AVANT LA REVOLUTION. — BLANÇAY. — LES ROMAN- CIERS SENSIBLES
Colui-là a si bien caché sa vie, il s'est tenu si l)arfaitement en dehors des autres littérateurs, il s'est fait si petit et si modeste, que l'on ne connaît de lui rien absolument que ses livres. Encore ses livres sont-ils d'un format presque lilliputien et se peuvent-ils aisément dérober au fond d'une corbeille à ouvrage, sous les pelotons de soie et la broderie commencée. Nulle part il n'est parlé de ce Gorjy ou Gorgy, — car l'orthographe de son nom est même indécise, et ceux de ses contemporains que j'ai pu interroger n'ont su que m'en dire, sinon que c'était un romancier assez obscur, lequel avait joui cependant d'un certain succès dans les régions moyennes des lecteurs de son temps ; quant à l'individu, ils no
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l'avaient jamais rencontré ni chez Prpcope, ni à la Comédie-Italienne , ni sous les marronniers littéraires du Palais-Royal. Avec de tels renseignements il est difficile de plonger bien avant dans une existence , et, pour ma part, je me serais trouvé fort embarrassé si, à défaut de l'homme, il ne m'était resté l'écrivain, — un des plus intéressants qu'ait fourni la première période de la Révolution.
Où naquit Gorjy? Quand naquit Gorjy ? Ce sont des points ténébreux qu'il a été impossible d'éclaircir jusqu'à présent. On a dit qu'il était venu du Dauphiné, et je no suis pas éloigné de le croire par la tournure de son esprit un peu froid, un peu contourné, un peu robuste, un peu singulier ; les qualités et les défauts, Gorjy ne les possède qu'à l'état d'un peu. C'est une violette poussée à l'écart et bien enfouie au milieu de l'herbe, symbole de plus en plus rare dans la république des lettres. Il débuta modestement, à l'ombre de Sterne, par un Nouveau toyage sentimental (Paris, 1783) qui ne fit rumeur ni dans le public ni dans les gazettes ; mais il ne faut pas en être surpris : on était alors rebattu des imitations et de tous les paradoxes oiseux ou impertinents , colportés sous le pavillon de l'humoriste anglais. Gorjy fut sans doute mal lu ou il ne fut pas lu du tout. Ce qu'il y a pourtant de certain, c'est que de tous les petits auteurs d'alors qui forment la queue de Sterne, il est assurément le plus intelligent
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et le plus inventeur. Du reste, on trouve dans son nom comme un anagramme d'Yorick.
A cette époque, il y avait au Palais-Royal un théâtre, où des enfants et des marionnettes jouaient ensemble derrière une gaze, tandis que l'on parlait et que l'on chantait pour eux dans la coulisse. Ce théâtre, qui devait passer plus tard aux mains de M"® Montansier, était alors connu sous le nom de théâtre des Beaujolais. C'est là qu'au bout de trois ans nous retrouvons Gorjy, assis dans un coin de la salle , et regardant fort attentivement jouer une comédie-proverbe de sa composition, Les Amours d'Arlequin et de Séraphine. J'ai tout lieu de croire que c'était un jeune homme très-bon et sincèrement naïf : la passion des marionnettes n'a jamais été l'indice d'un méchant caractère. Sa pièce a été imprimée par Cailleau , mais elle est difficile à rencontrer (1).
Dans la même année, il publia sous le titre de Blançay un roman en deux volumes in-18, qui commença sa réputation. Au risque d'étonner bien des gens, nous dirons que peu de romans français ont eu autant d'éditions que celui-là. Les bibliothè-
(I) On lui aîtribuc aussi « Les Toyls apparents ou la Famille aménquaine , comédie en prose et en trois actes, par M. G... y; représentée sur le théâtre <Ui Palais-Royal, le ^5 mars dTS". Oailleau , libraire.
