L.\ MORENCY
autre. Sans doute le gage de notre hymen a beaucoup contribué à ces petites réminiscences , et ma Clarisse (cette charmante enfant promet et donne les plus douces espérances] est l'objet des adorations de son père, qui a reporté sur elle la tendresse qu'il avait eue pour sa Suzanne. »
Quel langage ! quelles idées ! Est-il possible de montrer plus de naïveté dans la corruption? Ce mauvais sujet est le digne pendant de Desforges.
Avant de fermer Rosalina , je veux citer une phrase qui touche aux derniers confins du grotesque : <<. La lune était dans son plein et mon cœur dans son vide. »
Les autres romans de la Morency sont d'une valeur moindre comme originalité ; les titres en font connaître le genre. Ce sont : Orphana ou la Fille du hameau, Lise ou les Ermites du Mont-Blanc, Enphémie ou les Suites du siège de -Lyon , d'autres encore, composés à la même époque et presque coup sur coup.
Euphémie (an X), est moitié roman et moitié histoire, ou plutôt est tout ce qu'on voudra, si l'on s'en rapporte à l'auteur, qui s'exprime de la sorte dans la plus étrange des préfaces : « Cet ouvrage est historique , moral , philosophique , badin , profond et austère; il contient la description de Turin, un abrégé des lois du Piémont, des renseignements sur son commerce, son industrie et la manière
138 LA MORENGY.
do7it la police y est exercée. » — On aurait tort de se fier à l'authenticité de certains faits racontés par elle et relatifs aux massacres lyonnais.
Au bout de quelques années, la Morency, dont la plume commençait à sécher dans l'écritoire, parut vouloir revenir à sa première manière, à la manière (ÏIllyrine. Son dernier roman, mêlé d'une quantité prodigieuse de vers, Zéphyra et Fidgella, ou les Débutantes dans le Monde (1806), est d'une effervescence que rien n'égale et semble même indiquer un certain dérangement d'esprit.
D'ailleurs, à partir de ce moment et de ce livre, la Morency disparut complètement du monde littéraire. Quelle fut sa tin ? On nous a dit que la mort de ses parents l'avait rendue à l'aisance. C'est une fin comme une autre, et nous n'avons pas cherché davantage. Là où cessait l'écrivain, la courtisane ne pouvait plus nous intéresser.
Un matin d'été, — par un beau soleil normand, — un petit bonhomme , d'une quinzaine d'années environ, cheminait sur la route de Caen à Rouen. Il s'était évadé la veille de chez les Grands-Chapeaux, ou Frères de la Doctrine Chrétienne, et il allait, sans savoir oîi, avec dix-huit francs dans sa poche. En passant dans un gros bourg, ses yeux rencontrèrent ce placard tracé à la main : « Par permission des MAGISTRATS. La Iroupo des grands comédiens ambulants donnera , ce soir , une représentation de la Vie et la Mort de N.-S. Jésus-Christ, tragédie en cinq actes, ornée de tout son spectacle. »
Comme Pierre Plancher, c'était le nom du jeune homme, n'avait jamais vu jouer aucune pièce de théâtre, il s'informa de l'hôtel des comédiens. On lui indiqua l'auberge de la Croix-Blanche.
Sur le seuil, il rencontra Saint-Joseph lui-même, qui était le directeur de la troupe et avec lequel il eut l'honneur de s'entretenir en attendant la repré-
sentation. Il fît plusieurs questions sur la pièce et sur les acteurs : — C'est sans doute monsieur votre lils qui joue l'enfant Jésus ? lui demanda-t-il. — Non, c'est un de mes camarades qui est allé se faire faire la barbe à quatre pas d'ici. — Et la Vierge? — Elle est là-haut à se rafraîchir avec deux militaires dont elle a fait la connaissance en route.
Pierre Plancher ne crut pas pouvoir se dispenser d'offrir à dîner au directeur, qui accepta avec empressement. Bientôt le fumet d'une soupe aux chou! et au lard attira deux nouveaux personnages, Ponce- Pilate et la Madeleine , qui s'invitèrent sans façon. La Madeleine était une jolie fille aux lèvres souriantes; elle s'assit à côté de Pierre Plancher, à qui le cidre et l'amour tournèrent bien vite la tète. En peu d'instants, il devint l'ami de tout le tripot comique,— et ce fut en trébuchant qu'il alla prendre place sur un des bancs de la salle, pour assister à la représentation.
L'hôtelier avait loué à ces nouveaux Confrères do la Passion une grange assez vaste. Des rideaux de serge verte, détachés d'un lit à quenouilles et bordés en rubans de soie jaune, figuraient le rideau d'avantscène. Quelques pièces de tapisserie de Bergame servaient de toile de fond ; d'autres étaient ajustées en coulisses. Six chandelles fichées dans autant de pâtés de terre glaise imitaient la rampe. — L'orchestre, composé de l'unique ménétrier du bourg.
PLANCHEK-VALCOUR. ]i\
jouait l'air de La Bourbonnaise sur un mauvais violon de Mirecourt. Je ne rendrai pas compte de la manière dont fut exécuté le mystère annoncé : ouvrez le roman de Scarron à la première page venue.
Pierre Plancher n'avait d'yeux et d'oreilles que pour la Madeleine ; aussi ne se pressa-t-il pas d'abandonner l'auberge de la Croix-Blanche. Plusieurs jours s'écoulèrent, pendant lesquels il ne quitta pas d'une seconde les saints et les saintes, ses nouveaux camarades. Au bout d'une semaine , l'aubergiste , justement inquiet, monta chez lui avec un mémoire s'élevant à plus de cinquante livres. Plancher, dont les dix-huit francs n'avaient pas multiplié depuis sa fuite des Ignorantins , se vit tout penaud, — et déjà l'aubergiste menaçait de lui faire un méchant parti, lorsque les comédiens ambulants accoururent à son secours. Ils s'offrirent à payer la dépense du petit normand , à la condition que celui-ci entrerait immédiatement dans leur troupe , où il ferait les Anges dans les Mystères et l'Amour dans les Pastorales.
