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PARIS

EUGÈNE FIGUIÈRE & Oe, ÉDITEURS

7, Rue Corneille, Vl^e

Bruxelles, 72, Rue Van Artevelde. Berlin : W. 9. Potsdamer str., 134a

Londres, 17-18, Green street, Leicester square CÎC-^^ ^i^

Voici, volontairement incomplète, imprécise et mensongère, une relation de voyage. Je ne tromperai pas, comme un voyageur banal, pour étonner, pour intéresser, pour donner la nostalgie du pays fou où me jetèrent des circonstances singulières. J'espère éviter tout crime contre ma patrie et contre la civilisation moderne; j'espère n'inspirer à personne le désir de retrouver l'île perdue. La vie étrange qu'on y mène effraie d'abord, mais ensuite elle s'empare de vous comme un vertige. Je ne réussis plus qu'avec de grands efforts à comprendre ses séductions lointaines; mais, quand j'y étais plongé, je leur ai souri quelque temps et, du plus intellectuel au plus grossier, tous mes compagnons, à une exception près, s'y sont englués définitivement. Nul matelot ne lira ce livre : voilà un point sur lequel je suis bien tranquille. Mais il risque de tomber aux mains de quelques rêveurs. Ces déséquilibrés verront ici — et je ne voudrais pas qu'ils sortent éblouis de la vision — un immense paradoxe vécu depuis des

siècles par des hommes innombrables; ils y verront une utopie qui a trouvé sa place, qui s'est fixée sur un territoire immense et qui s'y développe harmonieusement et logiquement comme une pensée de monomane. Puisse le savant mélange que je présente, vérités et mensonges, naïve exposition et restrictions habiles, guérir ces lecteurs inquiets, au lieu d'empirer leur état! Mais ce n'est pas pour ces misérables affolés de liberté ou de fraternité, f>our ces lamentables gangrenés d'absolu, que j'écris. Si je n'avais songé à des gens plus intéressants, certes je me serais abstenu. Mon livre indiquera à quelques physiciens et à quelques horticulteurs d'utiles directions pour leurs recherches : c'est mon but, mon espérance et mon excuse.

Le nom de notre vaisseau, son pK)rt d'attache, le but vers lequel nous nous dirigions, l'endroit où nous nous trouvions : autant de renseignements que je dois refuser. Je ne suis pas de ces canailles qui, sous prétexte d'exactitude, vulgarisent les formules de poison et indiquent les chemins de mort. Je suis tenté de commencer avec la souriante négligence des contes populaires : « Il était une fois un navire sur

la mer. » Vous ne connaîtrez ni mon nom ni celui d'aucun de mes compagnons. Le capitaine s'appellera « le capitaine », comme le navire s'appellera « le navire ». Je m'appellerai Jacques. Le seul camarade, sans doute, dont je parlerai particulièrement se nommera Charles. Je crois inutile d'avertir que ces deux prénoms sont supposés.

Sous l'intense lumière, la mer était une beauté noble. Les flots glissaient en mouvements robustes et qui jouent. Charles l'helléniste et moi, nous regardions, muets longtemps, le rythme berceur fait de force et de paresse. Mais mon ami rompit le silence charmé et ce fut, sur un océan de rêverie étale et imprécise, une vague soudain jaillissante, presque brutale, de pensée qui se dresse et retombe.

— Le beau pays! dit-il.

Parole absurde d'abord, noire comme une sottise et sans signification apparente, mais à travers quoi il me semblait bientôt deviner la lueur de je ne sais quel sens mystérieux qui appelle et qui fuit, irritant. Je tournai vers Charles un regard soupçonneux et, très bête, — je savais que je disais une bêtise et je ne pouvais pas ne pas la dire, — je demandai

à ce garçon grave, austère, ignorant du rire et de la fantaisie :

— Je crois que tu te paies ma tête?

Blessé de la supposition, blessé de la vulgarité avec laquelle je l'exprimais, il s'écarta et laissa tomber ces mots dédaigneux :

— Décidément, tu es de ceux auprès desquels il vaut mieux se taire.

Je fus sur le point d'injurier mon ami ou de m'injurier moi-même. Une colère me soulevait — contre qui? contre lui? contre moi? contre le rythme de l'eau dans la lumière, qui me paraissait monotone maintenant et ennuyeux? Contre tout à la fois. Faute de savoir choisir un but, mes sarcasmes restèrent immobiles, renfermés comme balles en cartouchière.

Appuyé au bastingage, je regardais le mouvement de la mer, toujours calme et égal à lui-même. Son uniformité sans but, sans bornes, inlassablement répétée, fatiguait mes yeux et ma pensée. Dans mon esprit inondé, les flots affirmaient, pour la durée comme pour l'espace, je ne sais quelle ressasseuse et îiauséeuse monotonie. Je murmurai enfin dans un bâillement :

— Ennuyeuse éternité!...

Echo qui contredit et qui raille, Charles répondit :

— Admirables changements !

Il s'était assis sur un banc et tenait à la main un livre ouvert. Je criai :

— Tu es bien banal, si tu admires une agitation piétinante et toujours la même. Il me semble qu'il faut être plus jeunes que nous pour s'émerveiller encore au cycle des saisons ou pour s'ébahir de ce que la vague qui monta retombe et de ce que tout sommet a pour compagne nécessaire une vallée. Ah! le jour et la nuit, rythme d'un large bâillement qui ne se ferme que pK)ur se rouvrir!

Le garçon sérieux ricana ;

— Tu as de belles dents et j'aime quand tu bâilles.

J'allais répliquer — quoi? quelle sottise?... II ne m'en laissa pas le temps. Il demanda :

— Sais-tu où nous sommes?

— Non... Et c'est ça qui m'est égal... Tu vois une différence, toi, entre quarante-cinq ou quarantesix degrés de latitude ou entre cinquante degrés de longitude est et cinquante degrés de longitude ouest? Tu as vraiment de la chance!

Mais lui :

— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Je crois que nous sommes en ce moment sur l'Atlantide.

Je remarquai négligemment :

— L'Atlantide, un nom que j'ai entendu ou lu quelque part. Mais, pour moi, ce n'est qu'un nom.

Je regardais, en une curiosité vague, sommeillante, la mer qui rapidement changeait d'aspect. Les flots, joueurs tout à l'heure comme des enfants heureux, étaient maintenant des travailleurs qui peinent. Des herbes innombrables et monstrueusement fortes arrêtaient leur élan. Avec des millions de bras presque pas frémissants, les lourdes algues retenaient l'océcm, comme un peuple obstiné de femmes retarderait la marche d'une armée. La mer, pâlie par son effort de plus en plus vaincu, perdait, avec la grâce libre de ses gestes, la beauté de sa couleur. Parmi tous ces écheveaux dont elle emmêlait la laideur luisante, gluante, jaune et plate, l'eau se tramait boueuse, harassée, livide.

Charles avait cherché un passage de son livre. Il lisait du grec avec une emphase péniblement soulevée. Puis il traduisait le texte effarant :

Une puissante armée, partie de l'Océan Atlantique, envahit insolemment l'Europe et l'Asie. Car alors on pouvait traverser cet Océan. Il s'y trouvait

une île située en face du détroit que vous appelez les colonnes d'Hercule. Cette île était plus grande que la Lybie et l'Asie réunies.

— Oui, — ricanai- je, — je me rappelle maintenant. L'Atlantide, une grande île, en effet, perdue par les anciens. Mais Christophe Colomb l'a retrouvée. Un savant m'a expliqué que ton Atlantide s'appelle aujourd'hui l'Amérique.

Mais lui :

— Ton savant se trompait.

— Qu'en sais-tu?

— Les anciens connaissaient et l'Atlantide et l'Amérique.

Les gens qui louent à l'excès les connaissances de l'antiquité me blessent comme ceux qui vantent trop les étrangers. L'homme de bien considère son siècle aussi comme une patrie et il accepte avec enthousiasme le devoir d'exclure de son amour les époques mortes pour lesquelles il ne peut rien. Déclarer un siècle supérieur à notre siècle, proclamer un pays supérieur à notre pays, ce sont hostilités contre nous et formes condamnables de la misanthropie. Celui qui sait aimer les hommes sait préférer les plus proches. Je haussai les épaules à l'affirmation inju-

rieuse de Charles et je murmurai une vague formule de blâme :

— Allons donc!...

Les ennemis de la Raison, de la France et du Progrès sont des maîtres dans l'art d'interpréter les textes. L'helléniste, de nouveau, lut glorieusement une phrase grecque. Puis il traduisit :

Les navigateurs passaient de l'Atlantide sur les autres îles et de celles-ci sur le continent qui borde cette mer.

Il conclut, sans l'ombre d'une hésitation :

— Le continent qui borde cette mer, voilà l'Amérique.

— D'où vient que tes anciens, s'ils connaissaient l'Amérique, n'y allaient jamais?

Mais un sophiste systématique a réponse à tout :

— Après la disparition de l'Atlantide, — prétendit Charles, — l'océan n'était plus navigable. Ecoute encore Platon :

De è^ands tremblements de terre et des inondations eurent lieu. En un seul jour, en une seule nuit fatale, l'île Atlantide disparut sous la mer, et c'est pourquoi aujourd'hui encore on ne peut ni parcourir ni explorer cette mer, la navigation

trouvant un obstacle insurmontable dans la quantité de Vase que l'île a déposée en s'abîmant.

Il continua d'expliquer. Tous les anciens constatèrent cette impossibilité de naviguer dans un océan de boue qui se défendait encore par de gigantesques fucus, hostiles, obstinés et inextricables comme un troupeau immensément serré de pieuvres. Couverte en quelques heures d'une mince couche d'eau, l'Atlantide continua longtemps, continue peut-être encore, de lentement s'enfoncer. Pendant des dizaines de siècles, elle fut moins une mer qu'une terre délayée et enlizeuse, une prairie infinie d'herbes flottant dans de la vase et que le reflux, au temps d'Aristote, découvrait encore. Ceux qui tentèrent l'aventure ne parlent qu'avec effroi de cette étendue folle, sol qui cédait sous le moindre poids, mer qui ne cédait devant aucun effort. Christophe Colomb ne pouvait venir avant son temps. Il fallait bien attendre, pour traverser l'Océan, que l'infranchissable mer des Sargasses ne fût plus l'Océan tout entier.

Je fis lever Charles. Je lui montrai le singulier milieu dans lequel nous naviguions, le réseau de plus en plus serré des herbes, la boue de moins en moins liquide. Il dit :

— Nous entrons dans ce qu'il reste de la mer

des Sargasses. Je croyais le passage impossible.

— Alors, — demandai-je en une inquiétude mal définie, — tu t'imagines vraiment que nous sommes sur l'antique Atlantide ?

— J'en suis sûr! affirma-t-il.

Et il résuma ce qu'on sait sur l'île, perdue depuis onze mille ans. Peu de chose, en somme. Nulle autre source que deux dialogues de Platon : le Timée^ qui contient sur l'Atlantide quelques lignes incidentes et pauvres; le Critias, dont nous ne pK)Ssédons qu'un court fragment. Dans ce dernier ouvrage, l'auteur voulait conter, d'après une tradition recueillie en Egypte par Solon, une glorieuse victoire des anciens Athéniens sur les Atlantes. Il débute par des renseignements peu croyables sur la noble moralité et la généreuse politique des Athéniens préhistoriques. Puis il passe à leurs adversaires. Il nous exp>ose, après l'origine mythique de ces enfants de Neptune, leurs grands travaux agricoles et guerriers, les canaux qu'ils creusaient, les remparts qu'ils dressaient, toute une vie énorme et harmonieuse.

Charles répétait enthousiaste, en grec et en français, la fertilité de la terre, l'ingéniosité des habitants, la puissance de l'empire. Il rabâchait la

description, les guerres, la constitution politique, les temps de vertu et de prospérité. Puis il lamentait la décadence morale et la colère des dieux. Enfin, d'une voix qui pleure comme sur une noble destinée trop tôt interrompue par la mort :

— Hélas! — déplorait le grotesque savant, — là s'arrête le dialogue inachevé ou aux trois quarts perdu...

Dans tout ce récit absurde et incertain, un détail m'avait frappé par sa bizarrerie précise. Les Atlantes possédaient en abondance un métal qui ne se trouvait que chez eux et qui a disparu avec leur île. C'était, l'or excepté, le plus précieux des métaux. Platon nous le fait connaître par un nom qui ne répond plus à rien et par une épithète homérique. Cette richesse évanouie, il l'appelle « l'orichalque aux reflets de feu». Elle était si commune dans le pays qu'on en revêtait beaucoup de monuments et jusqu'à des remparts.

J'interrompis mon ami pour lui faire remarquer de nouveau l'aspect de plus en plus effrayant de la mer. C'était maintenant, lourdement épaisse et immobile, une prairie. Plus une goutte d'eau, semblait-il. Seulement une vase presque solide collait, agglutinait ensemble tout le peuple immense et dense

des sargasses. Le navire se traînait, ralenti, coutre fatigué qui ouvre un p)énible sillon. Contre le bord se soulevait, frémissant à peine, un remous de boue et d'herbes. Derrière ' la charrue, le sillon retombait comme une double draperie et la mer refermée redevenait je ne sais quoi de laidement pesant, de tristement égal, d'obstiné et d'immobile.

En ce moment, le capitaine vint à passer près de nous.

— Capitaine, — demandai- je, — il me semble que nous ne 'filons pas vite?

— Nom de Dieu, non! — dit le marin en riant. Le navire est comme une pauvre faux mal foutue et S£ms manche t[ui s'accroche et s'embarrasse au milieu d'une prairie trop épaisse.

— La mer des Sargasses! — dit Charles.

— Oui, je me suis un peu écsirté de la route ordinaire. Je vais donner des ordres nouveaux. Le raccourci que j'avais imaginé nous retarderait vraiment trop.

— Est-elle encore grande, capitaine, cette mer des Sargasses ?

— Peuh! dix fois la France, tout au plus.

— Et aucun navire ne la traverse jamais?

— Pour sûr, alors!... J'étais loin moi-même de

cette prétention. Une toute petite sécante d'une cinquantaine de lieues semblait devoir m'arranger. Je m'étais tromf>é; j'y renonce.

II s'éloigna.

— Diable! — maugréait-il, — nous aurons du mauvais temps, cette nuit. Je ne voudrais pourtant j>as que le grain nous surprît sur ces sacrés hautsfonds.

II n'avait i>as fait trois pas qu'un phénomène effrayant se produisit. Le navire, claquant, pencha de l'avant, pencha de l'arrière, balancé par une force mystérieuse.

— Qu'est ceci? dit le capitaine.

— Un tremblement de mer, — répondit Charles.

La même secousse étrange eut lieu deux fois encore; puis ce fut, autour de nous, un bouillonnement formidable. L'eau, avec de grands bruits glougloutants, se soulevait et s'affaissait, non point sur le rythme des vagues, mais par énormes bonds verticaux. Aussi loin que nous pouvions voir, la vase bouillait et les sargasses, vivantes et vertes tout à l'heure, fanées maintenant et cuites, s'agitaient dans le vaste bouillonnement. Nous étions comme perdus dans une immense marmite pleine d'herbes.

Et jamais chaleur pareille ne m'avait fait souffrir dans pareille inquiétude.

Charles dit négligemment :

— La mer des Sargasses eut toujours un régime volcanique.

Tandis que le capitaine courait donner des ordres devenus urgents, au milieu des eaux, si calmes tout à l'heure, maintenant bouillantes, un bouquet jaillit, immense jet de vase et d'herbes, geyser improvisé, d'une hauteur et d'une masse prodigieuses. Suffocants sous la chaleur redoublée, nous vîmes l'énorme poids retomber dans notre direction. Il frappa le navire comme un rocher qui, après le choc, s'émiette et roule en mille débris. Heureusement, j'étais aussi loin que possible du coup, qui m'eût broyé. Mais les éclats me brûlèrent cruellement.

Sous le heurt formidable, le vaisseau craqua mille craquements. On eût dit les cris discords d'une armée surprise et écrasée. Le flot retomba à la mer, entraînant avec lui, bois et agrès, un quart peutêtre du vaisseau. La ruine qui restait commença à enfoncer lentement dans la vase. En un affollement morne, nous regardions à nos pieds notre fragile support qui s'enlizait. Tout à coup, parmi une com-

motion terrible, un grand bruit monta : la chaudière venait de faire explosion.

Nous étions, Charles et moi, sur le point le moins exposé. Le capitaine et les autres survivants fuyaient vers nous. Le fragment de navire qui nous portait enfonçait, non plus en un balancement lent et régulier, mais par secousses brusques, répétées, déchirantes. Il n'y eut pas d'ordre donné; il n'y eut pas de manœuvre réglée. Tous nous nous précipitâmes aux chaloupes et, d'un effort unanime, nous les jetâmes à la mer.

L'intolérable chaleur diminuait un peu et le vaste bouillonnement s'était apaisé. Au risque de leur vie, de braves et adroits matelots réussirent à sauver des armes et un peu de vivres. Le capitaine n'encourageait pas leur effort. Il répétait avec une persistance de dément :

— Faites ce que vous voudrez, mes enfants, nous sommes foutus!

Mais Charles affirmait :

— Un vivant doit toujours espérer.

-— Espérer quoi? — demgmda quelqu'un. Nous ne sortirons jamais de cette boue... Même si nous en sortions, nous sommes si loin de toute terre, si loin de la route des navires, si loin de tout

secours possible!... Et nous n'avons pas deux jours de vivres.

— Je crois que nous sommes bien près d'ime terre inconnue.

La plupart regardèrent Charles comme on regarde un fou; deux ou trois tournèrent vers lui des yeux de prière et de confiance.

Or des ténèbres nous environnèrent, laites de nuit et de brume.

Et ce furent, longuement tragiques, des heures d'immobilité et de silence.

Le jour se leva, cruellement radieux. Nulle brise ne soufflait. Autour de notre agonie s'étendait la paix vaste de la mort. Charles indiquait, impassible, la direction de son espoir. Puis il saisissait une rame et, donnant l'exemple, frappait vigoureusement dans la boue lourde.

Quelques-uns l'imitèrent, sans élan. Malgré moi, en im ricanement, je dis :

— Des cadavres qui essaient de remuer leur cercueil! ...

Mais Charles cria :

— Tant qu'un effort reste f>ossible, la résignation s'appelle lâcheté.

Comme je haussais les épaules, il ajouta :

— Le cadavre, c'est toi!

Ses paroles ne m'émurent point. Je n'étais pas assez naïf pour m'arrêter à leur apparence injurieuse. Par une étrange transposition des sens, il me semblait les voir, ces paroles, au lieu de les entendre; et ce que je voyais, c'étaient des gestes violents

qui essaient de soulever les courages voisins. Qu'importent, d'ailleurs, gestes ou paroles à des gens qui vont mourir? Je laissai tomber un regard de sui>ériorité indulgente sur cette agitation vaine, sur cet effort fou — et lâche, en somme! — p)Our échapper à l'inévitable. Puis je levai au ciel des yeux d'indifférence fière. Je songeais : « Ton azur- sans pensée n'est pas plus calme que ma pensée».

Mais je poussai un cri d'étonnement. Deux oiseaux étranges — vraiment, on eût dit des hommes — glissaient dans le bleu. Ils se dirigeaient vers nous.

En même temps que j'avais crié, Charles avait crié. Je suivis la direction de son regard. Il n'avait pas vu la même chose que moi. Debout, les bras lancés en avant comme des enthousiasmes, il désignait des lueurs brillantes, je ne sais quel lointain incendie. Une immense courbe flambait là-bas, dont nous apercevions un fragment convexe et qui, des deux côtés, semblait se prolonger à l'infini. Et Charles clamait ces mots que je fus seul à comprendre :

— L'orichalque aux reflets de feu! ... Nous sommes sauvés... L'orichalque aux reflets de feu!...

Tous regardaient ce que Charles montrait. Mais tous regardaient avec un étonnement morne. Quel

rapport pouvait-il y avoir entre le salut et les menaces de cette mer en flammes?

Le vol des deux êtres que j'avais aperçus tout à l'heure approchait. Je vins à Charles et, lui frapp£mt sur l'épaule :

— Les bizarres oiseaux! — lui dis-je. Mais lui, après un seul coup d'œil :

— Des oiseaux?... Tu vois bien que ce sont des hommes.

Tourné vers nos compagnons, que la nouveauté imprévue et capricieusement changeante des spectacles rendait stupides, il reprit sa lassante cantilène d'espoir :

— Réjouissons-nous; réjouissons-nous... Voyez! les Atlantes viennent à notre secours.

Puis, armé d'un chiffon blanc, il se mit à faire des signes d'appel. Et, comme si les êtres étranges et aériens eussent pu comprendre le français, le pauvre fou criait :

— Généreux Atlantes, sauvez-nous!

Les êtres effarants étaient trop distincts maintenant : malgré les dénégations de l'esprit, l'œil était forcé de reconnaître en eux des hommes. Debout, les membres immobiles, ils glissaient dans les hauteurs. Harmonieux et incroyables comme des appa-

ritions, ils venaient, portés par on ne sait quel souffle de mystère ou de volonté. Leur corps était nu. Seulement une ceinture serrait leurs reins. En vain je cherchais leurs ailes; en vain je cherchais quel appareil leur permettait de se soutenir dans les airs : je ne voyais rien.

Ils descendirent presque au niveau de l'eau, s'arrêtèrent à trois pas des chaloupes. Charles leur parla et l'un d'eux répondit.

— Ne craignez plus, — recommanda-t-il. — Je vais prévenir des amis et, dans moins d'une heure, vous serez secourus.

J'eus un éclat de rire, déclenché par l'effarement, un rire de fou, et je criai à Charles :

— Tiens!... tes oiseaux atlantes, qui parlent français! ...

Réfractaire à l'étonnement comme une brute, il concéda, très vague :

— C'est singulier, en effet... Nous saurons plus tard... Pour le moment, accueillons la destinée secourable sans nous inquiéter de son nom.

L'un des deux hommes volants était re{>arti d'une allure rapide. L'autre flottait dans l'air, autour de nous; et il nous parlait amicalement.

— Nous sommes bien des Atlantes, — déclaraitil à Charles.

Puis, s'adressant à moi :

— Ne t'étonne f>as que je sache le français. Je connais quinze langues cruelles.

Je n'étais guère en état de demander des explications. Mais Charles, moitié affirmant, moitié interrogeant :

— Vous dites cruel comme les Grecs disaient barbare ?

— Oui, — avoua l'Atlante. — Mais tu auras le temps de comprendre ces choses.

Son compagnon s'était jeté dans la lointaine fournaise qui devant nous enflammait toujours l'horizon. Bientôt, jaillis de l'incendie, des canots parurent.

Leurs extrémités recourbées les rendaient semblables aux barques funéraires des anciens Egyptiens. Mais nous comprîmes que le fond en était plat. Ils venaient à nous, rapides et inquiétants, comme des vertiges. Ils volaient vers nous... Volaient-ils vraiment? Parfois je croyais voir qu'ils ne touchaient pas l'eau, qu'ils glissaient dans l'air comme les hommes tout à l'heure. Je fis remarquer la chose à Charles. Charles me dit, en un haussement d'épaules :

— Tu t'étonnes toujours de tout...

Singulières, les barques qui nous recueillirent. Sans iroiles, sans rames, sans chaudière, elles n'avaient aucun des moyens de propulsion que je connaissais. Chacune était manœuvrée par un seul homme. Et l'étrange manœuvre ! ...

Assis à lavant, le marin posait les mains sur tme sorte de piano. Selon la touche où il appuyait, une longue pointe de métal, un bizarre éperon, tournait à droite ou à gauche, entraînant derrière lui le navire docile.

Je pouvais concevoir vaguement ce qui se passait. C'était de l'inconnu, une invention que les Cruels — les Atlantes devaient nous appeler ainsi — feraient peut-être demain. Mais le plus ou moins de rapidité de notre marche semblait aussi dépendre des gestes du pilote.

Les dix barques qui nous portaient glissaient sur deux lignes. En examinant les plus proches, je vis qu'elles étaient entourées d'une bande d'étoffe. « Elles ont mis des ceintures d'Atlantes », pensai- je.

Dans Tentassement croulant de stupeurs qu'était cette journée, beaucoup de détails, même parmi les plus effarants, restaient inaperçus, unités silencieuses perdues dans une foule, jusqu'à l'instant où le choc d'un autre détail les rendait comme sonores. Ici la comparaison immédiatement s'imposait. Les ceintures d'hommes — je me le rappelais soudain et mes yeux le constataient — étaient garnies de la même pointe mobile, plus petite seulement, que les ceintures de navires. Je crus me souvenir que, dans leur vol, les Atlantes portaient parfois vers cette pointe métallique une main qui dirige.

II me sembla que l'étoffe tantôt pressait étroitement la barque, tantôt s'écartait un peu. Mes observations gardaient toujours quelque incertitude et comme un flottement de rêve. Mais j'aurais presque affirmé que le navire strictement serré volait à toute vitesse : il fallait, à ces moments, se détourner pour n'être point suffoqué. L'étoffe écartée légè- m rement du bois, la marche se ralentissait. J'étudiai la ceinture du marin qui manœuvrait derrière nous, à quelques mètres de distance. Elle portait onze boutons. La boutonnière inférieure s'ouvrait à même l'étoffe. Les autres pendaient au bout de rubans de plus en plus longs. Seul, en ce moment, le

bouton d'en haut était utilisé, et l'appareil semblait, très lâche, tenir à peine. Et l'homme était comme un oiseau posé, stable, mais les gestes si libres, soulevés de légèreté et d'aisance. Je crus me rappeler que, pour s'arrêter, les Atlantes volants avaient détaché plusieurs boutons. Celui qui, à quelques centimètres au-dessus de l'eau, était resté longuement immobile n'avait-il pas défait toutes les boutonnières à l'exception des deux supérieures?...

J'appartenais tout entier à ces remarques, à ces rapprochements, à ces inductions, quand je me sentis enlevé comme dans un cauchemar. La première ligne de barques, il me sembla, le cœur défaillant, la voir s'envoler. Bientôt la seconde ligne fut aussi dans les airs une troupe d'oiseaux rapides et qui tremblent.

— Que se passe-t-il? — demandeii-je.

Mes compagnons, accrochés au bord, accrochés à leurs voisins, chancelaient et criaient.

— Ne craignez rien, — dit notre pilote, tandis que la barque redescendait effleurer l'eau, — nous venons de doubler un récif.

La mer maintenant était un sourire bleu, telle la Méditerranée en ses jours aimables. Mais bien-

tôt nous entrions dans les reflets de l'incendie qui fermait devant nous l'horizon rapproché.

Nous arrivâmes à cet océan de feu. A quelques mètres de nous, tournait, sans une brèche, une couronne de rocs infranchissable à des navires ordinaires. Des fleurons d'un rouge ardent ornaient et annonçaient dans toute son étendue la dangereuse couronne.

— « L'orichalque aux reflets de feu » leur sert de phare, — dit Charles.

Instinctivement j'empoignai le bord de la beirque. Pour doubler « les rochers orichalciques », — ainsi les appela Charles, qui éprouvait le besoin d'imposer à toutes choses la familiarité d'un nom, même provisoire et inharmonieux, — nous volions à trente ou quarante mètres de hauteur.

Et la terre nous apparut, voisine. Le premier coup d'oeil la révélait étonnante de fertilité. Mais, au-dessus des arbres gigantesques, on distinguait ça et là, cri de pierre blanche qui traverse les verdures enchevêtrées, la pointe d'une hautaine pyramide.

Charles détourna mon attention.

— As-tu remarqué, — interrogea-t-il, — que votre pilote est une femme?

— Oui. Et il y a plusieurs femmes parmi les marins qui conduisent les autres barques.

J'ajoutai, dédaigneux :

— Ces sauvages paresseux imposent à leurs femmes des besognes d'homme.

Mon ami me regarda avec un effarement qui me fit éclater de rire.

— Tu les appelles des sauvages ! — s'éxclama-t-il.

— Dame, si tu connais un autre nom pour de3 gens qui vont tout nus... Leur ceinture n'est pas un vêtement, n'est pas même la feuille de vigne des statues civilisées. C'est un appareil, un organo de vol, et qu'ils ont l'impudeur de placer trop haut...

— Tu ne sens pas l'écrasante supériorité de ces hommes qui?...

Je me détournai, agacé. Et, moitié plaisant, comme lorsqu'on veut éviter une discussion avec un obstiné:

— Moi, d'abord, j'appelle sauvage tout homme qui ne me ressemble pas.

La pilote avait entendu. Elle se tourna à demi et remarqua en souriant :

— Nous autres, nous disons cruels... Mais nous avons des raisons.

Je répondis par un vague salut plutôt ironique.

Pouvais-je discuter avec cette personne qui semblait nous connaître et dont je ne savais rien? Et puis des pilotes qui bavardent, çà peut devenir dangereux aux passagers. Ma mauvaise humeur s'exprima intérieurement, à peu près en ces termes : « De quel droit est-ce que ça parle français ? »

Tout m'irritait. J'en voulais aux Atlantes de nous avoir sauvés. Je leur en voulais d'être si savants, de se manifester navigateurs si habiles, d'avoir conquis l'air. Je leur en voulais de leur étonnant© beauté. Leur peau rouge-brun avait la couleur héroïque des lions. Je m'affirmais, en secouant la tête : « Des hommes doivent être blancs ». Leurs longs cheveux sombres formaient avec leur teint une harmonie chaude et hardie : « Mon Dieu, comme c'est criard, ce fauve et ce noir! » Je riais, en mon esprit, de ces hommes sans barbe : « Ils ressemblent tellement à leurs femmes qu'ils sont obligés de rester nus pour reconnaître les sexes ». J'appelais faiblesse leur grâce mince et souple. Leurs traits étaient réguliers, mais leur nez, aquilin vers son sommet, ne s'abaissait en ligne droite qu'à partir de son milieu. « Ah ! ces nèz juifs et convexes! » Et j'injuriais la petitesse délicate de leurs extrémités : « De vraies mains de singes malades! »

Quand Charles, sortant d'une longue contemplation, dit à demi- voix :

— Plus beaux, oui, plus beaux que les Grecs.. ... Je haussai les épaules.

Après xm silence dédaigneux, je remarquai :

— Comme ces gens-là sont ennuyeux à voir! Ils se ressemblent tous.

— Nous aussi, — affirma l'helléniste, — nous devons encore nous ressembler devant leurs yeux inaccoutumés à notre race.

Si la barque trop étroite l'avait permis, je me serais éloigné de cette sottise énervante. Du moins je tournai le dos et je m'enfermai dans l'asile du silence.

Avec sa puissante couronne d'arbres que dépassait çà et là, comme un fleuron déchirant, la pointa d'une pyramide, la côte semblait, de loin, un appel et une promesse. Vue de près, elle offrit une falaise tourmentée et grimaçante, un mur vertical tout glissant de vertige, tout hérissé d'angles qui menacent, tout creusé de grottes où de l'ombre se tapit et de la terreur. Les barques, l'une derrière l'autre maintenant, glissaient droit devant elles, rapides et aveugles, comme pour se heurter à cette inébranlable hostilité. J'étais sur le premier canot et j'imaginais qu'au pied du mur, il se soulèverait, brusque et énorme oiseau. La falaise avait plus de deux cents mètres et je n'étais pas sans appréhension à l'idée de l'énorme saut en hauteur.

Net, un changement de direction nous jeta au milieu des rochers dans un canal qui, à deux pas de distamoe, restait encore invisible. Le boyau étroit, par mille méandres, aboutissait au port.

Une foule attendait qui, de baisers envoyés avec

les mains, étrangement salua notre arrivée. Hommes et femmes étaient nus cx)mme nos sauveteurs. Même quelques-uns — ils habitaient sans doute dans les environs — n'avaient pas de ceinture.

Tous les regards étaient des curiosités amicales. De temps en temps, un indigène, comme attiré par une sympathie particulière, prenait la main de l'un d'entre nous en disant :

— Viens avec moi, frère...

... Ou, plus bizarrement :

— Frère-Eimi-homme, viens avec moi.

En voyant s'éloigner mes compagnons dans les directions les plus diverses, je sentais grandir une inquiétude. Pourquoi nous séparer ainsi? Quelle trahison se cachait sous les manières souriantes et les paroles fraternelles ?

