L ACADEMIE DE LA RUE DU CHAUME
Il ne me reste plus qu'à vous dire comment cet ange me fut enlevé.
Elle avait trop souffert dans son enfance et dans sa jeunesse pour vivre long-temps. Notre misère était sans issue. Les derniers ressorts do ce corps et de cette âme se brisèrent dans une lutte désespérée : après huit ans de douleurs partagées avec moi , elle tomba malade, — pour ne pas guérir.
Les soins éclairés d'un de mes amis , nommé Rondel, excellent médecin, prolongèrent son agonie jusqu'à l'automne de 1772.
Il y avait six mois que je la voyais s'en aller.
calme, pâle, mais souriante toujours. — Croiriezvous que souvent elle essayait encore de relever mon courage, et qu'elle m'engageait à travailler, en me montrant le succès et l'aisance dans un avenir tout prochain ? Mais, de ce côté-là, l'illusion était bien morte en moi. J'écrivais cependant, de temps à autre, pour lui faire plaisir
Je me souviendrai toujours du o octobre, qui était un samedi.
Ce jour-là, j'avais passé la plus grande partie de l'après-dîner sous les arbres du Palais-Royal , et M. le marquis de Villevieille m'avait prêté un petit écu.
Je repris assez tristement le chemin de la rue du Plat-d'Etain. Depuis quelque temps, je ne chantonnais plus; j'avais presque perdu l'habitude de regarder les passants par dessus l'épaule ; mon inadvertance était telle que, si j'eusse heurté quelqu'un j'aurais été capable de lui dire : — Excusez-moi, monsieur.
Denise était- étendue dans la bergère, comme je l'avais laissée le matin. Elle me sourit des yeux; c'était tout ce qu'elle pouvait faire, car la faiblesse l'envahissait de toutes pai*ts,
— Est-ce que Rondel n'est pas venu aujourd'hui? demandai-je avec inquiétude.
— Si, murmura-t-elle.
J'allai à la cheminée et trouvai l'ordonnance sous
un flambeau. Je la lus à voix basse : c'était, comme d'habitude, de la volaille, du vin de Bordeaux, des biscuits , avec des sirops pour le soir et des bouillons pour la matinée. Evidemment mon petit écu ne pouvait suffire à cette dépense; un mouvement de mauvaise humeur m'échappa.
— Rondel se moque du monde! dis-je entre mes dents.
— Qu'est-ce qu'il y a interrogea Denise, avec cet éternel sourire qui me désespérait.
— Rien, rien... répondis-je en pliant l'ordonnance et en la mettant dans ma poche.
Mais les malades ont une clairvoyance extrême. Elle lut dans mon geste, et, suivant la même filière d'idées que moi, elle arriva en même temps à la même décision.
— Est-ce que vous n'allez pas ce soir à l'académie de la rue du Chaume ?
L'académie de la rue du Chaume était un tripot où j'avais coutume d'aller tenter la fortune; mais ce soir, avec un écu pour enjeu, que pouvais-je espérer? Et puis, devais-je exposer cette ressource unique? S'il m'était impossible, avec un écu, de me" procurer toutes les choses indiquées dans l'ordonnance, au moins m'était-il possible d'en avoir une partie, le bouillon, par exemple, et la volaille. Fallait-il risquer le tout pour le tout? En avais-je le droit?
Denise comprit mou indécision, car elle me dit en m'encourageanl du regard :
— Allez là-bas ; vous savez que vous avez du bonheur ?
— Te laisser ? repliquai-je en la regardant avec anxiété.
— Je vais mieux... et puis, j'éprouve... comme un grand besoin de sommeil.
