SCÈNE DE RUELLE
Un carrosse brillant s'arrête devant la porte de la comtesse de S...; un jeune homme mis magnifiquement se fait annoncer en composant ses grâces.
« — Quoi l il est jour ici ! s'écrie-t-il en entrant dans l'appartement de la comtesse; mais est-ce que je me serais trompé? N'avez-vous donc point passé la nuit à ce souper ditnn dont j'étais prié , et que je sais furieux d'avoir manqué?
« -— Eh bien, dit la comtesse en minaudant, qu'estce que cela prouve? Où avez-vous pris, s'il vous plaît, qu'on ne puisse pas être levée à trois heures après midi?
— Je suis fait pour me soumettre i tons vos sentiments, reprit le marquis d'un ton sérieux ; et effectivement vos grâces sont à l'épreuve des veilles et des soupers les plus longs. Vous avez la fraîcheur de la dévote la plus reposée.
« — Mais non , n'allez pas croire cela; je ne suis point du tout bien depuis quelques jours : j'ai tin ffmd d'abattement qui me fait peur.
tt — Quelle idéel reprit le marquis; en vérité vous êtes au mieux^ et vous m'inspirez une tendresse...
n — Ce que vous dites là, interrompit la comtesse, est d'une fioirceur abominable. Je sais que la petite présidente de *** vous a subjugué : vous êtes partout avec elle, et vous l'avez menée au ballet de Versailles. Rien n'est plus affiché que ces sortes de choses, et je suis désespérée que vous me croyiez faite pour vous servir de prétexte.
« — Pour ceJa, voilà des griefs si étranges que j'en suis anéanti. Se peut-il que vous donniez dans des pièges aussi grossiers! Il est vrai que j'ai paru avoir pris la petite présidente, mais c'était pour faire ma cour à son mari, qui est un de mes juges, et à qui on ne peut rendre un service plus essentiel que de le débarrasser de sa femme.
a — Oh I vous parlez un langage si eiUortillé^ que je ne vous crois point du tout.
« — Parbleu ! dit le marquis , vous avez là une garniture de cheminée superbe : ces cabinets de la Chine sont charmants ; est-ce de la rue du Roule? Pour moi, je suis fou de cet homme-là; tout ce qu'il vend est d'une cherté et d'un rare«..
c — Mais, oui, cela est assez bien choisi.
« — Comment I il y a un goût miraculeux dans tout cela; voilà des magots de la tournure la plus frappante^ entre autres celui-ci : il ressemble comme deux gouttes d'eau à votre benêt de mari.
« — Ahî paix, dit la comtesse; j'ai une affaire entamée avec lui, qui fait que je le vois depuis quelques jours. J'ai boudé , j'ai eu des vapeurs; enfin, je crois que tout cela me vaudra un attelage de six che-
vaux soupe au lait , dont je suis folle à en perdre le boire et le manger.
c -— A propos de chevaux, reprit le marquis, vous rouvrez une plaie encore saignante : il m'en est mort un des miens, qui était bien la meilleure bête,,. Je l'avais gagné au cavagnoL
« — Quelle folie! dit-elle; depuis quand jouet-on des chevaux au cauagnol ?
< — Mais cela n'est point neuf; d'où venez-vous donc pour ignorer qu'à la cour, quand l'argent manque, nous jouons tout, terres, équipages, chevaux, nos femmes même, quand on veut bien se contenter de semblable monnaie?
« — Gela est d'autant plus plaisant , dit la comtesse, que, dans ce cas-là, vous jouez souvent ce qui n'est déjà plus à vous.
a — Ohl nous sommes là -dessus d'une philosophie dont rien n'approche. Mais que vois-je? une brochure nouvelle I Je n'ai pas l'avantage de la connaître.
a — On me l'a apportée ce matin,et jenesaistrop si je dois la lire.
« — 11 est bien décidé, dit le marquis , que c'est une misère^ comme toutes les autres qui ont paru. Je n'en sais pas un mot, et je vais gager de vous dire ce que c'est d'un bout à l'autre. Apparemment qu'il est question de quelque fée qui protège un prince pour lui aider à faire des sottises, et de quelque génie qui le contrarie pour lui en faire faire un peu davantage; ensuite des événements extravagants^ où tout le monde aura la fureur* de trouver P allégorie du siècle.