Ces réflexions devaient rendre mon visage maussade. Je fus le dernier que quelqu'un choisît et abordât. Je devins « la proie » — c'est le mot effrayant que je pensEii — d'un vieillard sans ceinture.

L'âge de mon hôte ne me rassurait point. Seuls la blancheur des cheveux et, quand la bouche cessait de sourire, je ne sais quel air vénérable donnaient l'idée de la vieillesse. Mais le visage imberbe n'avait

pas une ride; mais le corps nerveux et rempli ne montrait aucun signe de décrépitude.

Il me prit la main et dit d'une voix douce :

— Jeune homme, veux-tu venir chez moi?

Je ne trouvai rien d'aimable à répondre. Je me contentai d'exprimer tout haut un étonnement.

— Ah çà! tout le monde parle donc français ici?... Sans paraître remarquer ma méchante humeur, le

vieillard expliqua :

— Ceux qui ignorent le français nous ont laissé, naturellement, la joie de vous recevoir.

Il ajouta :

— Je demeure tout près, à une centaine de pas, là, dans les grands arbres qui couronnent ce tertre. Mais, si tu es trop fatigué, je me ferai donner des ceintures de vol.

— Ma foi, j'aime autant marcher.

Le sentier que nous suivions était ombragé d'arbres épais. C'étaient surtout — mais tellement plus grands que ceux que je connaissais! — des orangers et des citronniers. Dans la verdure vernie des feuilles s arrondissait la verdure grenue des jeunes fruits; cependant des fleurs blanches s'élargissaient comme des promesses, et, réalisations lourdes, des sphères d'or inclinaient le hautain effort des branches. Par-

tout, dans œs couleurs d'un éclat presque blessant, des pyramides grises, qui étaient des maisons, mettaient on ne sait quel sourire discret.

— As-tu faim? as-tu soif? — dit le vieilleird

A un rameau penché qui soudain se redressa, il cueillit, énorme et faite pour inonder le gosier d'Hercule, une orange. Comme nous passions auprès d'un bouquet de bananiers, il m'offrit aussi, effarante par ses proportions gigantesques, une banane

De plus en plus, je soupçonnais son amabilité de cacher quelque mauvais dessein. Je sentais que i j'aurais dû feindre comme lui; mais fatigues et dangers m'avaient trop énervé, m'avaient rendu incapable de me contraindre.

— Merci, — déclarai-je en refusant les fruits, • — j'aimerais mieux quelque chose de plus substantiel-

— Tu trouveras chez moi des gâteaux, du miel, des œufs, du lait et des fromages.

— Et i>as le moindre bifteck? — réclamai- je. Le sourire disparut des lèvres du vieilWd qui

déclama avec une absurde énergie : M

— Nous ne sommes pas des meurtriers. T Je m'étonnai :

— Des meurtriers?... Je ne demande pas à msui-

ger de l'homme; je demande à manger du bœuf.

Mais le paradoxal vieillard :

— L'existence du bœuf ne te semble donc pas une vie? sa mort ne te paraît pas une mort, ni sa douleur de la douleur?...

Je ne réf)ondis rien. La méfiance en moi s'élargissait, torturante. Cette apparente démence douceâtre devait cacher des mœurs bien terribles. Ces gens resf>ectaient peut-être le bœuf de leurs prairies parce que leur bouche aimait la seule saveur de la chair humaine. Mon hôte guetterait, sans doute, mon premier sommeil pour me tuer et dévorer mon pauvre corps.

Pourtant le spectacle était un apaisement noble. La terre dressait et étalait sa fécondité comme un mélange inoui de confiance et de gloire. Derrière la verdure luisante des orangers, derrière les inmienses feuilles des bananiers, les cocotiers et les dattiers agitaient très haut dans la lumière leurs p£uiaches bleus. Plus loin, parmi toutes sortes d'arbres qui dressaient à des hauteurs de vertige des feuilles grandes comme des nappes et des fruits rebondis comme des corbeilles de nourriture, parmi des fougères hautes de vingt mètres, des géants inconnus tendaient comme des bras leurs branches animées

de vent ou les tordaient comme des serpents. Des lianes faisaient courir de l'un à l'autre le tremblement don ne sait quelles légères passerelles ou le retombement balancé don ne sait quelles lourdes tapisseries. Partout des oiseaux chantaient, partout gambadaient des singes. Des aras aux couleurs éclatantes comme des trompettes, des oiseaux de paradis» des paons, des oiseaux-lyres mettaient dans toutes les verdures, auprès de l'or et du rouge des fruits, la beauté vivante de leurs plumages. Et les oiseauxmouches faisaient l'air tout frémissant de couleurs et de courbes harmonieuses. Mais les pyramides innombrables qu'on sentait habitées par des hommes; mais les hommes qui à toutes les altitudes nageaient dans le ciel, océan de lumière, ou qui, planant à quelques mètres du sol, mangeaient des fruits, causaient, riaient; ceux-là surtout qui nous saluaient de leurs petites mains appuyées sur des lèvres aux lignes pures, puis dirigées vers nous en un mouvement d'une grâce ineffable, complétaient d'une touchante et fraternelle beauté humaine la beauté opulente de ; la nature. Ils semblaient, ces hommes délivrés du boulet de la pesanteur, faits d'amour, de joie et de liberté. Et, sourires qui découvrent et qui voilent la pensée de l'univers, leurs mouvements, d'une beauté

au-delà des paroles, flottaient sur le visage merveilleux et pacifique de la terre.

Comme le reste du paysage, le sentier était peuplé d'oiseaux et de singes. Nulle bête ne fuyait à notre approche. Les chants et les cris souvent se dirigeaient vers nous comme des saluts; des lèvres et du regard, mon compagnon souriait aux animaux rencontrés.

Un grand singe blond, se laissant tomber auprès de nous, se mit, le visage sérieux, à contrefaire ima démarche de fatigue et d'ennui. Le vieillard caressa l'indiscret, qui se laissa faire.

— Il est apprivoisé? — demandai-je.

— Nous ne faisons de mal à personne et nous n'avons besoin d'apprivoiser personne.

Je fus étonné du mot «personne». Etait-ce méprise d'homme qui parle une langue insuffisamment connue? ou le vieillard se moquait-il de moi, me comparant à ce singe familier?

Or le vieillard ajouta, dans un rire équivoque :

— Lui non plus n'a pas eu besoin de m'apprivoiser. Nous sommes deux animaux innocents, et mes grimaces l'amusent comme ses grimaces m'amusent.

Puis, s'adressant ridiculement au singe :

— Tu es, comme moi, un geste et une vague conscience de la terre, pas vrai, cousin?...

Je me mordis les lèvi'es pour ne pas rire et, d'une voix grave, j'exprimEii un vœu :

— Je serais heureux d'entendre votre cousin vous répondre.

Le vieillard, lui, rit tout haut.

— Malheureusement, — dit-il, — le cousin n'a pas appris le français.

Il se tourna vers l'animal, prononça quelques syllabes étranges : le singe s'éloigna d'un air de zèle.

— Vous lui parlez sa langue?

— Non : je suis plus ignorant que lui. C'est lui qui comprend un peu la mienne.

— Serait-il indiscret de vous demander ce que vous lui avez dit?

— Je lui ai dit : « Je suis im pauvre homme sans I ceinture. Va me chercher quelques dattes ».

Le singe revenait portant un régime dont les dattes pendaient et tremblaient, lourdement grosses comme des poires.

— C'est un domestique, — remarquai-je avec ni épris.

Mais le vieillard délendit l'honneur du singe :

— Pas le moins du monde! Il sait que je me

dérangerais pour lui comme il se dérange f>our moi. Remarque-le bien, d'ailleurs, je lui ai expliqué que je ne pouvais faire moi-même ce que je lui demandais. J'approuvai, d'un accent convaincu :

— Ce que vous avez fait est juste et naturel. Vous avez payé le singe en monnaie de singe.

Je riais, content de mon esprit et rassuré sans savoir pourquoi. Le vieillard rit aussi. Je sentis dans son rire plus de malice que dans le mien, quand il me répondit :

— Tu m'excuseras, frère, si je ne comprends pas toutes les finesses de ta langue.

La beauté du spectacle occupait ^de plus en plus mon esprit, chassant ma méfiance ,et ma mauvaise humeur. Rassuré et souriant, j'arrivai à la petite pyramide qui servait de maison au vieillard. Un couloir coupait le rez-de-chaussée. Mon .compagnon me fit entrer dans une , grande pièce, à droite.

— Tu es chez toi, — me dit-il.

Tout semblait préparé à me recevoir. Chargée de toutes sortes de fruits, de fromages et de gâteaux aux formes singulières, une large table attendait. Elle portait aussi un grand vase plein d'eau et un autre plein de lait. Quelques sièges simples, une bibliothèque et un lit complétaient l'ameublement.

Mon hôte continua :

— Tu désires, sans doute, rester seul. Si tu as besoin de moi ou envie de me voir, tu n'auras qu'à m'appeler par cette fenêtre. Je vais dans le verger que tu aperçois. J'ai nom Makima.

Dans la porte entre-bâillée, il demanda :

— Et toi, comment dois-je t'appeler?

— Mes amis m'appellent Jacques.

Le vieillard sorti, je fis honneur à son repas. Je ne touchai pas aux fromages, ni aux gâteaux, non plus aux liquides peu séduisants. Je me laissai attirer de préférence par les fruits inconnus. Quelques-uns me ravirent. Je connus plus tard que c'étaient le doux savinte et le palta exquis. J'en découvris un plus précieux encore. On le nomme d'un mot composé qui peut se traduire « le blancmanger». Sa délicatesse fondante parfume et rafraîchit la bouche mieux que les plus fines de noà glaces, mais il fait circuler dans tout le corps, une force joyeuse.

— Toi, — lui dis-je, reconnaissant, — tu vaux presque un bifteck!

Rassasié, je m'étendis sur le lit. Mais trop de nouveautés agitaient mon esprit qui se sentait, depuis que j'avais mordu au blanc-manger, vibrant et heureux comme la lumière même. Je me levai bientôt et je me dirigeai, en haussant les épaules, vers la bibliothèque. Assurément, dans ce pays sans relations avec l'univers civilisé, il n'y avait aucun livre que je pusse comprendre. « Pourtant, m'objectai-je en fm une sorte d'espoir inquiet, comment tant de ces insulaires savent-ils le français?... Je suis perdu dans

un rêve que ce fruit inconnu a rendu joyeux et qui ignore l'impossible. » Un instant, je tournai le dos aux livres et le cœur me battait follement. J'hésitais devant la déception probable; je tremblais peutêtre davantage à l'idée de l'effarante, de l'impossible satisfaction.

Je crois que le mouvement brusque qui me porta devant la bibliothèque fut véritablement un acte de courage... Elle ne contenait, l'étonnante bibliothèque, que des livres français. Toutes les belles œuvres des trois derniers siècles, depuis les Essais jusqu'aux Destinées et aux Contes cruels. Et aussi les rares ouvrages intéressants de notre génération. Voici, qui marie dans un sublime frémissement d'éternité les sèves d'autrefois avec les forces d'aujourd'hui, les formes anciennes et les aspects actuels de l'aspiration et de la servitude humaines, le dernier roman de J.-H. Rosny. Parfaite de forme et chargée de tous nos espoirs et de tous nos découragements, voici, au pied du Caucase héroïque, La Nef d'Elémir Bourges. Puis je découvre des titres de livres et des noms d'auteurs que j'ignore. Les vers limpides d'Emile Boissier reflètent, au long du Chemin de l'Irréel, parmi d'émouvantes forêts brumeuses, les formes penchées, et qui chuchotent, de la Nuit, de la Voluptéu

de la Mort. Le Cabaret des Larmes et le Précurseur de Jacques Fréhel dressent devant mes yeux toute une Bretagne de mystère et de passion, un âpre et délicieux mariage des parfums dorés de la lande et de l'odeur glauque de la mer. Avec quel sourire de mépris, en présence de ces livres ignorés et admirables, je songeais aux succès de publicité, aux écritures croulantes que, pendant une saison, le public suiveur proclame des chefs-d'œuvre, après les journaux mercenaires, après les imbéciles qui s'intitulent critiques !

La nuit m'exila de ces beautés fraîchement découvertes. Je constatai avec un mélange de dépit et d'orgueil patriotique :

« Ces Atlantes savent voler comme des oiseaux ; mais, pas plus que des oiseaux, ils n'ont pu ma donner une chandelle ou une allumette. »

Je sortais d'un sommeil peuplé de songes. Dans une immobilité craintive, je me demandai : « Ai-je tout rêvé ? » Auprès de moi, sur le lit, je trouvai des livres, des livres français, des livres dont l'un était daté de l'année même. Je m'affirmai presque que j'étais en France. J'étais surpris de me l'affirmer sans enthousiasme. « Est-ce que je regretterais le cauchemar où le vieil anthropophage respectait le bœuf par amour exclusif pour la viande que je suis?» Je ne pus m'empêcher de rire. «Mon Dieu! qu'on est bête dans les rêves! C'était certainement le plus doux des hommes, ce vieillard nu qui no volait pas, faute de ceinture, et qui avait un singe pour domestique. » Dans mes souvenirs tamisés de sommeil, l'étrange pays m'apparaissait beau et désirable. « Ce ne serait pas une villégiature banale. Je me ferais prêter une ceinture de vol et je me croirais oiseau. Aux branches des arbres je becqueterais de ce fruit qui m'a paru délicieux et réconfortant. Je vivrais dans un paysage nouveau par

les couleurs, les formes et les proportions et que, sans doute, le vol multiplie et renouvelle continuellement. Le vieillard me conterait, je pense, de belles et calmes histoires... Mais il faudrait retrouver Charles et causer de ces choses avec quelqu'un qui se place presque au même point de vue que moi. »

Maintenant les traits aquilins et les corps souples de cette race m'intéressaient. Une émotion jeune souleva mes sens et je dis dans un rire : « Si je refais le même rêve, je demanderai à la pilote de dénouer pour moi sa ceinture. »

Je me levai. Mon regard chercha avec une inquiétude grandissante les plus simples instruments de toilette. J'allai vers la table; je goûtai au fruit qui m'avait laissé le meilleur souvenir. La sensation se renouvela, profondément et largement délicieuse. « Quelle chance ! je vais vivre le beau rêve. »

Je courus à la fenêtre. J'appelai, presque plus incrédule :

— Makima!

, Le vieillard parut, aérien. Il me demanda de mes nouvelles. J'étais un peu choqué de son continuel tutoiement... Bientôt je l'acceptai avec indifférence.

« C'est une habitude générale chez les sauvages, et ils ne sont pas plus méchants pour cela. »

— Où est le cabinet de toilette? — demandai-je. Makima sourit, — il souriait beaucoup, Makima,

— et, me montrant un ruisseau qui coulait à dix pas de la maison pyramidale, — oui, pyramidale, mon vieux Maspéro :

— Voilà, mon ami.

— Il manque un peu de serviettes...

Mais le vieillard, indiquant un arbre aimablement bas dont les larges feuilles pâles et souples retombaient comme des linges :

— Si on peut dire!...

Cet idiotisme m'amusa. « Toi, mon vieux, quand tu prétends ignorer certaines nuances de ma langue, tu te vantes. Tout à l'heure, pour peu que je te pousse, je parie que tu parles argot. »

Ma toilette achevée, je m'étendis sur l'herbe et je bâillai.

— Tu t'ennuies? — demanda Makima qui, soutenu en l'air par la précieuse ceinture, mangeait des cerises énormes, — tu t'ennuies, même dans ce verger d'Europe?

Arbres, feuilles, fleurs, fruits, tout avait des proportions effarantes. Mais, le premier étonnement

passé, je croyais, en effet, reconnaître les formes agrandies. Voici, puissants comme nos chênes, des pêchers dont une feuille couvrirait ma tête, dont un fruit nourrirait un homme. Voici, hauts comme des eucalyptus, des poiriers dont les poires pendent lourdement comme des gourdes capables de désaltérer toute une journée de voyage. Ces énormes ballons verts et rouges qui font, dans un feuillage épais, une lumière amusante, sont sans doute des pommes. Des ormeaux géants soutiennent, selon le mode virgilien, des vignes grosses comme mon corps et chaque grain de leurs longues grappes s'élargit comme une pêche de France. Près de moi, des fraises s'écrasent sur le sol, lourdes comme des poires ordinaires. Je songe : « C'est trop gros, ça ne doit rien valoir». J'en goûte une, d'une dent dédaigneuse : j'en mange dix avidement. Plus parfumées quue les petites fraises de nos bois, elles fondent dans ma bouche heureuse : « Ce ne sont pas des fraises; ce sont des fondants, des sorbets, je ne sais quelle synthèse ravissante de connu et d'inconnu. »

De l'autre côté du ruisseau, des fleurs, balancées au vent, m'envoient la griserie de leurs mille parfums. Je les regarde : malgré leur énormité dérou-

tante, je reconnais les roses harmonieuses. Les autres m'inquiètent et m'attirent par je ne sais quel mélange de familiarité et d'étrangeté. Elles semblent, sous des masques, des sourires amis. Non, je dis trop mal mon impression. Ceci plutôt : j'ai vécu de longues années loin du village natal et voici que passent, me saluant, de jeunes femmes que j'ai sans doute laissées enfemts, mais je ne puis mettre des noms sur les visages éclos. Ah! l'émotion faite de douceur et d'amertimie! «Jusqu'ici n'ai-je pas vécu exilé?... »

— O vieillard, — dis-je, — si tu es rassasié de ces cerises trop grosses, qui sont peut-être des pommes trop rouges, enseigne-moi le nom des fleurs malicieuses qui semblent ricaner : « Tu nous connais, mais tu ne nous reconnaîtras pas! »

— Ce sont toutes fleurs de ton pays.

— Oui, comme les roses sont des églantines.

— Tu as bien dit, mon fils. Malgré le peu de temps que vous laissent vos guerres, vos concurrences, vos luttes folles contre les autres hommes, malgré vos préoccupations bizarres, vos industries puériles, vos plaisirs ennuyeux et envahisseurs, vous avez créé une des fleurs que la nature demande à 1 homme et dont elle lui fournit le vague dessin.

Nous, plus heureux, nous avons mille fleurs, nous avons szuis doute presque toutes les fleurs. Partout nous entendons l'appei de la terre : « J'ébauche, — nous dit-elle, — viens achever. J'ai besoin de ta fidèle collaboration pour devenir moi-même. Je suis celle qui aspire, et toi, tu es la grande conscience de mes mille désirs, la seule divination possible de mes millions de moyens. Je suis le bloc qui veut devenir statue et je n'ai d'autres mains à implorer que les tiennes. Ne me refuse pas ton secours. Je te récompenserai comme une reine comble un enfant. Mange cette baie sauvage : ne goûtes-tu pas, dans sa sécheresse décharnée et âpre, le pressentiment d'un fruit délicieux? Prends cette graine pauvre et cultive-la pour qu'elle devienne le blé riche. Soigne cette églantine, cette violette, ce myosotis, et fais-moi mes fleurs. Réalise en moi tous les désirs dont je t'ai pénétré, tous les rêves que je t'inspire. Je n'ai que toi pour aider mes songes — nos songes — à éclore, pour préciser mes efforts hésitants, pour faire des éloquences avec mes balbutiements, pour me délivrer des mille aspirations qui me travaillent et me couronner de mesj mille réalisations. Ne t'éloigne jamais de moi, ô mon fils bien-aimé, mais perfectionne-moi constam-

ment pour que constamment je te perfectionne. »

— Tu est éloquent, Makima, même en français!

— Non, mon enfant, c'est cette rose qui est éloquente, cette églantine réalisée. C'est cette violette réalisée, ce myosotis réalisé, ce lys réalisé.

Son doigt désignait des fleurs dont chacune dressait, formes, couleurs et parfums, un bouquet d'harmonies, une opulence sans lourdeur... Ah! le beau vase grec que tu étais, toi, lys réalisé! Tes nobles courbes blanches, bercées aux caresses des brises, semaient, avec l'or de ton cœur multiple, des senteurs chaudes et voluptueuses. Tu faisais rêver, rayonnant calice, a de sensuelles communions. Ta pulpe, plus délicate qu'un fruit savoureux ou qu'une peau de blonde, faisait frissonner en moi de vagues désirs de nourritures légères, soulevait en moi des désirs précis de baisers. Mais toi, violette réalisée, tu dressais dans la lumière un panache mauve ou tu laissais flotter aux vents une chevelure dénouée. Riche myosotis réalisé, tu étalais sous mes yeux heureux un parterre d'étoiles.

Reviens consoler mon exil incurable, rêve vécu, rêve d'une Patrie, rêve d'un Lieu où tout est beau et généreux, où l'homme est resté fidèle à la nature, où la nature s'est pénétrée d'humanité! Rends-moi

tes parfums évanouis; ravive tes couleurs fanées d'éloignement ; restaure tes formes que déjà l'oubli dégrade, tes formes qui ne me sont plus, hélas! harmonies complètes et rassurants équilibres, mais ruines qui s'imprécisent et qu'envahit l'herbe triste du regret. Rends-moi tes fruits plus nourrissants que nos viandes, plus rafraîchissants que nos glaces, plus fondants que les chefs-d'œuvre de nos confiseurs. Rends-moi tes mille fleurs dont nos campagnes ne m'offrent qu'une lointaine espérance, tes fleurs qui sont à dix siècles d'évolution des pauvres avortements auxquels nous donnons leurs noms glorieux. Et, de nouveau, au-dessus de mon oisiveté charmée qui regarde, qui aspire et qui écoute, suspends dans ta lumière joyeuse, parmi la danse des rayons et des oiseaux-mouches, le vieillard aux paroles savantes et enthousiastes.

Dans le chapitre précédent, je me suis abandonné à un élan d'enthousiasme qui, chez un autre, ma choquerait. Je dois maintenant aux bons Français de rapides excuses et de rapides explications.

Des quarante naufragés, je suis celui — je le déclare glorieusement — qui résista le mieux à la séduction atlante. Nul ne resta plus fidèle aux coutumes civilisées. Détail significatif, je suis le seul qui, à aucun moment, ne renonça aux vêtements. Mais j'ai à faire, à côté de ces fières constatations, des aveux pénibles et utiles. La riche nouveauté' des paysages, la succulence pénétrante des fruits, la royale beauté des fleurs, les mœurs mollement charmantes, la liberté absolue dont je jouissais parmi des libertés absolues, certains progrès matériels aussi dont je parlerai plus tard, m'ont parfois soulevé de joie et d'amour. Je ne ferais pas assez sentir le danger des utopies que rêvent quelques-uns de nos compatriotes si je ne disais toute la perverse séduction de l'utopie que j'ai vécue, toute la folie délicieuse qui

envahit l'être dîins un milieu comme l'Atlantide, ce paradoxe de cinq cent mille lieues carrées et de huit cents millions d'habitants. Ne suis-je pas forcé, d'ailleurs, pour exprimer une époque de ma vie, de reconstituer ma pensée de cette époque, de m'enivrer au souvenir des vieilles ivresses? Il est probable que je pousserai d'autres exclamations enthousiastes. Le lecteur saura que ces échos joyeux résonnent dans mon présent en tristesses et en hontes. Il sentira que je confesse mes fautes. C'est pour mieux le renier que je dis ce passé sacrilège. Je suis revenu à la raison et aux nobles sentiments. O France, tu es ma mère et je t'aime, et je méprise comme une pauvreté toute richesse qui n'est point française. On ne choisit pas sa mère ou sa patrie; on accepte avec tout son amour celles que la destinée vous donne. On ne les compare i>oint aux autres mères et aux autres patries avec des yeux impies et impartiaux. Un bon patriote et un bon fils répètent, malgré toutes les choses vues, ces certitudes qui viennent de plus profond que les yeux : « Ma mère est la meilleure des mères ; ma France est la meilleure et la plus belle des patries. » D'ailleurs, la vie des Atlantes, considérée froidement, n'a rien de désirable. On comprendra, en me lisant, que la

discipline sociale est le bien par excellence. Un être organisé comme nous, un esprit fait de traditions françaises et d'éducation française i>eut jouir de la liberté en de courtes vacances. Mais bientôt tout en lui proteste contre l'anarchie; tout en lui réclame la joie enivrante de conmiander, la joie rassurante d'obéir. La liberté, rêve et plaisir des enfants! Mais le vrai bonheur viril, c'est l'accomplissement d'un devoir social fixe et déterminé; c'est le sentiment qu'on est, dans une machine compliquée, un rouage dont la place ne p)eut être changée et qui marche parce que d'autres rouages le font marcher et qui, dès qu'il marche, fait marcher aussi d'autres rouages. O solidarité nationale, tu es mon seul amour, et, quand je songe à toi, je suis, autant que Spinoza devant l'abîme de la substance, ivre de divinité.

Je divaguais ainsi :

— Makima, ce jardin est un paradis. Mais toute joie calme désire se caresser à la connaissance d'épreuves voisines. Mon bonheur reste diffus; je voudrais le préciser par des comparaisons. La terre est plus belle quand le bleu de la mer la définit et la dessine; et la mer, qui entoura longtemps le marin d'imprécision et d'ennui, redevient aimable dès que la terre est en vue. Je voudrais dessiner ma joie, comprend s- tu ? Je voudrais sentir sa limite, sentii' autre chose qu'elle, afin de la sentir mieux. Lucrèce l'a dit, ô Makima : Suave mari maèno,,. Mais peut-être tu ne sais pas le latin?

— Non, mon enfant. La science des fleurs et des fruits passionna trop ma vie. A l'exception du français, j'ignore toutes les langues cruelles,

— Je viens de dire des choses folles, Makima. Le vieillard sourit :

— Tu as dit seulement que tu voudrais lire un journal.

— Tu m'as compris mieux que moi-même, subtil Makima, et ta traduction est plus claire que mon texte. Es-tu abonné au Moniteur de l'Ile? Car nous sommes dans une île, je crois?

■ — Nous sommes dans une île où l'on dédaigne de faire des gazettes.

Heureux de me découvrir une supériorité, je dis, en hochant la tête :

— En ce moment, Makima, tu ressembles au renard d'une fable que je suis trop poli pour te réciter. Tu dédaignes ce que tu ne peux atteindre, et, sans doute, vous ignorez, toi et tes compatriotes, l'art sublime d'imprimer.

Le sauvage interrogea avec douceur :

— Tu n'as pas regardé la bibliothèque de ta chambre ?

— Ma foi, je n'y ai vu que des Kvres français.

— Et tu as supposé qu'ils étaient venus par le paquebot ?

— Tu as raison. Conmient diable sont-ils ici? Mais le malicieux vieillard, au lieu de répondre :

— Quel journal désires-tu?

— Le plus frais que tu pourras m'offrir.

— O le plus méfiant des hôtes, me crois-tu donc capable de te faire lire un journal d'hier?... Tu n'as

pas voulu comprendre ma question. Te donnerai-je le Petit Journal, le Figaro, ou bien encore?...

— Peu m'importe. Je n'ai plus la naïveté d'une préférence entre des mensonges pareils et des sottises égales.

Makima rattachait un bouton de sa ceinture, s'élevait, entrait par la fenêtre dans l'étage supérieur de la pyramide.

Dix minutes après, il reparaissait et me donnait la Petite République, le Temps et la Libre Parole.

M'efforçant de cacher mon étonnement, je parcourais d'un œil distrait les nouvelles de la guerre ou le compte rendu des Chambres. Les armées russes et japonaises, rapprochées, allaient entamer enfin la lutte décisive. L'habile Kouropatkine avait reçu des renforts suffisants et il s'apprêtait à écraser les Nippons sous le poids du « poing russe ». Jaurès avait prononcé un discours, chanté une chanson qu'il croyait peut-être nouvelle en l'honneur de « la noble discipline réfléchie qui doit être celle d'une démocratie». J'avais lu tout cela, le matin de mon embarquement. Je souriais avant d'éclater de rire : car, j'en étais de plus en plus certain, Makima m'avait remis de vieux journaux. Pourtant la date... Un instant, j'hésitai, me demandant si mes yeux me trom-

paient. Je relus avec plus d'attention. Je m'aperçus que le poing russe se fermait plus au Nord quo l'autre jour. Et Jaurès soutenait la même loi qu'à mon départ; mais, cette fois, elle revenait du Sénat. Ces différences me semblèrent émouvantes.

Je laissai tomber les feuilles et ma bouche s'ouvrit en un bâillement.

— Makima, les journaux deviennent de plus en plus ennuyeux.

— Les journaux restent les mêmes, mon fils. C'est toi qui deviens difficile.

— Makima, lis-tu beaucoup de journaux?

— Cette curiosité me prend une ou deux fois par an.

— Makima, tu es un sage.

— Non, Jacques, je suis un Atlante.

Le mot me secoua.

— Un Atlante... C'est donc bien vrai?... C'est réellement ici l'Atlantide? Un ami m'avait conté la vieille histoire de ton pays. Mais il affirmait que, ' depuis onze mille ans, l'île avait disparu... Ah! je comprends : après des siècles, elle a émergé de nouveau et des gens de race rouge sont revenus la peupler. Est-ce du Pérou que vous venez, Makima,. ■ est-ce du Mexique, ou bien?...

— Nous ne venons de nulle part. Les Atlantes sont autochtones.

— Par exemple!...

— L'île n'a jamais disparu tout entière. La dernière débâcle polaire a submergé, avec la Gadirique, province la plus voisine de l'Europe, les basses terres des autres côtes.

— D'où vient l'erreur des prêtres d'Egypte et de Platon?

— L'Océan ayant cessé d'être navigable et l'île diminuée s'étant comme éloignée de votre vue, vous nous avez crus anéantis.

— Mais depuis?...

— La mer des Sargasses nous protège contre vos dangereuses curiosités.

: — Le fait est qu'elle n'est pas commode, ta mer des Sargasses!... Mais y a-t-il longtemps que vous vivez dans cet effroyable isolement, misérablement séparés du reste du monde, tristement exilés de tout commerce avec les nations?

— Nous sommes, — dit le vieillard, et sa voix devenait tout ensemble joyeuse et grave, prenait je ne sais quoi de profond et de religieux, — nous sommes en l'an onze mille cent cinquante- sept de la Séparation Heureuse.

Une ombre multiple et gracieuse passa au-dessus de ma tête, telle une troupe de grands oiseaux; puis, parmi des rires frais et des babils argentins, un vol d'enfants descendit vers nous. Petits et grands, filles et garçons, ils étaient bien une trentaine.

— Qu'est ceci, Makima?

— Jacques, ce sont mes élèves.

— Tu es instituteur?

— Comme tout le monde.

— Comment! comme tout le monde?

— II y a deux joies, Jacques : donner et recevoir.

— C'est possible, mais quel rapport?...

— Les choses matérielles appartiennent à tous. Quiconque a faim peut manger les fruits qui sont un peu mon œuvre et beaucoup l'œuvre de la terre. Si j'ai besoin d'une ceinture neuve, je ne me préoccuf)e pas de savoir qui l'a tissée de coton et de caoutchouc et qui l'a imprégnée de force.

— Je t'avais posé une question précise, Makima.

— Les réponses les plus directes ne sont pas toujours les meilleures, Jacques.

— Je crois que tu te moques de moi.

— Je ne me suis jamais moqué de personne, mon fils. Je me suis moqué quelquefois de l'impatience de quelqu'un.

— Je serai patient, — dis-je avec un sourire légèrement crispé. Dessine à ta fzmtaisie les méandres de ta réponse.

— Tu fais bien, mon enfant, de laisser le ruisseau suivre sa pente... Les choses matérielles appartenant à quiconque en a besoin, je n'ai qu'un bien à donner: moi; je n'ai qu'un bien à recevoir : les autres.

— Comment te donnes-tu et comment les reçoistu ?

— Dans l'enfance, je ne puis guère que recevoir. La jeunesse se dépense en baisers et en travaux qui chantent. Aujourd'hui, mes primes ardeurs diminuées, je sème moins de baisers et le mouvement de mes mains devient, chaque jour, une harmonie plus lente et qui produit moins. En revanche, la parole des vieillards est intarissable, et ma science, qui s'étale joyeusement, baigne et féconde ceux qui m'entourent comme les eaux d'un large fleuve rafraîchissent ses rives.

— De quelle science parles-tu? Est-ce de ta connaissance des fleurs et des fruits?

— Oui. Et aussi des faciles secrets que m'enseignèrent des vieillards ou la vie et que ces enfants ignorent encore.