Ce fut ainsi que se décida la vocation de Philippe- Alexandre-Louis-Pierre Plancher, né à Caen, — d'autres disent à Mortagne , — d'autres à Saint- Pierre-sur-Dives , — vers 1 751 .
A peine eut-il monté sur les planches, qu'il troqua son nom de famille contre le pseudonyme plus coquet de Valcour. Les théâtres étaient alors inondés
de Belval, de Saint-Phar, de Florbelle, de Rozanville, de Dorfeuille ; tous ces noms, plus doux à prononcer que ceux des bergers d'églogues , faisaient ressembler les affiches de spectacle à des rayons de miel , — on se délectait rien qu'en les lisant. Plancher- Valcour s'accommoda assez bien, dans les commencements , de cette vie hasardeuse et plaisante , qui avait pour lui les allures d'un perpétuel mardi-gras. Il était jeune, bien tourné ; il avait la gaîté dans le cœur et dans les yeux ; il ne rencontra partout que des Madeleines.
Après avoir joué des mystères, il voulut jouer des comédies. Il changea de troupe et débuta dans l'eml)loi des grandes casaques, qui comprend les principaux A'alets de l'illustre répertoire. Il n'y eut pas moins de succès que dans les Anges, Le nom de Plan cher- Valcour est lié avec celui des plus fameux cabotins, tels que Dumaniant, Collot-d'Herbois , Patrat. Nul plus que lui n'a couru la France; nul ne s'est agité davantage sous le lustre et sous les frises. Il a été un des plus charmants héros de ce monde équivoque de coulisses, qui est la fête des tables d'hôtes, la joie des officiers de garnisons, le scandale des bourgeois de petite ville. Il a été un des rois de ce royaume de Cocagne où chacun représente et incarne une création de quelque grand rêveur, et oîi les femmes ont fait un pacte avec la jeunesse, la poésie et la beauté, depuis
PLANCHER-VALGOUH. 143
six heures du soir jusqu'à minuit. — Plancher- Valcour a promené la nonpareille de Gros-René et la cape changeante de Sbrigani jusque dans les derniers recoins de la province, allumant en tous lieux l'esprit de Molière comme un phare, et passant volontiers de l'amour de la comédie à la comédie de l'amour. Quand ce n'était pas Dorine ou Nicole, la servante aux beaux bras et à la fine jambe enfermée dans un bas de soie rouge, c'était quelque discrète Elmire de faubourg qui le recevait, sur le soir, dans une petite chambre où il y avait une table servie.
Ainsi faisant, il devint poète, ce qui est tout naturel; non pas poète de comédie, cependant, mais faiseur de petits vers tendres, galants, erotiques ; conteur de boudoir et d'alcôve ; chroniqueur indiscret de Paphos, de Cythère et d'autres lieux. Il accorda ses pipeaux et se mit à raconter, — en riipes quelquefois normandes, — les espiègleries de Vénus et de sa cour. Lorsqu'il en eut amassé de quoi faire un volume, Plancher- Valcour marcha à grandes enjambées sur Paris.
Rien ne réussit comme la jeunesse, comme le bon air, comme la confiance, un peu hardie, un peu insolente même ! Du premier coup, il trouva un éditeur qui lui imprima tout de suite ses vers, avec joli frontispice gravé, et qui lui donna même un peu d'argent. C'était miraculeux ! — Plancher- Valcour, se trouvant bien à Paris , y resta , lais-
lii PLANCHER-VALCOUR.
sant de côté l'art dramatique, qui, après tout, pouvait bien attendre. Il loua une chambre au sixième ou au septième étage, et là-dedans il rima du matin au soir, comme un enragé. Son premier recueil, un peu déshabillé, avait fait quelque bruit; il l'avait intitulé : Le Petit-Neveu de Boccace ou Contes et Nouvelles en vers. Ce sont des badinages couleur de rose, qui ne peuvent être lus que dans une société légère, après un dîner aux bougies, et lorsque les valets sont congédiés. Voici le ton du prologue :
J'ose évoquer ton ombre dans ce jour, 0 La Fontaine! ô mon maître ! ù mon guide! Ma Muse encore et novice et timide Va crayonner les ruses de l'Amour.
Prête à mes chants cette grâce ingénue , Ce voile transpaient qui ne fait qu'agacer,
Et qu'avec art tu sus placer
Sur la volupté demi-nue.
Plancher-Valcour demeurait dans la même maison que le traducteur de La Place, lequel avait alors plus de soixante-dix ans et ne semblait pas s'en douter. La première fois qu'il alla le voir, Plancher-Valcour trouva ce vieillard occupé d'un travail assez étrange , digne d'une imagination ravagée par les romans anglais : c'était un recueil d'épita-
PLANGHEK-YALGOUR. I 45
phes sérieuses et badines en trois volumes , — recueil dans lequel il avait compris tous ses amis, morts ou vivants. La Place accueillit le jeune poète avec affabilité, sourit aux petits vers qu'il lui débita et ne lui donna pas plus de conseils qu'il ne fallait. Aussi Plancher- Valcour rcvint-il le voir souvent. Il passa une année dans cette maison, une année de bonheur et de rêves, à la fin do laquelle son libraire refusant de lui imprimer un second volume , il redescendit de son sixième étage et retourna en province , Crispin comme devant.
Mais il avait mordu au fruit de l'arbre du beau et du laid : désormais il était acquis à la littérature. Tout en jouant les grandes casaques , il composa plusieurs pièces de théâtre, qu'il fit représenter en chemin , telles que Le Siège de Poitiers, drame lyrique en trois actes , Les Petites- Affiches, et des proverbes dont s'empara le répertoire des Variétés- Amusantes. Celui qui est intitulé : A bon vin point d'enseigne, donne une idée de sa manière satirique et enluminée. Les noms des personnages y sont analogues à leur qualité ou à leur emploi : un négociant s'appelle Calcul de la Tonne d'or, un maîtreécrivain Coule', un orateur improviste [sic] des boulevards. Plein-vent. Ce procédé naïf, que les maîtres n'ont pas dédaigné (Regnard donne le nom de Sc7-upule à un notaire, et Le Sage celui de Sépulcre à ui. médecin), est poussé -à l'excès par Plancher-Val-
1 i(j PLANCHER-VALCOLR.
cour, qui n'a guère, du reste, que ce seul comique.
