‹ Les oubliés et les dédaignés: figures de la fin du XVIIIe siècleChapitre 37 sur 37 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Le 4 juillet 1876, les États-Unis célébreront le centième anniversaire de leur indépendance. C'est à cette fête que la jeune Amérique convie la vieille Europe. Le grand attrait de l'Exposition de Philadelphie sera de montrer au monde ce qu'en un siècle le travail et l'industrie ont fait d'un désert.

Je ne crois pas que dans l'histoire on trouve un autre exemple d'un changement aussi prodigieux. En 1776, les treize colonies éparses entre les Alleghanys et la mer ne comptaient pas trois millions d'habitants; aujourd'hui^ les États-Unis s'étendent de l'Atlantique au Pacifique : ils couvrent un territoire quatorze fois grand comme la France, et sur ce territoire il y a quarante millions d'habitants. Vers la fin du siècle, plus de cent millions d'hommes feront des États-Unis le plus grand

empire du monde après la Chine. Si Franklin pouvait sortir de sa tombe, que dirait-il en face de cette prospérité qui dépasse de bien loin ses rêves les plus hardis ^

Cette prospérité n'est pas l'effet du hasard ; le hasard n*a pas tant d'esprit. Des lauses diverses ont contribué à cette fortune prodigieuse : le sol, le climat, la race^ etc.; mais au premier rang^ il faut placer les institutions. Jamais n'a été mieux vérifiée la parole deMontesquieu^que les pays ne sont pas mltivés en rai$on de kur fertilité, mais en raison de leurUherté. Que Ton compare la stérilité naturelle du Massachusetts à la fertilité du sol brésilien, et la richesse des États-Unis à celle des républiques de l'Amérique espagnole, on sentira bientôt que la nature ne fait pas tout pour la grandeur des empires. Le bonheur des nations est dans leurs mains, à la condition d'user de la liberté, c'està-<lire de vivre sous le règne de la justice et de la raison, en se gardant avec le môme soin et du despotisme et de ranarchje.

Ce grand spectacle auquel le monde assistera bientôt aura un intérêt particulier pour nous autres Français. La fête ne sera pas uniquement américaine , la France y aura sa part. Elle sera plus qu'une invitée, elle sera une alliée, une sœur.

On oublie vite en France. Les révolutions se sont succédé avec une telle rapidité, les événements ont tellement laissé de souvenirs, tellement modifié les conditions sociales, qu'aujourd'hui peu de gens s'inquiètent de ce qui se passait en France vers 1776. Remonter par delà l'Empire, par delà La Révolution, c'est une étude qui n'intéresse plus que les antiquaires. L'histoire de la monarchie ne nous touche guère plus que celle d'Athènes ou de Rome. Et cependant il y a là, de 1778 à 1783, une des pages les plus pures et les plus belles de notre histoire, une de celles qui font le plus d'honneur à notre pays.

Humiliée par la paix de 1763, chassée du continent américain par l'Angleterre, son éternelle ennemie, la Franee recueillie attendait l'occasion d'une revanche, quand, vers 1773, les colonies anglaises de l'Amérique du Nord entrèrent en querelle avec la métropole. La discussion entre le parlement anglais et les colonies s'aigrissait de jour en jour, et ce qui n'avait été à l'origine qu'un. procès potitique finit par tourner à la rébellion. Le 4 juillet 1776, les colonies se déclarèrent ind^ pendantes et souveraines : c'est de ce jour que datent les États-Unis.

,Tout en faisant cette déclaration, tout en jouant leur honneur et leur vie pour affranchir leur pays, les colons ne se £ai> salant pas d'Ulusion sur l'inégalité de la lutte qu'ils allaiioat

entreprendre. Protégés par la distance et par les difficultés de la navigation^ défendus sur leur territoire par la rareté de la population, l'absence de routes, l'abondance des forêts et deâ «aux, les Américains ne pouvaient cependant compter sur le succès final qu'autant qu'un prince d'Europe viendrait à leur secours et forcerait l'Angleterre à céder. Mais, en 1776, que pouvait-on attendre de la prudence de Marie-Thérèse et de Catherine, de régoîsmo du roi de Prusse, de la décadence espagnole ? La France est le seul pays qui se soit jamais battu pour la liberté des autres. C'est ce qui explique le rôle qu'elle a joué depuis les croisades; c'est là ce qui fait que, même vaincue et humiliée^ elle tient dans l*estime des peuples et des rois un tout autre rang que ceux qui, par sa défaite, sont devenus plus menaçants pour la paix du monde et plus dangereux pour la civilisation. Quand la France est abattue, le droit des gens est désarmé.