— A qui donnes-tu ces biens? Est-ce à tous ceux qui les désirent?

— Sems doute ! Le baiser et la science sont, comme toutes les joies, des générosités, j'allais dire des envahissements. Je donne, heureux, à quiconque m'aime assez pour me demander.

— Ainsi tous ces enfants seront des horticulteui-s ?

— Tous ces enfants ont l'amour de la terre. Mais la plupart écoutent en eux des appels multiples. Les Atlantes qui se passionnent comme moi pour un seul travail sont peu nombreux .Je suis un esprit étroit, Jacques. Mais je ne regrette rien : la part que j'ai choisie, d'un amour trop exclusif peut-être, est si belle! Figure-toi, Jacques : il y a un fruit que j'ai perfectionné et, depuis que le blanc-manger est un peu l'œuvre de Makima, des amis prétendent que c'est le meilleur des fruits.

— Tu as atteint la gloire, heureux Makima, et les races futures te garderont la reconnaissance du ventre.

— Ris à ton apj>étit, mon fils. Le rire sans méchanceté est un fruit sup>érieur même au blancmanger.

Makima commença la leçon. Il s'était assis sur un arbre. Devsmt lui, les enfants, sur une branche souple que courbait et balançait leur poids aérien, dessinaient, plus belle et plus vivante que tout le reste, une merveilleuse guirlande fauve. C'était le sourire suprême et mouvant de la nature en fête. Parfois le vieillard me traduisait ce qu'il venait de dire; d'ordinaire, je regardais la troupe gracieuse et j'écoutais le gazouillis incompris comme j'aurais regardé et écouté des oiseaux roux au chant léger et aux formes élégantes. Bientôt cependant une gêne me vint : les enfants se retournaient trop souvent vers moi avec, me semblait-il, une physionomie de pitié.

— C'est de moi que tu leur parles, Makima?

— Je profite de ta présence pour leur apprendre combien ton pays est pauvre en fleurs et en fruits. Je leur indique aussi un peu les raisons de votre pauvreté persistante.

— Et quelles sont-elles, à ton avis, ces raisons? . — Je les attriste — mais il esf des tristesses

salutaires — en leur disant que vous êtes tombés au-dessous des animaux. Je voudrais leur faire com-

prendre — mais de telles folies sont vraiment difficiles à expliquer — ce que c'est qu'une organisation sociale, ce que c'est qu'une nation, ce que c'est qu'un gouvernement. Je leur dis ce que c'est qu'une guerre et que vous occupez certaines saisons à vou? entretuer. Je leur dis ce que c'est qu'une armée et que vos années de fierté, d'initiative, d'ouvertui-e d'esprit, vous les perdez à apprendre l'art de tuer vos semblables et l'art d'obéir à vos égaux. Ils ne veulent pas comprendre ce que c'est qu'un soldat. Ils ne veulent pas non plus comprendre ce que c'est qu'un ouvrier. En vain je cherche les termes les plus clairs pour leur dire comment les biens sont distribués chez vous, non point selon les besoins et la loi d'amour et de civilisation, non point même selon l'effort donné et la règle barbare de la justice; mais suivant des prescriptions compliquées comme la fraude et la démence. Ils ne veulent i>as croire que les fruits du travail n'appartiennent ni à qui en a besoin, ni à qui les produit, mais aux ennemis du travailleur, à je ne sais quels parasites orgueilleux et gaspilleurs. Ils secouent la tête comme si je me moquais d'eux quand j'affirme que celui qui fait pxDusser le blé manque parfois de pain, et qu'après avoir bâti toute sa vie, le maçon f>eut se trouver sans

abri dans sa vieillesse .Je ne parviens pas à leur expliquer comment votre folle avidité pour les richesses vous appauvrit et comment, au lieu de lutter en frères contre la nature hostile ou d'aider en une joie commune la nature amie, vous ne songez qu'à vous dépouiller mutuellement et à vous combattre par mille moyens dont plusieurs portent en votre langue le nom de pacifiques... Vois comme ceux-ci secouent la tête : ils entendent le français, et mes paroles les stupéfient. Réponds, Jacques, est-ce que je dis vrai?

Qui dira la puissance affolante du présent; qui dira comment les réalités qui nous entourent et les paroles qui leur donnent une voix nous troublent d'ivresse et déforment nos pensées et nos sentiments? Le milieu m'envahissait par tous les sens, faisait de moi une sorte d'Atlante. Sans discuter, — ah! comme je rougis en écrivant cet aveu, — sans discuter, je déclarai :

— Makima ne dit que la vérité.

— Pauvre Jacques! — s'écrièrent les enfants.

D'un mouvement délicieux, tous m'entourèrent, plusieurs vinrent me caresser. Ils semblaient vouloir me faire oublier une vie malheureuse.

Une petite fille se laissa tomber à genoux devant moi et elle dit, pleurant presque :

— Pardon, Jacques, pardon!...

— Que fais-tu, mon enfant?

Elle se releva en une émotion grandie. Les larmes crevèrent ses yeux. Cependant elle réfléchissait, un instant, étonnée elle-même de son action. Elnfin elle expliqua, d'une voix attristée, hésitante un peu :

— Il me semble que des hommes ne peuvent pas être malheureux sans que ce soit la faute de tout le monde.

— La nôtre aussi, Télo? — interrogea Makima.

— Sans doute! Pourquoi n'allons-nous pas leur enseigner la vérité?

— Ils ne nous écouteraient point, mais ils nous persécuteraient et nous mettraient à mort.

— Ce ne sont pas des raisons, — dit l'enfant en secouant la tête. — Le devoir ne cesse pas d'être le devoir parce qu'il devient dangereux.

— Hélas! Télo, nos paroles seraient dangereuses pour eux plus encore que pour nous. Quelques-uns prétendraient qu'ils les aiment, et ils les répéteraient sans comprendre. Nos appels de paix et d'amour, ils les traduiraient en cris de guerre. Nous ne réussirions

qu'à ajouter à toutes leurs causes de discorde une nouvelle cause de discorde.

— Tu les méprises trop, Makima : tu parles d'eux comme s'ils étaient fous.

— Ah! Télo, — m'écriai- je, — Makima a raison; nous sommes de pauvres fous.

Elle me regarda avec une tendresse singulière; elle sourit parmi ses pleurs et elle dit :

— Si tu étais fou, tu ne le saurais pas.

— Je le sais ici, généreuse Télo. Je le sais au milieu de vous, quand je me laisse pénétrer par la. sagesse simple qui émane de ce que vous dites et de ce que vous faites. Revenu dsms mon pays, je le saurais peut-être quelquefois, le soir, dans le silence et la solitude. Mais, le jour, je ferais comme les autres, et c'est leur folie contagieuse que j'app>ellerais sagesse. Si mon cœur, un instant, se souvenait de vous et me criait vos paroles comme des remords, je lui imposerais silence. « Tais-toi, mon cœur, — lui dirais-je avec force, — être bon parmi les méchants, c'est vouloir périr. Tais-toi, mon cœur; l'adaptation au milieu est la première nécessité vitale. Tais-toi, mon cœur, laisse-moi rester im homme semblable aux autres; ne me transforme pas en un apôtre qui parle au désert d'une foule inattentive.

railleuse ou hostile; ne me transforme pas en un de ces martyrs, insociables après tout et crimmels, puisque leur obstination ne réussit qu'à imposer à leurs frères un crime de plus. Tais-toi, mon cœur, tu n'es pas ici dans ton pays; tu es au pays de mon esprit froid qui calcule, au pays de mes mains cruelles et sages qui ne reculent pas devant l'inévitable. »

J'agitais les gestes, sans doute incohérents, de celui qui voudrait exprimer en même temps les deux hommes qui sont en lui. Les enfants s'écartaient, effarés, effrayés peut-être. L'un d'eux s'écria :

— Mais ils sont tout à fait insensés, les Cioiels. Télo, effarouchée aussi par mes paroles, pleurait

à l'écart. Elle dessinait, tête basse, une attitude de vaincue. Mais bientôt elle releva son front d'amour et d'obstination.

— Pourtant, — insistait-elle, — en le leur disant bien, toujours, toujours, et en les aimant beaucoup, beaucoup...

— Jacques, mes enfants vont bientôt arriver : j'ai quelque chose à préparer pour eux; je te laisse, un quart d'heure.

Makima disparut par la fenêtre supérieure de la pyramide, entra dans la pièce d'où il m'avait rapporté hier trois journaux. Je restai, tête levée, regardant cette ouverture comme j'aurais regardé une porte du Mystère.

Quand le vieillard revint, un petit livre à la main, je demandai :

— Le lieu d'où tu sors m'attire et me trouble. Si je ne suis pas indiscret, dis-moi ce qu'il y a làhaut et ce que tu y fais.

— Dans un pays harmonieux où les hommes ne sont plus des ennemis, nulle question n'est indiscrète. Tu n'as rien à savoir contre moi; je n'ai rien à cacher contre toi. L'endroit d'où je sors s'appelle le pantoscope.

Je répétai, étonné :

— Le pantoscope?... Vous avez aussi des mots

qui viennent du grec? Celui-ci veut-il dire : le lieu d'où l'on voit tout?

— Le nom de cette chambre a, en effet, ce sens ambitieux.

— Makima, je suis stupéfait du mélange de sauvagerie et de civilisation...

— C'est peut-être ce que tu appelles sauvagerie qui est notre véritable et profonde civilisation.

— N'importe. Mon esprit est anéanti devant quelques-unes des merveilles que vous réalisez. Mais croirai- je que vous pouvez réellement voir tout?

— Je t'ai avoué que le nom du pwintoscope est ambitieux. Il ne nous apprend même pas, le pauvre lappareil, s'il y a des hommes dans la lune et il ne voit pas la vie souterraine de vos mineurs. En revanche, il permet...

Les enfants arrivaient. Le vieillard s'interrompit, non sans malice peut-être :

— Mais je t'expliquerai cela une -autre fois, ou plutôt je te le montrerai. En ce moment, j'appzirtiens à mes jeunes amis.

La ceinture presque complètement défaite, tout soulevé cependant et comme flottant, Makima s'assit sur une branche d'un cerisier. Les enfsmts l'imitèrent, furent, dans les feuilles, des oiseaux légers et au

repos. Le magister nu et perché ouvrit son livre et commença la leçon.

Je mordais à même une énorme figue qu'une branche basse laissait prendre comme une mamelle. Xjn singe peu respectueux s'était juché sur mes épaules et mangeait en imitant mes manières. Parfois je le regardais et je riais. Lui me regardait et tordait une grimace qui aurait bien voulu être un rire. Divers oiseaux becquetaient çà et là. Nous étions des frères suspendus aux seins de la Mère universelle.

Au-dessus de nous, la voix grave du vieillard et les voix grêles des enfants semblaient souvent, grâce à une bizarrerie de la langue atlante, des bruits prolongés de beuverie. Nous mangions de la réalité et de la force; eux, buvaient de la vérité et de l'intelligence.

Dans toutes les branches hautes, les enfants formèrent un chœur spontané de rires. Ce fut chose soudaine et charmante. L'air sembla heureux. Les singes et les oiseaux, immobiles et ravis, regardèrent vers le doux bruit multiple. Je me sentis inondé par la chute d'une cascade de joie.

— Qu'y a-t-il de si amusant, Makima?

— Les enfants s'égaient de peu de chose, Jacques.

Je leur expliquais, avec l'aide de ce Manuel de morale civique ce que c'est qu'une élection en France. Quelques mois auparavant, j'avais été élu conseiller général. Je compte bientôt — et c'est une des nombreuses raisons qui m'em{>êcheront de signer ces pages — servir utilement mon pays à la Chambre. Même si j'oubliais les devoirs particuliers que me crée la confiance de mes compatriotes, une élection me paraîtrait encore, comme à tout bon citoyen, chose singulièrement sérieuse. Je trouve une merveilleuse beauté et comme un caractère religieux à ces solennelles manifestations pacifiques de la volonté d'un grand peuple. Blessé dans mes sentiments les plus profonds, je dis, avec un mélange d'humeur et de dédain :

— Le suffrage universel est une institution trop noble p)Our que des sauvages puissent la comprendre.

La petite Télo se laissa tomber de sa branche et, faisant flotter devant moi son joli balancement aérien, elle parla avec l'impertinence incompréhensive d'un enfant gâté :

— Vrai, Jacques, tu as rempli ton « devoir civique », toi? Vrai, tu es allé mettre le petit bout de papier dans la... comment ça s'appelle-t-il déjà?... dans la cruche électorale?

— Ce n'est pas une cruche, Télo, — dis-je sévèrement. C'est une urne.

— Explique-moi la différence, Jacques.

Mais, tandis que je cherchais les mots, elle se renvola, et, perchée de nouveau sur sa branche, elle remarqua :

— Jacques n'a pourtant pas l'air si bête!...

Après quelques instants de promenade boudeuse, la tendresse de mon cœur me ramena sous les branches chargées d'enfants et de joie. On ne riait plus làhaut. Les petits visages étaient tendus par la volonté de comprendre. Makima, sentant que ces jeunes cerveaux se fatiguaient, ferma le livre. Il dit quelques mots atlantes, puis, les traduisant, sans doute, en français :

— Je pourrais vous montrer ces choses au pantoscope. Mais ce seraient émotions trop violentes pour votre âge et spectacles trop confus. Demandez plutôt à notre ami Jacques.

Les cinq ou six francophones se laissèrent tomber presque jusqu'à terre. Et, flottants comme d'énormes duvets fauves, ils se balançaient autour de moi, mais à quelque distance.

La petite Télo, mélange incertain de hardiesse et de crainte, s'avançait puis se reculait.

— Jacques, — dit-elie d'abord, — tu devrais quitter ces vilaines écorces qui cachent presque tout ton corps et qui sentent si mauvais... Pouah! ça sent la bête morte.

— Il faut être tolérante, Télo. Le vêtement est pour moi une bien vieille habitude, et à laquelle je tiens. II me semble que ces pauvres habits m'entourent encore d'un peu de patrie.

— Fais comme tu voudras, Jacques. Msiis ce n'est pas cela que je voulais te dire. Ecoute. Est-ce que tu as rempli ce que ton livre appelle « le devoir patriotique»?... Est-ce que tu as, conmie il dit encore, «payé l'impôt du sang»?...

— Certainement, Télo. Je ne vois pas de quel droit tu me soupçonnerais d'être un lâche ou un mauvais citoyen.

— Que dit-il, Makima?

— Je t'expliquerai cela à loisir. Continue de causer avec lui.

— Jacques, tu as tenu entre les mains des choses qui devaient servir à tuer d'autres hommes? Tu a^ fait l'apprentissage de tuer?

— Sans doute!

— Jacques, tu es allé à la guerre?

— Oh! à une guerre sans importance; une guerre de rien du tout, contre des sauvages.

— Makima, qu'est-ce que c'est, des sauvages? Est-ce une espèce de tigres, comme il y en a à Tibabrin ?

— Non, Télo. Ce sont des hommes plus faibles et moins méchants que les Français.

— Alors, on les tue pour les punir d'être doux et faibles?...

J'expliquai, un peu agacé :

— On les tue pour les civiliser.

— Je ne comprends pas du tout.

— C'est pourtant simple, — affirmai-je. Quand il y a des enfants méchants et indociles, on est bien forcé de les corriger.

Mais Télo secouait la tête d'un air mutin et, tîmdis que sa chevelure s'ouvrait et s'étalait comme des ailes :

— D'abord, il n'y a pas d'enfants méchants. Et qu'est-ce que c'est qu'un enfant « indocile » ?

— Un enfant qui ne veut pas obéir.

Nulle parole ne rendrait l'étonnement de la petite sauvage.

— Obéir? Alors, c'est donc (elle s'arrêtait, comme suffoquée) qu'on lui commande quelque chose?

— Tu as deviné, perspicace Télo.

— Mais c'est mal de commander. Et, si un fou commande, c'est mal d'obéir. Explique-moi pourquoi tu crois que les enfants et les hommes faibles et doux doivent obéir.

— : Tu m'ennuies, Télo. Tu ne veux rien comprendre. En France, je te répondrais par une gifle.

— Nous ne sommes pas en France, Jacques, et tu serais bien gentil de me répondre par une raison.

— Parce que... parce que les enfants ne sont pas de grandes personnes.

— Ah! — soupira vaguement Télo.

Elle s'envola, entourée de ses camarades. Et elle

dit:

— Mais si, Jacques est très bête... Il faudra l'instruire, Makima.

— S'il le veut...

— Tiens, tout le monde veut apprendre, comme tout le monde veut manger.

— Je croyais que tu avais d'autres questions à poseï à Jacques?

— Oui, mais il répond si mal !

— Essaie encore un peu, ma fille.

Les enfants ne redescendirent pas. Télo, dédaigneusement perchée, à peine tournée vers moi, laissa tomber de haut :

— Jacques, quand tu étais soldat, s'il y avait eu... comment ça s'appelle-t-il donc?... ah! oui, s'il y avait eu une « émeute », est-ce qu'on t'aurait commandé de tirer sur des hommes de ton pays?

— Peut-être.

— Qu'est-ce que tu aurais fait?

— J'aurais fait mon devoir.

— Alors, tu n'aurais pas tué?...

— Je crois que tu es folle, Télo. Le devoir du soldat, c'est d'obéir.

— Et, si ta mère s'était trouvée parmi les pauvres révoltés, réponds, Jacques, tu aurais tué ta mère?...

— Je n'en sais rien... Tu me poses de ces questions, aussi!.,. Il y aurait eu alors un conflit affolant entre mon devoir et ma conscience, et je ne sais plus ce que j'aurais fait.

— Makima, qu'est-ce que ça veut dire « un conflit entre le devoir et la conscience »?

Makima, presque aussi embarrassé que moi, balbutia :

— Ça, c'est difficile à faire comprendre à des

cerveaux bien laits. Difficile aussi d'expliquer pourquoi la conscience de Jacques ne lui défend pas de tuer les mères des autres.

Il secoua la tête, hésita un moment. Enfin : — Je n'y arriverais jamais en français. Il se mit à parler atlante. Je m'éloignai, étourdi et soulagé, conmie on sort d'un cauchemar.

Ce jour-là, ce fut encore ce que j'apf>elais, avec quelque humeur, « la classe perchée ». Makima n'avait plus en mains le Manuel de morale civique; il tenait un cathéchisme du diocèse de Paris. Oiseaux et singes regardaient étonnés vers « les branches scolaires ». Ils n'avaient jamais entendu rire aussi fort et aussi souvent.

Je suis loin d'être dévot. A Paris, où nul ne remarque son voisin, je consens parfois à conduire ma mère et ma sœur à la messe et, pendant la cérémonie, je me tiens comme un homme bien élevé, c'est-à-dire aussi correctement que le meilleur chrétien. Mais j'accompagne plus volontiers mon père à la Loge et je ris en homme d'esprit aux plaisanteries, un peu gaillardes parfois, du frère orateur sur les bêtises que disent les curés et sur les bêtises qu'ils font. A la campagne, par exemple, dans ma circonscription électorale, il n'y a courtoisie qui tienne, je suis moi-même, brutalement et sans con-

C5ession. Je ne mettrais à aucun prix les pieds à l'église, et, dans les réunions publiques, je répète, en montrant parfois mon adversaire d'un doigt indigné : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! » Ici, l'ennemi avait changé de costume, mais mon cœur français n'hésitait pas à le reconnaître. C'est de nous tous, de moi comme des autres, que riaient ces sauvages ingénus et aussi métaphysiciens que des oiseaux. Ils raillaient, les misérables, les convictions et les émotions de ma mère. Ah! comme je sentis profondément la vérité de cette noble parole : « L'anticléricalisme n'est pas un article d'exportation»! A l'étranger, un Framçais devient solidaire de tous les Français. Nous sommes tous accusés des sottises de quelques-uns, et, comme le vrai dévot est forcé par nos attaques de défendre les tartuffes, le patriote doit, parmi les hostilités lointaines, louer, sans choix et sans exclusion, tout ce qui vient de France. Devant l'ennemi armé de fusils et de canons, il n'y a plus de radicaux, d'opportunistes et de nationalistes, il n'y a plus da riches et de pauvres, il y a seulement des soldats français. Devant l'ennemi armé de rire et d'incompréhension, j'oublie si je suis libre penseur ou chrétien; je me souviens seulement que, philosophie ou religion, toute doctrine qui fleurit et fructifie sur la

terre de France est nécessairement supérieure aux pensées étrangères. A ces moments-là. un patriote sait faire abstraction de ses goûts personnels et sacrifier d'indifférentes préférences. Le melon positiviste, d'ordinaire, me satisfait mieux que la poire catholique; mais contre les crachats des étrangers, je sais protéger ces deux fruits de France.

Rire avec ces êtres nus et sans délicatesse des choses mêmes dont je ris chez moi eût été une véritable trahison .Je sentis tout mon devoir envers la, nation doublement glorieuse qui est la fille aînée do l'Eglise et qui est la mère de Descartes et d'Auguste Comte. Ah! comme le lointain rétablit la vraie perspective; comme on s'aperçoit, dès qu'on est à l'étranger, que M. Combes et le cardinal Richard, bien supérieurs à tous les sauvages possibles, sont deux sommets égaux, deux lumières égales, deux phares aussi nobles et aussi puissants! Mon amour synthétique pour les éléments qui de près paraissent hostiles et contradictoires, mais qui de loin constituent l'harmonie et la patrie, ne tarda point à s'exprimer.

— Makima, — dis-je, — crois-tu que ce soit poli, ce que tu es en train de faire?

— C'est instructif.

— La politesse n'est pas un détail négligeable

dans une éducation bien réglée, et tu devrais enseigner à ces enfants le res[>ect de ton hôte.

— Ce que tu appelles politesse, c'est, je crois, une série de petits mensonges, un certain nombre de grimaces de bienveillance faites sans bienveillance.

— Mensonge qui caresse vaut mieux que vérité qui égratigne.

— Nous ne t'égratignons pas, Jacques. Ici tout le monde t'aime. Naturellement. Tiens, ris à ton tour. Notre langue est d'une pauvreté ridicule : figure- toi, pour dire « homme », pour dire « ami » et pour dire « frère », elle ne possède qu'un seul et même mot. De sorte que je ne puis exprimer en atlante que tu es un homme, sans diriger vers toi un acte d'amour et sans que ma parole devienne, comme notre salub ordinaire, un baiser discret.

— Tout ça, c'est très gentil; mais ça ne t'empêche pas de te moquer de moi et de faire rire à mes dépens.

— Aux dépens de ton dieu seulement.

— Aux dépens de ce que je dois aimer et vénérer par-dessus tout... Tu aggraves ta faute.

— Voyons, Jacques, si tu disais : « Deux et deux font cinq », devrai-je, par amitié pour toi, incliner la tête et faire semblant de te croire?

— Je n'en sais rien.

— Comment! tu n'en sais rien... Mais je n'aurais cette indulgence méprisa^ite que pour un fou! Mais je te ferais ainsi la pire des injures!

— Supposons, et puis?...

— J'ai le droit de rire des folies partielles de quelqu'un qui n'est pa,s un fou. Si, en marchant, je tombe sans me faire de mal, tu riras. Mais, si un boiteux vient à tomber, j'espère que tu ne riras pas.

— O le plus ingénieux des sauvages, qu'est-ce que ça prouve, tout ce verbiage?

— Ça prouve que je dois rire — et comment parviendraiswje d'ailleurs à me retenir? — quand ton catéchisme affirme qu'il y a trois personnes dont chacune est dieu et qui pourtant ne font qu'un seul dieu.

— Non, tu ne dois pas rire; tu dois rêver respectueusement, puisqu'on t'avertit que c'est un mystère.

— Tu me la bailles belle, avec ton mystère!... Je vais mettre une datte dans une de tes poches et exiger qu'il y en ait trois. Si je n'en trouve qu'une, je te frapperai. Et je répondrai à ton étonnement et à tes plaintes : « Mon fils, c'est un mystère. »

— Tu dis des bêtises, Makima.

— Je suis heureux de dire des bêtises, mon enfant. Je suis heureux que, chez toi, on n'ait jamais frappé ni tué personne pour des questions de religion. Je suis heureux que les mots « persécution », « guerre religieuse », « inquisition », « autodafé », « bourreau», « martyr », soient aussi vides de sens que tes mystères euxrmêmes.

Je haussai les épaules et j'eus un sourire de supériorité.

— Tu rappelles des choses si anciennes, mon pauvre Makima! Les hommes distingués d'aujourd'hui ne parlent plus entre eux de ces vieilleries. En t'y arrêtant, tu te mets au niveau des plus grossiers et des plus ignorants.

— A voir ce qu'on vous enseigne, je soupçonne que les plus ignorants de tes compatriotes pourraient bien être les moins fous. Tu me parais avoir le droit de les mépriser à peu près comme la Chinoise aux pieds torturés et déformés a le droit de mépriser la femme dont les membres sont restés normaux.

— Sais»-tu, Makima, que, si tu habitais en Europe, on t'enfermerait dans une maison de fous?...

— Es-tu bien sûr que toute ton Europ>e, et l'Asie avec, et l'Afrique, l'Amérique et l'Océanie par-

dessus le marché, ne constituent pas une vaste maison de fous?...

— Et tu dis que tu aimes tous les hommes!... Ouvre les yeux, Makima, et reconnais que tu méprises tout ce qui n'est pas atlante.

— Parce que j'aime tous les hommes, je déteste chez tous ce qui déforme et amoindrit leur humanité. Je déteste les idées fausses et intolérantes, mères des sentiments mauvais.

Il y eut un long silence. Puis la petite Télo m'interrogea :

— Sérieusement, tu crois qu'une vierge, Jacques, a eu un fils?

Je hochai une tête attristée :

- — Etrange question dans la bouche d'une fillette de douze ans!...

Mais Makima :

— Vos enfants apprennent le catéchisme beaucoup plus tard, sans doute?

— Nos enfants apprennent le catéchisme tout petits. Mais ils ne comprennent rien à ce qu'ils répètent.

— Admirable méthode d'enseignement!... Quelques Atlantes s'amusent à élever des perroquets.

Faut-il les envoyer professer dans vos grands séminaires et vos écoles normales?

— Vous êtes d'une intolérance!...

— Qu'appelles-tu donc tolérance, toi ?... Nous ne faisons aucun mal à ceux qui proclament les idées les plus absurdes. Mais, amicalement, S2ins violence, nous les invitons à réfléchir. Nos médecins sont-ils intolérants parce que leur amour du fiévreux va jusqu'à vouloir chasser la fièvre? Mais ils se bornent à conseiller et ils n'administrent pas la quinine de force. Tant pis pour celui qui, confondant sa maladie et son corps, son erreur et son esprit, se fâche quand on lui indique le remède!

Je pris un parti décisif : — courageux? lâche? je ne sais.

— Au fond, ça m'est égal que vous vous moquiez de cette vieille religion .Moi, je n*y crois pas. Mais je respecte ceux qui y croient.

— Nous respectons tout le monde. Nous ne brûlons personne et nous n'emprisonnons personne.

— Je respecte les croyances...

— Nous ne respectons pas les absurdités et nous rions de ce qui est ridicule.

— Eh! laissez-moi tranquille. Vous êtes l'injustice même. Les religions sont aussi absurdes les unes

que les autres et, si je connaissais la vôtre, je rirais avec autant de raison que vous riez.

— Nous n'avons aucune religion.

— Aucune religion! Mais c'est abominable! Qu'estqui vous commande alors de vous aimer les uns les autres ?

— Vous avez besoin qu*on vous commande do vous aimer? — s'étonna la petite Télo.

Et, dans un rire si moqueur à la fois et si tendre, elle demanda :

— Avez-vou's besoin aussi que votre religion vous ordonne de manger quand vous avez fciim?

Ce matin-là, je m'éveillai très jeujie, tout désireux de faire comiaissance avec la beauté atlante. J'avais beaucoup rêvé de la pilote entrevue. Avec ces femmes nues et qui, dès douze ans, semblaient savoir comment se fait un enfant, la cérémonie nuptiale devait être peu compliquée. Encore fallait-il savoir, pour éviter les grosses gaffes.

J'hésitais à interroger Makima sur ce sujet délicat. J'hésitais d'autant plus que, depuis quelques jours, je boudais et j'évitais mon hôte. Certes, je me crois aussi bon compagnon qu'un autre et capable de comprendre la plaisanterie. Mais, plus d'une fois, le vieux pédant avait exagéré. D'ailleurs, qu'on me blague moi-même, ça m'est égal : je sais que j'sii mes défauts comme les camarades. Mais un patriote supporte mal qu'on blague la France. Après tout, ce ne sont pas messieurs les Atlantes qui ont gagné la bataille d'Austerlitz, n'est-ce pas ? ou bâti la tour Eiffel.

Pourtant, ce matin, mon cœur était si tendre, si

universellement bienveillant... Mon tub pris dans le ruisseau et mon corps essuyé à l'arbre de toilette» tout en passant mes vêtements j'appelai Maklma. Quand il parut dans les airs, je le saluai, pour la première fois, à la manière atlante, d'un baiser envoyé du bout des doigts.

— Comment vas-tu? — demanda-t-il en me rendant le baiser lointain.

— '• Bien, très bien, mieux que jamais. Et toi? Mais quelle question inutile! Tu as toujours un de ces visages de santé...

— Tous les atlantes sont sains comme moi. La moitié des maladies des Cruels vient de leur méchanceté et de leurs soucis. L'autre moitié vient de ce qu'ils ont la folie de manger de la chair.

— Je suis aujourd'hui d'humeur curieuse, Makima, et je désirerais t'interroger...

— Parle, mon fils. Tu connais le vieux pédant que je suis et généreusement tu flattes sa manie.

— Makima, es-tu veuf ou célibataire?

— Il y a des mots, Jacques, qui perdent leur sens quand on les prononce ici.

— Ça veut-il dire que tu es marié, cette réponse de Normand?

— Dans un pays où le mot « célibataire » n'a

pas de sens, le mot « marié » ne peut guère en avoir davantage.

, — Me voilà bien avancé, vieux finaud. N'y a-t-il pas des Atlantes qui vivent avec une femme et d'autres qui, conune toi, vivent seuls? "^

— Mais je vais chaque soir à la réunion étoiléel

— «La réunion étoilée»... Qu'est-ce encore que cela?

— Je t'y conduirai, et tu verras par toi-même.

Je compris que j'obtenais ce que je voulais. Et je dis, en manière de flatterie et de remerciement :

— Sais-tu que vous êtes de vrais poètes ici?... et vous avez des noms charmants pour désigner les choses. «La réunion étoilée», fichtre!...

— Il est juste que ce qui touche à l'amour soit désigné poétiquement... Si, ce soir, une jeune femme te plaît et que tu désires le lui faire savoir, tu diras : « Veux -tu monter avec moi vers les étoiles?» ou bien : « Monter avec toi vers les étoiles est mon seiul vœu. » Ou mieux encore : « Une heure avec toi vers les étoiles me serait plus précieuse que mille nuits dans l'oneirogène. »

— Tu dis?...

— L'oneirogène. Tu ne sais pas encore ce que

c'est. Ma^is j'ai peur que bientôt tu ne fasses sa conna,issance.

Et les yeux du vieillard p>étillaient de malice.

— « Oneirogène » ? murmurai-je. Ça vient encore du grec, ce nom biza^rre. Et je sais si peu de grec! Si seulement Charries était ici...

Je rêvais. Car il me répugnait d'interroger Makima sur cet « oneirogène » dont il me menaçait en riant. Etait-ce chose redoutable ou ridicule? Pourtant la formule qui préférait la montée dans les étoiles à mille nuits dans « 1 oneirogène» semblait le présenter comme un bien relatif.

La malice obscure du vieillard m'irritait légèrement. Je ne voulus pas le laisser voir et je dis, plaisantant à mon tour :

— Je ne réf)éterai aucune des déclarations que tu me dictes. J'en connais une meilleure.

— Laquelle?

— Je dirai : « Monter avec toi vers les étoiles ravirait mon cœur mieux que le blanc-manger ne ravit ma bouche. »

— Et la femme te répondra : « Tes paroles disent que tu es l'hôte de Makima. Va prier ce vieux fou de te conduire à l'oneirogène. »

— Tu crois...

— Je ris un peu, comme toi-même. L'élue t'accordera certainement, dès ce soir, sinon la montée vers les étoiles, du moins un entretien à la cime des arbres.

