‹ Les oubliés et les dédaignés: figures de la fin du XVIIIe siècleChapitre 31 sur 37 · BACULARD D'ARNAUD · texte numérisé non relu

BACULARD D'ARNAUD

Sous des tilleuls, auprès d'un certain homme Qui fixait tout avec des yeux sereins, Quoiqu'il forgeât pour autrui des chagrins.

Étaient des gens, des gens doux et bénins, .

Et qui pleuraient, qui pleuraient. Dieu sait comme ! Pour quel sujet, s'il vous plaît? — Pour des riens» Pour des grands mots, pour des points, pour des notes. Pour des récits de tristes anecdotes.

Cet écrivain, digne et parfait modèle

Des grands conteurs, des auteurs larmoyants,

C'était d'Arnaud, dont la plume éternelle

A bien manqué de se rendre immortelle.

Encore un peu, cet auteur entêté

Allait atteindre à la célébrité.

Le personnage dont il est question dans ces vers des Petites Maisons du Parnasse^ eut l'insigne honneur d'être proclamé pendant une minute le rival de Voltaire. En outre il créa un genre, la sensiblerie^

qui eut une vogue incroyable, à une époque oii l'esprit et la philosophie défrayaient seuls la littérature.

Disciple des jésuites, Baculard d'Arnaud était un jeiine homme long comme une perche, sec et propre. Il tournait les vers agréablement. Il avait attendri Voltaire par le tableau de sa pauvreté, et Voltaire écrivait, le 20 mars 1 736, à l'abbé Moussinot : t Je vous prie d'envoyer chercher par votre frotteur un jeune homme nommé Baculard d'Arnaud; c'est un étudiant en philosophie au collège d'Harcourt; il demeure rue Moutfetard ; vous lui donnerez douze francs. » Cela commence à peu près comme avec le chevalier de Mouhy.

On connaît trop la correspondance de Voltaire pour que nous nous y arrêtions. Fatigué des demandes d'argent continuelles du collégien, il le recommanda à Helvétius, qui se mit en campagne et procura à d'Arnaud un emploi provisoire, nous ne savons lequel, mais Voltaire fut content, car il remercia Helvétius avec efifusion, tout en insistant de nouveau sur les naérites de son protégé : « J'ose vous recommander ce jeune homme comme mon fils; »

tels sont les termes dont il se sert, et cette partie de sa correspondance lui fait réellement beaucoup d'honneur : on n'est pas accoutumé à rencontrer tant de tendresse sous la plume qui scalpe La Beaumelle et dénonce Desfontaines; cet attachement pour un pauvre hère, attachement qui est mieux que de la pitié, excuse bien des courtisaneries et bien des fureurs.

Alors, les petits écus cessent de couler. Baculard d'Arnaud, dégagé des principaux soucis matériels.

BACULAUD D'ARNAUD. 371

donne l'essor 'k ses talents et inoccupé d'ane comédi«, le Mauvais Riche; en même temps il adresse une lettre à Voltaire, qui s'en étonne longuement et ironiquement, de manière à nous faire entendre que d'Arnaud n'était pas coutuxnier du fait.

(c Mon cher enfant en Apolloii, vous vous avisez donc enfin d'écrire d'une écriture lisible, sur du papier honnête, de cacheter avec de la cire, et même d'entrer dans quelque détail en écrivant. Il faut qu'il se soit fait en vous une bien belle métamorphose; mais apparemment votre conversion ne durera pas, et vous allez retomber dans votre péché de paresse. N'y retombez pas an moins quand il s'agira de travailler à votre Mauvais Riche y car j'aime encore mieux votre gloire que vos attentions. J'espère beaucoup de votre plan , et surtout du temps que vous mettez à composer, car depuis trois mois vous ne m'avez pas fait voir un vers : Saê^ito cisat bene; etc., etc.

« Faites- moi le plaisir de me donner souvent de vos nouvelles, si vous pouvez. Je vous embrasse de tout mon cœur. »

Tout cela est d'an homme smoère, après tout.

Voltaire a le beau rôle, il se trompe, par exemple, ou plutôt il se fait illusion sur les aspects plaintifs et vertueux de son protégé. Un matin, le jeune d'Arnaud, l'honnête d'Arnaud se réveille, agité d'une humeur égrillarde; il jette le masque, et avec la plume de Gentil-Bernard te voilà qui rime effrontément une Épitre de Manon. Cette épîiare, qu'on ne peut citer tout entière, est un des jolis scandales du

372 OUBLIES ET DEDAIGNES.

temps; après avoiç couru les boudoirs, elle est descendue dans les rues; Manon a occupé la France pendant quinze jours.