Après ce nouveau tour de France, qui dura sept ou huit ans, Planclier-Valcour, de retour à Paris, obtint l'autorisation de bâtir, sur le boulevard du Temple, un petit théâtre auquel il donna le nom de Délassements-Comiques, Il y était à la fois auteur, acteur et directeur ; il y jouait tous les genres, depuis l'opéra-comique jusqu'à la pantomime et au ballet. Cette entreprise prospéra tellement , que les grands théâtres en devinrent jaloux et cabalèrent si bien auprès du lieutenant de police, que celui-ci défendit aux acteurs des Délassements de jouer autrement que derrière une gaze. Mais le lieutenant de police comptait sans la ^Révolution : un soir, le lendemain ou le surlendemain de la prise de la Bastille, Plancher- Valcour déchira la gaze en criant : — Vive la liberté !
Avec ce mot, l'auteur du Petit-Neveu de Boccace a fait son chemin sous la République. Faire son chemin, en style révolutionnaire, cela veut dire : sauver sa tête. Plancher-Valcour donna dans le côté excessif et ridicule des auteurs de circonstance : il composa des sans-culottides et chercha des applaudissements dans la boue. Le théâtre Molière, dont il fut pendant quelque temps le directeur, et le théâtre de la Cité reçurent tour-à-tour ses élucubratiens cyniques. Dans le Vous et le Toi, opéra- vau-
deville, représenté le duodi, deux pluviôse de l'an second, Plancher-Valcour s'exprime en ces termes sur les modérés :
Air : De l'Amour quêteur.
Ce mol seul me met en courroux :
Un modéré ! quel monstre infâme !
Oui , dans l'ombre, ces gens sans âme Nous portent le plus grand des coups
Fallait-il aller chercher l'air de VAmour quêteur pour y accoler ces stupidités affreuses ?
Cela est pour les vers , — voici pour la prose maintenant : « Te souviens-tu, père Marcel (c'est un jardinier qui parle), de c'te dame de Rome, qu'était la femme d'un consul ? C'est comme qui dirait, j'crais, la mairesse de not' village aile fit morgue, d'ses deux enfants, un Pelletier et un Marat; car y périrent tous deux, comme ces braves représentants que j'pleurons encore tous les jours, pour avoir pris l'z'intérêts du peuple trop à cœur! »
Non content d'être devenu un pareil sauvage, Plancher-Valcour s'était rebaptisé une seconde fois : Il se faisait appeler Aristide Valcour, et il ne jouait qu'avec la cocarde à l'oreille. C'était presque un homme important. Citons encore parmi ses pièces Le Gâteau des Rois, La Discipline républicaine, Le Campagnard révolutionnaire et Le Tombeau des
148 PLANCHER-VALCOLR.
Imposteurs ou L'Inauguration du Teinple de la Vérité. Cette dernière pièce, qui n'a pas été représentée, était destinée à la Comédie-Française.
Un jour, il se trouva face à face avec le vieux de de La Place, qui était devenu centenaire. Le doyen des hommes de lettres ne faisait plus d'épitaphes ; il avait abandonné ce soin au Comité de Salut public. La Place ne reconnut pas tout d'abord son ancien voisin dans le citoyen Aristide Valcour. Il se rappelait bien en effet un jeune poète anacréontique qui chantait Eglé et les jeux sur la fougère ; mais l'acteur énergumène du théâtre de la Cité lui était entièrement inconnu. Du reste, le pauvre La Place était bien près de sa fin ; telle est la force des habitudes qu'il mourut pour avoir été forcé de quitter un logement qu'il occupait depuis vingt ans. Le propriétaire lui annonça un jour que la maison était vendue ; frappé de cette nouvelle , le Nestor de la littérature s'écria : « — Ah ! vous me faites un grand chagrin; je ne m'y attendais pas, et je m'étais arrangé pour mourir ici. — L'acquéreur ne vous pressera pas, répondit le propriétaire ; prenez un mois, six semaines... — Quinze jours, c'est assez, » murmura tristement La Place. Effectivement, saisi par ce coui) imprévu, il mourut avant l'expiration de la quinzaine, le 10 mai 1793.
Plancher- Valcour traversa la Terreur et aborda paisiblement au Directoire. A cette époque, le gou-
vernement voulant récompenser en lui la passioji politique et l'impiété, — il venait de publier un poème héroï-comique sur Le Consistoire ou l'Esprit de l'Eglise (1), — - le nomma... Devinez quoi? Juge de paix au faubourg Saint-Martin. Juge de paix, lui, le citoyen Aristide, qui s'était dit autrefois de si dures et de si plates vérités, sur l'air : Aussitôt que la lumière :
Chacun d'nous, à sa manière,
Se rend utile à l'état :
Les uns défrichent la terre.
Les au t' volent au combat.
Sous son honorabl' costume,
Un jardinier, m'est avis,
Vaut mieux qu'tous ces homm' de plume
Qui n'font rien pour leur jpays!
Oui, juge de paix. 11 rendit la justice dans la division du Nord. Mais ce fut un juge de paix de fantaisie, un fonctionnaire sans dignité et sous lequel
(I) « Voici le coup de pied de l'àne , dit le libraire Colnet dans ses Étrennes de l'Institut; ce poème donne une bien mauvaise idée du caur et do Fesprit de son auteur ; on le croirait écrit par un cocher ivre sortant du cabaret. Voici la plus noble comparaison qu'il ait employée :
Pour faire niche à Dieu, près de ses favoris.
