‹ Les oubliés et les dédaignés: figures de la fin du XVIIIe siècleChapitre 22 sur 37 · SOUPER AVEC LA DU BARRY · texte numérisé non relu

SOUPER AVEC LA DU BARRY

J'ai fait des soupers plus gais que celui-là. Nous n'étions que deux, elle et moi, dans une salle éclairée comme pour vingt<;inq convives. La Du Barry était parée royaleiaent, on peut le

dire ; elle avait une robe lamée d'or, que des poignées de perles retroussaient, et, sur ses cheveux divinement poudrés, un toquet chiffonné par une élève de la Duchapt, qui laissait échapper des plumes et des pierreries.

Il était clair, décidément, qu'elle avait voulu me /aire honneur, grand honneur.

Néanmoins, je ne figurais pas trop mal en face d'elle : mon habit était bien un peu flétri, ma cravate un peu rousse (Denise brûlait toujours le linge en le repassant) ; mes dentelles étaient reprisées en plusieurs endroits; mais l'air de tète rachetait tout; je pouvais en juger dans les glaces qui nous environnaient.

Pourtant, encore une fois, ce souper avait quelque chose de chagrin.

Les domestiques qui nous servaient laissaient lire sur leur figure une expression de froideur exagérée ; ils allaient et venaient sans qu'on entendît le bruit de leurs pas.

A vrai dire, je sentais confusément tout ce que cela signifiait; — et la Du Barry finit par le sentir à son tour. Cela signifiait qu'il y avait à cette table une courtisane et un pamphlétaire, deux personnages de la même étoffe, la pire espèce d'homme et la pire espèce de femme, à ce qu'on prétend. Cela signifiait que le rôti du roi de France était mangé en ce moment par une grisette parvenue et par un chevalier décrié, et qu'un tel spectacle, au milieu de ces lambris dorés, manquait, sinon de curiosité, peut-être de grandeur ou du moins de convenance.

Dès que cette révélation se fut faite à nous, — et ce fut l'affaire d'un regard échangé, — nous éprou-

LE CHEVALIER DE LA MORLIERE. f d&3

vàmes un embarras que nous ne ch^c1ièjQie$Mp(>int à dissimuler. Nous vîmes que nousi ii^aii^ .compromettions mutuellement, et que notravérilableiplaoè, pour un tête-à-téte, était aux PordtonoMiôuj à tfe Tour d'Argent. !?(>,<)< i.o ,<;

Il en résulta que j'expédiai le so<lpa^; avep [plmrde diligence que je ne Taurais fait eu toute iautïe»ocoîtsion ; — mais je voulais être géniérôuXjiaifdJtfe oublier sa méprise à la Du Barry. ; Il ,[, . .. ^ ;•

Ses yeux, — ses beaux yeux,rnnm'en témoigftèrent une véritable gratitude, .h lu tw i ,i ,:)

Les quelques paroles que noMftié^f^mge4mfi*fft^rent banales et prononcées presqueti'4ejfni*VoixJ'^

Après le dessert, elle se leva ;i ^i^,^m\l^:fff^mh^ fois, me souriant comme elleai(rait,so!uiFi'àiLrOuis,XY, elle me donna sa main à baisearl • - . ..•;.; '. ,/

J'y appuyai jespectueusemftDiïiîiesj %fesf; ftr et, lorsqu.e je relevai la tête avec^une involcw&talrie <érïiOt ion, elle avait disparu. i. , .i :.

Pauvre femme I on dit que vQUSpi'jaVeïfguiilotinée-

.Il 1 ■

Denise'

Le lendemain, je reçus une bourse de cetft loBî^> lafavoriteavait compris, à lai 'fin.' ''- >^' - î

Jamais argent n'était aj^rîvé^plifâ à^propos';' D^iâè faillit en devenir folle de joief. ' J ' ^f"- ^> ' • ' «; ?