— Tu emploies d'étranges formules...

— Pour le baiser, on s'élève très haut. Pour causer seulement d'amour, on s'arrête...

— Et tu crois que je causerai seulement?... Mais le vieillard, au lieu de répondre :

— Paresseux! tu ne t'es pas encore exercé à la manœuvre de la ceinture. Ne crains-tu pas d'être gauche, cette nuit?

— Vraiment, c'est dans les airs qu'il faudra?...

— Certes. En bas, l'amour te semblerait-il garder toute sa poésie?

— Je sacrifierais sans regret un peu de poésie à un peu de sécurité.

— Vois les fourmis, mon fils. Elles passent sous terre la plus grande part de leur vie. Mais elles ont des ailes p>our ces occasions.

— Tu me rends jaloux des fourmis. J'aimerais mieux des ailes que ton appareil.

— Tu perdrais au change.

Makima alla chercher une ceinture.

— Tu devrais quitter tes vêtements, — dit-il.

— Le iaii est que, dans les airs, les vêtements, ça n'est peut-être pas très commode.

Mais l'idée qu'on ne m'accorderait qu'un entredien à la cime des arbres m'agaçait sourdement. Pour rester ainsi à la portion congrue, il serait humiliant de consentir à une toilette spéciale et peu civilisée, Je pris une décision :

— Je reste habillé. Si je sais me faire aimer, j'obtiendrai qu'on s'égare avec moi dans un sousbois. Un sous-bois dans la clarté lunaire, c'est poétique aussi.

— Comme tu voudras! — dit Makima en haussant les épaules.

11 m'indiqua les manœuvres élémentaires et m'attacha une ceinture autour des reins. Elle ne ressemblait pas complètement à la sienne. Elle se compliquait d'un long tube souple attaché sur le côté et dont Makima tenait l'extrémité à la main. C'était, visiblement, un appareil de sûreté, quelque chose qui devait servir pour les premiers essais des tout petits enfants.

— Une heure d'exercice, — promît le vieillard, — , et tu n'auras plus besoin de lisières. C'est bien ains qu'on dit chez toi?...

Une heure après, en effet, je me tenais dans le

airs plus libre et plus rapide qu'un oiseau. De quelle joie singulière me grisaient mon glissement léger, mes arrêts flottants, mes brusques bonds dans l'azur, mes chutes lentes et harmonieuses! Un instant, dans la folie que crée la vitesse, j'éclatai de rire :

— Ah! les misérables sports d'Europe! Ah! les pauvres gens qui en sont à l'automobile et qui ne parviennent même pas à diriger leurs ballons dirigeables...

— Ne méprise personne, me dit Makima avec une dureté soudaine. Ce n'est pas toi qui as inventé la ceinture.

Nous allions, ivres de vitesse et de liberté. Nous jouions parfois un jeu familier à tous les Atlantes et à tous les oiseaux de l'île. Nous poussions un cri singulier : « Mara! » qui signifie, paraît-il : « Fuyez ! » Aussitôt, devant nous, autour de nous, en haut, en bas, les oiseaux faisaient force d'ailes. Mais la ceinture, rigoureusement serrée, nous donnait une telle supériorité! ... Un élan de quelques secondes, et nous prenions un fuyard dans nos mains. Nous mettions un ba;iser sur les plumes "fines de sa tête et nous le relâchions. Pendant qu'il s'éloignait d'un bond éperdu ou lent, se retournant comme un enfant qui voudrait être poursuivi de nouveau, Makima criait : « Ricmac, nasca! » ce qui doit se traduire : « Bonjour, cousin! » Car, de même que, dans la langue pauvre des Atlantes, nelti veut dire tout ensemble homme, frère et ami, nasca est le seul mot que possèdent ces peuples pour dire « animal »

! et pour dire «cousin».

! Tantôt nous glissions, rapides, dans un silence

joyeux; tantôt, lents et comme flottants, nous causions. Le vieillard me faisait admirer les paysages, ou bien il m'instruisait des mœurs et de la géographie du pays.

— Qu'est-ce donc, Makima, cette maison singulière, si longue et si basse, si peu atlzmte, me semble-t-il, et pyramidale?

— C'est la fraternité de papier.

— Comment dis-tu?

— Vous l'appelleriez, vous, je crois, la fabrique de papier.

— Ah! ici une fabrique devient une fraternité?...

— Ce mot « fraternité », — peut-être vaudrait-il mieux traduire : « amitié », ou « humanité », — a dies significations nombreuses, mais peu éloignées les unes des autres. On nomme ainsi l'ensemble des gens qui aiment la même occupation, et l'on dit, par exemple : « Makima, de la fraternité des horticulteurs ». Cependant le mot désigne plutôt un groupe d'amis qui travaillent en commun. Car certaines besognes aiment mieux être rythmées par un chœur de voix que par un chant solitaire. La fabrication du papier est ujie de ces musiques qui désirent être jouées par des mains nombreuses. On donne enfin ce même nom de neltial à l'endroit d'où sortent les chansons

et les produits. Ainsi, chez vous, si je ne me trompe, le mot église désigne à la fois l'ensemble des croyants e't le lieu où ils se réunissent pour croire^

— Alors, — dis-je, et mon ironie était encore voilée, — il y a des frères papetiers?...

— Celle avec qui je mon^te vers les étoiles fait partie de cette fraternité. Si elle avait pour le jardinage au^tant de passion que moi, elle habiterait la chère pyramide.

— Et ils échangent leur papier contre tes fruits?

— Comme ces Cruels s'obstinent à ne point comprendre les choses simples!... Je te l'ai déjà dit, nous n'en sommes plus, depuis longtemps, à la barbarie de l'échange et de la justice. Quand un frère paf>e'tier, ceinturier ou physicien, veut des fruits, il en prend sur les arbres sans se préoccuper de savoir quel frère jardinier les a aidés à grossir ej à mûrir. De même que je laisse les fruits à la disposition de tous, ceux-ci déposent le papier dans le grand hangar que "tu vois à droite. Quand je veux du papier, j'ai la peine d'en prendre.

— Et tu en trouves toujours?

— Certes! Comme ils trouvent toujours des fruits. Les frères papetiers ont tracé, à des hauteurs diffé-

rerites, le long des murs du hangar, deux lignes parallèles. Quand le papier couvre la ligne supérieure, ils suspendent la fabrication. Quand il descend à la ligne inférieure, on entend de nouveau le chant des voix et des machines.

— Mais quelle raison ont-ils de travailler?

— J'ai besoin, pour comprendre un peu ta question, de me transporter par la pensée dans les pays cruels... Chez toi, où l'ouvrier, dépouillé de tout, ne produit ni pour lui ni pour les autres travailleurs,, mais pour quelques parasites qui sont les ennemis de tous, il i^eut arriver que les instincts de vertu, d'iadépendance, de justice, tout ce qu'il y a de noble en lui, prenne la forme de l'abstention et de la parusse. Ici, nous n'avons aucune raison de désobéir à la natiu^. N'éprouves-tu pas des besoins alternatifs d'activité et de reFK)s? N'y a-t-il pas chez toi des sports fatigants iet qui ne diffèrent du travail que par Ifeur improductivité? Mais, si nous donnions à la production d'es biens matériels toute l'activité qui nous est nécessaire, l'île s'encombrerait désagréablement et nous ne saurions comment gaspiller tant de richesses inutiles. Heureusement, il y a les jeux, il y a l'art, il y a la science, il y a les lem-gues, il y a le pantoscope, et le vol, et la navigation, et

l'amour, et l'enseignement, et mille autres plaisirs actifs.

— Bien souvent je me suis demEindé, sans pouvoir me faire une réponse raisonnable, pourquoi vous apprenez nos langues. Les naufragés doivent être rares ici...

— Il n'y en avait i>as eu depuis cent quarantetrois ans.

— Eh bien, alors?...

— Et vos livres, vos pK)èmes, vos romans, vos pKilosophies?...

— Vous êtes privés de toutes ces bagatelles?

— Nous en produisons beaucoup, au contraire, et d'une beauté su{>érieure.

— Pourquoi ne méprisez-vous pas les nôtres?

— Ils sont intéressants, puisque différents. Quoi de plus émouvant, d'ailleurs, que les actes et les mœurs des nations? On ne pénètre ces choses que par la connaissance des langues. Pour qui sait regarder, chaque langue contient l'histoire du peuple qui la parle. Et puis vos langues nous sont indispen- >ables...

— Ah!...

— Quelques formules archaïques et qui semblent traduites composent chez nous le Itmgage de la

politesse. Tels ce « Ricmac, nasca » que j'adresse aux animaux rencontrés ou ce « Ricmac, nelti » qui remplace parfois le baiser envoyé du bout des doigts. Ces formes, les seules que tu aies retenues, sont, en réalité, étrangères au génie de notre langue. L'atlante est synthétique, l'atlante est même une langue agglutinante.

— Comme les idiomes des sauvages de l'Amérique !

— Ces sauvages sont, en effet, de race rouge et leur langage ressemble au nôtre comme l'églantine ressemble à la rose, ou comme l'urne pauvre du lis des champs ressemble au glorieux lis réalisé.

— Si votre langue est d'une beauté si admirable, à quoi les autres peuvent-elles vous servir?

— J'allais te le dire... Le cœur a deux mouvements, que vous appelez, je crois, systole et diastole. Tu aspires l'air et tu le rejettes. La terre a les alternatives du jour et de la nuit. Crois-tu que ton cœur se puisse satisfaire d'un seul de ses mouvements? Crois-tu que l'aspiration de l'air suffirait à ta vie, ou son expiration? La terre ne deviendraitelle pas aride sous un jour étemel ou ne s'attristeraitelle pas, stérilisée, dams une nuit sans fin?...

— Où veux-tu en venir?

— De même, l'intelligence réclame alternativement le mouvement d'analyse et le mouvement de synthèse. Et nous connaissons tous, outre l'atlante, merveille de la synthèse, au moins une langue analytique. Chaque fois qu'une pensée nous paraît en valoir la peine, nous l'exprimons sous ses deux formes. Elle sort de l'épreuve enrichie et fortifiée. La pensée qui exige impérieusement l'une des deux formes et se refuse obstinément à l'autre n'a qu'un intérêt local ou historique et reste loin des profondeurs. Mais celle qui, toujours belle et équilibrée, passe joyeusement de l'analyse à la synthèse, de la synthèse à l'analyse, celle-là est une pensée vraiment humaine.

J'essayais de suivre cette inquiétante dissertation. Le vieillard s'enthousiasmait :

— Ah! la pensée qui satisfait notre double désir, qui reste harmonieuse dans tout son élargissement vers la circonférence, dans tout son retour vers le centre, c'est trop peu que de l'appeler pensée humaine. Elle est la pensée naturelle. Elle chante non seulement les profondeurs de l'homme, mais les profondeurs de la nature. C'est la seule que nos savants vérifient objectivement, la seule que nos inventeurs...

J'interrompis l'ennuyeux hymne sibyllin :

— Je te comprends à peu près. Mais explique-moi

comment un écrivain atlante s'y prend pour publier un livre.

— Vois-tu frémir, au-dessus de cette pyramide lointaine, ces grandes lettres de feu?

— Oui.

— Elles annoncent que le poète Marquina vient d'achever un recueil lyrique. Marquina est un de mes p>oètes préférés. Revenons à la plus amicale des pyramides (1). Entrons dîms le pantoscope. En dix minutes, j'aurai une photographie des poèmes nouveaux, comme j'ai obtenu, ces jours derniers, la reproduction de trois journaux, du Manuel de morale civique et du Catéchisme.

Nous ne parlâmes guère pendant le rapide retour. Cependant, comme nous repassions sur la « fraternité de papier», j'eus un soudain éclat de rire et je dis :

— « Frère papetier », « sœur papetière », c'est vraiment trop drôle.

— J'ai lu quelque part, — d,it Makima, — qu'il y a chez vous des « frères maçons ».

Je rougis un peu, mais, bientôt, j'objectai triomphalement :

(1) Makima traduit littéralement l'expression par laquelle! l'Atlante désigne d'ordinaire la maison qu'il habite.

— Sans doute, mais ce ne sont pas eux qui bâtissent les maisons.

Makima secoua la tête d'un air approbateur, et, d'une voix aimablement ingénue :

— Tu as raison, Jacques; c'est ça qui empêche leur titre d'être ridicule.

Comme deux pigeons entrent légers au colombier, nous entrâmes dans le p>antoscope. Le vieillard m^ recommanda :

— Ne descends pas. Ne pose pas les pieds sur le « parquet vitreux ».

— Tu vas imprimer un livre en l'air, soulevé par ta ceinture?

— Je le pourrais. Mais tu as remarqué, peuiêtre, que nos arrêts les plus calmes ne sont pas' tout à fait des immobilités. Et la langue atlante les appelle des flottements.

> — C'est le mot que j'ai pensé bien des fois.

Je regardais, curieux, l'endroit où nous étions. C'était un polyèdre irrégulier. Sur les pans nombreux, tous recouverts de glaces, glissait une lumière mystérieuse, égale et douce. Etres et choses, multipliés et déformés, prenaient en ce lieu des aspects fantastiques. Sur le parquet vitreux reposait un appareil assez voisin de nos appareils de photographie. Makima tenait un objet indéfini, plat et rond, quelque

chose de semblable, sauf que la couleur en était verdâtre, à une pièce de cinq francs. Il pressa légèrement et l'objet fut, à droite et à gauche, un jaillissement retombant, une sorte de corde de trois mètres environ. Lui, tenant toujours p)ar le miliei^ cette matière aux formes changeantes, tira des deux mains, comme pour l'élargir. Elle s'élargit, en effet, et en même temps les deux côtés pendants se relevaient. Quand le tissu eut à peu près un mètre de large, il était horizontal et paraissait rigide. Makima cessa de le soutenir et, par je ne sais quelle magie, l'objet resta suspendu dans les airs.

— Asseyons -nous, — dit le vieillard, — sur le banc aérien.

J'obéis, non sans méfiance. Sous notre poids, le banc sans pieds resta immobile, inébranlé, ferme comme le sol lui-même.

— J'ai dit banc aérien, — remarqua mon hôte. J'aurais peut-être mieux traduit i>ar « lit aérien » ou « lit de l'azur ».

— Ce meuble, — dememdai-je avec un rire inquiet, — servirait-il quand on est monté assez haut vers les étoiles?

— Sans doute, et tu porteras, ce soir, un lit de

l'azur dans la poche qui est à gauche de ta ceinture.

Devant chacune des quatre fenêtres, Makima tira un écran qui semblait formé, conune toutes les parois, de lames de verre. La lumière qui, jusque-là, ruisselait monotone autour de nous, s'irrita, s'affola. Elle se condensait en des lieux imprévus, jaillissait en lueurs brillantes, ou s'enflammait en rosaces qui tournoient. Nos images étaient de feu, non point dans les glaces, mais sur les glaces, et chacun de nos gestes agitait sur cinquante surfaces des étincelles ou des incendies. Makima, indifférent à ces fantasmagories, faisait tourner l'appareil photographique, calculant, à l'aide de la boussole qui le surmontait, les directions favorables. Il ouvrit dans le milieu une sorte de tiroir et y glissa un gros cahier de papier. Le tiroir refermé, il appuya sur un bouton. On entendit un déclic.

Or je ne voyais point ces choses comme des précisions naturelles et uniques. Je ne voyais, multiples et papillotants, tantôt comme froids et presque imperceptibles, tantôt flamboyants, menaçants et éblouissants, que des mouvements de lumière.

— Dans cinq minutes, — déclara je ne sais lequel des cinquante vieillards de flamme qui m'entouraient, — j'aurai le livre de Marquina.

— L'Atlantide offre de singulières commodités, — remarquai- je.

Et je fus effrayé de ce que j'entendis d'effroi dans mon accent.

— Y a-t-il quelque objet lointain que tu désires voir? — demanda Makima.

Je désirais surtout échapper au spectacle proche. Je déclarai d'une voix d'amour :

— Je serais si heureux de voir mes parents!

— Tes parents habitent?...

— Paris, rue des Deux-Ponts, 34.

Makima me jeta sur le visage un voile noir. Je sentis qu'il quittait le banc /aérien. J'entendis, crépitements d'étincelles, puis rugissements d'incendie, des bruits qui me paralysèrent de terreur.

Soudain, je fus loin de l'Atlantide. Je fus, dans un silence effrayant lui aussi, à Paris, dans notre pauvre rue, devant notre maison. Les becs de gaz allumés éclairaient la scène, d'une précision de réalité, et de rares passants l'animEiient. Mon inquiétude cependant était affolée par le silence qui entourait comme d'une négation infinie les gestes les plus nécessairement bruyants.

— L'étrange rêve! — murmurai- je.

Sans bruit, un omnibus courait péniblement sur la chaussée. Mon père en descendit. J'appelai :

— Père! père!

— Il ne t'entend pas, — dit, singulièrement lointaine, la voix de Makima.

— Je crois que je deviens fou.

D'un geste machinal, je voulus passer la main sur mon front. Je déplaçai légèrement l'étoffe : la vision disparut; je fus dans des ténèbres épaisses.

— Ne touche pas au voile d'Isis! — recommanda la voix de Makima.

Proche et brusque conrnie un sursaut, cette parole était accompagnée d'un rire énervant.

Je sentis une main qui remettait le voile en place et la vision reparut. La voix, étouffée de lointain maintenant, souffla :

— Quel étage? quelle fenêtre?

Je bégayai les renseignements et je me trouvai, parmi la lumière amie des lampes, dans notre salon, dans le salon où j'écris à cette heure.

Mon père et ma mère, assis dans deux fauteuils, avaient l'air de gens qui écoutent. Ma sœur, sur le tabouret tournant, jouait du piano. Je voyais le mouvement des doigts; je voyais les touches s'abaisser et se relever; je pouvais lire la partition. Mais

mon âme se tendait tout entière vers le désir, vers le besoin d'entendre. Et les gestes créateurs de sons restaient toujours pour moi comme des muets qui agitent des lèvres vaines.

— Je veux entendre! — criai-je.

— Tu es trop exigeant ou du moins trop pressé! — gémit une voix qui semblait souterraine. Le physicien Urimarca étudie la question depuis dix ans déjà et il n'ose rien promettre avant sept ou huit ans encore.

Ma sœur cessa de jouer. Elle tourna sur le tabouret et, en face des lèvres remuées de mon père, remua les lèvres. La bouche de ma mère s'ouvrait aussi pour je ne sais quelles muettes paroles. L'angoisse, m'étranglant de ses pattes griffues, sortaiit de la précision des choses vues, sortait du mystère de ce silence parlé.

Puis, voici que mon âme fut un sourire lourd d'émotion :

— Makima, Maikma, ils ont, j'en suis sûr, une vague impression de mon étrange présence. Makima, j'en suis sûr, ils parlent de moi.

Un tremblement secouait tout mon corps, un grand tremblement d'espérance et d'amour. Or la voix lointaine répondit, froide comme la mort :

— C'est possible, mais je n'en sais rien.

— Quelle heure est-il? — demandai-je.

— Où je suis, — répondit étrangement l'étrainge voix, — il est ime heure de l'après-midi. Où tu es, il est onze heures.

J'eus un grand cri :

— Père, mère, sœur, je suis vivant, je suis physiquement auprès de vous.

Le sentiment de mon inexprimable présence, je venais de le comprendre, faisait croire que j'étais mort. Ces trois êtres qui m'aimaient venaient d'abaisser les lumières et ils s'asseyaient, visages tristes, voilés de clair-obscur et de pensées funèbres, autour d'un guéridon léger. Ils impos£iient sur le meuble leurs mains frémissantes et élargies. Je vis le meuble se soulever et retomber, ombre précise dans l'ombre vague. Je comptai les coups frappés. Ils disaient :

— Oui.

... Ils disaient :

— Jacques.

. . Ils disaient :

— Je suis auprès de vous.

... Ils disaient :

— Je suis noyé.

Mes regards se reportèrent vers la main de ma mère et je vis une larme y tomber.

Je criai :

— L'affreux cauchemar!... Je veux m'éveiller. Or ce conseil m'arriva, à peine entendu :

— Relève le voile.

J'obéis. Je fus de nouveau assis sur le banc aérien, dans la chambre magique, entouré de glaces sur lesquelles glissaient des gestes de flamme. Toutes les flammes formaient un chœur grotesque et effrayant, composé de trémoussements de nains et de frémissements de géants. Avec de folles déformations, ici longues et graves, là raccourcies et ridiculement aiguës, leur danse disait une main qui tire un tiroir et qui en sort un cahier couvert de signes mystérieux.

Tout entier encore à la minute passée, j'interrogeai:

— C'est un rêve que j'ai eu, n'est-ce pas?

— C'est une réalité que tu as vue.

Mes bras se levèrent lentement comme deux désespoirs, et sur toutes les glaces se dressèrent d'étranges flammes funèbres.

— Mes parents, — pleurai-je, — me croient noyé.

— Hélas ! je ne puis les détromper. La physicienne Ircilo étudie les moyens d'envoyer des visions aux

Cruels. Mais la dernière fois que je la rencontrai, elle n'exprimait que des espérances lointaines.

Mon visage était une grande brûlure que rafraîchissent des larmes. Il paraissait sur les glaces une flamme rouge sillonnée par des chutes d'étincelles blanches.

— Makima, — dis-je, — je suis trop triste. Je n'irai pas, ce soir, à la réunion étoilée.

— Tu es bon, mon fils.

Et, paternellement, le vieillard me pressa contre lui.

A pied, je me promenai quelque temps dans les vergers divers qui entourent « la plus amicale des pyramides ». Lentement le calme frais des arbres m'ai>aisait Je finis par sourire de ma tristesse de tout à l'heure, — tristesse sans cause, à coup sûr. Loin du spectacle fou, je ref useiis à ces fantasmagories toute réalité. Je regrettai l'absurde décision de me priver, ce soir, de la réunion étoilée. Mais l'accolade et l'éloge du vieillard m'empêchèrent de revenir sur la parole imprudente.

J'appelai de toutes mes forces :

— Makimal

Un bruit de feuilles froissées m'annonça la présence aérienne de mon ami.

— Makima, je voudrais visiter une ville.

— Viens mettre ta ceinture de voyage.

Tandis que nous volions vers la ville, ma curiosité multiplement éveillée ne laissait nul repos au vieillard :

— Dans le naufrage, j'ai perdu les portraits de

mes parents. Pourrais-tu photographier leur visage aussi facilement qu'un livre?

— Plus rapidement, si tu ne désires qu'une photographie superficielle. Pour le recueil de Marquina, j'ai dû reproduire près de quatre cents surfaces superposées et opposées. L'action d'aussi nombreux rayons X, si on la pressait trop, n'irait pas sans quelque danger de confusion. Il est prudent de lui accorder au moins cinq minutes. Une seconde suffit pK)ur donner la photographie d'une chambre et des personnes qui l'occupent.

— Même à cette distance?...

— La distance n'existe que pour les transports de matières lourdes.

Après un instant de silence, le vieillard reprit :

— A cette heure, sans doute, tes pvarents sont endormis. Tu aimerais mieux les revoir dans des attitudes plus vivantes. Demain, je satisferai à tou affectueux désir.

Toutes les choses étonnantes que j'avais rencontrées dans l'île m'assaillaient à la fois, souvenirs vagues et agités puissamment comme une foule. Dans une sorte d'ivresse, je déclarai :

— Vous êtes, Makima, le plus glorieux et le plus admirable des [>euples. Tu me conteras, un jour.

j'espère, les épreuves que vous avez traversées pour atteindre au sommet lumineux et paisible. Dis-moi maintenant les principes physiques par lesquels vous triomphez de tant de lois qui semblent encore inéluctables dans les autres pays. Est-ce par une seule force ou par plusieurs que vous réussissez à voler dans les airs ^ plus vites et plus souples que l'hirondelle, à voir ce qui se passe à mille lieues, derrière la courbure opaque de la terre, et à prendre en une seconde ces images lointaines?

— Jacques, je suis très ignorant en physique et en énergétique.

— Moi aussi, Makima. Je t'avoue que je ne connais de l'électricité, par exemple, que son nom et quelques-uns de ses effets les plus usuels. Néïuimoins j'éprouve je ne sais quelle satisfaction quand j'apprends que telle machine est mue par l'électricité et non par une autre force. Ainsi l'homme d'autrefois se réjouissait à penser que c'est Jupiter qui lance la foudre, mais que c'est Vénus qui agite, au printemps, notre sève.

Mon compagnon laissa tomber ces réflexions avec indifférence. Et, désignant dans le voisinage une immense bâtisse :

— Descendons, — dit-il, — dans cette grande

pyramide. C'est la demeure de Nakchatra, historien et physicien. Il y a réuni et rangé dans l'ordre chronologique beaucoup d'appareils anciens et de mécaniques f)érimées.

Malheureusement, Nakchatra était absent; je dus me contenter des explications gauches et peut-être embrouilleuses d'un ignorant, « d'un jardinier », disait Makima avec une modestie, hélas I trop justifiée.

Le rez-de-chaussée offrait, dès l'entrée, des instruments préhistoriques, haches de pierre, flèches armées d'un caillou coupant, armes et ustensiles de bronze. De brèves notices que traduissiit mon compagnon enseignaient que ces objets étaient antérieurs à la Séparation Heureuse. Les instruments de pierre étaient des trophées conquis sur les Cruels. Les outils et les armes de bronze étaient indigènes. Makima me fit remsirquer que ces derniers objets étaient destinés à des mains plus petites.

— C'est nous, — affirma-t-il, — qui avons donné le bronze aux nations, et ce fut comme dix siècles ajoutés soudain à votre vie.

Venaient ensuite des objets de fer, d'or, d'argent, d'orichalque. Ils ressemblaient à des ustensiles anciens qu'on peut voir dans nos musées ou même à des appareils encore en usage chez nous.

— Ces instruments étranges, — déclarait Makima, — mais je crois que vous les utilisez encore, servaient à faire cuire les vismcles à l'époque odieuse où nos aïeux mangeaient leurs cousins les animaux.

Et le vieux déclamateur montrait avec ostentation la plus vulgaire des marmites ou le plus banal des toume-brocKes.

Je remarquai, au premier étage, des bicyclettes et des automobiles, souvent peu différentes de celles qui nous écrasent sur nos routes.

A partir du second, les objets prenaient des formes imprévues, comme ricaneuses, et qui semblaient se moquer de mon ignorance. Les notices indiquaient pourtant qu'à cette époque, vers l'an quatre mille de la Séparation Heureuse, la grande force motrice était encore l'électricité. Vers l'année six mille seulement, l'électricité était détrônée par la radio-activité. C'était le temps des ballons dirigeables; les nacelles avaient généralement des formes de navires; la plup£u*t étaient petites et gracieuses comme des barques, mais quelques-unes s'allongeaient jusqu'aux proportions de nos grands vaisseaux.

La radio -activité avait fait place à une énergie nouvelle, la force solaire. Comment on la captait, comment on la conservait, comment on l'utilisait.

Makima essayait de me l'expliquer avec l'aide des notices. Ses paroles étaient comme, dans les ténèbres, des tâtonnements maladroits qui ne trouvent rien et dont le bruit frôleur irrite. Je m'efforçais de no point entendre et je souffrais déjà d'une intense migraine. Les appareils que je venais de voir et ceux qui étaient là se mêlaient pour danser autour de moi je ne sais quelle ronde écœurante. Ils allaient, et, dans leur mouvement, de légères modifications les transformaient en animaux fantastiques et en hommes affolants. Je voyais tourner, flottantes devant mes yeux, des formes grimaçantes, des obésités fondantes, des maigreurs cassantes. En gestes incohérents, des membres, ronds comme des roues, ventrus comme des cornues, longs comme des pistons, brisés comme des fléaux, me touchaient, me saisissaient, dispersaient parfois mes vêtements et mon corps : telle une ronde d'enfants se partagerait, jouets et branches, tout un arbre de Noël. Et, dans ma tête malade, ces êtres de métal et de brume grinçaient, criaient, frottaient, vibraient, sifflaient. Ah! conmie j'aurais voulu fuir l'épouvantable bric-à-brac scientifique! Je n'osais pas. Je craignais de faire penser trop de mal de ma force d'attention et de mon intelligence. Entouré de la farandole de plus en plus nombreuse.

de plus en plus violente, je suivis Makima dans les salles de la syndynamie. La voix de mon guide se mêlait, vague bourdonnement, aux bruits que la folie des choses multipliait autour de moi, et le spectacle présent compliquait de ses extravagances imprévues l'extravagance du ^)ectacle imaginaire. Obéissant à une désagréable nécessité ou à une mode farouche, les appareils syndynamiques affectaient réellement des formes d'animaux fantastiques et menaçants. Il me sembla que l'un d'eux mordait la main tendue du vieillard, tandis que, comme dans un rêve, j'entendais une voix faible dire, parmi d'assourdissants cliquetis :

— Vers l'an huit mille de la Séparation Heureuse...

A mes yeux plus fatigués, ces monstres d'apocalypse prenaient une vie plus intense et plus agressive; ils dispersaient la ronde unique, donnaient aux monstres antérieurs des ordres criards ou, les saisissant avec des mains de démence et de métal, avec des doigts de feu et de folie, les entraînaient autour de moi en mille cercles qui montaient et descendaient, se disjoignaient et se renouaient, se rétrécissaient et s'élargissaient, tantôt m'écrasant d'un frottement de plus en plus serré, tantôt me vaporisant, en quelque sorte, et emportant dans leur vol inharmonieux je ne

sais quelles douloureuses écharpes de brume qui étaient mes lambeaux dispersés.

C'est avec un soulagement que j'arrivai à l'étage supérieur. Là, au milieu de mille objets inconnus, des ceintures de vol, des lits de l'azur, des réductions de pantoscoi>e me furent apaisants comme, sur une terre hostile, des amis inespérés. Ma pensée naufragée s'agriffait à eux tenacement. Tout l'inconnu se mêlait, puissant et unifié, conune les vagues d'une mer, * comme les soulèvements d'une tempête. Il se soulevait et retombait en flots menaçants et lourds, toujours semblables à eux-mêmes; mais, dans cette brutalité indéfiniment répétée, vous étiez, chères ceintures de vol, chers lits de l'azur, et vous, minuscules pantoscopes, les planches heureuses où l'on s'accroche, où l'on se repose, où l'on reprend haleine et espé-^ rance. i

Nous sortîmes enfin. Parmi les bruits qui s'apaisaient, qui n'étaient plus qu'un bourdonnement d'oreilles, le vieillard continuait, implacable, à expliquer : ^

— La force que nous employons presque uniquement aujourd'hui s'appela d'abord — , il y a deux mille ans de cela — « pandyname », c'est-à-dire, -jÊ paraît-il, la force universelle ou la force aux applications universelles. Depuis dix siècles, elle a rendu

les autres énergies physiques tellement inutiles et désuètes qu'on n'éprouve plus le besoin de lui donner un nom distinctif, et on l'appelle tout simplement « la force ».

— Voici la ville : descendons.

— Je ne vois qu'une campagne vide d'habitations et couverte d'arbres.

— Descendons toujours.

Les arbres poussaient sur un sol inégal; çà et là, on apercevait une pierre entre leurs racines.

— C'est ça que tu appelles une ville?...

— Mon fils, sois indulgent à de pauvres sauvages. Je te montre ce que nous avons de mieux dans le genre.

— Il n'y a f>as, dans toute l'île, une seule ville?... un seul bourg?... un seul village?... un seullifuneau?... une seule agglomération de maisons?...

A chaque interrogation, le vieillard hochait la tête négativement. Il déclara enfin :

— Nous sommes sur la ville la plus importante et la plus récente. Elle fut abandonnée, voici quatre mille ans à peine.

— Tu dis des choses singulières.

— Non. Vous aussi, quand vous serez civilisés, vous laisserez tomber vos villes.

— Je t'assure que tu m'étonnes.

— Quand vous serez civilisés, vous n'imposerez nulle besogne à personne ni par la violence, ni par la ialm, ni par le mensonge.

— Vous faites beaucoup de besognes volontairement. Pourquoi avez-vous négligé les travaux glorieux qui conservent la cité?

— Les « travaux glorieux » qui rendent la cité habitable nous paraissent particulièrement répugnants et nuisibles.

— Explique-toi.