Si je l'eusse examinée plus attentivement, j'aurais été épouvanté de l'expression de ses traits; je me serais aperçu que la vie commonraità abandonner ses lèvres; que ses prunelles, offusquées par un rien et continuellement tremblotantes , n'avaient plus que le reflet incertain des lampes qni se meurent; que ses chers petits doigts, abandonnés sur sa robe de couleur foncée , s'étaient amaigris d'une manière effrayante et offraient la blancheur triste de l'ivoire; — mais, habitué à la voir tous les jours et peu habile à saisir les gradations de la maladie, je ne m'aperçus pas du ravage qui s'était opéré en elle depuis quelques heures.
Et je sortis.
Vous pensez bien que je n'avais pas le cœur au jeu. Cependant, autrefois, on me renommait parmi les amateurs du biribi, du pharaon, du trente-etquarante; au Palais-Royal, maintes fois, j'avais fait la partie du comte de Genlis, et j'avais taillé chez l'ambassadeur de Venise ; — une nuit même, il m'ar-
riva d'y gagner sept cents louis ; il est vrai que, le lendemain, j'en reperdis neuf cents dans une sorte de souterrain que le comte de Modène avait loué au Luxembourg et oli trois à quatre cents hommes de toutes conditions se pressaient en tumulte autour de plusieurs grandes tables de jeu. Au fait, vous m'eussiez trouvé incomplet, avouez-le, monsieur, si a''ous ne m'aviez point trouvé un peu joueur. Depuis quelques années , malheureusement , ma mauvaise fortune m'avait forcé de me rabattre sur des tripots de moindre étage , tels que ceux de la Lionnette , de la Dusaillant et de la Lacour, véritables coupe-gorges autorisés par le lieutenant de police.
Un des plus misérables était celui vers lequel je me dirigeai. Il était situé rue du Chaume, et, comme tous les endroits de ce genre, il était tenu par une femme, la Cardonne, née d'une blanchisseuse aux casernes et d'un laquais du premier président d'Aligre. La compagnie était ordinairement composée de militaires, de provinciaux, d'espions et de gentilshommes de ma trempe ; ajoutez-y quelques jeunes filles galantes dont la mission était de couper et de verser à boire.
Lorsque j'entrai, il y avait trois tables en train : une de passe-dix , une de belle et une troisième de bouillotte. Je m'approchai : ou jouait trop gros jeu pour moi, et je dus attendre qu'il se formât une
quatrième table. Soucieux, j'allai m'asseoir sur une des banquettes qui garnissaient la salle.
Etait-ce accablement physique? était-ce fatigue mq^ale? ou bien subissais-je l'influence de cette atmosphère chargée d'haleines en feu et de parfums de liqueurs? Peut-être pour ces trois causes je m'assoupis.
L'ennemi que redoutent le plus les hommes d'intelligence , c'est leur sommeil , presque toujours frère du délire, plein de faiblesses et de terreurs, de larmes et de souvenirs ; sommeil dépensé en accès puérils de courage, de passion ou de désespoir; quelquefois, aussi, entrecoupé de sublimités et d'aperçus étranges qu'on ne peut pas réussir à se rappeler. — Le sommeil raille la vie ; il joue au roman avec les ressorts distendus de l'imagination ; c'est un chat entré dans un cabinet pendant l'absence du maître, et qui promène à l'étourdie sa patte sur toutes sortes de papiers classés, qu'il dérange, qu'il dissémine. J'ai toujours eu peur de mon sommeil , comme on a peur d'un invisible adversaire.
Et puis, le sommeil à soixante-dix ans , quand on n'est arrivé à rien, quand on sait qu'on n'arrivera plus à rien, quand on s'aperçoit cruellement de la déconsidération qui vous entoure, et qu'on n'est plus assez fort pour la braver ; — le sommeil , quand on n'a pas acquis le droit de s'y livrer, c'est horrible !
Je m'endormis cependant.
Le bruit des écus remués, les exclamations des joueurs , les rires étouffés des femmes m'arrivaienl à travers mon assoupissement léger, qui me laislciit percevoir aussi la lumière ; — mais au bout de quelques instants rien ne m'arriva plus : je tombai tout d'un coup au fond du sommeil, comme quelqu'un qui tombe au fond de l'Océan.