Le diable est comme un chat qui guette une souris. »
Je comédien se faisait jour à chaque occasion. Le 1^'' vendémiaire an VIII, dans l'église Saint-Laurent, devenu le temple décadaire de la vieillesse, il récita à haute-voix un poème sur la République. On remplaça le juge de paix Plancher-Valcour , qui, n'ayant plus à attendre de nouveaux bienfaits de la part du pouvoir, rentra au théâtre, où il se consola de sa destitution en jouant les magistrats powr rire.
En 1807 et en 1808, il était au Théâtre de l'Impératrice ou second Théâtre-Français. « Comme comédien, écrit M. H. Audiffret, il avait le jeu sec et froid, mais la diction correcte et facile, et dans les premiers rôles, puis dans les pères nobles qu'il joua, il portait mieux l'épée que certains grands comédiens. »
Depuis lors, la vie de Plancher-Valcour s'écoula doucement au milieu des loisirs littéraires. Il fut un des maîtres du mélodrame et obtint de trèsgrands succès avec des choses intitulées : La Forêt Bleue, L'Homme invisible, Octatie et Z or aide , Le Secret des Vengeances. Une spéculation de librairie fructifia également entre ses mains : je veux parler de la publication des Annales du Crime et de l'Innocence, ou choix des Causes célèbres, en vingt volumes. Dans cette compilation où, par parenthèse, le clergé n'est pas épargné, — vieille habitude républicaine! — Plancher-Valcour se donne le titre d'ancien avocat , titre que je retrouve dans plu-
PLANCHER-VÂLCOUR. 151
sieurs biographies. Je me demande où il prit le temps d'étudier le droit (1).
Ses contemporains me l'ont dépeint comme un homme plein d'esprit et de gaîté, bon camarade, joyeux convive surtout. — « Personne, mieux que la femme qui le pleure, n'a su combien il fut tendre époux, et ceux qui l'ont connu avouent qu'il serait difficile d'être plus aimable. » Ainsi s'exprimait, quelques jours après sa mort, un de ses parents, le libraire Plancher, éditeur du Manuel des Braves.
Les Gaudrioles modernes ont miprimé plusieurs fois une chanson de Plancher-Valcour , qui paraît être une des dernières qu'il ait composées ; c'est La Mère Picard; on y trouve quelques couplets attrayants :
Mère Picard , dit-on , dans son jeune âge, Fut la Vénus , la perle du quartier ; Joli minois , appétissant corsage , Dieu ! quel trésor pour un cab arêtier 1
Les ris, les jeux volaient sur ses traces , Et constamment suivaient son étendard ;
Mais plus de jeux , de ris ni de grâces : Ils sont couchés chez la mère Picard.
(1) Dans les Pantins du Bonlevard , Mayeur dit en outre que Valcour a été commis aux poudres et salpêtres de l'Arsenal , et qu'il s'est marié dans ce poste.
Mère Picard avait chez son grand père , Etant enfant , vu souper Crébillon , Bernard, Gresset et Delille, et Saint-Pierre, Et Saint-Lambert , et Voltaire , et Piron.
Leurs successeurs réclament leurs titres , Maint connaisseur en sourit à l'écart ;
Un autre dit, en cassant les vitres :
Ils sont couchés chez la mère Picard.
Ce fut au mois de février 1815 que l'ex-citoyen Aristide Valcour sortit de son lit pour endosser la robe d'hyver et d'esté, selon l'expression de La Fontaine. Il s'était retiré depuis quelque temps à Belleville, comme font les petites fortunes, et il y vivait avec ses souvenirs, — ce qui, si joyeux convive et si homme aimable que l'on soit, doit être une triste vie lorsque, comme Plancher- Valcour, on a composé et chanté en public des férocités aussi mal rimées que celles-ci, dans Le Vous et le Toi :
Air : Non, non, Doris ne pense pas.
Pour voiler leurs projets affreux,
Leur despotisme sanguinaire.
Les rois, ces tyrans désastreux.
Prenaient le masque populaire.
Ce masque est le mieux imité,
C'est l'art le plus fin qui l'apprête ;
Il est tellement incrusté
Qu'il ne tombe qu'avec la tête ! {bis.)
Certainement je n'en veux pas à Planclier-Valcour de la tranquillité et de la douceur de ses dernières années; peut-être a-t-il expié les emportements de son âge mûr et regretté les écarts de son inspiration ; mais je ne crois pas à cette grande gaîté dont on m'a parlé ; je n'ajoute pas foi à cette insouciance épicurienne dont on a fait parade pour lui. Il est de ces remords que ne pourraient noyer tout le vin du Caveau et tout l'esprit de Voltaire.
Après sa mort, on trouva dans ses papiers manuscrits deux ou trois romans que l'on publia. Un seul mérite d'être distingué, c'est celui qui a pour titre : Colin-Maillard ou mes Caravanes , mémoires historiques de la fin du dix-huitième siècle, quatre volumes in-i2.
Colin-Maillard , à dire d'experts, offre le récit à peu près exact dos principaux épisodes do la jeunesse de Planchcr-Valcour, — jeunesse vagabonde et hardie, comme on a pu le voir. Cet ouvrage ressemble à tous les ouvrages anti-religieux de la môme époque : ce sont les mêmes tableaux, le même système de plaisanteries imbéciles sur les curés, presque les mêmes aventures. Toujours des amoureux déguisés qui s'introduisent dans des couvents de nonnes! Toujours le comédien Sainte-Colombe, le militaire d'Esparville et le brigand Tranche-Montagne ! On dirait qu'il y a un moule pour ces romans de bas-étage. Ce qui me les fait reconnaître et fuir