— Lorsque, après des péripéties que je t'indiquerai plus tard, les Atlantes furent enfin un peuple libre, affranchi de tout gouvernement, de toute discipline imposée, de toute hiérarchie et de toute organisation, ils continuèrent d'abord à vivre dans les villes. Comme il y a aujourd'hui des fraternités de papetiers, de ceinturiers et de physiciens, il y eut longtemps des fraternités de balayeurs volontaires, de vidangeurs dévoués et de braves égoutiera. Mais un certain Abitanis, de la fraternité des vid2mgeurs, se mit un jour à prêcher contre les cités. « En consentant à nous empoisonner plus que les autres, — disait-il.

— nous assurons la durée à remp>oisonnement général, qu'il serait si facile de supprimer. Fuyons les cités et leur inévitable infection et réfugions-nous aux saines campagnes. » On objecta mille sottises. On alla jusqu'à accuser Abitanis de vouloir enrayer les progrès de la science, détruire l'art et supprimer la fraternité humaine. Il y avait encore, à cette époque, des imbéciles pour croire que, sous le piétinement d'un troupeau, les plantes grandissent plus fortes et fleurissent plus glorieuses. Ces aveugles injurièrent le précurseur, l'appelant «Insociable» et «Egoïste». Lui continua vaillamment son apostolat. Quand il mourut, les urbicides (je traduis comme je peux le> mot atlante) étaient en majorité. Néanmoins la lutte fut longue. Plus d'un siècle, la question de l'abandon des cités fut la question qui émeut tout le monden Les villes cependant se dépeuplaient : car, si quelques urbicides continuaient à prêcher les citadins, la plupart se contentaient d'aller vivre à la campagne. Or il se trouva que les citadins obstinés étaient les moins courageux des Atlzmtes. Il devint de plus en plus difficile de recruter les fraternités de propreté. Les membres de ces associations se surmenaient et tombaient malades. Les médecins leur ordonnaient des cures d'air; mais, en même temps que la santé, ils

buvaient l'amour de la campagne et ils ne revenaient f>oint. Pourtant, trois cents ans après la mort d'Abitanis, quelques honmies persistaient encore à vivre dans Hassipi, la ville empoisonneuse que recouvrent ces nobles arbres. Tant il est difficile d'abandonner la plus pernicieuse habitude! Tant les idées morales sont longues à prendre une véritable force plastique! Aujourd'hui nous proclamons que la mort des cités fut peut-être le bienfait capital de la Non- Organisation.

Tandis que nous revenions vers la plus amicale des pyramides, Makima commença à me conter les douze mille ans d'histoire de son pays. Je résume ses récits, qui furent vraiment un peu lents et décousus.

Sur les temps qui précédèrent la Séparation Heureuse, peu de renseignements, et incertains. Le Critias de Platon, malgré ses lacunes, ses inexactitudes de détail et son absurde couleur mythologique, dit à peu près tout ce que les Atlantes connaissent de cette époque lointaine. Après une longue période indéterminée de vie pastorale et paisible, ils étaient devenus un peuple navigateur, industriel et guerrier. Ils travaillaient les métaux avec un art supérieur et s'en servaient surtout à fabriquer des armes. Les besognes agricoles étaient légères et indolentes sur

cette terre si naturellement féconde qu'elle donne une moisson tous les trois mois, dans ce climat tiède et égal qui fait de chaque arbre le mariage éternel d'un printemps couronné de fleurs et d'un automne couronné de fruits... Malheureusement, avides comme tous les « cruels », ils ne savaient pas se contenter de leur pays et des vrais biens dont il les comblait. Ils couraient conquérir des terres inférieures, des avantages d'opinion, de la gloire infâme, des richesses inutiles et criminelles. Ils étaient fiers d'imposer des tributs à de plus pauvres qu'eux. Ils razziaient des esclaves et de plus en plus se débarrassaient sur eux de tout travail. Ils se rendirent maîtres de toutes les îles de l'Océan, du continent qui devait plus tard s'appeler Amérique, de l'Afrique entière sauf l'Egypte, et de l'Europe jusqu'à la Tyrrhénie. Mais, vaincus par une coalition à la tête de laquelle se mirent les habitants du pays que l'avenir devait nommer la Grèce, ils perdirent leurs possessions européennes. L'Atlantide d'alors formait une confédération de dix royaumes. Leur dédain pour les peuples étrangers et l'inmiensité du butin à conquérir dans un umvers qui s'agrandissait devant la hardiesse de leurs voiles auraient sans doute suffi, plusieurs siècles encore, à unir étroitement ces brigands et à empêcher

entre eux toute discorde civile. Si la débâcle polaire ne les avait séparés brutalement du reste du monde, peut-être seraient-ils restés des conquérants, guerriers et marchands, loups et renards, incapables, comme tous les avides, de percevoir les plus éclatantes vérités morales. Même leur prospérité matérielle aurait fini par écraser leur intelligence .Ils seraient devenus des jouisseurs ennuyés. Makima prétendait retrouver des traces de cette tendance dans les fragments qui restent des plus anciens poèmes atlantes. Mais la langue avait beaucoup chsmgé depuis onze mille ans et il avouait qu'on donnait de ces morceaux des traductions contradictoires.

Mais ce qu'il affirmait sans hésitation, c'est que les Atlantes ont raison de considérer la submersion de l'île comme un grand bonheur et de faire commencer leur ère à l'époque de la Séparation Heureuse.

Les bienfaits de la Séparation ne furent pas immédiats. La catastrophe fut suivie d'une période i follement troublée et sanglante. Le cataclysme qui, en rendant toute navigation impK)ssible, avait d'un| coup arraché aux Atlantes toutes leurs conquêtes,,avait en outre détruit complètement trois des dixl royaumes et submergé la plus grande partie de troisj autres. Seuls les quatre du centre restaient indemnes.

Par une fatalité singulière, au moment du cataclysme, les rois étaient réunis pour la cérémonie fédérale annuelle dans le temple que Platon appelle le temple de Neptune et de Clito, mais qui était dédié en réalité au Phallus de feu et à la Matrice marine (1). Il restait donc dix rois pour six royaumes environ. Les trois souverains que la mer avait dépouillés complètement et les deux qu'elle avait le plus appauvris réclamèrent un nouveau partage. Ceux qui n'avaient rien perdu refusèrent avec hauteur. La Diaprépide, la province qu'après tant de siècles habitait Makima, avait été inondée à peu près sur les deux cinquièmes de son étendue. Elle restait étrangère aux projets de remaniement, et son roi put se désintéresser de la querelle qui amena entre les neufs autres de longues et terribles guerres. Avec des alternatives diverses, des modifications fréquentes dans les alliances, des trêves assez longues et des paix très courtes, ces guerres durèrent près de trois siècles. Cependant les peuples paisibles de la Diaprépide développaient leur commerce et augmentaient leur population. Ils finirent par équilibrer en nombre et

(1) C'eat-à-dire, sans doute, au soleil et à la mer, ou, plus abstraitement, au principe mâle et au principe femelle des choses qui, sous la forme d'un couple ou d'un dieu androg^yne, se trouve au commencement de tant de théogonies.

en puissance l'ensemble des autres provinces. Les pays dépeuplés et affaiblis craignirent et jalousèrent les Diaprèpes. Ils s'unirent contre ces gens trop heureux, ce qui fut l'occasion de nouvelles luttes plus que séculaires- Mais les Diaprèpes, ayant tué leur roi sans le remplacer, furent gouvernés par une assemblée élective. Cette forme politique parut d'abord favorable à la multitude, et les Diaprèpes, enthousiastes de liberté et d'égalité, remp>ortèrent de grandes victoires. Aidés par le menu peuple do deux autres régions, ils déposèrent les rois et fon<* dèrent ce qu'ils appelèrent, non sans quelque prétention, la République Universelle. Les souverains des régions réfractaires resserrèrent leur alliance, tuèrent leurs enfants et firent donation mutuelle de leurs royaumes au dernier survivant. Pendant deux mille ans l'île fut divisée en deux nations, la Diaprépide républicaine et l'empire Azaède.

Malgré les apparences premières, Azaèdes et Diaprèpes souffraient des mêmes maux. Ici comme là, quelques riches possédaient tout. Ils faisaient travailler les pauvres à leur profit et ne leur laissaient qu'une faible partie des fruits du travail. Les malheureux dont ils n'avaient pas besoin formaient ce qu'on appelait, dans la langue d'alors, « l'excès da

population » ou « l'écume de la population ». Beaucoup de ces êtres réputés inutiles et encombrants mouraient dès l'enfance. Les autres traînaient à travers les privations une vie maigre et hargneuse. Ils essayaient parfois de se révolter. Mais Diaprèf)es et Azaèdes étaient de vaillants patriotes qui entretenaient de formidables armées. Ces armées servaient à écraser les émeutes. Si la misère du peuple devenait trop grondante ou risquait de prendre conscience de sa cause, une bienfaisante guerre servait d'exutoire à la fureur des malheureux, détournait les coups qui allaient se diriger vers les riches et dimmuait un peu l'excès de population. Un écrivain politique de cette période, le fameux Arvakova, commençait un chapitre de son livre Sur l'art de régner par cette formule bizarre : « La guerre est un paratonnerre dressé sur le Temple qu'habitent les Riches.» Des révolutions pourtant réussissaient. Les résultats en étaient précaires et plus apparents que réels. Quelquefois vingt ans d'empire interrompaient la république des Diaprèpes ou trente ans de république végétaient chez les Azaèdes. Les Riches, quelle que fût la forme fX)litique, restaient les maîtres. Ceux qu'on nommait les chefs du gouvernement étaient les contremaîtres des véritables patrons, leurs

premiers domestiques et leurs valets les plus "fidèles. Enfin un sauveur parut, dont on ne sait mêm© plus le nom. Il se faisait appeler Nelti, c'est-à-dire «frère» (1). Il allait dans les bourgs et les cités des deux peuples, répétant ces paroles et d'autres semblables : « Comment la violence détruirait-elle le princip>e de la violence? Soyez doux et soyez indomptables. Ne tuez personne, ne blessez personne. Laissez-vous blesser, laissez-vous tuer, sans un pas en arrière, seins un cri de douleur. Ne commandez jamais et n'obéissez jamais. Ne travaillez point pour celui qui ne fait rien. Apprenez qu'il n'y a qu'un seul travail et qu'il se fait avec les mains. Quand vous avez faim, allez prendre au champ le plus proche de quoi vous rassasier. Tous les champs sont à vous aussi bien qu'aux oiseaux du ciel. Tous les fruits vous api>artiennent aussi bien qu'aux singes qui grimpent sur les arbres. Etes-vous moins que les singes de la forêt et que les oiseaux de l'air? Non, vous êtes plus que les oiseaux et les singes. LeiS bêtes fuient quand un cruel, qui dit : « Ce champ

' (1) C'est après le succès du grand Nelti que les deux mots qui sig'nifiaient « homme » et « ami » disparurent de la lang-ue atlante. On les trouve quelque- Ifois encore, paraît-il, dans certains poèmes et dans les romans historiques. Mais 'auteur prend toujours la précaution de les expliquer en note.

est à moi, cet arbre est à moi», veut les tuer. Vous, vous ne luirez point. Vous opposerez à vos ennemis ' le courage humain, celui qui ne recule {>as et qui ne frappe pas. Un homime frappé pour le droit, s'il ne montre ni colère ni crainte, éclaire cent hommes. Mais celui qui sera tué pour le droit, s'il n'a point résisté ou essayé de fuir, aura éclairé mUle de ses frères. »

Bientôt une foule nombreuse suivit le prédicateur de force et d'amour. D'abord les Riches lancèrent leurs armées contre ce peuple de fous passivement destructeurs qui refusaient également de commander et d'obéir, d'être esclaves et d'avoir des esclaves, d'exploiter et d'être exploités. On en tua beaucoup. Mais les prophéties du Nelti se réalisaient de plus en plus. Dès la première rencontre, des soldats jetèrent leurs armes, se joignirent à la foule sainte et, au lieu de tuer, demandèrent à mourir. Non contents de ne point fuir, des exaltés se précipitaient devant les coups et criaient : « Je veux mourir pour que mon frère comprenne et qu'après m'avoir tué il m'aime. Frappe, et que mon sang soit la lumière rouge qui éclaire tes yeux et embrase ton cœur. » Sagesse ou démence, la pensée qui s'exalte en sentiments, en gestes et en cris, devient une puissante

contagion. Des soldats pleuraient, des soldats fuyaient. Après deux ou trois boucheries horribles, les plus brutaux s'arrêtzdent paralysés d'étonnement et d'impuissance. « Nous ne pouvons tuer tous ces fous, — dis2iient-ils. Nous ne pouvons tuer ces gens qui ne se défendent point, qui nous offrent leur poitrine, qui tombent en souriant et en nous bénissant. Pourquoi faire, d'ailleurs? Ils sont trop, et la mort les multiplie encore. » Après vingt ans, il n'y avait plus de soldats, il n'y avait plus d'esclaves, il n'y avait plus de salariés. Il y avait, parmi des multi-' tudes errantes qui mangeaient les fruits de la terre, quelques Riches obstinés et misérables qui seuls travaillaient, essayaient de produire les inutilités devenues nécessaires à leurs pauvres cœurs serviles et qui voyaient avec une rage découragée des êtres doux envahir leurs jardins et leurs maisons, prendre, parmi des paroles et des rires amis, tout ce qui était utile et trop abondant .Rarement le Riche essayait encore le meurtre qui ne pouvait rien changer aux choses. Souvent, il fuyait dans un coin solitaire pour pleurer et pour ronger son cœur à l'acide des souvenirs et des regrets.

Enfin il n'y eut plus un seul riche. Presque tous s'étaient fondus dans la grande Fraternité humaine.

Les plus tenaces étaient morts de colère ou de mélancolie. Alors les hommes, libres, se remirent au travail et aux jeux sur la terre purifiée. Le grand Nelti ne vit point ces jours. Il était mort depuis longtemps. S'il avait vécu, peut-être auraitil empêché la folie qui fit peser, moindres et mieux supportées sans doute, mais si absurdes et inutiles, des misères sur plusieurs siècles encore. Peut-être aurait-il empêché ces êtres doux et courageux, égaux et fraternels, ces hommes enfin réalisés, d'aller s'empoisonner pendant mille ans encore dans les fétides cités. « Prenez exemple sur les oiseaux du ciel, — leur aurait-il dit. Ils se gardent bien de rapprocher leurs nids jusqu'à en faire des tas de fumiers. Mais chacun pose sur une branche heureuse la demeure où naîtront et grandiront ses petits. »

L'amour libre est un grand conquérant. Avant même la destruction des cités ,les Atlantes fraternels avaient senti la parenté qui unit l'homme avec les bêtes innocentes. Ils avaient cessé de tuer de la vie et de manger de la chair.

Ces êtres ouverts à tous les amours et réfractaires à toutes les servilités avaient accompli les progrès moraux que nous pouvons concevoir. Enveloppés de la douceur et de la lumière d'un bonheur égal, ils

allaient enrichissant et embellissant leur esprit, enrichissant et embellissant leur vaste demeure. Dans un immense et paradisiaque jardin, ils vivaient parmi les grandes fleurs réalisées, eux les plus grandes et les plus nobles fleurs réalisées, eux dont le parfum portait deux noms : pensée et amour.

— O paysage, — s'écriait Makima, tandis que son geste d'une envergure large et enthousiaste embrassait toute la terre visible, — ô paysage, tu es né et tu vis, puisque tu as pour mère l'île et pour père l'Atlante.

Il disait encore, avec une certitude glorieuse :

— Maintenant, aucun progrès de la science, aucune multiplication des richesses, aucun alourdissement matériel ne peut nous écraser ou même nous faire le moindre mal. Maintenant, nous sommes irréductiblement et pour l'éternité des êtres qui préfèrent l'harmonie à la puissance, la beauté à la richesse, le rythme à la quantité. Nous saurions nous passer avec indifférence de tout ce qui n'est pas liberté et amour. Nous n'avons besoin de rien d'extérieur, pas même de ce que nous avons. Nous n'avons besoin de rien, pas même de manger et de vivre. Irréductiblement et pour l'éternité, nous sommes ces seuls riches, les pauvres d'esprit.

— O Makima, quand tu te fais le héraut de l'éternité de votre bonheur, tu, cèdes à une illusion commune. Chacune des choses qui sont s'affirme et s'étale au point d'envahir et de nier les autres choses. Le sentiment d'être s'épanouit glorieux, repoussant, supprimant le sentiment de la limite. Notre grande mobilité dans toutes les directions de l'espace nous a instruits. Nous savons répondre aux voix nombreuses qui nous entourent : « Vous n'êtes pas les seuls verbes de la nature, et l'horizon n'est point la frontière du Néant. » Mais le Temps nous emporte dans ime brume qui ne s'éclaire jeûnais en avant et sa voix est infiniment plus assourdissante que celle du Lieu. Il nous arrive de répéter la folle affirmation de l'Instant qui crie : « Je m'appelle Eternité! » Amours ou enthousiasmes, toutes nos étroites joies d'une heure s'enivrent d'elles-mêmes et osent se proclzuner des joies pour toujours.

— Je connais, Jacques, cette loi des esprits et des choses. D'ordinaire, je suis en garde contre

elle. J'ai eu tort de dire à ce qui remplit l'heure visible : « Tu remplis l'étemité. » J'ai eu tort d'our blier, une seconde, que la clepsydre n'a pas de fond. Toutefois, sur quelque sommet de la pensée que je pi'élève, pour tant que mon ascension élargisse le cercle de l'horizon, il me semble que je reste toujours à un centre qui irradie du bonheur.

— O Makima, si demain un dieu curieux, traînant comme un filet l'Atlantide sur les mers étonnées,, allait l'attacher à l'un des trois continents, peux-tu prévoir ce qui arriverait? Seriez-vous un levain de bonheur suffisant à faire lever la pâte lourde ? ou, ^1 écrasés sous notre foljie, p)éririez-vous inutiles? ou redeviendriez-vous vous-mêmes des insensés et des cruels ? ''

— Nous saurions, comme jadis autour du grand I Nelti, mourir sans reculer et sans tuer.

— Peut-être. Mais je ne crois pas les pays d'où je viens mûrs pour la conversion. Vous seriez les martyrs lamentables qui meurent tous, et avec eux la vérité dont ils témoignent.

— Pendant soixante-dix siècles encore, nul dieu curieux ne nous rapprochera des Cruels.

— Que dis-tu? Tu connais la date où?...

— Nos terres submergées remontent lentement.

Dans quatre-vingt siècles, l'Atlantide aura ses dimensions les plus grandes. Dans soixante-dix siècles, toute la mer des Scirgasses sera navigable aux vaisseaux qui ne savent point voler et des ports encore noyés aujourd'hui vous deviendront abordables.

— Que se passera-t-il alors?

— Tu me demamdes plus que je ne sais. Apprends cependant que cette fatale échéance préoccupe nos savants et nos philosophes. Si compliqué que paraisse un problème, quand on a pour le résoudre sept mille ans et toute la puissance de l'amour, il serait prématuré de désespérer.

— Qui a fait ces calculs, Makima?

— Plusieurs de nos savants. Et leurs conjectures semblent probables, car les chiffres qu'ils donnent diffèrent à peine de quelques années. Je te traduirai verbalement un de ces jours le beau livre de la physicienne Ircilo, L'Atlantide salvatrice.

— Tu m'as déjà parlé de cette Ircilo, il mei semble ?

— Oui. C'est elle qui cherche les moyens d'envoyer des visions aux Cruels. Si nous prouvions projeter dans votre ciel de claires images totales de l'Atlantide et sur les murs de vos maisons des scènes partielles de notre bonheur, crois-tu que ce spectacle

VOUS poursuivant de sa lumière pendant soixantedix siècles ne modifierait pas l'intellectualité des générations? Cependant Urimarca s'applique à perfectionner notre pauvre pantoscope, est sur le point d'en faire un appareil auditif, autant qu'un appareil optique. L'enfant est peut-être né déjà qui unira en un baiser ingénieux l'invention d'Ircilo et le présent d'Urimarca; qui nous permettra de faire entendre des voix bienfaisantes et directrices aux pauvres gens de chez vous en même temps que leurs yeux éblouis admireront et aimeront le but à atteindre. Je souris et je dis :

— Vous considérez le temps uniquement comme votre allié. Mais ce dieu a deux visages. Il est également votre ennemi. Les Cruels peuvent découvrir demain le vaisseau qui vole.

— Celui qui joue a toujours des chances de perdre.

— Ne crois-tu pas que vous agiriez prudemment en nous envoyant dès maintenant des apôtres?

Makima secoua la tête:

— L'apôtre, — dit-il, — est encore chez vous une fleur stérile. Vous avez tué Socrate, Jésus et beaucoup d'autres sans profiter en rien de leur enseignement.

— Tu te trompes. Nous répétons avec respect les paroles de Socrate, et le monde, par la mort de Jésus et des martyrs, est devenu chrétien.

— Vous êtes fiers de répéter des paroles qui n'ont aucun sens sur vos lèvres puisque vous n'en faites pas les principes de votre vie. Si Socrate revenait parmi vous, le tueriez-vous de nouveau ou, plus fous que les citoyens d'Athènes, l'enfermeriezvous en quelque asile? Quant à votre christianisme clérical, en quoi cette démence rappelle-t-elle la sagesse de Jésus ennemi des prêtres et des cultes organisés? Tu sais bien que les prêtres d'aujourd'hui tueraient Jésus comme les prêtres d'autrefois. Tu sais bien que vos prêtres, comme vos savants officiels et les prétendus artistes que vous proclamez, ne sont que les domestiques et les flatteurs des Riches. Tu sais bien que, volontairement ou non, ils faussent la parole de celui qu'injurient leurs adorations et empoisonnent la source où vont boire les peuples. Ils ne touchent rien qu'ils ne le souillent; ils transforment en dogmes de mort, de guerre et de

rvitude les verbes de vie, de paix et de liberté. J avais tort, mon fils, quand je disais que les apôtres vous sont inutiles : vous savez vous les rendre nuisibles. Comme les cadavres abandonnés après une

bataille dégagent autour d'eux le typhus et la peste, les grandes Paroles, que vous tuez de commentaires intéressés, deviennent pour vous les germes de toutes les maladies sociales. Vous ne connaissez que l'art de détruire. Vous êtes, dans l'ordre intellectuel et moral comme dans le domaine matériel, des guerriers et des commerçants. Avec les idées que vous donnent les apôtres cx>mme avec les générations que vous donnent les mères, vous ne savez faire que des cadavres et de la peste.

— Pourtant im apôtre vous a sauvés.

— Un apôtre, non. (Un peuple d'apôtres. Quand Nelti s'éleva au milieu de nous, l'Atlantide était pleine de neltis frémissants qui ne parvenaient pas à traduire au dehors leurs nobles voix intérieures. Le grand Frère put leur apprendre les mots d'amour parce qulls savaient l'amour. Il fut le premier cristal qu'une eau saturée attend et appelle et qui détermine toute l'armée des cristaux. Vos pays ne sont point saturés d'amour, de désir de justice, de dignité individuelle et de volonté fraternelle. Quel que soit l'ébranlement de l'ignoble liquide, il ne se forme jamais chez vous que des cristaux de conquête guerrière ou d'avidité commerciale.

Je ne pus m empêcher de sourire de l'étrange com-

paraison. Décidément les plus intelligents des baiv bares manqueront toujours de goût.

Makima ne s'adressait plus à moi. Il semblait réfléchir tout haut :

— L'apôtre qui a sur son milieu non seulement une supériorité de parole, mais encore une supériorité de pensée et de sentiment, reste la voix qui cri© dans le désert. Il indique aux autres non le chemia vers leur propre désir, mais un but qui leur reste inconcevable. Il n'est pas le coryphée qui donne, ime voix au frémissement du chœur; il ne dit pas ce que les autres veulent et f)euvent entendre. Ceuxlà qui croient répéter ses paroles le trahissent. La trahison de Luc et de Marc est pire que callej de Judas. Mais elle est involontaire et fatale. Les disciples trahissent l'apôtre comme les organes du singe trahiraient le singe s'il voulait répéter ce que» je dis.

Il y eut un long silence. Puis le vieillard rêva :

— Ce qu'un apôtre ne peut, un peuple d'apôtres étrangers le pourrait-il? Ah! la belle tentative, une mvasion pacifique de tous les Atlantes armés seulement de lumière, une immense inondation de vérité noyant et incendiant la longue nuit!

Mais il se répondait :

— Hélas! combien incertains, les résultats! On n'éteint pas le soleil, mais on éteint mille flammes humaines. |

Il secouait sa tête, que ses cheveux couronnaient de lumière blanche, et concluait :

— On ne court pas au-devant d'épreuves aussi hasardeuses. On ne prend pas la responsabilité de faire commettre tant de crimes. Il suffit à notre gloire que. si la lutte venait à nous, nul ne s'affo? lerait jusqu'à frapper et nul ne reculerait... 'l|

— Veux-tu, — interrompis-je, — que je t'indique le moyen sûr de nous convertir? Un petit nombre d'envoyés suffirait.

— Parle, mon fils.

— Si quelques-uns de vos physiciens venaient nous enseigner la Force et ses applications, nous donner la ceinture et le royaume de l'air, nous apporter le pantoscope et...

Le vieillard souriait un sourire triste. J'insistai :

— Les vérités morales proclamées ensuite par d'aussi prestigieux bienfaiteurs, je t'assure que..,

— Pauvre fou! On ne met pas les couteaux tranchants aux mains maladroites des enfants.

— Tes paroles sont injurieuses et obscures.

— Tout progrès matériel est un mal chez des

peuples injustes. Il les rend plus incapables de connaître la vérité morale. Il multiplie la puissance écrasante de quelques-uns, alourdit la servitude de la foule. Il exaspère les avidités et les hostilités. Non, mon fils, on ne jette pas le poids de l'or sur un vaisseau qui sombre.

Le soleil desœndait dans la mer, demi-noyé déjà, et nous volions vers la réunion étoilée.

— Ainsi, — disais-je, — chez vous l'amour est absolument libre? Pas de cérémonies? i>as de promesses solennelles devant témoins? aucime garantie des contrats?...

— Tes paroles sont vides, — répK>ndait le vieil^ lard souriant. Evite, au moins quand tu voles à cette altitude, les pensées rampantes des hommes sans cœur et sans ceinture.

— Pourtant la famille...

— Tu as vu nos enfants. Les as-tu trouvés malheureux?...

— Malheureux, non. Trop précoces, oui.

— Tu connais ma petite Télo. Quand sa mère, ma bien- aimée Osai", fut enceinte, j'allai demeurer avec elle dans la pyramide de l'avenir (1). J'y restai jusqu'à ce que l'enfant eût trois ans et sût voler

(1) C'est-à-dire tout simplement dans la maison d'Osaï, où devait naître un enfant. Ces Atlantes sont d'une solennité I...

seul. Alors je revins à mon verger. Mais, chaque jour, en me lev2int, je vais embrasser Osaï et Télo^ Ma fille passe ses après-midi dans le jardin, auprès des arbres que j'ai plantés et que parfois elle apf>elle ses frères. Chaque soir, je retrouve Osaï à la réunion étoilée. Ces rencontres ne suffisent point à nos yeux et à notre cœur : si un livre m'émeut, si de l'analyse à la synthèse et de la synthèse à l'analyse ma pensée agite une lumière particulièrement souriante, si une fleur me semble plus belle ou un fruit plus savoureux, je cours lire la page à Osaï, lui chanter la pensée, lui apporter le fruit ou la conduire vers la fleur. Souvent, c'est elle qui accourt, disant : « Partage la joie qui a noué ma ceinture. » Combien de matins, après la nuit passée dans les étoiles, nous trouvent incapables de nous séparer! Nous allons prendre Télo, et notre journée, tantôt parmi les airs peuplés d'oiseaux et de couleurs, tantôt dans un canot qui berce, devient une fête voyageuse; mais souvent elle pose, alourdie de bonheur, sur les arbres généreux, au bord des ruisseaux qui chantent ou près de la mer toute levée vers la clarté en myriades de sourires.

— Mais, si un père et une mère n'aimaient pas leur enfant?...

— Si le miel devenait aloès ou si l'oiseau nageait muet dans les profondeurs de l'océan...

— Tes rires sont absurdes. J'ai vu souvent...

— Oui, chez vous, où l'Organisation fait de chaque homme l'ennemi de tous les autres hommes; oui, chez vous, où l'enfant est une charge et où, par amour de l'argent, le fils désire la mort du père, et le frère la disparition de la sœur...

— Il y a des monstres partout.

— La monnaie, l'inégalité et les autres matrices de monstres sont brisées depuis longtemps en Atlantide.

— S'il s'en présentait un...

— Crois-tu l'amour chose qui se commande? Croistu qu'il suffise, pour créer un vivant, de dire au cadavre: «Lève-toi et marche»?...

Mais, parmi ces larges déclamations, le vieillard se mit à conter une histoire puérile :

— II y a cent ans, une mère donna un soufflet a sa fille. L'enfant disparut. Des années se creusèrent, vastes, sans que la mère sût ce qu'était devenue la fille offensée.

— La méchante!... Pour un geste si natureU...

— Les joues enfantines, avec leur délicatesse savoureuse et émouvante, te paraissent faites, sans

doute, pour être meurtries sous la violence des mains robustes?...

— Je ne dis pas cela. Mais, tout de même...

— Cette mère est le dernier exemple d'Atlante malheureux que nous connaissions. Son infortune, d'ailleurs, ne fut pas perpétuelle. Après cinq ans, la jeune fille revint. Sans un mot, elle se jeta, pleurante, aux bras de sa mère. Il n'y eut aucune» explication. La vie, comme après un cauchemar effacé, reprit sa douceur et sa grâce quotidiennes... M Le point de départ de cette aventure te semble banal. Aux yeux de nos écrivains, il est singulier. On a échafaudé là-dessus plus de vingt romans qui, je le crains, te paraîtraient fades.

— Le fait est, mon vieux Makima... Tu m'as dit qu'ici on ne pouvait être indiscret. As-tu connu d'autres femmes qu'Osaï, et Osai a-t-elle connu d'autres hommes que toi?... j

— Nous nous sommes aimés dès notre première ■ rencontre... Plus de cinquante ans ont coulé dans notre amour comme, entre des rives de joie, un fleuve qui rit. Presque tous les soirs encore, — car, vieillis ensemble, nous sommes restés jeunes l'un à

à l'autre, — nous bondissons vers les étoiles. Oseû fut très belle et souleva bien des désirs; quelque^

femmes eurent pour moi des fantaisies moins explicables. D'ordinaire, nous repoussions négligemment ces importunités et nous n'accordions que des entretiens vers la cime des arbres. Parfois le désir refusé devenait douloureux. Alors je disais à Osai : « Mont© donc avec lui vers les étoiles. » Ou bien Osai me disait : « Tu es trop cruel de ne pas monter vers les étoiles avec elle. »

— Générosité dangereuse, — remarquai-je en secouant une tête amusée. Si ton frère avait essayé de te prendre le cœur d'Osaï; si ta sœur avait entrepris d'arracher à Osai ton cœur...

— As-tu vu des gens tenter ce qu'ils savent impossible? Peut-être, autre part. Ici il n'y a pas de fous. Nous sommes délivrés, d'ailleurs, de tout sentiment d'envie et de jalousie. Nous ne compliquons pas l'amour de je ne sais quelles sottes vanités conquérantes, ni de farouches haines de vaincus, ni d'âpres besoins de revanche.

— Tous les couples sont-ils aussi fidèles que le ménage Osaï-Makima?

— L'amour n'est pas un pays plat et uniforme. Beaucoup s'attachent au premier corps vers qui les entraîna un pressentiment joyeux et qui leur fit connaître la volupté. Les causes de discordes qui

déchirent vos ménages n'existent point ici. Mais combien d'hommes et combien de femmes aiment le changement! combien croient toujours voir un bonheur plus grand à côté de l'endroit où ils sont!... Plusieurs Atlantes s'écartent peu de la plus amicale des pyramides et rafraîchissent presque toutes leurs soifs au même ruisseau. D'autres agitent une grande part de leur vie à voler dans toutes les directions, posent sur toutes les branches, goûtent de tous les fruits, boivent à toutes les eaux, dorment roulés dans tous les gazons. L'amour aussi connaît des sédentaires et des voyageurs.

— Comme vous devez mépriser ces êtres inconstants! ...

