PLURALITÉ DES FERMENTS OXYDANTS
restent sans action sur d'autres corps sur lesquels peuvent cependant agir d'autres oxydases. Exemple : le suc de pomme de terre bleuit la teinture de gaïac et reste sans action sur le gaïacol (Bourquelot) ; d'autres oxydases nombreuses font cependant virer au rouge la solution de gaïacol. La laccase, qui est une oxydase puissante du suc de l'arbre à laque, reste sans action sur latyrosine (Bertrand) (1), que font pourtant virer au noir d'autres oxydases contenues dans le suc de certains champignons et dans de nombreux tubercules de légumineuses.
L'oxydase de l'extrait de foie de la langouste colore énergiquement la solution de paraphénylènediamine et ne donne rien avec la teinture de gaïac (Abelous et Biarnès) (2). Il en est de même pour les ferments oxydants indirects, qui, très probablement eux aussi, sont d'ordre multiple. Lépinois (3) a montré qu'il n'y avait pas toujours, dans un même organe (capsules surrénales, par exemple) un rapport étroit entre la quantité d'oxygène dégagé et l'intensité de la réaction exercée simultanément sur divers réactifs, tels
(1) Bertrand. — Annales de Chimie et de Physique, 7« série, t. XII, 1897.
(2) Abelous et Biarnès. — Oxydases des crustacés {Société de Biologie, 1897, p. 249).
(3) LÉPINOIS. — Sur l'existence dans l'organisme animal de plusieurs matières albuminoïdes décomposant l'eau oxygénée (Société de Biologie, 1899, p. 428).
que la teinture de résine de gaïac, le gaïacol, etc. Il arrive ainsi à distinguer dans le même tissu deux ferments oxydants indirects, par l'action combinée de la chaleur et de l'alcool.
On pourrait multiplier ces quelques exemples, qui montrent suffisamment combien sont nombreux les ferments oxydants directs et indirects que l'on a déjà appris à connaître. Nul doute que des travaux ultérieurs n'en viennent encore augmenter le nombre. On conçoit en effet sans peine que certains ferments oxydants ne puissent agir qu'en présence d'un réactif déterminé, pour ainsi dire spécifique, et qui reste encore à trouver.
III. — METHODES EMPLOYÉES POUR LA RECHERCHE DES FERMENTS DIRECTS ET INDIRECTS.
Deux cas peuvent se présenter :
I. — Le phénomène d'oxydation apparaît directement APPRÉCIABLE (changement de coloration ou d'aspect du liquide ou du tissu après simple exposition à l'air). — Un liquide, une humeur sont soustraits à un organisme animal, l'hémolymphe de certaines écrevisses (1) par exemple, le sang de certains animaux (2), et laissés au contact de l'air. Ces liquides, en présence de l'oxygène de l'air, vont spontanément changer de couleur.
Autre exemple : la bile perd sa couleur jaune rougeàtre pour revêtir une teinte verdâtre plus ou moins nette sous la seule action de la chaleur, de la lumière, de l'oxygène [Dastreet Floresco (3), Camus (4)]. Le fait sera ainsi directement appré-
(1) Abelous et BiARxÈs. — Existence d'une oxydase chez l'écrevisse [Société de Biologie, 1897, p. 173).
(2) GiARD. — Sur Texistence chez certains animaux d'un ferment bleuissant la teinture alcoolique de gaïacol (Société de Biologie, 16 mai 1896).
(3) Dastre et Floresco. — Contribution à l'étude de la bilirubine {Société de Biologie, 27 mars et 3 juillet 1897).
(4) Camus (L.). — L'influence de la chaleur sur l'oxydation de la bile [Société de Biologie, 3 avril 1897).
ciable, et l'expérience a appris, que très probablement nous avons eu sous les yeux un phénomène d'oxydation.