154 PLANXHER-VALGOUH.
aussitôt, c'est l'éternelle Nuit d'auberge, immanquable chapitre où tous les héros se heurtent dans les ténèbres, se trompent de portes, se chamaillent, se battent, se renversent. Plancher-Valcour s'est bien gardé d'oublier cette tradition, et voici le texte de Colin-Maillard, qui ne diffère en rien de celui des autres romans :
«... Grand-Colas, effrayé des suites que pouvait avoir son expédition nocturne, s'enfuit plus vite que le vent pour regagner son écurie. Le chien le suit en aboyant et renverse dans l'escalier la garde-malade, qui allait chercher de l'eau et du sucre. La garde jette des cris à rendre les gens sourds. Tous les voyageurs épouvantés sont sur pied , et sortent en chemises de leurs chambres ; l'un est armé d'un fouet et l'autre d'un gourdin ; un troisième, qui n'a point éteint sa lumière, paraît avec un chandelier à la main, pour éclairer ce tableau. M"^ Chonchon Desallures, qui entend tout ce tintamarre, tremble au fond de son lit et se demande si le feu est à la maison ; tandis que le très-révérend père Pacôme Touffe-de-Foin psalmodie des versets de psaumes et ordonne aux démons invisibles de quitter cette auberge. On se croirait en plein sabbat : les chats effarés jurent, l'hôtelier accourt une broche à la main, les servantes éperdues vont quérir la maréchaussée ; de tous côtés on crie, on hurle, on se lamente. »
Eh bien ! ce chapitre, vous le retrouvez mot pour mot dans Pigault-Lebrun, dans Victor Ducange, dans Raban ; il est stéréotype chez Paul de Kock. Un roman joyeux ne peut pas plus se passer de nuit d'auberge qu'un roman de M. Alexandre Dumas ne peut se passer de flanconades.
Quelqu'un, — un ami de Plancher-Valcour, sans doute, — a placé en tête de Colin-Maillard les lignes les plus phénoménales qu'on puisse imaginer. J'en détache le morceau suivant , écrit avec un sérieux extrême : « Sans manquer aux égards que mérite le genre élevé, nous demandons à MM. de Chateaubriand, Benjamin de Constant et Régnault do Warin (quel assemblage!) si Atala suppose plus de talents que Faublas, si Adolphe vaut mieux que M. Botte? Ces auteurs, qui ne badinent point, répondront sans doute que chaque genre a son prix, mais, qu'à mérite égal, celui qui réunit ce qui attriste à ce qui fait rire est digne de lapréférence. » En d'autres termes. Chateaubriand vaut Plancher- Valcour, mais Plancher-Valcour est préférable à Chateaubriand.
De tous les ouvrages de cet auteur-acteur, Le Petit-Neveu de Boccace est le seul qui ait eu plusieurs éditions. Quant à ses pièces de théâtre , sur trente-huit environ qui ont été représentées, il n'y en a que dix-sept d'imprimées. Plancher-Valcour a eu successivement pour collaborateurs le comé-
156 PLANGHER-VALCOUR.
dien Destival, Roussel , Moline , Léonard Bourdon, Leblanc, Propiac et l'excentrique directeur de la Gaîté, Ribié.
Aujourd'hui, la seule chose qui rappelle un peu Plancher- Valcour, c'est le théâtre des Délassements- Comiques, — un petit théâtre où revivent les traditions galantes du dix-huitième siècle et où le massif Turcaret va encore applaudir la Petite Lolotte.
Sous des tilleuls, auprès d'un certain homme,
Qui fixait tout avec des yeux sereins,
Quoiqu'il forgeât pour autrui des chagrins,
Etaient des gens, des gens doux et bénins,
Et qui pleuraient, qui pleuraient. Dieu sait comme !
Pour quel sujet, s'il vous plaît? — Pour des riens,
Pour des grands mots, pour des points, pour des notes,
Pour des récits de tristes anecdotes.
Cet écrivain, digne et parfait modèle
Des grands conteurs, des auteurs larmoyants,
C'était d'Arnaud, dont la plume éternelle
A bien manqué de se rendre immortelle.
Encore un peu, cet auteur entêté
Allait atteindre à la célébrité.
Le personnage dont il est question dans ces vers des Petites Maisons du Parnasse, eut l'insigne honneur d'être proclamé pendant une minute le rival de Voltaire. En outre, il créa un genre, la 5e??siblerie, qui eut une vogue incroyable, à une épo-
158 BACULARD d'aRNAUD.
que où l'esprit et la philosophie défrayaient seuls la littérature.
Disciple des jésuites, Baculard dWrnaud était un jeune homme long comme une perche, sec et propre. Il tournait les vers agréablement. Il avait attendri Voltaire par le tableau de sa pauvreté, et Voltaire écrivait, le 20 mars 173G, à l'abbé Moussinot : « Je vous prie d'envoyer chercher par votre frotteur un jeune homme nommé Baculard d'Arnaud ; c'est un étudiant en philosophie au collège d'Harcourt ; il demeure rue Mouffetard ; vous lui donnerez douze francs. » Cela commence à peu près comme avec le chevalier de Mouhy.
Ou connaît trop la correspondance de Voltaire pour que nous nous y arrêtions. Fatigué des demandes d'argent continuelles du collégien, il le recommanda à Helvétius, qui se mit en campagne et procura à d'Arnaud un emploi provisoire , nous ne savons lequel, mais Voltaire fut content, car il remercia Helvétius avec effusion, tout en insistant de nouveau sur les mérites de son protégé : « J'ose vous recommander ce jeune homme comme mon fils ; » tels sont les termes dont il se sert , et cette partie de sa correspondance lui fait réellement beaucoup d'honneur : on n'est pas accoutumé à rencontrer tant de tendresse sous la plume qui scalpe La Beaumelle et dénonce Desfontaines ; cet attachement pour un pauvre hère , attachement qui est
BACULARD d'ARNAUD. 159
mieux que de la pitié, excuse bien dos courtisannelics et bien des fureurs.
Alors, les petits écus cessent de couler. Baculard d'Arnaud, dégagé des principaux soucis matériels, donne l'essor à ses talents et s'occupe d'une comédie. Le Mauvais Riche; en même temps il adresse liiie lettre à Voltaire, qui s'en étonne longuement et ironiquement, de manière à nous faire entendre que d'Arnaud n'était pas coutumier du fait.