— Pourquoi mépriserions -nous des gens qui obéissent, comme nous, à un instinct aussi innocent que notre instinct?...

— Tu les trouves innocents, ces êtres qui vont semant la douleur sur tous les chemins?...

— Quelle douleur dis-tu? Il n'y a pas de menteurs en Atlantide. Dès les premiers mots, celle-là même qui vient pour la première fois à la réunion étoilée sait le caractère de son interlocuteur. Elle s'est déjà interrogée sur ses propres instincts et

elle accorde ou refuse à bon escient. D'ailleurs, qu'importerait une erreur?...

— Une erreur de ce genre a quelquefois desi suites...

— Quelles suites?

— Es-tu agaçant!... Tu refuses de comprendre à demi-mot les choses même qui ne peuvent pas se dire.

— Tout peut se dire.

— Si l'inconstant fait un enfant à l'être de fidélité et l'abandonne ensuite...

— Un enfant est une maladie avant sa naissance; après, il est un bonheur. Mais jamais Atlante ne fit un enfant sans le consentement de la femme.

— Tu dis?...

— Croyais-tu qu'il y eût chez nous des hommes assez scélérats pour imposer à une femme qui ne le demande point neuf mois de gêne dans les mouvements, et des minutes, des heures peut-être, de< douleur intense?

— Tu m'étonnes.

— J'ai lu dans vos livres que parfois chez vous le baiser est je ne sais quelle blessure qui laisse derrière elle je ne sais quel venin... Si une femme t'avait rendu malade malgré toi...

Je ne pus m'empecher d'éclater de rire.

— Ce ne pourrait être que malgré moi! — déclarai-je.

— Que penserais-tu d'elle?. ..Tu ne réponds pas?... Si tu faisais un enfant à une femme qui ne te le demande point, tu devrais, mon fils, penser la même chose de toi.

Autour d'une immense clairière, des exécutants invisibles faisaient, d£uis les arbres frémissants de nuit, danser des sons. Une formule bizarre traversa mon esprit : « Ici on donne à l'oreille une fête vénitienne. »

Nulle lumière que la vaste clarté calme de la lune et les scintillements émus des étoiles. Divisée en mille rondes, une foule innombrable tournait sur un même rythme lent. Parfois la musique s'animait, semblant s'élancer vers le ciel. Alors, les rondes soudain dénouées, des couples s'élevaient en un mouvement de valse, comme engouffrés dans un tourbillon dont la base virerait appuyée sur un astre, La plupart se laissaient retomber, indolents; quelques-uns montaient droit, telles des alouettes jumelles, tandis que la musique, impérieuse et irritante conrntie un rut, multipliait ses bondissements. Les couples retombés attendaient quelques instants, échangeant des causeries, des rires comme chatouillés, des regards phosphorescents. Bientôt, dans un cercle de mélodie

d'abord chuchoteuse et lente, à peine perceptible et plus rêvée qu'entendue, les rondes se reformaient.

C'était un spectacle enivrant, tous ces corps har* monieux et souples qui dans la ronde semblaient diffusément promettre à tous leur nudité, qui dans la valse montante se fiançaient particulièrement, qui enfin se perdaient, épousailles cachées au manteau bleu du lointain. Etoiles, vous me versiez, en même temps que votre lumière, des baisers. Après chaque envol nombreux, je sentais une immense cascade de caresses qui tombait des hauteurs sur mon visage, sur mes épaules, sur mon corps tout entier, et dont le glissement me revêtait de joie.

L'émotion était trop intense. Je me jetai dans une ronde ,iet l'être singulier qui osait venir vêtu dans cette fête de la nudité reçut un fraternel accueil. Quand la ronde se dispersa, je me sentis gêné de» ne pas ressembler assez à mes voisins et je m'abstins de saisir la taille d'une jeune femme et de bondir vers la valse où les corps fauves devenaient des flammes qui montent et qui tournent. De nombreux Atlantes s'attardaient aussi, plus passionnés de danse ou moins pressés que les autres. Je remarquai un couple qui, à vingt mètres du sol, cessa de monter, s'en alla horizontalement, p>orté par une brise lasse

et indifférente. Ceux-là voulaient seulement causer vers la cime des arbres. Leur vue soudain m'attrista.

La seconde fois que la ronde se dénoua, je pris une jeune femme par la main. Je ne l'entraînai pas dans l'air chargé de parfums, de mélodies et do caresses : à la pensée d'un refus possible, j'avais senti mon visage rougir, comme sous un affront, de colère ou de folie. J'attirai à l'écart l'être vers qui se précisait mon désir et je dis, chuchoteur et enthousiaste :

— Oh! monter avec 'toi vers les étoiles...

La femme fit signe ' qu'elle ne comprenait point ma langue. Puis, son geste 'm'ayant demandé d'attendre son retour, elle s'éloigna. Cependant la musique fougueuse, comme rigide, me' soulevait tout entier.

« Cette imbécile est allée chercher un interprète ! » s'irritait mon impatience. Comme si la fête, la danse, les airs tendres ou passionnés ,les couples enlacés que boivent le ciel et la joie ne parlaient pas avec une éloquence assez claire!... Comme si mes gestes ne devaient pas suffire à traduire mes paroles!...

Je conclus : « C'est une niaise ou une coquette. » Je songeai aussi qu'une femme qui comprendrait le français me serait plus ^agréable. Et je me promis, si elle avait eu l'imprudence de prendre pour inter-

prête une jeune femme assez jolie, de préférer l'interprète.

Deux jeunes femmes revenaient, en effet. Celle que mes yeux ne connaissaient pas encore me pamt de beaucoup la plus belle. C'est elle que mon sourire accueillit et que mon désir enveloppa. Elle prit la parole, et son français d'abord me sembla singulier :

— Frère-ami-homme, — dit-elle, — ma sœuramie-femme Nékua m'a demandé de venir t'entendre. Répète donc ce que tu lui avais dit tout à l'heure.

— O ma sœur, — m'écriai-je, — je t'avais aperçue au lointain et je priais Nékua de me dire ton nom, et je lui chantais mon admiration pour ta beauté unique. Mais il y a une chose que je voulais dire à toi seule et que je te dis : « Depuis que j'ai aperçu ton corps harmonieux, je ne puis concevoir d'autre bonheur que mon élan vers les étoiles marié à ton élan vers les étoiles. »

Elle dit un mot à Nékua, qui s'éloigna souriante, se perdit dans la ronde renouée. Puis celle dont mes yeux s'enivraient se tourna vers moi, aimable et grave :

— Frère-ami-homme, — déclara-t-elle, — Méloé serait triste de te contrister. Mais longtemps elle ne

pourra t'accorder que des entretiens vers la cime des arbres.

— Partons, ô Méloé! Conduis-moi aux lieux que tu voudras, à la destinée que tu voudras. Venues de toi, des cruautés me seront encore plus précieuses que des baisers enthousiastes s'ils venaient d'une autre.

— Tes paroles m'affligeraient, frère-ami-homme, si je recevais tout leur contenu. Je veux seulement y entendre ceci que tu as beaucoup à apprendre de» Atlantes.

— De toi seule, c'est de toi seule que je veux apprendre.

— Le fou, frère-ami-homme, regarde la source d'où coule la connaissance; le sage ne regarde que la qualité de la connaissance.

— Le bon arbre ne produit que de bons fruits, et Méloé est le plus beau et le meilleur des arbres.

— Perdue dans de la démence et du mensonge caressant, il y a en toi je ne sais quelle incohérente sagesse.

Exaspérant mon désir comme le vent irrite un incendie, une colère soufflait en moi, une impatience et une haine contre la terrible pédante. Ce n'était plus seulement le plaisir physique que je voulais,

c'était la joie de la domination et de la victoire. Le corps vers lequel je m'élançais tout semblait s'éloigner, m'échapper derrière les buissons de paroles épineuses. Ne piétinerais-je pas les sottes épines et, ,| du geste qui triomphe et qui arrête, ne saisirais-je 1 point la joie fuyante? Par ses coquetteries volontaires ou inconscientes, Méloé me devenait la seule femme désirable. Ah! comme je voulais puissamment attendrir et humilier ses yeux fiers, mordre à sa bouche savoureuse et entr'ouverte comme un fruit, boire ses seins, coupes pures qui appellent les lèvres! Ah! comme ma jeunesse, amour et haine, s'élançait vers le corps gracile tout balancé déjà de l'envol prochain ! ...

— Montons d'abord vers la cime des arbres, ravissante Méloé. Que cette heure soit l'heure de nos fiançailles. Mais, si le matin nous surprend avant que j'aie déployé dans les hauteurs le lit de l'azur, apprends, amie trop aimable, que mes yeux pleureront.

— Tu veux, décidément, que je te croie fou?...

— Eh! qui ne deviendrait fou à te regarder?... Ces paroles, si banales pour moi et pour le lecteur,

furent étonnantes à Méloé :

— Pourquoi m'injuries-tu? — demanda-t-elle d'un accent douloureux.

— Moi, t'injurier?... Je ne comprends rien à ce reproche.

— Ne m'as-tu pas accusée de semer le mal et la folie?

— O Méloé, pardonne! Mais je ne puis dire que la vérité, je ne puis que crier mon amour et ma souffrance. Tu es le mirage qui allume l'intolérable soif, mais il recule insaisissable devant la course éperdue et qui de plus en plus désespère. Oh! deviens l'eau qui apaise et qui rend la vie. Tu/ es celle qui donne la fièvre et tu refuses...

— De devenir la quinine?...

— O moqueuse!... Mais, de grâce, montons vers la cime des arbres : mon cœur haletant croira s'être rapproché de son désir.

— Montons, — dit-elle.

Elle me prit par la main et me conduisit à un bois solitaire. Elle me fit asseoir sur une brancha se posa elle-même, oiseau méfiant, sur l'arbre voisin, et notre conversation reprit, plus étrange.

— Je cherche de toute mon âme la prière qui te touchera, insensible Méloé.

— Eh! quoi, tu accepterais ce qu'on accorderait à l'importunité des prières. L'amour, frère-ami-homme, est un élEin mutuel, la rencontre d'un double désir. Dans ton [>ays, arrive-t-il donc que l'un des amants, croie faire à l'autre une grâce? Arrive-t-il donc que l'un des amants ne soit que l'instrument de l'autre ?

— Hélas! tout arrive dans mon i>ays.

— J'espère que tu les as toujours ignorées, ces amours boiteuses qui doivent être à l'un comme à l'autre douleur et répugnance.

— Hélas! j'ai connu bien des apparences d'amour.

— Ces heures ont dû te laisser d'atroces souvenirs...

— Des souvenirs mêlés. Mon corps parfois fut heureux jusqu'à l'exaspération. La volupté est un poème, moins profond peut-être, mais peut-être plus éloquent, que l'amour.

— Tes paroles me sont obscures et pourtzmt

m'écœurent. Telle une bête qui rampe invisible sous le fourré, mais d'où monte une odeur vile. El

J'eus un cri triomphant :

— Atlantes, fiers Atlantes, vous aussi vous êtes i esclaves de préjugés! Un beau corps de femme est

à l'homme un fruit parfumé : pourquoi ne cueilleraisje pas le fruit ssms attendre qu'il tombe? Û

— O foui ô Cruel! Tu traites donc l'être vivEint comme la chose sans vie? tu traites donc ce qui peut jouir et souffrir comme ce qui est insensible?... M

— Quand je désire et que la femme refuse, si je prends de force ,c'est la femme qui est coupable de ma violence.

— Pourtant, si elle ne désire pas?...

— Ne peut-elle montrer un peu de complaisance, éviter de blesser son frère?

— Tes paroles sont effarantes. N'est-ce pas la concession dédaigneuse qui te blesserait?... Ne souffrirais-tu point si, sous ton émotion, la femme restait sans émotion?...

— Ça vaudrait toujours mieux que rien. « Laïs ne t 'aime pas, disait-on à un Grec. — Je ne demande pas aux figues que je mange si elles m aiment, répondait-il. Il me suffit que j'aime les figues. »

— La rencontre de deux activités humaines ne

ressemble en rien à la rencontre d'une activité humaine et d'une passivité matérielle.

— Je t'assure...

— Non, je veux croire que tu peuples cette heure de paroles ingénieusement absurdes, mais qui savent ce qu'elles sont et qui rient.

— Je n'ai jeûnais été plus sérieux.

— Alors je te plains, car tu es vil : tu es une âme de tyran et d'esclave. Tu dis : « Si je ne puis avoir la caresse égale, 'oh! que du moins je donne ou reçoive le soufflet. »

— Avance ta main, que je la baise.

Mais elle, dans un mouvement de recul qui fit frémir les feuilles :

— Tes lèvres ne toucheront, cette nuit, nulle partie de mon corps.

— O méchante, ô coquette!...

— Ecoute, frère-ami-homme. Si tu continues à désirer Méloé, Méloé plus tard sera heureuse sous ton corps étrange. Méloé est Atlante et sincère. Elle se sent attirée à l'étrangeté de ton corps. Sans doute, tes formes sont lourdes. Mais tu es une lumière inconnue et, à te regarder, Méloé s'émeut. Tes cheveux de clarté dorée, tes mains et ton visage de clarté blanche semblent promettre je ne sais quelle joie

nouvelle. Malgré la gaucherie appuyée de ton dessin, tu es pour mes yeux un plaisir. Mais ton baiser^ actuellement, me serait intolérable.

— Pourquoi, amie?

— Frère-ami-homme, tu es, je l'espère, mon cœur à venir; mais tu as besoin d'un grand bain.

— Je me suis baigné trois fois aujourd'hui — dis-je en rougissant.

— Tu as besoin d'un long bain d'Atlantide, un bain de six mois, d'un an peut-être.

Je ne comprenais pas. Pourtant, je baissais la tête, honteux et irrité. La jeune fille continuait :

— Il émane de toi une odeur odieuse, l'odeur cruelle, ce que les poètes appellent archaïquement « l'odeur du tigre ».

Ah! comme je me sentais humilié et haineux! Mais elle, sans remarquer mon émotion :

— Quitte d'abord ces vêtements qui sentent la bête et la mort. Peu à peu tu guériras de ton odeur. Les nourritures innocentes et les nobles pensées te délivreront lentement, couleront en toi des parfums, d'humanité.

J'étais trop blessé pour répondre.

— Tu ne dis rien à ton aimée de bientôt? — interrogea-t-elle.

Sa voix était douce et tiède comme une caresse.

— Si tu veux, — reprenait-elle, — nous nous retrouverons tous les soirs à la réunion étoilée, et, dès la première ronde, la ceinture nous portera, tout débordants d'avenir, aux arbres de la souvenance, aux arbres aimables du premier entretien et de la prime solitude... Veux-tu, mon cher cœur futur?

Je me secouai tout, en je ne sais quel balancement farouche, et, entre mes dents serrées, je grognai plutôt que je ne dis :

— Est-ce que je sais encore ce que je veux?

Son accent devint exaspérant de douceur condescendante, exaspérant comme une hypocrisie courbée sur votre douleur et qui s'épanche en consolations vaines.

— Tu as de la f)eine, nelti? Je sens en toi des choses singulières et méchantes, toute une agitation inexplicable. Je voudrais trouver des paroles pour apaiser ton absurde bouillonnement. Je voudrais savoir quelle parole-sourire calmerait ton présent, quelle parole-promesse dissiperait tes nuages et éclairerait ton horizon intérieur.

— Rien ne p>eut plus me faire de bien.

— Ecoute, nelti chéri, une promesse qui étonnerait un Atlante et le blesserait. Mais elle répond, me

semble-t-il, à des choses qui sont en toi; elle desserrera peut-être je ne sais quelles griffes jalouses qui étreignent et déchirent ton cœur étrange. Ecoute, neltil Méloé te promet, p>endant la durée de ton bain, de ne monter avec personne vers les étoiles. Méloé, insensible aux paroles étoilées qui sortiront d'autres bouches, attendra que ton corps de lumière blanche soit une joie pour elle toute comme ton visage et tes mains de lumière blanche sont une joie pour ses yeux.

Ma plaie était trop profonde : tout remède lui devenait poison.

— Je ne te demande rien, — dis-je avec une fierté agressive.

— Ah! nelti, tu me fais peur. Car tes paroles sont raisonnables, mais ton accent est fou.

— Nous n'avons plus rien à nous dire. Je ne veux plus te voir. Tu soulèves en moi je ne sais quel mélange fou d'amour et de haine, je ne sais quels désirs monstrueux qui me font souffrir et qu'il faut que je fuie... Ah! si j'écoutais ce qui bondit en moi, je te tuerais, et c'est ta chair tiède encorei, mais déjà insensible...

Je m'arrêtai, bégayant, tremblant, la gorge sèche. Méloé sourit, inaccessible à la crainte. Mais son

sourire devint une moue de dégoût, et elle rem£U"qua :

— Tes paroles aussi sentent le tigre. Pauvres êtres incertains que nous sommes! Comme

nous avons besoin d'être dirigés, jusque dans nos sentiments, par des lois, des coutumes, des traditions, — par la sagesse de nos ancêtres! Comme, dès que nous nous perdons en dehors des conventions protectrices, nous nous sentons affolés et ballottés! Ma colère de tout à l'heure se fondit en un attendrissement. Des larmes coulèrent de mes yeux, et je m'écriai dans un sanglot :

— Ah! que je suis malheureux!

— Tu n'as aucune raison de tristesse, — affirma doucement la jeune femme. Tu es aimé dans l'avenir, et, pour le présent, tu demanderas à ton hôte de te conduire dans l'oneirogène.

Sans savoir de quoi il était l'étiquette, je haïssais ce dernier mot. Je gémis, avec un branlement de tête découragé :

— Oh! l'oneirogène...

— Pourquoi pas, nelti ? Là tu pourras, sans tyrannie, te soumettre Méloé et son baiser. Là tu pourras faire de la réalité avec ton rêve et du présent avec l'avenir.

De nouveau ma tristesse s'agitait, essayait de se

dissiper dzins de la colère. Et je criai exaspéré :

— Je me moque de l'avenir comme du présent! Je me sens capable de toutes les folies et j'appelle âprement une occasion de folie active... Ah! si un homme était là, quel soulagement j'éprouverais à me battre avec lui, à le frapper, à le tuer...

— Décidément, tes paroles sentent plus mauvais que ton corps.

Et, après un moment de réflexion hésitsmte :

— Peut-être tu es incurable? Peut-être tu es de ces malheureux que l'Atlantide même ne saurait laver?...

Il y eut un nouveau silence, long, pesant, pénible. Puis, comme dans un effort, Méloé demanda brusquement :

— As-tu tué?

— Une fois, dans une bataille.

— Tu es damné pour la vie. L'odeur cruelle te suivra toujours. Va-t'en, assassin!

Ces mots étaient prononcés avec mélancolie, non avec dureté. La jeune femme semblait s'exiler ellemême d'un espoir déjà cher et d'un rêve déjà aimé.

Je protestai :

— Je ne suis pas un assassin. Je courais un dan-

ger. J'obéissais à des ordres, à des sentiments nobles et patriotiques et à une nécessité.

— Lâche! — dit Méloé d'un accent décisif.

Et elle commença à s'élever dans les airs.

Là-bas, dans la clairière .c'était le dernier élan après la dernière ronde. La musique commandait, de plus en plus impérieuse, le baiser et soulevait, de plus en plus irritante, le rut. Or le mouvement de Méloé la déployait toute dans les airs enivrés. La nuit claire enveloppait son corps fauve d'une caresse infinie. Fine statuette aux formes délicates, elle s'éloignait lente comme un appel du bonheur ou de la folie. Le rythme et la grâce de ses courbes glissantes mariait aux musiques violemment séductrices la séduction d'une douceur ineffable.

J'obéis à l'ordre de la musique brutale, à l'ordre chuchoté de la nuit, à l'ordre émouvant de la beauté; j'obéis à l'ordre aussi de ma honte et de ma fureur. Pouvais-je la laisser partir indomptée, la femme qui avait osé m'offenser? Un mouvement irrésistible me précipita sur elle. Et cependant je hurlais :

— Je t'aime et je te veux! Je te hais et je te veux !

Je ne compris rien à ce qui se passait. Mon grand

élan ne m'enleva point. Je fus comme un oiseau dont les ailes se dessèchent. J'avais vu seulement, à travers ie ne sais quel nuage rouge qui m'enveloppait, Méloé, souriante de mépris, toucher, d'une manière anormale sa ceinture. Maintenant j'étais lourd comme J si mes reins avaient été dépouillés de la puissance du vol. La branche où j'étais assis cassa sous mon j poids. Je sentis que je tombais. Les bras dressés, les yeux pleins de terreur et de mort, je tombais lourdement...

A deux mètres du sol, ma chute s'arrêta. Audessus de moi, le vol de Méloé dessinait des cercles rapides. Elle touchait toujours sa ceinture d'une ■façon inconnue. C'est elle, sans doute, qui m'avait fait tomber, qui maintenant suspendait ma chute, me faisait danser comme au bout d'un invisible fil élastique. La Force avait des propriétés que j'ignorais encore. En vain mes doigts tremblants de hâte boutonnaient strictement ma ceinture; en vain ils agitaient la pointe dans le sens de la plus grande puissance et de la direction la plus montante. Je descendais doucement. Mes pieds enfin touchaient le sol. Je voyais Méloé s'élever dans la nuit. Belle et lumineuse comme une appeu'ition, ironique comme ces fins de rêve qui sont des reconmiencements de

l'étemel veuvage, elle dépassait la cime des arbres, s'effaçait lentement dans le ciel vide.

Je criai parmi un rire fou :

— Oui, monte seule vers les étoiles d'Onan et de Lesbos!

Mon rire continuait, s'ef forçant d'être une injure; mon rire pjersistait volontaire, sachant qu'il était un mensonge; mon rire s'obstinait, et pourtant je sentais que l'innocente atlante ne pouvait comprendre mon pauvre rire absurde, douloureux et faux, qui la poursuivait.

Le matin me trouva (lésesp>éré. Perdu dans une forêt, à vingt lieues peut-être de la pyramide de Makima, je ne réussissais même pas, pauvre bête rampante, à m'orienter parmi l'indifférence obscure des sous-bois. J'étais déchiré, d'ailleurs, de tant de pensées contradictoires. J'aurais voulu rentrer rapidement, enfermer ma tristesse entre des murs connus; sans savoir si j'étais dans la bonne direction, je me hâtais. Mais bientôt je m'arrêtais, me jetais sur le sol et, à grands cris ou à murmures étouffés, j'appelais la mort. J'étais l'animal blessé que sa souffrance tantôt attendrit, tantôt effarouche et irrite : il voudrait le secours, et il veut la solitude; il voudrait atteindre, à travers le remède ou à travers l'agonie, la fin de son mal.

Assis sous un cocotier, je défis ma ceinture inutile. Je l'examinai avec soin, la tournant et la retournant entre mes mains dénuées, cherchant minutieusement ce qui avait pu lui faire perdre son efficace. Je ne voyais rien. Le tissu me semblait

un î)eu plus lâche qu'hier; mais je n'étais même pas sûr de cette observation. Longtemps je contemplai; stupide, l'appareil mort ou endormi. Pourquoi, peu à peu, cette vue me rendait-elle incroyable la réalité? Etait-ce bien vrai, me demandai-je, l'Atlantide, les hommes volants, moi-même dans les airs plus libre que l'oiseau, et le pantoscope, et la réunion étoilée, et la beauté de Méloé, ses coquetteries pédantes, puis son refus sanglant? Sans doute, j'étais naufragé dans quelque île déserte. Les bavardages absurdes de Charles, la fièvre, peut-être aussi un fruit vénéneux imprudemment mordu, voilà ce qui avait créé en moi l'étrange délire... Secoue toutes ces folies, Jacques, réveille-toi et marche courageusement dans la lutte difficile pour l'existence!

Un ruisseau chantait auprès de moi sa chanson monotone. Dans son amicale fraîcheur je plongeai, après mes mains, — ces deux brûlures, — le feu i de mon visage. Je bus de longues gorgées d'apaisé- 1 ment et de vaillance. Un instant, allégé, je suivis i la pente de l'eau. Elle me conduirait peut-être enj un lieu habité... "

Ma fatigue était un poids qu'on croit rejeter; mais il est attaché à vous par une chaîne courte et bientôt vous le sentez de nouveau, alourdi d'être traîné

maintenant et de s'accrocher à mille obstacles. Je finis par métendre sur l'herbe et par m'endormir.

Le sentiment d'une présence m'éveilla : j'entr'ouvris les yeux. Oui, certainement, vues en rêve, toutes ces fantasmagories d'Atlantide et de sauvages savants et doux! Un sauvage était bien là, debout, nu, qui me regardait. Mais il n'avait pas cette peau rouge qui illumina mes songes. Il était brun comme les habitants du midi de l'Europe et certains Asiatiques.

J'attendais sans remuer, inquiet, me préparant à toutes les éventualités.

Mais le sauvage dit :

— Nom de Dieu, c'est Jacques tout craché! Je me relevai :

— C'est vous, capitaine?

Et je souriais :

— Vous avez renoncé au costume européen?

— Je te crois!... Les sacrées femelles d'ici trouvent que ça sent mauvais, les vêtements.

— Ah! ah! capitaine, je vous y prends. Vous êtes allé à la réunion étoilée. Et, sans indiscrétion, êtes-vous monté vers les étoiles déployer le lit de l'azur?

— Ah bien, ouiche! Va-t'en voir s'ils viennent, Jean!... Les sales mijaurées!... J'ai eu beau faire

la bouche en cœur et soigner mon langage comme au faubourg Germain... «Plus tard, plus tard! » qu'elles m'ont dit d'abord. Mais, quand je me suis emballé, à la première manœuvre hardie, au premier mot un peu maritime et un peu viril, la péronnelle, avec son petit air d'y cracher dessus : « Toi, mon vieux marsouin, tu es un Cruel indécrottable. Jamais, tu entends, mon bel ami!...» Ah! quand ils m'y reverront, à leur réunion étoilée...

Il reprit :

— Il n'y a qu'une bonne chose dans cette cochonnerie d'île de sauvages poseurs, c'est leur ceinture. Ça, oui, c'est amusant : s'envoler comme un oiseau, naviguer dans les airs comme un bon bâtiment bien souple et bien rapide et qui se grise de sa vitesse et de sa souplesse. Il y a un nom de Dieu de poète français qui a fait une machine qui s'appelle Le Bateau ivre. Je ne sais pas ce que c'est. Mais, quand je file là-haut mes cent nœuds à la minute, je me dis : « Je suis le bateau ivre. » Et je suis content, plus content qu'avec du champagne!

Il proposa, la bouche humide de plaisir :

— Une petite partie de vol, Jacques?

Je soupirai :

— Je ne sais pas ce qui est arrivé à mon appareil.

Il ne marche plus. Regardez... Il est triste comme un ballon dégonflé.

Le capitaine quitta sa ceinture et boutonna la mienne. Il multiplia essais et manœuvres. Enfin :

— Ben, mon vieux, si on m'y reprend à m'élever en l'air avec ce sale truc. Ça vous lâcherait aussi bien par mille mètres d'altitude. Voyez dégringolade!

— Figurez-vous, dis-je piteusement, que je me suis égaré. Pourriez-vous me dire où nous sommes?

— Nous sommes dans un quartier qu'ils appellent l'Azaïde.

— Est-elle loin, cette Azaïde, de la côte de Diaprépide ?

— Quarante lieues par Sud-Sud-Ouest.

— Diable! ça m'embêterait de faire le chemin à pied.

— Ecoutez! Si vous avez encore un peu de confiance en cette sorcellerie de ceinture, prenez la mienne et, sauf accident, en moins d'une heure?...

— Si vous êtes près de chez vous, ça n'est pas de refus.

Tandis que je me préparais au départ, mon compatriote retrouvé m'arrêta brusquement :

— Quelques mots encore, Jacques!

— Parlez, capitaine.

— Avez-vous beaucoup de sympathie pour ces nom de Dieu d'Atlantes?

— Moi? Je les déteste.

Il me prit la main, et, baissant la voix :

— Alors, j'ai un projet en train, qui vous fera plaisir. Après-demain soir, pendant que ces couyons seront à la réunion étoilée, comme ils appellent, venez à notre réunion, à nous.

Avec des gestes de discrétion et d'un accent mystérieux, il me donna les renseignements nécessaires sur le lieu de l'assemblée. C'était dans une mine abandonnée d'orichalque.

— Vous comprenez, - — murmurait-il, — avec ces cochons-là, on est obligé de se terrer. Autrement leur sacré pantoscope aurait vite fait de nous retrouver... Enfin, tout ça n'aura qu'un temps... A aprèsdemain !

Je m'élevai dans les airs. Je tournai sur moi-même, cherchant à me reconnaître. A l'horizon lointain, d'énormes lettres de feu retinrent mon regard. Le ciel s'incendiait souvent de telles projections. D'ordinaire, elles disaient, en un alphabet indéchiffrable, des choses inconnues. Mais celles-ci parlaient un français clair et amical :

Pyramide de Jacques et de Makima

C'était une précaution du vieillard pour m'aider à me retrouver, un appel rayonnant jeté dans tout le pays vers l'enfant égaré.

Je n'avais pas fait dix lieues vers la pyramide de Makima, quand le vieillard m'apparut, qui fendait le ciel comme un éclair. Il se précipita vers moi, m'embrassa avec émotion.

— Mon cher fils, — disait-il, — quelles inquiétudes tu m'as causées! Toute la nuit, j'étais tranquille. « L'entretien, pensais- je, se prolonge à la cime des arbres : tant mieux! Le cœur et l'esprit de mon ami ne peuvent qu'y gagner. Peut-être aussi mes prévisions se sont trompées et il a, dès la première rencontre, emporté vers les étoiles une femme joyeuse. »

Malgré moi, un soupir m'échappa.

— Au matin, ne te voyant pas revenir, je me mis à craindre je ne sais quel accident. Et j'éprouvais des remords. Car, enfin, au lieu de m'oublier dans les étoiles avec Osai, j'aurais dû veiller sur toi, mon cher fils.

Je murmurai entre mes dents :

— Sale voyeur!

— Je me suis enfermé au pantoscope et, le voile de force optique sur les yeux, j'ai perscruté l'île entière. L'appareil tremblait entre mes mains effrayées et maladroites. Je n'avais que des visions confuses où tu n'apparaissais point. Puis je t'ai découvert dans des bois peu fréquentés, de l'autre côté de la clairière étoilée, en pleine Azaïde. Tu causais avec un de tes compatriotes, ce qui m'expliqua ton retard. Rassuré, je brûlai de la soif de te presser bien vite contre mon cœur. Déjà sur l'amicale pyramide j'avais allumé l'appel. Serrant autour des reins la plus rapide des ceintures, je partis. Plus d'une fois je fus obligé de me retourner, de voler une minute à reculons. Malgré ma grande habitude, ma vitesse était vraiment, comment dirai-je? irrespirable. Par moments, je crois que je faisais du cinq mille paracas (1) à l'heure.

Les paroles du vieillard tombaient, douloureusement sonores, dans ma tête vide.

— J'ai faim, — dis-je.

— Absurde enfant! Mais il y a à manger partout.

(1) Le pûrdcù atlante est la millionième partie du méridien terrestre. Les Atlantes prétendent faux les calculs des savants français qui ont défini la longfueur du mètre. Mais notre erreur ou la leur est pratiquement insig^nifiante et on peut compter le pûraca pour quarante mètres.

Laissons-nous tomber jusqu'à la région des nourritures.

Il me choisit lui-même les fruits qui raniment le mieux. Dans un nid de bois parfumés veillait un oiseau énorme et immobile. Makima lui adressa, d'un ton aimable, quelques mots atlantes où je ne compris que les deux syllabes nasca, cousin. « C© diable d'homme, me dis-je, a partout de la famille! »

Tout en parlant, le vieillard caressait de sa main gauche le dos de l'oiseau, et cep)endant sa main droite fouillait sous le ventre. Il me rapporta un œuf gros comme un œuf de dinde.

— Avale ceci, mon fils. Le nasca veut bien te donner cet œuf pondu depuis moins d'une heure. Rien ne renferme autant de force vitale.

Le régal me fut délicieux et me rendit toute ma vigueur. Mais mon humeur rfesta morose : sur l'homme de cœur les outrages pèsent plus obstinément que la fatigue. Je demandai, ricanant :

— Quelle différence vois-tu à manger un œuf ou la viande qui sortirait de cet œuf?