Gela nous fit vivre pendritit Jtftfé'àïrfiéèi ôd bôiit de laquelle nous retombâmes 'dans la ^gèfte. La iml* baie ïi^'allait plus, j'avais retiônfeé dëlîflîliinemWït au théâtre; et jf)a}s, Tâgè m^'ôrtiVani, Je Mièvins^facite à

^4 > OUBLIÉS ST DiDAIÛKiS.

4éoottniger. Seule, Denise ne désespérait pas ; elle croyait, ou plutôt elle voulait croire à mon bonheur, i mon étoile, au hasard protecteur. Moi aussi j'avais cru jadis k tout cela !

Selon ses conseils, — car Denise me donnait des conseils, — j'essayai de me rappeler une seconde fois «u souvenir de la maîtresse de Louis XV; j'écrivis 4es Mémoireè 4e Du Barry de SainUAufMtz^ anecdote du temps de Henri lY. Mais mon appel ne fut pas entendu : ni bourse, ni souper 1

Ce fut mon dernier ouvrage imprimé; j'avais soixante et dix ^ns...

Monsieur, cette dernière partie de mon existence vous paraîtra assez triste; elle n'est cependant qu'une conséquence dénia jeunesse et de mon âge mûr. — Après la gêne, vint la misère absolue ; je la supportai mal, car je ii'avais ni religion ni philosophie. D'abord, je mis mes amis à contribution., mais comme la liste en était fort courte, je dus bientôt recourir aux simples connaissances, près desquelles je finis par acquérir une réputation d'emprunteur, comme Baculard d'Arnaud. J'avais gardé ce que ne m'ont jamais refusé mes ennemis, c'est-à-dire la verve hâbleuse, l'esprit à flots; j'amusais, j'étais •écouté, et, la vanité aidant , je croyais 'de la sorte rembourser mç» créanciers. — Par malheur, toute cette gaieté m'abandonn%it quand je rentrais chez moi; le sentim^nl de ma position avilie reprenait le dessus, et je devenais amer même pour Denise. Aussi^ ooname tqutes les natures aigries par la conscienoe de leurs propres fautes, je fuyais mon intérieur où veillaient coastanunent l'ai^élique patience et la tc^dras^ f^i «ncourage. Je redoutais ia

LE CHBYALISR DE LA MORLIBRE. 35&:

consolation encore plus que le reprochera bonté m'irritait. Je gagnai à cette humeur maussade qad* ques vices de plus, et, descendant les derniers deg^éjs^ de Féchelle sociale, j'arrivai à ne me plaire que dans la compagnie des malheureux; je hantai les cafés équivoques, les cabarets de la Courtille, je goûtai vftï acre plaisir à m'enfoncer chaque jour plus, avant dans les fanges.

Il me fut donné alors d'apprécier le dévouement admirable de Denise. Toujours riante, même au milieu du plus profond dénûment, elle opposait à notre ' mauvaise fortune un génie vraiment inventif. Lorsque, les mains vides « je revenais silencieusement m'asseoir au coin de la cheminée sans feu, c'était elle qui s'efforçait d'improviser un repas égayant. Dans les moments extrêmes , elle savait trouver des ressources que je n'eusse jamais soupçonnées : tan» tôt c'était le traiteur qui avait consenti à s'humaniser jusqu'à la fin de la semaine, tantôt c'étaient deux ou trois pièces d'argent miraculeusement retrouvées dans le fond d'un tiroir. Je ne m'inquiétais pas autrement de cela, — lorsqu'une circonstance fortuite vint m'ouvrir les yeux et les remplir de larmes.

Passant vers midi, par le plus extraordinaire hasard, 4ans le quartier de la Petite-Pologne, j'entendis au coin d'une rue les sons d'une guitare, mêlés aux accents d'une voix qui me donna un tressaillement subit. Je pris ma tête à deux mains pour m'assurer que je ne devenais pas fou, et je m'avançai rapidement vers l'endroit d'où partait cette voix connue...

Ah 1 monsieur, vous devinez tout, n'est-ce pas ?

3â«' OUBLIÉS ET DÉDAIGNÉS.

G'^ilT Denise, — Denise qui, depuis un mois, avait repris secrètement son ancien métier pour me faîre^tlvre I

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