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ques de campagne et de province, ainsi que les greniers des bouquinistes, sont littéralement inondés d'exemplaires de Blançay, reliés la plupart en veau écaillé, avec l'inévitable petit sinet vert. Il est juste de dire que cet ouvrage, fort simple d'invention, contient des pages vraiment attachantes, des peintures vraies, un dialogue heureusement étudié, de la gaîté, — mais avec discrétion cependant, — et, par-dessus tout, un franc sentiment d'honnêteté. L'intrigue, un peu lente, a le charme impatientant de certaines œuvres de Stendhal, telles que Le Rouge et le Noir et Les Mémoires d'un Touriste; c'est presque aussi le même style menu, ras, n'enveloppant la pensée qu'à demi, accueillant avec défiance les ornements. Je ne m'avance pas trop en comparant, seulement pour la forme, Gorjy à Stendhal. Il y a dans Blançay maints portraits attrayants et vivants, tel que celui de ce jeune auteur, en qui je ne suis pas éloigné de reconnaître Gorjy lui-même :
« Un jour que je sortais de chez M. A***, ayant sous mon bras un assez gros paquet de manuscrits, je rencontrai, au bas de l'escalier, un jeune homme mis simplement, même avec une certaine mesquinerie, mais dont il diminuait l'effet par le peu d'attention qu'il paraissait y faire ; car l'air humilié de l'homme mal vêtu double le tort de ses habits. Il était auteur comme M. A***, et habitait dans la même maison ; mais ils ne se ressemblaient qu'en
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cela. L'un logeait au premier étage, l'autre au quatrième. M. A*** avait un appartement superbe : grand feu l'hiver, des persiennes Tété, enfin, toutes les commodités de la vie. Le logement du jeune homme se bornait à une petite chambre dans laquelle il avait toujours pour compagnon l'un des trentedeux vents ; une pile de brochures, entassées sans ordre, parodiait la superbe bibliothèque de M. A*** ; et, pour parodier aussi son grand laquais, le jeune homme avait, suivant son expression, un jockey à deux sous par jour. C'était un Savoyard qui, moyennant cette mince rétribution, venait tous les matins prendre ses ordres plus ponctuellement qu'un coureur ou un chasseur. Mais si , dans tout ce que donne la fortune, l'avantage était du côté de M. A***, le jeune homme le regagnait bien sur le reste : une véritable insouciance philosophique, au lieu du tracas continuel des cabales ; une liberté entière dans ses actions comme dans ses écrits ; un cœur excellent sans affiche de bienfaisance ; par conséquent point do preneurs, mais point de détracteurs. Enfin, M. A***, que ses écrits moraux obligeaient à une espèce d'hypocrisie, brûlait tristement son encens aux pieds d'une bégueule surannée, tandis que le jeune homme cueillait gaîment, franchement, avec une grisette charmante, les roses printanières du plaisir. » Ou je me trompe ou cela a un tour facile et dégagé qui captive et qui amène insensiblement sur les lèvres un sourire de sympathie?
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La première édition de Blançay est ornée à la première page d'une sorte d'écusson ou cachet gravé, dont Gorjy donne l'explication en guise de préface. Cette explication, que voici, jette une faible lueur sur sa vie privée : « Dans le quartier, ma frêle barque tourmentée par les flots d'une mer orageuse, et pour légende : .Sic olim (c'est ainsi que j'ai été). Dans le reste du champ de l'écu , cette même mienne barque, sur une mer bien 'calme, est fortement amarrée à un obélisque portant les armes de M. de la Villeurnoy. Lorsque je dessinai cet emblème, je n'avais mis pour seconde légende que : Sic nunc (c'est ainsi que je suis à présent) ; ce fut M. de la Villeurnoy qui ajouta le : Sic semper (et que je serai toujours). C'est par de semblables traits que ce respectable protecteur marque tous les jours de ma vie. 0 mon bien-aimé patron ! quelle que soit sa durée, jamais on ne verra s'affaiblir les sentiments de tendresse, de vénération et de dévouement absolu dont vous avez rempli le cœur de votre fidèle Gorjy ! »
D'après cela on peut supposer que Gorjy joignait alors au titre de romancier et d'auteur dramatique les fonctions de secrétaire ou d'intendant. C'était sans doute à la suite de M. de la Villeurnoy qu'il était venu à Paris, et j'aime à me représenter cet aimable garçon , estimé et chéri d'une famille sans préjugés. Cette supposition fait d'ailleurs les frais
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principaux de la fable de Blançay, et je ne serais pas étonné que, dans ce roman, il enti'ât beaucoup de l'histoire de Gorjy.
Dans tous les cas, le succès qui l'avait accueilli si inopinément, — succès intime, mais attesté par l'écoulement rapide des volumes, — lui inspira quelque hardiesse ; de 1788 à 1791, il fit paraître plusieurs autres romans du même goût et du même format : Victorine, Saint-Alme, Lidorie (1). Ce dernier ouvrage est écrit dans le vieux style des chroniques , déjà ressuscité avec bonheur quelques années auparavant par Sauvigny dans Les Amours de Pierre-le-Long et de Blanche Bazu. Tous ces petits livres, empreints d'une douce sentimentalité, qui pleurent d'un œil et qui s'essaient à sourire de l'autre, eurent une vogue, sinon égale à celle de Blançay, du moins fort honorable et suffisante à placer son auteur au premier rang des romanciers sensibles.
Les romanciers sennbles constituaient effectivement, au milieu de la littérature d'alors, une sorte de légion à part, qui marchait sans relâche, suivie d'un cortège de sanglots, de mouchoirs, de soupirs étouffés, de regards abattus. A Dieu ne plaise que je veuille me moquer de ces écriv'ains, rois de l'at-
(I) Gorjy avait plusieurs talents. La plupart des vi{jnettes qui ornent ses romans, sont signées : Gorjy, delineavil.
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t^ndrissement, qui manient à leur gré les âmes palpitantes et commandent despotiquementaux sources lacrymales. Même sous la Révolution, aux époques les plus formidables, ces écrivains ne se laissèrent pas décourager. C'était un véritable parti, qui avait à sa tête le tendre auteur des Epreuves du sentiment et des Délassements de l'homme sensible, Baculard d'Arnaud, le plus infatigable et le plus éploré ; puis de la Place, le traducteur de romans anglais ; M""^ de Genlis ; et cette autre gloire, restée pure, aujourd'hui encore, dans les loges de concierge, Ducraj- Duminil, qui devait bientôt les éclipser tous.