— Quelle différence fais-tu entre cueillir un fruit ou arracher un arbre?

— Au point de vue moral, aucune. L'avenir est aussi respectable que le présent.

— Et ce qui ne sent rien, aussi respectable que ce qui souffre?

— La violence faite à un enfant est plus criminelle que la violence faite à un homme. Quelle défaillance logique vous arrête sur ce chemin? L'œuf est plus respectable que l'oiseau et le i>épin, plus respectable que l'arbre.

— O joueur ingénieux!...

— Je m'adresse à tes sentiments de justice et d'égalité. Que chaque germe ait sa part.

Makima dit d'un ton gravement douloureux :

— Tu souffres, pauvre enfant, et tu t'irrites contre celui qui est là. Ce n'est pas la raison qui te fait parler; mais je ne sais quel besoin maladif de contredire, je ne sais quel élan belliqueux. Ce qui te fait parler, c'est, je le crains, quelque vague commencement de haine.

Et, avec un sourire amical :

— Crois-moi. n'accorde aucune part de vie à ce germe-là!

Je remarquai :

— Tu as des procédés commodes pour échapper aux questions qui te gênent.

Le vieillard hocha la tête comme un médecin qui entend délirer.

Je repris :

— Admettons que tu ne sois pas coupable envers l'œuf, tu es coupable envers l'oiseau qui l'a pondu.

Je conclus, dans un rire grimaçant :

— Tu as volé ton cousin.

Mais lui, s'adressant ridiculement à l'oiseau absent :

— O nasca, dit-il, est-il vrai que tu aurais refusé cet œuf à Makima qui planta tant d'arbres où faire ton nid et où rassasier ta faim? est-il vrai que tu aurais refusé cet œuf à Jacques qui en avait besoin?... Non, nasca, mon injuste nelti te calomnie et tu as pondu un peu de force pour lui avec le même plaisir que j'ai fait fructifier beaucoup de force pour tai.

Nous arrivions à la plus amicale des pyramides.

— Les consolations de l'oneirogène, — dit le vieillard, — ne te seront pas inutiles.

Seule la curiosité m'empêcha de refuser. J'interrogeai :

— Qu'est-ce que c'est, enfin, cet oneirogène?

— Tu vas voir. C'est l'arbre qui donne les fruits qu'on veut quand on veut. C'est l'arbre où la fleur du désir devient le fruit du songe et où l'esprit se rafraîchit de sa soif et se nourrit de sa faim.

Nous entrâmes, aériens, dans le pantoscope. Makima fit jouer un ressort et, au-dessus de nos

têtes, dans le plafond « vitreux », s'ouvrit une large baie.

Il me prit i>ar la main :

— Montons! — dit-il.

Notre vol pénétra dans une chambre pointue qui occupait le sommet de la pyramide. Pour tout meuble apparent, un Ut.

— Couche-ioi. Je vais te laisser seul avec ta pensée... Quand tu voudras sortir, presse le bouton qui est au chevet.

— Et que fered-je ici?

— Tu exprimeras à demi-voix, en détail, le rêve que tu désires : il viendra.

— Donne-moi un exemple.

— Tu diras, je suppose : « Je suis à la réunioi> étoilée, dans une ronde lente, et je tiens la main des Méloé. La main de Méloé tremble, amoureuse, dans ma main. » Puis tu pourras te taire et, pendant ton silence, ce rêve se réalisera. Guidé par ta pensée! et la guidant, — tels deux fleuves unis en un fleuve, — il suivra une pente heureuse. Parfois cependant l'esprit vagabond détourne le rêve loin de notre désir. Si cet accident se produit, tu dirigeras ta pensée par la parole et tu reprendras, par exemple :

« La musique grossit comme une tempête de bonheur. Un élan qui tourbillonne m'emporte vers les hauteurs enlacé à Méloé. »

Je songeai méchamment :

« Toi, tu fais un joli métier!... »

Mïiis le vieillard souriant :

— Je n'ai pas besoin de continuer, n'est-ce pas? Il sortit, fermant derrière lui l'ouverture. Je fus

noyé dans une obscurité désagréable.

Je dis à demi-voix :

— La lumière de la lune inondait doucement la chambre...

Etonné, je vis dans le mur épais une fenêtre soudaine. La lune flottîiit, blanche et large, dans un ciel clair.

— C'est drôle, — murmurai-je, — ça a l'air de marcher, leur bordel idéal!

Etrange effet de ces paroles! La chambre, agrandie, meublée de fauteuils, de divans et de glaces, se peupla de femmes fantômales en qui je reconnus les courtisanes initiatrices de mon adolescence. C'était bien, infiniment plus vaste, plus luxueux, plus confortable et plus riche de chair vénale, un salon de maison tolérée. Les fîintômes, de plus en plus précis

et lourds, m'appelaient en clignant de l'œil ou faisaient d'ignobles gestes raccrocheurs. Et, comme la voix multiple du flux inondant, j'entendais en chuchotis nombreux: «Tu montes avec moi, joli blond?...»

J'avais chassé les fantômes impurs. Je prononçai :

— C'est la fête de ma mère et l'heure du repas. Mes parents s'assoient, souriants mais tristes, à la table de famille où une place, la mienne, reste vide.

A mesure que je parlais, le décor familier vivait devant mes yeux. Ma mère, mon père, ma sœur s'asseyaient, en effet, se souriaient et parfois se détournaient pour essuyer une larme. Un instant, je me crus au pantoscof)e, les yeux rendus pénétrants par le voile de force optique. Non, je n'étais pas au pantoscope, puisque j'entendais, paroles et bruits, toute la vie de là-bas.

Ma mère plongeait la louche dans la soupière fumante, quand mes paroles dirigèrent et complétèrent mon rêve :

— J'arrive de voyage. Je sonne. Ma mère se précipite pour ouvrir. Elle me reconnaît...

Je crus inutile de continuer. Le songe ne pouvait plus, me semblait-il, dérouler que du bonheur. Ma mère me tenait étroitement embrassé, et mon

210 LES PACIFIQUES j

visage joyeux étEiit baigné aux larmes de sa joie. Elle bégayait, d'une voix à chaque mot plus hésitante et plus faible :

— Mon fils, mon fils chéri!... C'est trop de bonheur imprévu. Il me semble que je vais mourir. Ta mère n'est pas assez forte pour le choc inattendu d'une telle joie. La surprise, mon fils, est de trop: il fallait, il fallait nous avertir.

Dans mes bras tremblants, la pauvre femme glissait, s'affaissait, paquet inerte. Mon père, ma sœur, moi, nous nous hâtions de la secourir, maladroits et troublés. Mon cœur était un poids étrange qui, à travers je ne sais quels obstacles épineux, tombe et se déchire; puis soudain il s'allège, s'évanouit, se fond. Je me reprochais l'imprudence de ma conduite : «Je suis d'une stupidité... invraisemblable!» Le dernier mot fut, dans une nuit d'affirmation douloureuse, l'éclair de doute qui déchire victorieusement l'horizon. Il m'éclaira que je rêvais et que je pouvais diriger mon rêve. Et cette phrase fut précipitée, volontaire, de mes lèvres frémissantes :

— Ma mère revient à elle.

Elle se releva, en effet, lente, dans un réveil. Et sa main passait sur son front et sur ses yeux,; chassant les derniers et vagues ensommeillements, les

derniers nuages de stupveur flottante et obstinée. Ses joues, terreuses et mornes tout à l'heure, refleurissaient des couleurs de la joie, des fossettes du sourire.

Je n'eus plus besoin de faire appel à ma volonté. De lui-même, le songe se déroula, mouvement harmonieux de quatre amours qui se retrouvent. Il m'enveloppait don ne sait quelle douceur réelle et tiède; il me berçait dans un bonheur moelleux; il m'endormait enfin comme un enfant parmi des visions fraîches et paradisiaques. Il m'enfermait dans plusieurs cercles de rêves et de bonheur. Je savais que je rêvais tels sourires et telles fleurs. Mais je savais aussi que d'autres sourires et d'autres fleurs entouraient mon sommeil et que le réveil ne me ferait rien perdre.

Combien dura l'état singulier où je me voyais comme un homme heureux qui dort — et les bonheurs précis de sa vie l'entourent d'une atmosphère de bonheurs rêvés? Je ne sais.

Quand je m'éveillai, je me sentis d'abord dans un bain d'amour. Mais je me soulevai sur mon lit et une inquiétude superficielle glissa le long de mon bonheur. Cette question se posa en moi : « Jusqu'où va le rêve? » Comme un coup de vent qui emporte-

rail tous les parfums, cette ^berrogation dispersa ma joie.

Voici que je me trouvai seul dans une obscurité de sépulcre. Je n'ai pas peur de la nuit; mais le plus brave crie dans l'effarement d'une chute trop soudaine. Or mon cri détonnement fut celui-ci : « Suis- je mort ? » O puissance de la parole ! Je me sentis couché, rigide, dans un cercueil étroit; mes bras étaient serrés contre mon buste. Et, le long de mes membres nus, et sur toute ma poitrine nue, et, affres hideuses! sur tout mon visage, c'était un grouillement mou, visqueux, fouilleur et rongeur. « Ah ! les vers du tombeau me dépouillent de ma chair. Ah! mes yeux, mes pauvres yeux!...» Les vers dévoraient, lentement inexorables, mes paupières et mes prunelles. Je criai d'horreur, et des grappes de vers tombèrent dans ma bouche ouverte. Elles se désagrégèrent, envahirent, nombreusement molles et actives, mes gencives, ma langue, mon f>alais.

Sur la pierre de mon tombeau, ma mère, agenouillement et prostration. Toute blanche et ridée si profondément; vieille, ah! vieille! je n'avais jamais rien vu d'aussi vieux; vieille, ah! vieille comme le désespoir.

Je prononçai à demi-voix :

— La mort est un terrible cauchemar.

Chassée par la parole, l'odieuse vision disparut.

Méloé, appelée, sans doute, par un souvenir et un désir inconscients, me sourit, perchée sur un arbre. Et elle dit ces paroles étranges : « La mort est un terrible cauchemar... oui... pour les vivants. »

— Méloé, — commandai-je, — je ne te veux pas nue sur cet arbre. Ce sont les singes et leS; Atlantes qui perchent nus sur Les arbres. Méloé, tu n'es plus une Atlante : la femme est du pays de son maître. Revêts ton corps. Cache aux autres yeux ce corps qui n'appartient qu'à moi.

Ma pensée couvrit Méloé d'une robe de soie, tourna et releva sa chevelure à la mode de Paris, jeta sur sa tête un chapeau élégant.

Voici. Méloé à mon bras, je me promenais sur les boulevards parmi l'admiration et la jalousie. Les journalistes des terrasses de café disaient : « Nom de Dieu ! la jolie femme ! Je donnerais, pour coucher avec elle, le produit de mon dernier chantage. » Les filles disaient : « Le beau garçon ! S'il voulait être le mien, je lui rapporterais toute la braise que je ramasserais. Et ce qu'on turbinerait pour faire plaisir à son petit homme!...» Les naïfs provinciaux écarquillaient les yeux à notre passage et se pous-

saient du coude, chuchotant : « Oh I oh ! le beau couple ! on n'en voit comme ça qu'à Paris. » Je dis :

— Ma voiture!

Attelée de chevaux de race, une magnifique victoria

vint se ranger au bord du trottoir. Et je montai avec Méloé. ^

Je me pressais contre elle et je demandais : I

— Es-tu heureuse, mon amie? Regrettes-tu quelque chose? Ne vaut-il pas mieux vivre ici, riches, honorés, jalousés, supérieurs aux autres, qu'être perdus, pauvres unités indifférentes, dans la foule banale de tant de frères bêtement joyeux et de tant de cousins à quatre mains ou à quatre pattes?

— Ah! — soupira Méloé, — je regrette ma ceinture et ma puissance de vol, je regrette la liberté de mes membres nus, je regrette la beauté opulente et douce du paysage, et la saveur fondante des fruits, et mes repas innocents, et la joie que donnaient à mes yeux les nudités nobles de toutes mes sœurs et de tous mes frères. Ah! comme je regrette!...

Je l'interrompis brutalement :

— Tu regrettes surtout, misérable, de ne plus pouvoir me repousser; tu regrettes de ne plus pouvoir manifester ta haine. Tais-toi et souris, esclave!

J'avais saisi ses poignets; je les serrais à les meurtrir. Mais elle m'échappait, brusque, ouvrait la portière, sautait sur la chaussée, fuyait. Je la poursuivais en un halètement de cauchemar. Elle criait :

— Au secours! à l'assassin!

Et une foule aux intentions et aux clameurs incertaines courait derrière moi, allait m'atteindre.

— Ah! non, pas ça. Dans la Rome antiquel... Je suis le maître, et Méloé, l'esclave... Méloé, quitte tes vêtements. Offre-toi nue au fouet du lorarius. Les coups vont te dompter comme une bête rebelle. Je posséderai ensuite ton corps zébré. Puisque tu ne frémis pas de joie à mes baisers, tes frémissements de souffrance, de souvenir et d'appréhension me seront plus voluptueux que la volupté même. Le plaisir devient fade, qui ne s'aiguise point à une douleur voisine. Sois à la "fois la beauté dont jouit mon corps, la douleur étrangère dont se repaît mon esprit et l'humiliation qui sert de piédestal à mon orgueil.

Longtemps je continuai mes jeux de haine amoureuse. Mais trop souvent l'idée me traversait, troublante, que c'étaient jeux irréels : la souffrance avec quoi je me faisais du plaisir, personne, hélas! nen souffrait; ma victoire s'évaporait, illusion pau-

vre, quEind je songeais qu'elle n'était pour personne défaite.

Dans une irritation énervée, je pressai enfin le bouton indiqué par Makima : l'ouverture qui faisait communiquer l'oneirogène et le pantoscope laissa passer une lumière, peu naturelle encore, qui pourtant mit en fuite les fantômes. Et le vieillard fut, aérien, auprès de moi.

— Es-tu heureux? — demanda-t-il, avec un sourire fade.

Je répliquai, farouche :

— Plus malheureux qu'aupvaravant. " Et, répondant à ses yeux, qui étaient deux stupidités étonnées :

— Une bonne fortune réelle est victoire et orgueil. Une bonne fortune de rêve est défaite et humiliation.

— Ah! — dit-il naïvement, — vous êtes hostiles jusque dans l'amour.

J'éclatai de rire, à ce propos d'enfant, et je constatai :

— Vous avez beau connaître dès aujourd'hui les secrets mécaniques que nous connaîtrons demain, votre simplicité fait toujours de vous de pauvres sauvages effarés devant notre riche complication.

Il haussa les épaules. Je craignis que le prédica-

teur ne commençât un long sermon. Il dit seulement :

— Vous avez des richesses bien douloureuses.

— Joie sans souffrance n'est guère sentie et couronne qui ne meurtrit pas le front n'a pas le poids de l'or.

— Prétendrais-tu me faire jalouser tes meurtrissures et ton riche domaine d'orties et de ronces?

Il ajouta, d'un ton pensif ,ces mots étranges :

— Tout est tout; rien n'est rien. Dans un sage, tout prend la forme pacifique de la sagesse et de la joie. Dans un fou, tout devient folie; tout agite l'inapaisable et douloureux chaos.

Cette philosophie incompréhensible m'agaçait. Pour arrêter ce vain bavardage, je demandai, et cependant nous traversions le pantoscope :

— Vous enfermez-vous souvent dans l'oneirogène?

— Très rarement : l'île est un tel verger de joies objectives!... L'oneirogène est surtout le refuge de ceux qui meurent trop tard. Si Osai quittait avanit moi la vie que nous connaissons, au retour des obsèques, je m'enfermerais à l'oneirogène pour mourir auprès de la bien-aimée évoquée... Vois-tu, làbas, sur cette pyramide, ces grandes lettres de feu? Elles disent : « Tacmar est entré dans l'oneirogène. » Les amis de Tacmîir comprennent cet adieu. D'heure

en heure, dans le pantoscope ils regardent si l'euthanasie est achevée. Laisse-moi voir, mon fils.

Il s'arrêta et je sortis. Bientôt il me rejoignit sur le grand figuier.

— Tacmar est mort. Veux-tu m'accompagner à ses funérailles?

Par la plus haute fenêtre de la pyramide de Tacmar sortit un lit de l'azur long de cinq mètreo Etroit dans l'étroit passage, aussitôt à l'espace libre il s'élargissait de lui-même, devenait presque carré. Au centre du plancher aérien et volant, le cadavre. Accroupi, les jambes sous les cuisses, la tête penchée en avant, il semblait parti pour je ne sais quel voyage immobile et pensif. Mon étonnement s'exprima par un mot bizarre que je n'avais pas pensé.

(Il m'arrive de dire des choses sans savoir; il arrive que ma parole, à peine prononcée, me heurte comme si elle venait d'un autre, et j'essaie alors de la comprendre. Cette étrange interversion était rare avant mon arrivée en Atlantide; depuis, elle se produit avec une fréquence qui, à y songer, m'effraie. Ne serait-ce pas un prodrome de folie?... Il faudra que je consulte un médecin... Suis-je bête! Comme s'ils savaient quelque chose, les médecins!...)

Donc je restais effaré devant la parole étrangère

que j'avais prononcée, car j'avais dit, en regardant le cadavre :

— Il semble une transition...

J'écoutais encore, dans la stupeur de mes oreilles et de mon esprit, les vibrations inattendues produites par mes lèvres et je n'entendais pas Makima qui me parlait. C'est seulement quand il se tut que je pris garde à ses paroles. (Pourquoi, ce jour-là, plusieurs de mes perceptions m'arrivèrent-elles avec des retards inquiétemts?...)

L'étrange et tardive course de mon esprit à la poursuite des paroles évanouies ne put en rattraper que quelques-unes, les dernières. Combien elles étaient mystérieuses !

— Notre espérance circulaire a donné à Tacmar la même attitude que la nature lui donna, voici cent vingt-trois ans, au ventre de sa mère.

Peut-être allais-je demander des explications. J'ape: çus, à peu de distance, Méloé. Poussé par je ne sais" quel sentiment trouble, je me dirigeai vers cette femme qui me méprisait et que je haïssais. Une curiosité anxieuse me fit dire, en l'approchant, la phrase qui, dans l'oneirogène, paraissait l'avoir évoquée :

— La mort, Méloé, est un terrible cauchemar.

O stupeur! sa réponse chuchota, comme le rêve :

— Un terrible cauchemar?... Oui... pour les vivants...

Heureusement pour ma raison, Méloé ajouta des mots nouveaux :

— Pour les vivamts qui ignorent.

Les premières paroles, écho sonore de paroles irréelles, avaient mis sur moi et autour de moi je ne sais quelle ombre formidablement écrasante. La •fin de la phrase, abolissant la similitude de la veille et du rêve, détendit, s'il ne la dénoua, l'angoisse. J'essayai, par l'agitation du rire, de la rejeter complètement :

— Alors, toi, — demandai-je (et ma voix était un ricanement qui me fit peur), — alors, toi, tu sais? 'D;s-moi ce que tu sais...

Et il y avait dans mon inquiétude un vague frémissement d'espérance.

Mais elle, s enveloppant de refus sinueux :

— Ce que je sais, si je te le disais, tu l'ignorerais encore. Ce ^ue je sais, le Verbe circulaire de la vie le proclame autour de toi par des milliards de murmures, de voix et de cris; mais tu n'entends rien, et ce que t'enseigne l'univers, tu l'ignores encore. Ce que je sais, si, un jour, l'être profond et secret

qui est Toi le dit à l'apparence que tu prends pour toi, tu le sauras.

Or elle eut un ricanement douloureux et elle reprit:

— J'oubliais que tu as tué et que, par conséquent, tu t'es tué. On croit tuer au dehors, ah! ah! et on tue au dedans. Le Toi profond ne parlera pas pendant ce que tu appelles ta vie. Il est mort jusqu'au réveil que tu appelles ta mort. Ah! le pauvre animal chez qui la possibilité humaine, l'espérance même de savoir et d'être, est écrasée jusqu'à demain. Ah! le malheureux qui croit chercher la lumière, mais auparavant il s'est crevé les yeux!

— Méloé, — dis-je, agacé à ces formules pompeuses et vides, — Méloé, dans l'oneirogène je t'ai possédée.

— Que m'importe ce qui se passe dans l'oneirogène?...

— Méloé, dans l'oneirogène, je t'ai battue, je t'ai violée, je t'ai salie comme une prostituée et fouettée comme une esclave, je t'sii humiliée de mille façons, je t'ai...

— Dans l'oneirogène pointu et multiforme, tu étais seul. Tu n'as pu humilier et avilir que toi. Tu n'as pu faire de mal qu'à toi.

Ainsi nous luttions haineusement. Et cependant

nous volions derrière l'étrange char mortuaire qui parmi les airs sup>érieurs emportait un cadavre semblable quant à l'attitude à un enfant qui n'est pas né encore, un passé appauvri et dépouillé de tout lui-même, auquel ces fous avaient donné la forme repliée de l'avenir quand il va s'élancer vers l'index terminé des richesses et des espérances.

— Méloé, nous ne sommes plus dans l'oneirogène, et, ici, à la face du ciel, à la face de la mort, bien loin au-dessus de la vie des arbres et des bêtes, je te crie âprement ma haine, je te hurle et te rugis mon désir de te faire du mal. Le seul rut dont ta vue me soulève, sais-tu que c'est le rut de torturer et de tuer?

— Dans le sommeil comme dans la veille, dans l'espace informe et sans mesure comme dans l'oneirogène pointu, partout tes idées, tes rêves, tes désirs prennent la forme hideuse de ton esprit. Je n'aime pas les bêtes et les pensées qui rampent; je n'aime pas les bêtes et les pensées qui puent; je n'aime pas les bêtes et les p>ensées qui sifflent et qui dardent des piqûres venimeuses. Eloigne-toi de moi! Va vers des frères auxquels tu te sois moins clairement révélé et que ta présence dégoûte moins.

— J'aime le mépris que je t'inspire, puisqu'il t'est

douloureux. J'aime tout le mal que je puis te faire, et, {Miisque ma présence, ô joie! t'est devenue pénible, je t'imposerai ma présence.

— C'est donc moi qui m'écarterîii, — dit-elle. Elle s'éleva d'un paraca environ au-dessus de

la foule.

Je la suivis, déclarant :

— Je suis obstiné et ma ceinture vaut ta ceinture. Elle tourna vers moi des yeux de courroux, et

je sentis en tout mon être comme un éclat de rire et de volupté. Mais elle cria presque :

— Va- t'en, car je ne supportered pas davantage ta folie et ta puanteur! Va-t'en, ou ma ceinture désarme ta ceinture! Va-t'en ou, dès maintenant, devant ces milliers de témoins, rougis de l'humiliation de tomber, pauvre bête de fange qu'un oiseau emporta dans ses serres et que soudain il lâche!

Elle portait à sa ceinture une main irritée : je crus sentir que l'air s'ouvrait déjà sous ma chute. Je m'éloignai, fuite hâtive et qui tremble, de cette femme si profondément méchante et dangereuse.

Sur un bûcher de bois odorants on avait placé, enfermé dans un sac d'amiante, le cadavre de Tacmar. Une partie du cortège entourait le bûcher de trois cercles singulièrement disposés. Le premier avait un paraca de diamètre, et les Atlantes qui le composaient, ceintures ouvertes, touchaient des pieds le sol. Le second faisait flotter, à un demi-paraca de hauteur, une circonférence de six paracas environ. Le troisième, un paraca plus haut, élargissait une couronne d'au moins douze paracas. Le chœur inférieur tournait d'Orient en Occident et psalmodiait je ne sais quel plam-chant sourd et lugubre». Le cercle intermédiaire restait immobile et muet. La vaste couronne tournait d'Occident en Orient, chantant une musique joyeuse, une musique ailée comme l'espérance.

Le reste de la foule continuait son vol vers un but inconnu.

— Laissons tourner, — dit Makima, — le cercle bas de l'apparence; laissons flotter le cercle hési-

tant de la mort; laissons tourner le grand et noble chœur des réalités supérieures. Et allons, si tu le veux bien, jusqu'au cimetière.

Tandis que nous glissions avec la foule, il m'ex- j pliquait :

— Sitôt le corps consumé, la fraternité des statuaires recueillera les cendres et, les pétrissant avec la gomme du multi, elle en fera, à la ressemblance de Tacmar, une statuette de la taille d'un fœtus.

Au-dessous de nous se tordait bientôt la croupe irrégulière d'une montagne. C'était, on le sentait, un immense tertre élevé de main d'homme. Ses sinuosités retraçaient la forme d'un serpent qui se mord la queue. La tête de l'animal était représentée par le sommet. Puis le corps s'enroulait, long, paraîtil, de quatre cents paracas. Progressivement la montagne affaissée et rétrécie se diminuait en colline. La queue mince du serpent pénétrait au bas de la gueule largement ouverte. Elle était loin de remplir l'étrange rictus; mais une grosse boule semblait» incertaine, vouloir rouler hors de la bouche, vouloir rouler dans le corps monstrueux.

— L'éternité — dit Makima, sentencieux — avale et rejette l'univers.

Entre le globe symbolique et les parois, quatre

passages restaient. Les Atlantes entraient tous par le pertuis gauche inférieur, et c'est seulement par le défilé droit supérieur qu'on sortait.

Derrière mon guide, je pénétrai dans la gueule du serpent. A l'intérieur, les salles se multipliaient, formant pour le non-initié un dédale affolant. Les parois portaient ,à des hauteurs différentes, d'étroites étagères. S'y alignaient, par myriades, des statuettes qui étaient — les paroles de Makima sur l'avenir de Tacmar me le firent deviner — autant de morts. Sous chaque statuette, une inscription très courte,

— un nom et deux dates peut-être.

Mais ce qui faisait le mystère du lieu, c'était la lumière. Elle ne venait pas du dehors. Elle n'était pas non plus répandue par des lampes, et nulle flamme ne brillait dans l'immense crypte. Elle semblait émaner, innombrablement pâle, des statues ellesmêmes.

— Makima, — demandai-je avec un frémissement,

— ce sont les morts qui nous éclairent?

— Oui, mon fils.

Et l'incurable charlatan philosophique ajouta :

— La mort seule éclaire le mystère.

Le retour, d'abord, fut silencieux. Soudain mes longues réflexions bondirent, ramassées, en une hargne qui triomphe :

— Voici quelques jours, tu affirmais les Atlantes libres de toute religion, ô trompeur Makima!

— Ce jour-là, mon fils, nous appelions peut-être religion les liens artificiels dont vous prétendez attacher les hommes entre eux et les hommes avec l'unité des choses. Nous appelions religion un système fermé de dogmes. Si, à tes yeux mieux éclairés, la religion est aujourd'hui le sentiment immédiat de la fraternité humaine, et non plus la folle affirmation que nous descendons tous d'un couple unique sculpté aux mains d'un ouvrier sans mains, alors, nous sommes les plus religieux des hommes. Ou, si tu appellej religion le rêve inquiet et amoureux qui frémit autour des choses et tente de les pénétrer œmmo un air subtil et qui, sachant que tout se tient, ignore comment tout se tient et imagine l'unité de mille façons flottantes et émues, ah! combien

nous sommes religieux! Mais le mot qui exprimera la vie et sa source intérieure sera-t-il propre à dire aussi un grossier mécanisme et la clef dont on le remonte?... Choisis, Jacques. Si tu ne crois pas ta montre et ton corps deux machines semblables, ne confonds pas non plus la religion machinale qui répète et la religion vivante qui parle. Ne confonds pas le fidèle, ce rouage qui sonne chaque année les mêmes fêtes, cet automate qu'agenouille et que dresse le geste lointain du prêtre, avec l'homme religieux, cet esprit libre qui médite, qui aime et qui sourit. Appellerons-nous religion le culte docilement accepté du dehors ou la continue et mouvante création intérieure?

Je détruisis, par la constatation d'un fait, tout ce verbiage :

— Vous avez, je l'ai bien vu aux funérailles de Tacmar, des rites fixes et qui expriment une doctrine commune.

— Erreur, mon fils! L'inscription de feu qui annonçait la mort prochaine de notre frère disait aussi qu'il mourait dans le rêve circulaire. Nous avons rêvé derrière lui des rêves harmonieux au sien. Nous avons dansé fraternellement, au rythme de sa pensée dernière, un chœur de [>ensées. Mais,

pas plus en nous qu'en lui, nulle espérance ne devint une foi, nulle imagination ne devint un fanatisme qui affirme.

— Comment pouvez-vous vivre dans une telle incertitude ?

— Mais vous, comment votre pensée tolère-t-elle la gêne et le fourmillement d'une attitude qui ne change point? Ton corps, tant qu'il est vivant, a besoin de se tenir tantôt debout, tantôt assis, tantôt couché. Mais ton esprit accepte l'immobilité et la paralysie au cercueil étroit d'une doctrine. C'est qu'en réalité tu n'as pas l'esprit métaphysique ni l'âme religieuse. C'est que tu peux vivre ta vie élémentaire sans rêver 1 unité et sans l'aimer. Mais alors pourquoi prononces-tu des mots qui te sont inutiles et dont leur fixité fait des mensonges?

Je fus sur le point de déclarer : « Tu es fou. »

Je dis, plus poli :

— Ta sagesse fuyante me confond. Mais devant moi Méloé affirma le cercle, et la multiplicité des existences, et je ne sais quels mystères encore... Et elle prétendait injurieusement que, ce qu'elle disait, je ne pouvais fentendre.

— On n,'entend que soi-même, mon fils, et Méloé,

faisant flotter en paroles rêveuses le vol insaisissable de sa pensée, sentait, sans cloute, qu'elle n'agitait point une de tes pensées. Elle avait constaté que tu n'es capable, sur le mystère fluide et sans forme, que de deux ou trois affirmations ridiculement solides et précises.

— Tu te trompes. C'est Méloé qui affirmait.

— Les mots, dans ta langue surtout, sont des naïfs qui affirment toujours. Ces êtres pesants et sans ceinture écrasent le sol et, dès qu'on essaie de les faire voler, ils tombent lourdement. Celui qui parle de choses nobles parle au-delà des mots. Tâche d'entendre au-delà des mots.

— Méloé prétendait que, parce que j'ai tué, je ne puis plus savoir.

— Méloé a raison. Un mort n'est pas un vivant. Mais elle n'affirmait, je suppose, que sa propre vie et l'élan de son âme.

— Tout cela n'est guère clair.

— Je ne suis pas un menteur et un prêtre, pour rester clair quand je parle du mystère! |

— Alors, tu ferais aussi bien de ne rien dire.

— Sais-je ce que c'est que l'amour? Pourtant, il m'arrive de dire : « J'aime. » Et ce mot, auquel nos émotions donnent des sens si mystérieusement

individuels est, comme toute parole de sentiment ou de rêve, le centre radieux d'un vaste silence. Les mots sont des apparences immobiles, mais les réalités sont des mouvements vivants. Dès que ma pensée^ veut suivre une réalité, quelque mot que je prononce, ce n'est point lui que j'entends, c'est mon âme. Ce n'est point lui que tu dois entendre, c'est ton âme. La parole articulée est aussi impuissante devant les choses profondes que le cri de l'animal devant les analyses les plus faciles. Dans la prison des mots, toutes les sagesses deviennent des folies. Si tu n'es point le Libéré-Libérateur qui peut s'entendre et entendre l'âme voisine, nomme les fleurs, nomme les fruits, nomme les arbres, réjouis-toi aux apparences jolies, enorgueillis-toi d'être supérieur à l'animal sans langage. Mais ne donne point les noms de terre et de boue au mystère limpide. Le mystère est comme l'air. Solidifiés par la chimie ou la définition, ils deviennent irrespirables au corps et à l'âme.

Je demandai, m 'amusant à prendre un accent voyou :

— T'es ben sûr d'en avoir une, d'âme?

Makima me regarda sévère, et répondit :

— Je n'ai jamais tué.

Il n'y avait aucun rapport entre la question et

la réponse. Je m'irritais devant ces échappatoires de mauvaise foi. Mais je ne montrai pas mon énarvement, et je questionnai, sûr d'embarrasser mon interlocuteur :

— Et comment la définis-tu, l'âme?

Mais lui, fidèle à sa tactique fuyante :

— Ne las-tu pas compris encore? Je ne suis pas le prêtre qui pousse l'absurdité jusqu'à définir l'indéfinissable.