Je sais bien, ma chère Manon, Que tu n'es point une duchesse, Que dans sa compilation Moéri nous tait ta noblesse.

Mais le charme de cent beautés^ Sur ton teint mille fleurs écloses, Quatorze ans à peine comptés, Quatorze ans! ce sont bien des choses !

Oui, pour l'œil d'un peuple hébété Tu n'es qu'une fille vulgaire, En un mot qu'une couturière, Manon, avec quelque beauté.

Moi, je vois, j'admire, j'adore Minerve, l'aiguille à la maio, Qui, sous tes traits, revient encore D'Arachné venger le dédain.

A leurs regards, pour tout partage.

Tu n'as qu'un simple casaquin.

Un casaquin! Dieux! quelle image!

Il s'arrête devant le lit de Manon qu'il décrit avçc complaisance, quoiqu'on n'y voie pas

Le goût, au vernis de Martin Associant son art divin.

Nouer en cent façons galantes Un rideau que suspend sa inain, Et de la moire et du satin Déployer les ondes brillantes Et les agréments du Pékin.

BACULA.RD D'ARNAUD. 373

Manon ne resta pas en si beau chemin : elle courut jusqu'à la cour de Prusse toù elle fit rire le roi. On sait que Frédéric n'était pas difficile; mais ce qu'il y a de mieux, c'est qu'il fit de Baculard son correspondant littéraire, position enviée et très -bien rétribuée. Tout arriva donc à la fois à l'étudiant du collège d'Harcourt; il se trouva soudainement en évidence; il fut félicité à son tour, et Voltaire luimême ne se montra pas un des derniers : a Je vous fais mon compliment, mon cher ami, sur votre emploi et sur VÉpître à Manon; je souhaite que l'un fasse votre fortune, comme je suis sûr que l'autre doit vous faire de la réputation. Les Manons sont bien heureuses d'avoir des amants et des poètes comme vous. » Et en finissant : « Adieu,' mon cher d'Arnaud; entre les princes et Manon, n'oubliez pas Voltaire. >

D'Arnaud n'oublia pas Voltaire, ce fut Voltaire qui se souvint trop de d'Arnaud : on sait les tristes et honteux sentiments de jalousie qui le pénétrèrent en apprenant que le roi de Prusse avait fait venir Baculard à sa cour; on sait les intrigues qu'il employa afin de mettre Frédéric en demeure de choisir entre Tauteur d! Œdipe et le chantre de Manon; et comment ce dernier, dégoûté à jamais de la faveur des grands j dut retourner à Paris pour y vivre et y

mourir.

J'ai dit en quelques lignes toute Thistoii'e de d'Acnaud.

Ses ouvrages, — ou du moins les titres de ses ouvrages-, sont encore connus aujourd'hui. Les Délassements de V homme sensible ont eu quinze cents souscripteurs. Tous ses drames se sont très-bien vendus,

374 OUBLIÉS ET DÏÊDAieNéS.

car ils n'ont pas été joués, à lexception de deux : le Comte de Commingea, qui lui valut de Marie-AntoLnette une gratification de cent louis, et la Mort de Coligny^ que la Révolution permit de représenier sur le théâtre Molière.

Drames et romans sont écrits dans, ce style attendri, désolé, qui se nourrit de points d*exclamatk)n, ^hélos^ de soupirs, et dont Thumidité larmopnte traverse les plus solides reliures. Je n'ai jamais r«[icontré, même dans les bibliothèques les mieux exposées, un exemplaire complètement sec des Délassanenit de r homme sensible,

Baculard a cherché plusieurs fois à s'excuser de cette sensibilité profonde : a Les anciens, dit-il, qui connaissaient si bien la nature, n'ont pas manqué de nous présenter leurs héros faciles à s'attendrir; Achille verse des pleurs lorsqu'on lui apprend la mort de son ami Patrocle; Ënée a p^^ae toujours les yeux mouillés de larmes, ce qu'ont reproché à Virgile plusieurs de nos beaux-esprits * • »

Malgré d'incontestables succès, malgré les protections de cour et les secours de tous les gonvetn»^ ments sous lesquels il s'est perpétué, Baculard d'Arnaud a toujours vécu dans une prosque indigence. On s'est longtemps amusé de ses amours intéressées avec une rôtisseuse de ta rue de la Huchette :

Là soupirait, à côté d'un gigot, * Le doux Arnaud, le lamentable Arnaud...

dit le jésuite Du Laurens, dans la Chandelk (PArras. Baculard ne bougeait pas de la boutique. C'était

Page 1