« Mon cher enfant en Apollon, vous vous avisez donc enfin d'écrire d'une écriture lisible, sur du papier honnête, de cacheter avec de la cire, et mémo d'entrer dans quelque détail en écrivant. Il faut qu'il se soit fait en vous une bien belle métamorphose ; mais apparemment votre conversion ne durera pas, et vous allez retomber dans votre péché do paresse. N'y retombez pas au moins quand il s'agira de travailler à votre Mauvais Riche, car j'aime encore mieux votre gloire que vos attentions. J'espère beaucoup de votre plan, et surtout du temps que vous mettez à composer, car depuis trois mois vous ne m'avez pas fait voir un vers. Sat cita si sat benè ; etc., etc.
« Faites-moi le plaisir de me donner souvent de vos nouvelles, si vous pouvez. Je vous embrasse de tout mon cœur. »
Tout cela est d'un homme sincère, après tout. Voltaire a le beau rôle. Il se trompe, par exemple,
160 BACULARD d'aRNAUD.
OU plutôt il so fait illusion sur les aspects plaintifs et vertueux de son protégé. Un matin, le jeune d'Arnaud, l'honnête d'Arnaud se réveille, agité d'une humeur égrillarde ; il jette le masque , et avec la plume de Gentil-Bernard le voilà qui rime effrontément une EpUre à Manon. Cette épître, qu'on ne peut citer tout entière, est un des jolis scandales du temps ; après avoir couru les boudoirs , elle est descendue dans les rues ; Manon a occupé la France pendant quinze jours.
Je sais bien, ma chère Manon, Que tu n'es point une duchesse.
Que dans sa compilation Moréri nous tait ta noblesse.
Mais le charme de cent beautés, Sur ton teint mille fleurs écloses, Quatorze ans à peine comptés, Quatorze ans! ce sont bien des choses!
Oui, pour l'œil d'un peuple hébété,
Tu n'es qu'une fille vulgaire,
En un mot qu'une couturière,
Manon, avec quelque beauté.
Moi, je vois, j'admire, j'adore
Minerve, l'aiguille à la main.
Qui, sous tes traits, revient encore
D'Arachné venger le dédain.
A leurs regards, pour tout partage
BACULARD d'ARNAUD. 161
Tu n'as c[u'un simple casaquin.
Un casaquin ! Dieux ! quelle image !
Il s'arrête devant le lit de Manon qu'il décrit avec complaisance, quoiqu'on n'y voie pas
Le goût, au vernis de Martin Associant son art divin, Nouer en cent façons galantes Un rideau que suspend sa main, Et, de la moire et du satin, Déployer les ondes brillantes Et les agréments du Pékin,
Manon ne s'arrêta pas en si beau chemin : elle courut jusqu'à la cour de Prusse oîi elle fit rire le roi. On sait que Frédéric n'était pas difficile ; mais ce qu'il y a de mieux, c'est qu'il fit de Baculard son correspondant littéraire , position enviée et trèsbien rétribuée. Tout arriva donc à la fois à l'étudiant du collège d'Harcourt; il se trouva soudainement en évidence, il fut félicité à son tour, et Voltaire lui-même ne se montra pas un des derniers : « Je vous fais mon compliment, mon cher ami, sur votre emploi et sur VEjntre à Manon; je souhaite que l'un fasse votre fortune, comme je suis silr que l'autre doit vous faire de la réputation. Les Manon sont bien heureuses d'avoir des amants et dos poètes comme vous. » Et en finissant : « Adieu,
162 BACULARD d'aRNAUD.
mon cher d'Arnaud; entre les princes et Manon, n'oubliez pas Voltaire. »
D'Arnaud n'oublia pas Voltaire, ce fut Voltaire qui se souvint trop de d'Arnaud ; on sait les tristes et honteux sentiments de jalousie qui le pénétrèrent en apprenant que le roi de Prusse avait fait venir Baculard à sa cour ; on sait les intrigues qu'il employa afin de mettre Frédéric en demeure de choisir entre l'auteur d'OE'rfi'pe et le chantre de Manon; el comment ce dernier, dégoûté à jamais de la faveur des grands, dut retourner à Paris pour y vivre ot y mourir.
J'ai dit en quelques lignes toute l'histoire de d'Arnaud.
Ses ouvrages , — ou du moins les titres de ses ouvrages, — sont encore connus aujourd'hui. Les Délassements de l'homme sensible ont eu quinze cents souscripteurs. Tous ses drames se sont très- bien vendus, car ils n'ont pas été joués, à l'exception de deux : Le Comte de Comminges , qui lui valut de Marie-Antoinette une gratification de cent louis, et La Mort de Coligny, que la Révolution permit de représenter sur le Théâtre-Molière.
Drames et romans sont écrits dans ce style attendri, désolé, qui se nourrit de points d'exclamation, dlie'las, de soupirs, et]dont l'humidité larmoyante traverse les plus solides reliures. Je n'ai jamais rencontré, même dans les bibliothèques les mieux ex-
posées, un exemplaire complètement sec des Délassements de l'homme sensible.
Baculard a chorclié plusieurs fois à s'excuser de cette sensibilité profonde : « Les anciens, dit-il, qui connaissaient si bien la nature, n'ont pas manqué de nous présenter leurs héros faciles à s'attendrir. Achille verse des pleurs lorsqu'on lui apprend la mort de son ami Patrocle ; Enée a presque toujours les yeux mouillés de larmes, ce qu'ont reproché à Virgile plusieurs de nos beaux-esprits (1). »
Malgré d'incontestables succès, malgré les protections de cour et les secours de tous les gouvernements sous lesquels il s'est perpétué, Baculard d'Arnaud a toujours vécu dans une presque indigence. On s'est long-temps amusé de ses amours intéressés avec une rôtisseuse de la rue de la Huchette :
Là soupirant à côté du gigot
Le doux Arnaud, le lamentable Arnaud....
dit le jésuite Du Laurens, dans ia Chandelle d'Arras. Baculard ne bougeait pas de la boutique. C'était également le plus rude emprunteur qui se pût voir, et l'on a prétendu qu'il n'y avait guère de citoyen en France qui ne fût son créancier pour la somme d'un petit écu. Chamfort, allant plus loin , affirme qu'il devait trois cent mille francs en pièces de six
(1) Epreuves du Sentiment, tome I: avertissement.