Gorjy marcha à leur côté ; il fut moins ennuyeux que quelques-uns et plus original que les autres. Peu épaulé des journalistes, il fit son chemin tout seul. On doit croire cependant qu'il était assez bien en cour, car l'un de ses romans est dédié à la comtesse d'Artois. Du reste, soit instinct, soit effet de son éducation et de sa vie habituelle, Gorjy est toujours demeuré fidèle au parti aristocratique , comme on le verra tout-à-l'heure.
L'amour du sentimental le tenait si fort, que, non content d'avoir composé un Nouveau Voyage sentimental, il fit encore imprimer les Tablettes sentimentales du bon Pamphile. On était en 1791 : ' c'était, il faut Tavouer, choisir un peu singulièrement son temps. Toutefois, au milieu des idylles les plus fraîches et des situations les plus douces, l'in-
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quiétude du moment se trahit au détour de chaque page. S'arrête-t-il dans une campagne toute brillante de rosée et de soleil, la vue d'un château incendié par les patriotes vient lui navrer le cœur. Un peu plus loin, c'est un vallon coquet où luit et babille un ruisseau ; des touffes de roseaux inclinent leurs feuilles longues et larges, lisses comme des miroirs et vertes avec splendeur ; la feuille sans cesse agitée du tremble ajoute son froissement au murmure du flot qui écume légèrement sur les pentes caillouteuses ; mais en dirigeant son regard vers un espace semé de bruyères, il a distingué l'entrée d'un souterrain, — Gorjy se servait déjà des souterrains ; — c'est là qu'uu noble se cache, un aristocrate. Dès lors toute la poésie du paysage est effacée, et les mots de Révolution, de despotisme, de liberté , viennent obscurcir pour un instant les tablettes du bon Pamphile.
Parmi les traits saillants de ce recueil , je m'en voudrais d'oublier une fine et joyeuse raillerie de la garde nationale d'alors ; Gorjy, en l'écrivant, s'éloignait de la sentimentalité, mais le lecteur n'y perdait rien. Il s'agit d^une sorte de magot nommé M. de Bosstacq, boiteux, tortu, turbulent, qui a toujours eu un goût effréné pour les armes. Sa tournure fait le tourment de sa vie, car elle ne lui a pas permis d'embrasser l'état militaire. Voici en quels termes Gorjy raconte les souffrances et les joies de cet ori-
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ginal : « A l'époque où la nation crut devoir s'organiser en milice, M. de Bosstacq avait été le premier sur pied. Il serait difficile de peindre avec quelle activité, dans ce premier instant de terreur universelle, il courait de rue en rue, de maison en maison, tantôt se pendant aux cloches qui rassemblaient les nouveaux soldats, tantôt débitant des fragments de harangues grecques ou romaines, ici, dans la chaire d'une église, là, sur les bornes d'un carrefour; ailleurs, grimpé dans une charrette, encourageant les uns, complimentant les autres ; en un mot, so donnant à lui seul plus de mouvement que tout son faubourg, et se fatiguant d'autant plus qu'il avait l'épaule chargée d'une vieille arquebuse, et qu'il traînait à son côté une de ces anciennes épées d'arsenal, aussi énormes par leur poids que par leur grandeur. Lorsque les premiers moments de tumulte furent passés, lorsque l'on songea à former une garde régulière, M. de Bosstacq, s'appuyant sur le zèle qu'il avait montré, se mit sur les rangs pour obtenir une compagnie; mais on sentait trop combien un uniforme sur un corps si bizarrement contourné aurait prêté à rire, et il ne put seulement pas obtenir une sous-lieutenance.
« On peut juger quelle fut sa douleur; il s'emporta, fulmina, et jura qu'il prouverait que la taille ne faisait rien au courage. Il possédait une trèsgrande maison et un jardin assez vaste; il meta-
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morphosa le tout en citadelle. Remparts, bastions, escarpes, contrescarpes, esplanade, chaque coin présentait un extrait de fortification. Puis il fit chercher une cinquantaine d'hommes aussi semblables à lui que possible, et il en forma une compagnie à sa solde. Le service se faisait dans la citadelle Bosstacq aussi régulièrement qu'à Spandau : le matin, la diane ; le soir, la retraite; dans la nuit, les rondes d'usage. Il y avait aussi l'heure des leçons d'escrime. Oh ! pour cela, Callot aurait été trop content de voir les incroyables attitudes de ces cinquante bamboches plus fantasques les uns que les autres, et il serait convenu que son imagination était restée bien en deçà de la réalité... »
Les Tablettes sentimentales du bon Pamphile contiennent en outre, — ainsi que presque tous les ouvrages de Gorjy, — quelques chansons et romances qui ne valent ni plus ni moins que beaucoup d'autres, mais qui ne valent pas cependant un examen spécial. Les vers sont la petite-vérole de l'esprit, a dit quelqu'un du xviii^ siècle. Or, il paraîtrait que notre jeune homme en était légèrement marqué.
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