« — En vérité, reprit la comtesse, il n'est pas con-
cevable combien ce que vous venez de dire est admirablement défini-; j'en suis si pénétrée, que je vais jeter la brochure au feu.
(( — Non pas cela ; en convenant avec vous du frivole de ces sortes d'ouvrages, je vous avouerai que je les lis avec plaisir. Je m'attache à la façon de conter, et je trouve ces bagatelles moins funestes que les redoutables in-folio,
« — Eh bien , dit la comtesse , voyons si nous soutiendrons la lecture de celle-ci jusqu'à la fin.
« — Ma foi , madame , je n'ai point une poitrine à l'abri de cela, et à moins que vous n'ayez toute la guimauve de Vunivet^s à mon service, je ne crois pas franchement...
« — Ah I marquis, vous vous êtes engagé, et je vous avoue que vous wl indisposeriez cruellement si vous ne lisiez pas.
*« — Allons, madame, dussé*je être réduit à l'état le plus déplorable^ je vais remplir lùa destinée; mais faites défendre votre porte, je vous prie, je ne suis point accoutumé à parfer en public; et, d'ailleurs, vous concevez bien que, s'il y a des choses dans ce livre sur lesquelles il soit nécessaire que nous dissertions, il n'est point à propos que ceci soit ouvert comme une conférence.
« — Effectivement, répondit la comtesse. Qu'on dise que je n'y suis pas; et si mon mari se présente, qu'on l'assure très -positivement que je suis malade à périr ^ que je n'ai pas fermé tœil. Allons , marquis , vous pouvez commencer. »
Et le marquis commença.
Vous aurez sans doute compris, monsieur, que ce dialogue surpris par moi derrière un paravent , et
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« Luzéide était coiffée en cheveux , avec des fleurs et des diamants placés artistement dans sa frisure, un soupçon de bonnet^ et le chignon relevé^ comme on le portait alors. Sa robe était d'une étoffe au dernier goût, blanc, gri$ de lin et or^ avec dessins en pagodes et en figures chinoises, la polonaise et les parements assortis en chenilles et en souci â^ hanneton; un corset garni de pierreries et des manchettes à trois rangs du point d'Anglet«pre le plus exquis, »
Mes petits- maîtres valent mes petites*mattresses : ils sont vivants, ils tournent, ils se dandinent, ils secouent la poudre de leurs cheveux , ils. regardent l'heure à leurs deux montres, ils jouent avec leurs bagues, leurs lorgnettes et leurs tabatières. Le matin en chenille^ c'est-à-dire en redingote ; le soir en veste falbalatée^ hissés sur des talons rouges ou promenés dans une dolente ornée de glaces , on les voit tantôt au Palais-Royal, les mardis et les vendredis , tantôt aux boulevards, dans les spectacles, où ils voltigent de loge en loge, font les singes à travers les trous de la toile^ tracassent les actrices à leur toilette et trai*lent les auteurs dUnseetes du Parnasse. Au bal , ils s'habillent en chauve-souris, dansent le carillon de Dunkerque et exécutent le pas de Marcel avec une admirable précision. Âht les beaux petits pantins que voilà f
Ainsi devraient faire, selon moi, tous les écrivains à qui le ciel n'a pas départi les grands dons de la passion et de la philosophie : penchés sur leur temps et sur leur société, ils en reproduiraient, même dans leurs détails les plus puérils, les usages, les habitudes quotidiennes, les costumes, les locutions, — tout ce que le génie ne peut s'arrêter à indiquer, et tout
ce qui complète l'œuvre du génie ; tout ce que le présent dédaigne et tout ce que Favenir recherche. De la sorte, les écrivains inférieurs auraient leur utilité, et les romanciers de second ordre pourraient se grouper autour des historiens; leurs volumes, n'étant plus frappés dès leur naissance par l'épizootie particulière aux romans, survivraient à leur vogue et prendraient place parmi les livres consultés.
A ce point de vue, Angola est mieux qu'une production éphémère ; c'est un répertoire où vos faiseurs de pastiches ont puisé plus d'une fois. Le langage des ruelles y est noté comme de la musique; c'est là qu'on entend Damis complimenter Zulmé sur sa figure, qui est à ravir ^ tandis que la.piquante Céliane, très-lutinée, s'écrie, mr un ion cTenjouement : — Mais savez-vous bien, Tabbé, que vous êtes d'une folie qui ne ressemble à rien/ Les expressions du temps sont toutes en caractères italiques, ce qui donne au livre une physionomie singulière et le fait ressembler d'abord à un dictionnaire néologique ; mais bientôt l'action, en se déroulant, ôte aux yeux leur distraction exclusive et entraîne l'esprit dans une suite de scènes originales, dont il ne m'est pas possible de vous dire tout le bien que je pense.