164 BACULARD D'aRNAUD.
SOUS. La café de la Régence était d'ordinaire le lieu oîi l'auteur des Epreuves du Sentiment levait ses contributions.
La Révolution le surprit en pleine vieillesse, mais toujours actif, toujours écrivant et toujours larmoyant. On ne savait plus son âge, il tournait au patriarche ; on l'avait surnommé l'Ancêtre de la littérature. Pourtant il prenait encore des airs de jeune homme. Il fut incarcéré pour une belle action, qu'on est heureux de rencontrer dans son existence un peu dégradée : il avait donné asile à un émigré, el il comparut devant le Tribunal révolutionnaire, qui l'acquitta dans un jour d'inexplicable indulgence.
En 1800, je retrouve Baculard d'Arnaud dans le café-restaurant de M""^ Simard, à l'entrée de la rue Mouffetard. Il a quatre-vingt-cinq ans environ ; il marche un peu courbé, mais son intelligence n'a pas subi d'altération visible. Il parle beaucoup et se tient ordinairement assis dans le comptoir, à côté de la limonadière ; il cause de ses voyages, de sa gloire, de l'ingratitude du siècle ; il se vante un peu, mais on le laisse dire. Les musiciens et les officiers de la 96" lui offrent quelquefois un petit verre de liqueur qu'il accepte.
Quelquefois aussi, M""* Simard l'invite à dîner, lui et sa femme. Sa femme est la pétulance même ; mais comme elle a beaucoup voyagé, beaucoup vu ,
BACULARD d'aRNAID. 265
beaucoup entendu, on l'écoute sans trop d'ennui, bien qu'elle ait le verbe haut et désagréable.
jyjme (['Avnaud , à ce que raconte un homme de lettres qui l'a vue plusieurs fois, n'aimait pas Voltaire, parce qu'il était, disait-elle, fort laid, fort avare, au point d'enlever, en Prusse, après le souper du roi, des bouts de bougie. « Ce récit, ajoute l'écrivain , sur les lèvres d'une femme chez qui le mensonge ne paraissait point habituel , malgré son ton excessivement criard, me causa quelque pe^ne pour la gloire des lettres, et je ne pus jamais me décider à l'accepter comme une vérité (i). »
T^jme d'Arnaud assurait encore que le critique Fréron était très-gourmand. Lorsqu'il dînait en ville et qu'on le chargeait de dépecer le gigot, qu'il aimait beaucoup, il ne manquait jamais d'en réserver pour lui un morceau succulent et énorme. Un jour M"® d'Arnaud eut la cruauté de lui dire : — Monsieur Fréron, donnez-moi donc, je vous prie, du morceau que vous affectionnez tant et que j'aperçois sous le manche.
Baculard d'Arnaud n'était guère aimé et encore moins estimé, si j'en juge par le portrait que trace de lui un pamphlet de l'an YIII , Le Tribunal d'Apollon : « — Taille fantasmagorique , figure lacrymale , habit noir, visage blême, œil bleu terne ,
(!) Confessions de J. S. Qiicsné ; 2 vol. in-8.
perruque qui atteste l'existence de l'ancien régime, nez au vent, soupirs continuels. C'est le doyen des romanciers noirs. Hommage à ses talents ! et mépris à celui qui a pour créanciers tous ceux qui , dupes de ses larmes à commandement , ont eu la sottise de lui prêter de l'argent ! Et à qui n'en a-t-il pas emprunté ? L'auteur du Comte de Comminges devrait être immensément riche, et les raisons de sa pénurie habituelle sont un problême que nous n'entreprendrons pas de résoudre. »
C'est là, en effet, ce qui a toujours et vivement intrigué le dix-huitième siècle et une partie du dixneuvième : où a passé tout cet argent? qu'a fait Baculard de tant de petits écus? à quelles œuvres mystérieuses les a-t-il employés ? Les buvait-il ou les mangeait-il?
Ses autographes sont aussi nombreux que les grains de sable du rivage de la mer, mais ils se ressemblent tous : ce sont invariablement des demandes d'argent. Nous choisissons, entre cent, une lettre qu'il adressait à M. Necker, parce que c'est le modèle sur lequel sont taillées les autres. Elle est tirée de la collection Lucas-Montigny.
« P.iris, 17 juin 1790.
« Monsieur,
« C'est au bienfaiteur de la France, c'est à mon bienfaiteur que j'écris. Oui, Monsieur, vous m'avez
BACULARD d'aRNAUD. 167
donné des marques de sensibilité (1) qui resteront gravées dans mon cœur jusqu'au dernier soupir. J'ai prié madame l'ambassadrice, votre fille, de vous présenter mes larmes (2) ; ce sont mes pleurs mêmes qui réclament de votre part de nouveaux témoignages de bienfaisance.
« Vous n'ignorez pas, Monsieur, que mon engagement pour la petite somme que vous voulûtes bien me prêter est dans les mains de M. Dufresne. Je l'aurais déjà acquitté, cet engagement, sans les malheureuses circonstances oîi nous sommes ; et bien loin d'y faire honneur, ce sont de nouveaux secours que j'implore et que j'attends de votre humanité ; c'est de votre humanité même que j'intercède.
« Souffrez que je vous offre quelques détails nécessaires à vous être présentés.
« Quand je contractai l'engagement en question , j'avais droit. Monsieur, de compter sur la possibilité de rendre , parce qu'un honnête homme n'emprunte pas sans cette conviction. Un changement inopiné dans les choses est survenu. La librairie s'en est ressentie, au point qu'on ne vend rien aujourd'hui que ces libelles à deux sous qui infectent les esprits et les âmes. Le croiriez-vous. Monsieur ?
(I) Toujours la sensibilité!
(?) Toujours les larmes '.