Chacun sait encore que la tranche de pomme, que la section d'une feuille de dahlia, d'un tubercule de pomme de terre, etc., se colorent en brun noirâtre par Tair. Cette coloration est due à l'action d'une oxydase. Lindet a montré que du jus ou des tranches de pommes, en contact avec l'air sous une cloche, y absorbent de l'oxygène et y dégagent de l'acide carbonique, alors que le jus bouilli reste incolore et ne donne lieu à aucun échange de gaz (Duclaux).
Autre exemple encore : il s'écoule d'un arbre de la famille des térébinthacées un suc laiteux blanchâtre. Dès que ce suc est arrivé au contact de l'air, il ne tarde pas à se transformer en un produit épais, noirâtre, visqueux, qui formera plus tard un enduit solide adhérent : la laque japonaise. C'est là encore un des phénomènes d'oxydation. Pour le prouver, Bertrand a isolé des liquides en expérience la substance oxydante (laccase) et la substance oxydable (laccol). Isolément, séparément, aucune de ces substances au contact de l'air ambiant ne variera d'aspect ou de couleur. Mises au contraire en présence l'une de Tautre, toujours au contact de l'air ambiant, aussitôt se produira un changement d'aspect, de couleur noirâtre caractéristique.
Mais Bertrand a poussé encore plus loin l'analyse du problème, et l'examen des cendres de la laccase lui a permis de faire entrer la question dans une voie nouvelle. Dans ces cendres il y trouve un sel de manganèse. Or, en comparant la puissance oxydante de diverses laccases, Bertrand s'est aperçu que l'activité de la diastase croissait avec la quantité de sel de manganèse qui y était contenue.
Là est l'idée nouvelle, et comme le fait remarquer Duclaux, il pourrait se faire que cette conception se généralisât. Par exemple ne pourrait-on, dit ce savant, appliquer cette idée au phénomène de la coagulation du sang, et voir dans la chaux Télément essentiel des diastases coagulantes ?
L'un de nous (1) a signalé à ce sujet un fait relatif à certains caractères du sérum des purpuriques. On sait que, au cours de certains cas de purpura, la coagulation du caillot se fait en temps normal, mais la rétractilité ne se produit pas et il n'existe point d'exsudation du sérum. Or, dans deux cas, l'addition in vitro d'une très petite quantité de chlorure de calcium, pendant que l'on recueillait le sang goutte à goutte, a provoqué une rétractilité plus grande que dans les
(1) A. SiCARD. — Caractères relatifs au sérum sanguin dans certaines variétés de purpura hemorragica [Société de Biologie, ier juiUet 1899).
Enriquez et SicARD. 3
tubes témoins, vierges de toute addition calcique. Le chlorure de chaux n'a-t-il pas pu faire récupérer au ferment de la fibrine (plasmase de Duclaux) au moins une partie de son ancien pouvoir rétractile perdu, à côté de son pouvoir coagulant conservé?
La préparation de la laccase et du laccol, réalisée par Bertrand, nécessite des traitements successifs par l'alcool^ par l'éther, des distillations dans le vide, manuel opératoire que nous n'avons pas à exposer ici (1).
IL — Le PHÉiN03iÈrvE d'oxydation n'est pas
DHIECTEMENT APPRÉCIABLE PAR UN CHANGEMENT d'aS- PECT OU DE COLORATION. L'aDJONCTION d'uNE AUTRE SUBSTANCE OXYDABLE EST NÉCESSAIRE POUR LE PROVO- QUER. — Quand le phénomène d'oxydation n'est pas directement appréciable par un changement d'aspect ou de coloration, il semblerait qu'il fût logique de placer l'extrait, le suc, le liquide en expérience sous une cloche fermée, et qu'il suffise, pour constater la réalité du phénomène, de mesurer l'oxygène absorbé. L'expérience a appris cependant qu'il fallait, dans la très grande majorité des cas, susciter, provoquer le phénomène par l'adjonction d'une substance oxydable. Cette substance oxydable peut alors révéler son oxydation de deux façons différentes : soit en chan-
(1) Bertrand. — La laque et la laccase (Archives de PhysioL, 180(s p. 23).