Vous parlez quelquefois, monsieur, de style pailleté, de jargon à l'ambre ; vous invoquez vos feuilletonistes en maillot écaillé d*or et d'argent, vous vantez le bel air de leurs périodes, l'impertinence aisée de leurs récits. Je ne veux pas y aller voir, et je vous crois sur parole; mais relisez Angola^ et dites franchement s'il en est un, parmi vos auteurs brillants et bruyants, qui ait dépassé certaines de mes pages, toutes surchargées de satin, de fard, de
lumière, de baisers et de joyaux; s'il en est un qui possède mieux que moi le secret du style praliné; qui enjolive une métaphore de rubans plus frais; qui sache plus longtemps faire tenir en équilibre/ sur une équivoque audacieuse, un dialogue pétillant de tous les feux de la galanterie I Allez, non-seulement vous n'avez rien inventé, mais vous n^'avez rien perfectionné. Mon roman restera le désespoir étemel des tourneurs de périodes et des lapidaires d'adjectifs, la suprême expression du genre joli.
Faut-il vous entretenir, après cela, du succès obtenu par Angola dans tous les coins de la terre, c'està-dire partout où il y avait un boudoir, une chaise longue et les rideaux tirés? Il fut considérable, il fut extrême, il me força à demander grâce et à me claquemurer dans un réduit inconnu, pour me soustraire tant aux sollicitations des libraires qu'aux curiosités des gens de cour. Comme Angola avait paru sans nom d'auteur, on me fit rhonneur» pendant les premières semaines qui suivirent sa publication, de l'attribuer tour à tour au duc de La Trémouille, à Voltaire, à Crébillon fils, à tout le monde. Trois, quatre éditions furent enlevées en quelques mois; Londres et la Hollande ne restèrent point en arrière et multiplièrent les contrefaçons.
De tous les hommes de lettres avec qui Ton a essayé de me mettre en parallèle, Crébillon fils est le dernier à qui Ton eût dû songer. Je n'ai rien, en effet, des qualités ni des défauts de celui qu'on a surnommé le Philosophe des femmes; si je m'avoue inférieur à lui en ce qui touche l'analyse subtile des sentiments, je me considère comme son maître en fait de gaieté, de mouvement et de couleur. Crébillon
334 OUBLIÉS ET DÉDÂlOrKiS.
ne décrit pas, il indique tout au plus; il dit : ced est un sopha, ou ceci est une éeumoire, — jamais ptas long» Ses ducs et ses cheTaliers ne se reconnaissent qu'au langage ; mais quelles dissertations à perte de vue t que de raisonnements^ tfacassiers et inutiles sar la nuance indécise d'un imperceptible caprice d'amour! Célie s'exprime comme la Bérénice de Racine, et il y a des moments où l'alcôve du Hasard du em du feu s'efface tout à fait et où Ton croit voir, à la place, le solennel palais de la tragédie française. Mot, je toucbe davantage à la terre, c'est-à-dire au tapis de la chambre à coucher; je suis plus amusant aussi, je ris de tout mon cœur là où Crébitloii fils ne fait que sourire; je vais droit au but, et j'ai déjà pris vingt baisers sur le cou. de Cydalise pendant qa^l en est encore à parlemeater à travers le trou de^la serrure.
Angoltty plus que Tanzaî et Nécardanê^ plus que les Égarements du cœur et de tesprit, plus enfin que Tœuvre entière du plus jolyot des d^ix Crébillon, résume le dix-huitième siècle et le fait toucher du doigt. C'est un tableau de Paris aussi fidèle que celui de Mercier. La comédie que j'ai poursuivie pendant toute mon existence, avec tant de courage et de rage, je ne l'ai atteinte que dans Angola, Tout à Theure, j'ai dit que c'était presque aussi beau que les Prédenses. Je le soutiens avec fierté.
Entre Molière et La Morlière, il n*y a que quelques lettres de différence.