168 liACULARD u'aRNAUD.
un libraire a osé m'offrir de me payer toutes les semaines une somme assez tentante, si je voulais seulement donner mon nom pour un journal, et d'autres se chargeraient de la composition (1). Je n'ai pas eu de peine à rejeter ces offres, quoique je sois dans une détresse au-dessus de toute expression. Voilà donc, Monsieur, les seuls livres qu'on lise' actuellement ! Madame l'ambassadrice vous dira qu'en ce moment la saine littérature est anéantie. J'avais un ouvrage qui pouvait me rapporter huit ou dix mille francs , et il faut, pour le continuer, que j'attende un temps plus heureux. Cependant, Monsieur, au moment oii je réclame vos nouveaux bienfaits, je me trouve avec la certitude d'acquitter et ce que je vous dois déjà , et ce que je vous devrai.
« Voici ma planche de salut dans mon naufrage, et elle me conduira au port si vous daignez exaucer ma prière : on vient de jouer au Théâtre-Français une pièce de ma composition , Le Comte de Comminges. Il y a huit jours qu'ils en ont reçu une autre , et la semaine prochaine ils doivent en recevoir une troisième ; la seconde a déjà paru imprimée , et elle jouit de quelque estime.
« Voilà donc , Monsieur, ma base établie pour rendre dans le cours d'un an le prêt que je sollicite,
(!) llum ! n'y a-l-il j);is là dessous une limide intention de menace ?
baculard-d'arnaud. 169
ainsi que celui pour lequel M. Dufresne a reçu mon engagement. Je vous supplierai de m'accorder' la somme de douze cents livres , que je vous rendrais, ainsi que l'ancienne somme, sur les produits de mes pièces, et cela , je le répète , dans le cours d'un an. Je vous en conjure , Monsieur, ne me refusez point cette tiouvelle marque de bienfaisance. Il n'est que vous seul à qui je puisse porter, je dirai les cris de ma douleur et de mon désespoir. Madame l'ambassadrice vous peindra ma situation. Si je ne puis vous toucher, je ne connais qu'un seul terme à mes maux; vous m'entendez; et ce moyen est affreux pour un mari et un père ; car je suis peu intéressé à la conservation de ma propre existence ; le fardeau est trop lourd , et si j'ose vivre, c'est pour soutenir les jours de deux victimes de mon espèce de fatalité. Daignez donc. Monsieur, ne pas rejeter mes larmes ; ce sont celles de la reconnaissance que je verserai si vous agréez ma prière, et que j'ajouterai au sentiment du profond respect avec lequel je serai toujours ,
« Monsieur, « Votre très-humble et très-obéissant serviteur, « d'Arnaud.
» Cul-de-sac Saint-Dominique , près la rue d'Enfer, quartier du Luxembourg.
« P. S. Si en ce moment, Monsieur, vous ne
170 BAGLLARD d'aRNAUD.
pouvez me faire toucher les douze cents francs, j'attendrai quelques jours, en vous suppliant seulement de m'accorder sept ou huit cents francs , parce que le mal presse , et il est à son comble. Je vous le répète, je m'engagerai à payer sur les rétributions de mes pièces dans le courant d'une année. »
On lit en marge de cette lettre : Répondu le 4 juillet, envoyé quatre louis.
M. Villcnave , le bibliophile, racontait des choses extraordinaires sur Baculard d'Arnaud , qu'il avait connu. Il m'en revient une à la mémoire. L'auteur des Epreuves du sentiment, qui garda jusqu'au tombeau de risibles prétentions et d'étranges coquetteries de visage, était chauve et très-ridé; chauve , cela ne lui importait qu'à demi , et nous avons vu qu'il avait adopté l'usage de la perruque; mais les rides faisaient son désespoir. Or, voici la singulière opération à laquelle il se livrait chaque chaque matin, et dont M. Villenave affirmait avoir été plusieurs fois spectateur : Baculard, de ses deux mains, attirait, amenait, chassait courageusement ses rides vers le sommet de la tête , et, comme une femme fait de son chignon , il les nouait avec un ruban. C'est hideux !
Baculard d'Arnaud a rompu deux ou trois fois avec ses habitudes mélancoliques pour écrire des gaillardises singulières. On a même prétendu qu'il
BACULARD d'aRNAUD. 171
avait tâté delà Bastille, pour un poème d'un accent assez vif, et qui n'avait aucune espèce de rapport avec sa traduction en vers des Lamentations de Jérémie.
A côté de cela, on s'est beaucoup entretenu de sa vie capucinale. Dans le recueil de ses œuvres diverses, on trouve plusieurs divertissements composés pour les Demoiselles de l'Enfant-Jésus et exécutés par elles. Au fond, c'est un drôle d'homme, qui reste peu compris. On ne sait où le prendre : aujourd'hui dans le ruisseau , décochant des œillades aux viandes rôties; demain, à la cour de Berlin, balançant la réputation de M. de Voltaire ; il sort des cafés borgnes pour se rendre dans les couvents. C'est le Prêtée de la littérature de deuxième ordre.
Il vécut de la sorte jusqu'en 1805 (1). Le général d'Arnaud , son frère , a déclaré qu'il avait quatrevingt-dix ans. — Deux ans avant sa mort on avait publié ses œuvres en vingt-trois volumes in-'l2.
Ses drames ont été imprimés en 1768 et 1774 avec beaucoup de luxe, sur papier grand et fort, les ligures d'après Eisen et Restout. Plusieurs d'entre eux ont eu jusqu'à trois éditions. — Marie Chénier a fait des emprunts, pour son Charles IX, au Coligny de Baculard. — La collection des Epreuves du Sen-
(I) M. Coliu ùe Plancy dit qu'il est mort dans un grenier.
172 BACULARl) d'AUiXAL'D.
timent et des Délassements de l'Homme sensible n'a pas été non plus inutilement feuilletée par les auteurs dramatiques eu quête de sujets.
Enfin Jean-Jacques Rousseau a consacré quelques lignes élogieuses à Baculard d'Arnaud.