chignon, il les nouait avec un ruban. C'est hideux!
Baculard d'Arnaud a rompu deux ou trois fois avec ses habitudes mélancoliques pour écrire des gaillardises singulières. On a même prétendu qu'il avait tâté de la Bastille, pour un poëme d'un accent assez vif, et qui n'avait aucune espèce de rapport avec sa traduction en vers des Lamentations de Jérémie.
A côté de cela, on s'est beaucoup entretenu de sa vie capucinale. Dans le recueil de ses œuvres diverses, on trouve plusieurs divertissements composés pour les Demoiselles de l'Enfant-Jésus et exécutés par elles. Au fond, c'est un drôle d'homme, qui reste peu compris. On ne sait où le prendre : aujourd'hui dans le ruisseau, décochant des œillades aux viandes rôties; demain, à la cour de Berlin, balançant la réputation de M. de Voltaire; il sort des cafés borgnes pour se rendre dans les couvents. C'est le Protée de la littérature de deuxième ordre.
11 vécut de la sorte jusqu'en 1805 l. Le général d'Arnaud, son frère, a déclaré qu'il avait quatre-vingt-dix ans. — Deux ans avant sa mort on avait publié ses œuvres en vingt-trois volumes in-12.
Ses drames ont été imprimés en 1769 et 1774, avec beaucoup de luxe, sur papier grand et fort, les figures d'après Eisen et Restout. Plusieurs d'entre eux ont eu jusqu'à deux éditions. — Marie Chénier a fait des emprunts, pour son Charles IX, au Coligny de Baculard. — La collection des Épreuves du senti-
1. M. Colin de i'iaucy cl i I q Vil c.4 mort dans un grenier.
ment et des Délassements de l'homme sensible n'a pas été non plus inutilement feuilletée par les auteurs dramatiques en quête de sujets.
Enfin, Jean-Jacques Rousseau a consacré quelques lignes élogieuses à Baculard d'Arnaud.