LE CHEVAJilER DE. LA MORLIERE. S3&
MES OEUVRES DRAMATIOUES
La comédie dans le roman est-elle donc plus aisée que la comédie au théâtre? Je dois le croire, puisque j^ai si peu réussi dans mes tentatives dramatiques. Sur deux pièces, la Créole et l'Amant déguisé^ que je parvins à imposer au Théâtre-Français, la première ne fut jouée qu'ope seule fois; encore n'arriva-t-elle pas au dénouement, à cause d'un incident assez saugrenu, que les Ana auront sans doute porté à votre connaissance. Un valet raconte à son maître les détails d'une fête et lui demande : « Qu'en pensezvous? — Je pense que tout cela ne vaut pas le diable 1 » répond l'autre. Le public prit la phrase au bond et la renvoya aux comédiens; la Créole ne s'en releva pas.
Le Théâtre-Italien, où je tentai d'aborder, ne me fut guère plus favorable. Il était écrit que, m'étant servi de la cabale, je devais périr par la cabale. Le Gouverneur^ comédie en trois actes, dans laquelle je tournais de nouveau en ridicule les petits-maîtres et leurs façons de dire, le Gouverneur tomba lourdement, malgré lin mérite réel de dialogue. Les procédés qui m'avaient si bien servi dans Angola ne furent d'aucun effet à la scène.
Certains hommes ne réussissent qu'une fois. Je vis que j'étais de ceux-là.
Après tout, les calculs de mes enn^cnis étaient absurdes : un succès de théâtre m'eût rendu l'homme le plus doux et le plus bienveillant du monde; la
reconnaissance m'eût enchaîné aux comédiens, et la prudence m'eût fait ménager les auteurs, mes collègues ; — tandis que mes chutes m'exaspérèrent et détruisirent en moi jusqu'auxderniers principes de la plus simple justice. Je rendis passion pour passion ; je fus cruel envers les autres comme on Tavait été à mon égard. Chassé de ce temple, dont le séjour avait été le rêve de toute ma vie, je me montrai sans pitié pour peux qui, plus heureux que moi, en franchissaient sans effort les portes d'airain. Je n'étais que chef de cabale, je me fis pamphlétaire. Lorsque je n'avais pas bien tué une pièce avec le sifflet, je l'achevais avec la plume; un auteur ne s'échappait jamais de mes mains que bafoué et meurtri.
Toutes les œuvres principales ont été marquées par mes brochures; c'étaient tantôt de Très-humbles remontrances à la cohue au sujet de Denis le Tyran (la cohue ! ainsi exprimais-je mon mépris pour le public) ; tantôt des Observations sur le Duc de Foix^ de Voltaire; des Lettres sur les Héraclides^ de Marmontel; des Réflexions sur Electre^ de Crébillon; sur Oreste, sur f Orphelin de la Chine ^ — sur quoi encore? 11 y aurait un énorme volume à composer de toutes ces satires, de toutçs ces analyses, de toutes ces dissertations, de toute cette rancune manifeste et ardente, où souvent éclatent, à travers un parti pris de dénigrement, un sens littéraire très-sain et très-fin, des aperçus nouveaux et l'autorité d'une expérience douloureusement acquise. La haine est quelquefois un bon éperon pour la raison; et les yeux courroucés sont ceux qui courent après la grande lumière, si aveuglante qu'elle soit.
Ah! j'étais actif, j'étais fort, je vivais en guerre et
je me sentais vivre, détestant et détesté, salué bas, ayant mon couvert mis tous les jours chez les gens qui m'accueillaient avec effroi, connu de tout Paris^ au point que, lorsqu'un étranger demandait à voir quelque chose ou quelqu'un de curieux , on lui disait : « Avez-vous vu le chevalier de La Morlière? » Puis on le menait au café Procope, ou au café de la Régence, ou dans la grande allée du Palais-Royal^ ou, plus sûrement encore, au parterre de la Comédie. C'était là que je brillais dans ma gloire, c'était là que j'apparaissais menaçantcomme Jupiter, etcomme lui armé de la foudre t
Ma réputation (une réputation exceptionnelle et teinte de sombres couleurs) fut portée au comble, vers ce temps- là^ par mes dissensions avec mademoiselle Claire-Joséphine-Hippoly te Leyris de Latude Clairon, actrice de la Comédie française, tragédienne au théâtre et à la ville.
L'histoire de ces dissensions forme un chapitre qui eût été digne de figurer dans quelqu'un des joyeux romans signés Le Sage.