‹ Les oubliés et les dédaignés; figures de la fin du 18e siècleChapitre 12 sur 46 · JE ME FAIS CHEF DE CABALE · texte numérisé non relu

JE ME FAIS CHEF DE CABALE

Je m'étais logé aux environs de la Comédie-Française ; ce voisinage me donna le goût du théâtre, et je devins en peu de temps un des habitués du parterre.

J'y apportai, comme partout, mon esprit de querelle et d'opposition. Entre tous les juges qui décidaient du sort des pièces et du destin des acteurs, je me fis remarquer par mon despotisme. On commença par me craindre, on finit par me rechercher : les comédiennes tentèrent de m'attirer dans leurs lacs, les comédiens m'envoyèrent des présents; j'eus me,> sympathies et mes antipathies; — et, comme j'avais le verbe haut, l'œil impératif, le geste facile, et toujours cette grande diablesse d'épée dont se choquail tant Rameau le neveu, il m'arrivait très-souvent de rallier à mon opinion, quelle qu'elle fût, la masse entière du public. Je compris quel parti je [)ouvais

tirer de cette influence, et je ne m'occupai plu^ qu'à l'augmenter.

Monsieur, j'ai régné pendant plus de cinquante ans sur la Comédie-Française et sur le Théâtre- Italien.

Vous ne savez plus guère aujourd'hui ce que c'est qu'un chef de cabale. Chez vous, la cabale s'improvise de la veille au lendemain avec autant de légèreté qu'un repas : vous prenez une poignée d'hommes, les premiers venus, vous leur faites jurer sur un écu de cinq francs d'applaudir Hermione et de conspuer Andromaque ; puis, vous vous en allez, en vous frottant les mains. Au jour dit, vous êtes tout étonné de voir manquer votre cabale ; la moitié do vos hommes sont attentifs au spectacle et y goûtent beaucoup déplaisir ; les autres prennent vos instructions au rebours et n'aboutissent qu'à un tapagehonteux, aussitôt écrasé par l'unanimité des spectateurs. Cela vous dégoûte, et vous ne recommencez plus. Vous faites bien.

11 ne vous reste qu'une seule cabale : la cabale des journaux.

Mais, de mon temps, son importance n'était que secondaire, et l'on redoutait bien davantage la cabale agissante.

Ma position équivalait assez à ce qu'on appelle en Italie un chef de condottieri, ou plus vulgairement en France un sergent recruteur. Je recrutais partout,

et principalement dans les cafés où je savais que les auteurs faméliques venaient tous les soirs se procurer, non pas la nourriture du corps, mais la nourriture de l'esprit , c'est-à-dire la discussion littéraire, la fréquentation intelligente, toutes choses indispensables à leur existence. Je n'avais pas de peine à persuader à ces pauvres diables de prendre parti pour M"*^ Dangeville ou contre Lekain, surtout lorsque j'accompagnais mon discours de l'offre d'une collation. Une fois embauchés, ils faisaient merveille, car nul ne se passionne plus qu'un auteur pauvre.

J'eus de très-belles victoires comme .chef de cabale ; je gagnai des parties souvent désespérées ; enfin, je devins peu à peu une puissance avec laquelle il fallut compter.

Ce n'était pas assez encore. Je sentais bouillonner en moi ce sang d'aventurier qui fait que l'on use plusieurs carrières. Excité par le milieu oii je vivais, je saisis la plume et briguai à mon tour une place au bas du mont sacré. Je n'avais pas tout à fait, comme le Francaleu de La Métromanie , cinquante ans quand cela m'arriva, mais j'en comptais bien quarante-cinq. On ne s'en serait pas douté à la vivacité de mes manières, au feu de ma physionomie; les hommes comme moi n'ont pas d'âge tant qu'ils n'ont pas quatre-vingts ans.

Mes premiers ouvrages furent quelques romans, que je vous abandonne. Ils n'eurent pas de succès.

et ils ne méritaient pas d'en avoir. C'étaient des histoires anglaises, flamandes, espagnoles, du rabâchage enfin ; j'avais été chercher bien loin la vérité, qui était près de moi : — je ne suis pas le seul à qui cela arrive. — J'avais été décrire dos pays qui m'étaient inconnus, des niœurs que j'ignorais, tandis que là, autour de moi, il y avait un pays que je connaissais mieux que personne, des mœurs dont 'j'étais le représentant accompli , une langue qui m'était d'autant plus familière que je concourais chaque jour à son extension. J'avais inventé, au lieu de me souvenir, ce qui eût été beaucoup plus simple et bien plus amusant.

Je ne fus pas long- temps à comprendre cela; et, lorsque je l'eus compris, j'écrivis Angola.

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