Que fit la France ? Que fit le roi Louis XVI pour ces insurgents qui non-seulement déclaraient leur indépendance^ mais qui, du même coup, proclamaient la souveraineté du peuple, les droits étemels de l'individu et la République ? C'est là l'objet du livre de M. Chotteau. Le titre qu'il lui a donné : les Français en Amérique, parle de lui-même. Quelle était la situation des colooies quand le jeune Lafayette, poussé par son seul courage, débarqua en Amérique comme l'avant-coureur de la France ? A quel état désespéré les Américains n'étaient-ils pas réduits quand le général Rochambeau arriva à Rhode-Island avec sa petite armée? Quels étaient les chefs de ces vieux régiments d'Agenais, de Saintonge, de Bourbonnais^ d» Soissonnais, de Gàtinais, etc., qui, de concert avec les troupes américaines, commandées par Lafayette, allaient emporter York-Town et forcer lord Cornwallis à se rendre ? Quels étaient les officiers qui accompagnaient Rochambeau ? Comment la guerre se fit-elle, et par quel heureux concours de circonstances fut-il donné à "Louis XVI d'imposer la paix à l'Angleterre et d'assurer l'indépendance de l'Amérique, grâce surtout au désintéressement de la France et à la modération du roi ? Voilà une histoire glorieuse, un titre de noblesse que nous ne devons pas laisser dévorer par l'oubli.

A tout Français- qui ira voir l'Exposition de Philadelphie, je me permets donc de recommander le livre de M. Chotteau. Après l'avoir lu, aucun Français ne se sentira étranger aux États-Unis. Partout il trouvera le souvenir de Lafayette et de nos soldats. La plupart du temps, le voyageur, éloigné de son

pays, éprouve de cruels moments de tristesse. Il est comme perdu chez un peuple qui ne parle pas la même langue qae lui^ qui n'a ni ses idées, ni son passé, ni ses souvenirs; mais en Amérique, si la langue n'est pas la môme, il y a les mêmes souvenirs et le même passé. Les États-Unis ne datent qae d'hier; les demi-dieux de leur âge héroïque, c'est Washington, c'est Lafayette ; les noms les plus célèbres de leur histoire et les plus familiers, ce sont ceux de la guerre d'indépendance, et ces noms sont indifféremment ceux des généraux américains et des généraux français : Greene, Rochambeau, Gates, Viomesnil, Lee, Lauzun^ Lincoln, Guillaume de Deux-Ponts^ Daportail, Saint-Simon, Cùstine, etc. Ces nobles souvenirs, les fêtes du centenaire vont les évoquer. A côté des noms français et américains, ressusciteront ceux de Kosciusko et de Pulaski; mais il n'y en aura pas d'autres, et, par la force même des choses, la vieille amitié de la France et de l'Amérique brillera d'un nouvel éclat, amitié qu'aucun nuage n'a jamais troublé et qui ne peut que grandir à mesure que se rapprocheront les institutions des deux pays.

C'est pour ranimer ces souvenirs, c'est pour réveiller ce passé glorieux, c'est pour donner à l'union des deux peuples un symbole parlant que nous avons eu l'idée de dresser, à l'entrée de la baie de New- York, une statue colossale qui porterait à la postérité la plus lointaine le souvenir de l'éternelle amitié de la France et de l'Amérique. A ceux qui, peu familiers avec l'histoire du dernier siècle, ont pu s'étonner de notre entreprise, nous conseillons la lecture des Français en Améinque, On verra que nous n'avons pas cédé à un vain enthousiasme. Un peuple qui néglige de si grands souvenirs est un prodigue qui jette au vent la part la plus précieuse de l'héritage paternel ; la force des nations est en grande partie dans leur histoire, et quand cette histoire a des pages aussi héroïques que celles de notre expédition des États-Unis, c'est un crime de les laisser perdre : c'est une œuvre patriotique, c'est un devoir filial que d'en ôter la poussière et de leur rendre l'éclat des premiers jours. C'est ce qu'a fait M. Chotteau, c'est ce qui donne à son livre tout l'intérêt de la nouveauté, c'est ce qui en fait en même temps le charme et l'utilité.

Éd. Laboulatb.

Puris — Imiîr. Viéville et Capiomont, rue des Poitevins, 6«

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