Je constatai, très doux :

— Voilà des procédés qui facilitent la discussion. En vérité, sans mots définis, mon compatriote M. de La Palice ne verrait même plus le moyen de parler.

Makima continuait de battre la campagne :

— Le langage, même le plus synthétique en apparence, est un instrument d'analyse. L'analyse, pour préciser les éléments matériels, détruit ce qui est formel. Au domaine de la chimie, nous savons recomposer ce que nous avons décomposé. Il n'en est pas de même dans le monde moral. Les additions dont nous croyons balancer nos analyses destructives n'y sont pas des synthèses réelles. Tu es le pauvre chimiste impuissant à refaire ce que tu as défait et qui dit, naïf : « L'eau n'est qu'oxygène et hydrogène; ni l'oxygène ni l'hydrogène ne sont nafraî-

chissants : il est donc inutile de boire de l'eau quand on a soif. » Tu es l'enfant qui veut savoir ce que c'est que la beauté, et il la disperse en éléments qui pourront aussi bien former de la laideur. Tu es le fou qui veut pénétrer l'essence du mouvement, et il l'arrête pour l'étudier à son aise.

Ici comme pour d'autres conversations, je répète de mon mieux. Mais je ne puis garantir une exactitude absolue. Ma mémoire est excellente; pourtant ces folies incompréhensibles, ces âneries d'un catéchisme barbare qui semble braire oui et non dans le même mot peuvent — le lecteur impartial le comprendra sans peine — s'être déformées dans mon souvenir.

Dans l'ancienne mine d'orichalque, éclairée par la seule lueur du métal, tous les naufragés se retrouvaient, à l'exception de Charles l'helléniste. Ce misérable était devenu un véritable Atlante, un enthousiaste du peuple puéril, un renégat de notre virile civilisation et de notre vaillante patrie. Mais, — constatation heureuse, — lui excepté, tous les civilisés étaient ici groupés par une même haine contre les sauvages.

Le capitaine prit la parole.

— Nous sommes - — commença-t-il — dans un pays follement riche et d'une prodigieuse fertilité. Hélas! la volonté hargneuse des indigènes rend inutiles

I richesse et fécondité. Des nourritures abondantes se \ perdent ici, et, cependant, autre part, dans les pays [ que nous aimons, combien dé gens meurent de faim,.

Nous devons rendre à l'humanité cette grande île

qu'on lui vole.

Tout le monde approuva.

— Nous devons apporter au trésor commun les

inventions de ces sauvages en optique et en mécanique. Nous devons faire éclore et fructifier sur cette terre tout ce qu'elle p)eut produire. Nous devons arracher ses habitants à la paresse, mère des vices. J'ai calculé, et j'ai trouvé qu'en moyenne aucun de ces êtres indolents ne donne deux heures par jour à un travail vraiment productif.

Ce fut, dans toute la caverne, un murmure d'indignation.

— Si vous êtes de mon avis, camarades, nous nous emparerons de ce pays. Nous le diviserons en provinces, dont chacune sera gouvernée par l'un de nous, et nous proclamerons parmi nous un roi.

Il y eut quelques protestations :

— Non, non, pas de roi! Nous ne voulons pas de roi.

— Vous avez raison, — reprit l'orateur. Les rois ont fait leur temps. Nous donnerons un président à la république que formera la fédération des provinces.

— Oui, oui! C'est bien cela. Une république et un président.

— Mais nous ne pourrions sans danger accorder les droits civiques à des sauvages. Il faut, dans leur intérêt même, pour les rapprocher peu à peu d'une

vie noblement humaine, les réduire, sous un nomi aimable qui reste à déterminer, à un véritable esclavage. Dure nécessité peut-être, mais inéluctable.

— Oui, oui, il le faut!

— Chaque survivant de la glorieuse entreprise aura sa province. Celui auquel votre confiance accordera la province centrale sera président de la confédération. Bien entendu, nous laisserons à notre fils aîné notre royal héritage. Car nous établirons, n'estce pas ?dans ce pays aux mœurs licencieuses, la noblesse européenne du mariage unique et de la famille fermée.

— Bravo, bravo, capitaine!

— Je crois que nous sommes d'accord, mes chers compagnons, sur le but à poursuivre. Nous voulons nous emparer de ce pays, pour le sauver. Nous voulons prendre toute cette poussière éparse d'individus sans lois et sans mœurs et la cimenter en une belle société bien policée, bien réglée, bien disciplinée. Nous voulons délivrer de la folie, de l'anarchie et de l'improductivité le plus admirable des domaines humains qui s'étendent sous le ciel. Comme on conduit au port un vaisseau, nous voulons ramener cette île au concert des peuples et la fixer, si j'ose dire, par les ancres de la civilisation et du commerce^

Nous réaliserons vaillamment toute sa puissance de production et nous échangerons ses merveilleuses richesses naturelles contre l'or des continents. Le travail organisé donnera vingt fois le nécessaire à notre peuple régénéré. Nos mines d'or sont plus opulentes que toutes celles d'Amérique ou d'Océanie, et l'orichalque, par ses qualités uniques, deviendra, sans doute, précieux à l'industrie. Peut-être est-il destiné à remplacer pour la monnaie divisionnaire l'argent avili. Quelques années d'effort et, Angleterre infiniment plus riche et plus peuplée, nous serons les arbitres de l'univers.

La caverne retentit de longs cris orgueilleux :

— Gloire, gloire, richesse et longue vie aux rois de l'Atlantide!

Le capitaine reprit : 1

— Mais, me direz-vous peut-être, camarades, nous sommes peu nombreux pour une aussi vaste entreprise. Erreur, mes amis. Tout peuple est divisé avec lui-^ même. Il y a toujours dans l'esprit de l'homme un mécontentement de ce qui est, une noble aspiration vers le mieux. Ces appels de l'avenir, on s'efforce, aux périodes calmes, de les étouffer en soi. Mais des troubles viennent-ils à se produire, régulièrement l'histoire nous montre cette force de la nouveauté e

de l'espérance soulevant les nations et rangeant bientôt la multitude du côté des novateurs audacieux. Un peuple est une révolution latente qui, comme un marbre espère son sculpteur, espère son révolutionnaire. Ou plutôt un peuple tranquille est une masse de dynamite qui attend sournoisement le choc.

11 se tut, un instant, px)ur laisser s'apaiser le bruit des enthousiasmes. Puis :

— Remarquez- le bien, camarades, ce que vous venez d'applaudir n'est pas une supposition ou un désir : c'est une loi de l'histoire. Nous sommes quarante, cachés et comme repliés dans un coin de cette nuit. Notre cri de guerre nous déploiera, si j'ose dire, cent mille. Les cent mille plus frémissants, les cent mille plus braves, réveillés à notre premier geste, nous entoureront de leurs volontés puissantes. Le vent irrésistible de cent mille initiatives soulèvera, attirera, emportera la poussière grossissante des passivités voisines. Deux jours après notre première proclamation, nous serons la majorité.

Il s'arrêta, quelques secondes, parmi des rumeurs incertaines. Comme elles semblaient vouloir durer, il demanda le silence par un geste autoritaire qu'accompagnait un sourire aimable. Et il reprit :

— On dit quelquefois, camarades, que Fernand

Cortez prit Mexico avec cinq cents hommes. Ce mensonge de la gloire est une justice rendue à Cortez puisque avec cinq cents soldats le héros avait entrepris la conquête d'un vaste empire. Mais la vérité d'avant, celle que doivent méditer les conquérants, c'est que la plus vaillante moitié des Mexicains s'étaient rangés avec les Espagnols contre des compatriotes vaguement obstinés. Camarades, notre vic~ toire sera facile, car les auxiliaires viendront de toutes parts. Camarades, notre victoire sera glorieuse parce que nous aurons osé. Camarades, l'histoire, dira : « Ils étaient quarante héros qui conquirent ime île cinq fois grande comme la France et vingt fois, plus peuplée. »

Les hourras furent une tempête qui s'élève, grossit», semble s'apaiser et recommence.

— Mes chers compagnons, — conclut l'orateur,. — nous avons tous conservé notre revolver, et je sais une sorte de musée, la maison de l'histonea Yupanghé, où dorment innombrables des armes pea différentes de celles que vous connaissez. J'ai observé les habitudes de ce Yupanghé et je sais le moyen. de m emparer de la quantité utile de ces armes sans, que personne s'en aperçoive. Nous les réveillerons, pour une vie et une gloire nouvelles, les nobles cndor-

mies. Nous serons les princes attendus par toutes ces belles au bois dornicuit. D'autre part, la poudre et les balles nécessaires sont déjà prêtes. Dans huit jours, vous savez que les Atlîintes se réuniront innombrables pour la grande fête théâtrale donnée par la fraternité des artistes de l'Azaïde. Nous serons en armes dans cette foule désarmée; nous serons, nous, les hardis, dans cette foule lâche. Nous lui proposerons et, au besoin, nous ,lui imposerons le salut.

— Vive le capitaine!

— Moi, — dit une voix qui sortait de je ne sais quelle anf ractuosité, — je ne dis pas : « Vive le capitaine ! » je crie : « Vivent les quarante rois et vive l'empereur! »

Nous fûmes tous, même les républicains de tout à l'heure, autant d'échos enthousiastes :

— Vivent les quarante rois et vive l'empereur!

Mais, comme nous sortions, ivres d'espérance et de gloire :

— Quarante, — me chuchota quelqu'un, — c'est vraiment trop. Espérons qu'il en mourra trente dans l'entreprise. Sinon, il faudra aviser.

— Eh! — répondis-je, — plusieurs partiront

chargés d'or. Beaucoup de nouveaux rois ne demanderont qu'à vendre leur royaume.

— Chut! — fit le capitaine, qui nous avait rejoints. Venez avec moi. Nous allons nous retrouver sept, les sept plus sûrs, et nous jurerons solennellement de tuer les autres après la victoire... Je vous indiquerai le moyen. Acheter des royaumes, peste! comme vous y allez, mon cher Jacques. Ça coûte cher, les royaumes, et un bon prince est économe.

Les Sept se séparèrent, se saluant, solennels, des titres qu'ils venaient de s'attribuer :

— Salut, empereur d'AtlantisI

— Salut, roi d'Amphères!

— Salut, roi de l'Euémoniel

— Salut, roi de la Muéséidel

— Salut, roi d'Elasippel

— Salut, roi des Azaèdesl

— Salut, roi des Diaprèpes!

Je suis d'ordinaire un bon garçon doux, indifférent à beaucoup de choses et sans ambitions révolutionnaires. Dans les pays où il y a des lois, j'obéis religieusement aux lois, quelles qu'elles soient, et jo ne songe pas à me plaindre des limites raisonnables qu'elles imposent à mes appétits.

Mais, ce jour-là, dans les airs rafraîchis et rajeunis par le matin, je me répétais à moi-même, en une joie comme furieuse, l'adieu de mes compagnons :

— Salut, Jacques I*"", roi des Diaprèpes!

C'est que, d'abord, où il n'y a pas de chemins

tracés» on peut aller partout; où il n'y a pas de lois, tout est permis et il devient impossible de distinguer la sagesse de la folie, l'abordable et le précipice, la sécurité et le danger : l'homme est lâché en pleine ivresse. C'est que, surtout, Méloé était une Diaprèpe. Quelques jours encore, et la iïère, la dédaigneuse Méloé serait devant moi une esclave qui tremble devant son roi. Un roi est toujours aimé . Méloé serait l'esclave qui tremble de crainte, qui tremble d'admiration et qui tremble d'amour.

Mais moi, que serais-je? Serais-je l'amoureux de la première réunion étoilée et couronnerais-je d'or, de gloire et de baisers le front hautain? Ou, me souvenant d'outrages vraiment impardonnables, feraisje de la dédaigneuse enfant d'hier un jouet vite rebuté? Ceci plutôt. Parmi ces Atlantes qui étaient, à y bien regarder, de vraies femmes publiques, livrées à tous les désirs, je pourrais, sans doute, cueillir en souriant quelques maîtresses d'une heure. Mais, pour l'union qui dure une vie, pour l'union plutôt qui dure éternellement, puisqu'elle crée le fils et l'héritier, jxjur l'union noble que consacrent les lois et que solennisent les cérémonies, j'attendrais que nos relations avec les vieux peuples du continent me permissent de choisir, dans les familles royales de

l'Europe, une femme de ma race et de mon rang.

Je volais, heureux, au-dessus de la contrée qui m'était dévolue. Je disais, regardant en bas :

— Terre, produits, pyramides et habitants, tout ceci est à moi.

Mieux que jamais j'admirais l'étrange pays. Ah! comme, de vous appartenir, un domaine s'embellit!...

Tantôt, jouissant de l'étendue et de l'ensemble de mon royaume, je planais dans les hauteurs et il me semblait que mes yeux soulevaient, emportaient toute cette terre, comme les serres de l'aigle enlèvent une proie. Tantôt je me rapprochais, avide de détail. Ainsi on se recule pour posséder d'un seul regard la bien-aimée toute, puis on se rapproche pour baisotter sa bouche ou mignarder son sein.

Nobles plaines de la Diaprèpide, vous m'étiez belles et enivrantes comme, sur le vaisseau fuyant, Hélène pour Paris ou comme, pour Orphée, Eurydice retrouvée. Orges et froments, océan fécond enfermé aux falaises vertes des arbres, vous agitiez sous les vents vos lourdes et larges vagues d'or jaune, vos lourdes et larges vagues d'or roux. Chevelures sombres des palmiers, vous étiez à mes yeux émus la chevelure même de Méloé et, entre les lianes, vêtement flottant qui s'entr'ouvre et se referme, le trera-

blement pudique de vos grappes me faisait rêvei* de seins frémissants.

Je me laissai tomber entre des haies de myrtes et je bus les zéphyrs de miel. Puis je marchai, quelque temps, sous une allée de cinnamomes qui, au poids des fleurs, se courbaient en porches d'ombre et de parfum. Plus loin des cerisiers se balançaient, vivants bouquets de feuilles vertes, de fleurs blanches et de fruits rouges. Des ruisselets murmuraient, continus, mon bonheur, tandis que mille oiseaux, d'un chant varié, ores cessant, ores repris, proclamaient la diversité affolante de mes joies et qu'une rivière chantait largement ma gloire. Parmi les herbes de la rive, des oiseaux de paradis sautaient, comme une fête de couleurs, et des paons faisaient vibrer avec un bruit presque métallique les joyaux de leur queue arrondie au-dessus d'eux comme un dais éblouissant. D'autres, perchés sur des branches basses, laissaient leur beauté s'étaler et descendre calmement jusqu'à terre, tels les brocarts d'un manteau royal. Des colibris volaient, familiers, autour de ma tête, couronne à chaque instant dénouée, à chaque instant reformée. Au sortir de la forêt de cinnamomes et de cerisiers, je rêvai longtemps sous des orangers gigantesques : ils étendaient au-dessus de moi je

ne sais quel ciel d'émeraude éclairé d'étoiles candides comme des promesses, illuminé de soleils d'or lourds et magnifiques comme une gloire réalisée.

La présence d'un Atlante m'était insupportable. Je haïssais chez tous le dédain de Méloé, qui me blessait, non comme un sentiment individuel, mais comme la répugnance et le mépris de toute une race. Il est si naturel à des sauvages de croire l'étranger inférieur jusqu'au jour où cet étranger se manifeste le roi qu'on adore ! « Oignez vilain, il vous poindra ; poignez vilain, il vous oindra. > Par prudence, les conjurés ne devaient se revoir qu'au matin de la Révolte, quelques instants, pour le partage des armes et des munitions. Je ne pouvais dire qu'à moi-même mes haines, mes désirs, mes espérances.

Je voyais toujours Makima, de crainte d'éveiller ses soupçons. Mais je n'étais heureux que seul quand je pouvais étaler devant mes yeux l'avenir et sa beauté diffuse, nappe de lumière joyeusement flottante. Mon vol continuel visitait tantôt mon royaume, tantôt les autres pyarties de l'île : un bon roi ne [doit pas ignorer les ressources de ses voisins.

Un jour, je m'étais égaré très loin. Ivre de vitesse, ivre de hauteur, je glissais dans les régions froides et excitantes de l'air. J'arrivai à un rivage inconnu, et, à peu de distance de l'Atlantide, j'aperçus deux îles : j'eus la curiosité de les visiter.

Je descendais vers la première. Mais, à un paraca du sol, je m'arrêtai, écoutant et m'efforçant de voir. Un miaulement de tigre montait formidable et l'atmosphère inquiète s'alourdissait d'odeurs de fauves. Entre deux grands arbres, une liane frémissait et glissait; mes yeux, d'abord hésitants, reconnurent en cette liane trop vivante un serpent. L'Atlantide ne contenait aucun animal dangereux; je fus étonné de rencontrer à si peu de distance, cette faune menaçante.

La main à la ceinture, prêt à toutes les manœuvres de fuite, j'examinais, d'assez haut d'ailleurs, l'île des fauves. Un objet lourd et violent tomba auprès de moi dans un sifflement. Ce fut un bruit de branches brisées, puis un fracas d'explosion et, dans un large bouquet de flamme, des fragments noirs qui se dispersent.

— Une bombe!

Des suppositions sinistres me traversèrent. Les Atlantes auraient-ils découvert la conspiration? Chas-

seraient-ils, avec des armes perfectionnées et des meutes d'animaux féroces, chacun des conjurés ? Cette douceur pacifique tant vantée par Makima pouvait n'être qu'hypocrisie ou, vaguement sincère, disparaître à la première épreuve. Rapide, je m'enfuis vers l'autre île.

J'étais tout au plus à vingt paracas de l'île des fauves, quand je sentis mon vol arrêté par un mvisible obstacle. Rien devant moi que la vaste lumière du, jour, et cependant mon corps se butait. A quoi?...

Instinctivement mes mains firent dans l'air le .geste dont le nageur ouvre sa route. Comme si elles appuyaient sur un objet résistant, mon corps fut rejeté doucement en arrière. Je tentai vingt fois de forcer le passage; vingt fois j'échouai. Je voulus changer de direction : l'obstacle invisible me força à reculer légèrement comme si, dans une nuit effarante, j'avais tâtonné contre la concavité d'un mur circulaire.

— Sale pays truqué! — murmurai-je. Me voici maintenant prisonnier d'une prison invisible. Ah çà! est-ce qu'ils m'auraient condamné à vivre parmi les tigres, parmi les serpents et parmi les bombes qui éclatent?

Un projectile, justement, vint à passer au-dessus

de ma tête, très haut, à trente paracas peut-être. Il éclaira mon esprit.

— Merci» bombe! — dis-je en un rire nerveux. Ce mur invisible, qui ne t'arrête pas, ne monte donc pas jusqu'aux étoiles... Pourvu qu'il ne se complique pas d'un toit invisible!... Mais non, puisque tu peux, chère bombe, tomber sur le sol!

Je m'élançai à une hauteur prodigieuse et, par un chemin libre, je gagnai l'île inconnue qui mé semblait le salut.

J'étais brisé par trop d'émotions et je n'avais bu ni mangé depuis de longues heures. Epuisé, indifférent à tous les dangers, je me laissai tomber sur le sable du rivage.

Un peuple curieux entoura ma fatigue. Il paraissait de race atlante; mais ses mœurs offraient quelques singularités.

Les hommes étaient vêtus d'une sorte de saie noire et un bandeau noir ceignait leur front. Quelques-uns tenaient à la main un fusil très court; d'autres portaient la même arme en bandoulière. Les femmes allaient, le buste nu, mais le bas du corps couvert d'un jupon jaune serré autour des jambes.

Sur le sol et dans les airs, la foule se pressait, bruyante. Beaucoup de paroles paraissaient s'adresser à moi. Ce peuple parlait la langue atlante : au commencement ou à la fin des phrases, qui semblaient m'interroger, je reconneiissais souvent le mot: nelti.

Je me dressai et je déclarai, avec un geste d'impuissance :

— Je suis Français et je ne comprends pas votre langue.

Un vieillard vint, d'une volée, auprès de moi. Et il me dit :

— Sois mon hôte. Peu de gens ici pourraient converser avec toi.

Il me posa des questions rapides et traduisit mes réponses à la foule comme on jette à une meute des lambeaux de viande. Puis nous nous dirigeâmes vers sa maison, qui était dans le voisinage.

Le pays se manifestait moins riche et moins heureux que l'Atlantide. La vie cependant devait y être facile.

J'eus le plaisir de m'asseoir à une table et de faire un véritable repas. Une jeune femme, fille du vieillard, nous servit différents mets, parmi lesquels, ô joie! un poisson à la chair délicate et un excellent cuissot de chevreuil. Je me retrouvais donc, enfin, dans un monde civilisé.

Ma faim apaisée et la curiosité de mon hôte satisfaite, je lui demandai, à mon tour, quelques renseignements sur le pays et sur ses habitants.

Il me répondit :

— Cette île, l'île Babrin, était encore, voici trente siècles complètement inhabitée. Il y a quatre mille ans, les Atlantes, délivrés de la servitude et des cités, avaient atteint l'apogée de leur puissance intellectuelle et de leur beauté morale. Alors commença leur décadence. Ils étendirent follement aux bêtes

les idées de fraternité qui ne sont justes que pour la race humaine. Bientôt la plupart s'abstinrent de manger tout ce qui avait traversé la vie et leur attendrissement sénile donnait aux animaux le nom de cousins. Nous autres, Babrinois, nous descendons de ceux qui surent repousser ces folies sentimentales. Cette minorité, chaque jour diminuée, était chaque jour plus méprisée par le reste du peuple. De plus en plus souvent, aux réunions étoilées, les femmes repoussaient nos ancêtres, les appelant, avec une intention injurieuse : « mangeurs de chair », « mangeurs de vie », et aussi, les {>auvres êtres contradictoires, « mangeurs de mort », et même, les pauvres affolées, « assassins ! » Bientôt, celles qui s'abstenaient de manger les « cousins » prétendirent que nous portions partout avec nous une puanteur intolérable, « l'odeur du tigre ». En outre, à toute occasion, « les mangeurs innocents », « les respectueux de la vie », endoctrinaient nos amies, nos sœurs, nos filles. Leur propagande, obtenant un facile succès auprès de ces raisons faibles et de ces cœurs scrupuleux, nous isolait de plus en plus. Quelques-uns, écœurés par les continuelles défections féminines, prêchèrent contre la femme, et il y eut longtemps, dans une clairière d'Euémonie, des réu-

nions étoilées où ne se rencontraient que des hommes. D'autres proposèrent, pour que notre peuple ne périsse point par l'abandon des femmes, de nous séparer des « respectueux de la vie ». La plupart des mangeurs de chair se réfugièrent donc dans l'île Babrin. Depuis trois mille ans, nous formons une nation qui méprise ceux d'Atlantis et qui attend patiemment que, comme nous le promettent de sûres prophéties, ces cousins des animaux retombent à l'animalité. Alors, revenus dans la grande île, nous la repeuplerons d'hommes. J'avais pu observer bien peu de chose à Babrin. Pourtant l'intellectualité de mon hôte m'apparaissait, malgré ma haine des Atlantes, trop clairement inférieure à celle de Makima. Je l'interrogeai et j'appris que les Babrinois n'avaient pu découvrir encore le secret du pantoscope et de l'oneirogène. Les ceintures qu'ils fabriquaient avaient moins de force que celles des Atlantes. Quelquefois ils allaient chez leurs voisins prendre une ceinture dans une fraternité. Ils leur empruntaient aussi des livres étrangers, car ils ne savaient pas imprimer à distance. Ils éprouvaient d'ailleurs la plus vive répugnance pour de telles expéditions. Les Atlantes les regardaient avec un intolérable sourire de supériorité. Ils offraient ce qu'ils avaient de meilleur en disant : « Prends

plutôt ceci, nasca.» Parfois le Babrinois répliquait : « Je ne suis pas un cousin à quatre mains ou à quatre pattes, nelti. Je suis homme comme toi; je suis ton frère. » Mais l'autre : « Tu deviendras mon frère, cousin, quand tu le voudras. Il te manque, pour être homme, de consentir à une vie humaine. O nasca volontaire, monte donc jusqu'à toi-même, réalise-toi et sois mon frère. » Plusieurs se laissaient séduire et ne revenaient point. La douceur est une glu dont on se délivre difficilement.

Les Babrinois, inférieurs sur tant de points, ix)ssédaient, en revanche, des engins de pêche d'une ingéniosité admirable et des armes extraordinairement perfectionnées.

— Pourquoi — demandai-je — n'allez-vous pas imposer par la force vos coutumes aux Atlantes dégénérés ?

Le vieillard eut un geste d'horreur :

— Contraindre un homme à quelque chose, — déclara-t-il, — mais c'est le plus grand des crimes!

Il reprit :

— Dégénérés, les Atlantes? Sans doute! Pas assez, tout de même, pour se laisser contraindre. J'ai lu, dans des livres français, qu'on trouve en votre pays des gens assez lâches pour céder à la.

force, des gens assez lâches pour obéir. Je ne l'ai jamais cru. J'ai toujours constaté chez vos écrivains des imaginations si bizarres, si impossibles, et je ne sais quelle manie de parler des hommes comme on parle des bêtes! J'ai supposé quelquefois que vos écrivains sont des conteurs de fables et qu'ingénieusement, sous des noms d'hommes, ils nous présentent des animaux. Il y a des animaux domestiques; je ne puis croire qu'il existe, même dans un pays sauvage, des hommes domestiques.

— Alors, vous ne faites jamais la guerre?

— Es-tu fou, neîti?

— Pourquoi donc fabriquez-vous des armes?

— Pour tuer les meurtriers, tigres, lions, serpents. Et aussi pour chasser les animaux avec lesquels l'honmie n'a jwint consenti d'alliance.

— Vous vivez surtout de chasse?

— Nous vivons de pain, de riz, de fruits, de poisson et de gibier.

— Vous ignorez l'art d'élever et d'engraisser les animaux comestibles, volailles, porcs?...

— Nous élevons des p^oules, parce que nous aimons les œufs. Nous avons des vaches, parce que nous aimons le lait. Des chevaux et des bœufs nous aident dans nos travaux. Tous ces animaux, qui nous

donnent quelque chose et qui vivent en communauté avec nous, sont des amis. Tu ne nous supposes pas, j'espère, capables de la tradiison de, tuer ces chers et utiles compagnons et de les dévorer. Je n'ai aucun devoir envers l'animal sauvage : la parenté naturelle que les gens d'Atlantis imaginent entre l'animal et l'homme est un rêve baveux de dégénérés. En revanche, les amitiés d'élection, les alliances contractées, les services mutuels, créent entre nous et les animaux domestiques une parenté artificielle qui implique le respect de la vie et de la sensibilité de nos alliés.

Je souriais. Ces gens, qui se croyaient libérés du préjugé atlante, me paraissaient bien timides encore et bien naïfs. Je me dressais dans la fierté railleuse d'un maître d'esclaves devant le pauvre plébéien qui se croit libre et qui n'a personne à qui commander. Je déclarai :

— Nous n'y regardons p)as de sî près, nous autres civilisés, et nous élevons des animaux pour les manger. Plusieurs deviennent délicieusement gras et charnus.

Je sentais fondre dans ma bouche le souvenir heureux de certain chapon...

Le Babrinois se récria :

— Mais ranimai que j'élève est mon hôte, et je ne trahis pas mon hôte! S'il me donne du lait, des œufs, de la laine ou du travail, il devient en outre mon bienfaiteur...

— Tu lui fournis de quoi manger et tu lui bâtis des étables : vous êtes quittes.

— Un écheinge de services ne te paraît pas créer une solidarité entre deux êtres?... Quel cerveau bizarre 1 ...

— Vos scrupules ne doivent pas rendre la viande facile à se procurer.

— Nous aimons la viande, mais pas jusqu'au crime. Ecoute. J'ai lu que chez toi on aime l'or par-dessus toutes choses. Certains de nos oiseaux aussi recherchent follement les objets qui brillent. Cependant, si ton hôte a beaucoup d'or, le tueras-tu pour t emparer de ce que tu appelles ses richesses? Et l'homme qui, t'ayant rendu service et ayant accepté un service de toi, est devenu deux fois ton ami, le frapperas-tu, disant : « Les scrupules rendraient trop difficile la conquête de l'or» ?

— Tu as des comparaisons singulières et de singu- , lières façons de raisonner !

— Cependant tu ne réponds point, n'ayant rien de raisonnable à répondre.

— Je n'ai jamais rien à répondre à l'absolue raison, ni à l'absolue folie.

— Je supposerai donc, ô mon hôte généreux, que tes paroles expriment l'absolue raison, et les miennes...

Je détournai la conversation, sans permettre au vieillard de continuer la phrase. Je lui racontai ma visite à l'île des fauves et à quel obstacle invisible s'était heurté mon retour.

— Encore une folie de nos frères d'Atlantis! — s'écria-t-il. Ils ne tuent même pas les animaux nuisibles. Heureusement, nous allions jadis faire chez eux de grandes chasses au tigre, au lion, à la panthère. A bien regarder les choses, c'est à nous qu'ils doivent de vivre, ces frères qui nous méprisent. Mais, voici une dizaine de siècles, ils ont, par je ne sais quel moyen, exilé de chez eux toutes les bêtes sanguinaires. Nos Kvres racontent la vaste fuite éperdue des fauves devant une muraille de feu apparent et mobile qui ne brûlait rien et qui terrorisait les bêtes méchantes. Une étrange communauté de vie avait habitué les autres, les cousins, à imiter les hommes et à ne fuir que si les Atlantes fuyaient. Ils comprenaient d'ailleurs ceux de nos mots qui disent les choses matérielles, et de bonnes paroles les rassurèrent. Ils laissèrent, comme les Atlantes,

passer sur eux rincendie formidable et innocent. Les bêtes féroces» fuyant en un silence effaré, passèrent à la nage dans l'île Tibabrin, celle que tu nommais tout à l'heure « l'île des fauves ». Les Atlantes, alors, entourèrent cette île de je ne sais quoi qu'ils appellent « un cercle de force répulsive ». On ne peut entrer dans ce cercle ou en sortir qu'à une hauteur de trente paracas. Les meilleures ceintures babrinoises se dégonflent bien avant ce vertige. De sorte que nos frères intolérants nous privent des battues qui ^étaient la meilleure joie de nos ancêtres. Heureusement, nous avons de bons canons et nous lançons des bombes parmi les vivants hostiles qui sifflent, qui rugissent et qui miaulent.

Depuis mon excursion à Tibabrin et à Babrin, le ciel d'Atlantis s'animait et s'attristait d'étranges troupes d'hommes armés, vêtus d'une saie noire et le front ceint d'un bandeau. Je les reconnaissais avec une terreur inexpliquée. Je ne sais quel instinct me conseilla de m'étonner et de demander des explications à Makima.

— Ce sont — dit-il — les habitants d'une île voisine, des mangeurs de chair, des tueurs de meurtriers, des demi-cruels qui, pour notre honte, hélas! coulent de la même race que nous. Jamais je no les avais vus en troupes au-dessus du pays innocent. Même, il fallait le désir bien vif dune bonne ceinture ou d'un livre nouveau pour que l'un d'eux nous visitât.

& Il continua :

I - Aut^fois cks bêtes carnassières s'agitaient dans nos forêts et des bandes de ces Babrinois venaient les chasser. Nos ancêtres fuyaient, en pleurant d'humiliation, le spectacle odieux où l'homme se mani-

festait aussi méchant que le tigre ou la panthère. Depuis longtemps nous avons exilé les fauves clans l'île Tibabrin, et les demi-bêtes, les nasca-nelti de Babrin n'avaient plus reparu.

Il reprit :

— Les animaux qui aiment le sang ont un flair extraordinaire. Que guettent ceux-ci? Serions-nous menacés d'une invasion de bêtes féroces? Pourtant, si le mur de force répulsive avait une brèche, nous serions avertis...

II conclut :

— Allons les interroger!

Je ne compris pas la conversation qui, naturellement, eut lieu en atlante. Pourtant elle m'effraya. Les Babrinois parlaient tous ensemble, en cris violents, et leurs gestes de menace se dirigeaient vers moi. )

Makima m'entraîna loin d'eux.

— L'amour du sang — dit-il — est une démence mère de démences. Ces gens, toujours à rêver combats ou, comme ils disent, « meurtres de meurtriers », espèrent facilement trouver plus mauvais qu'eux-mêmes. Demi-bêtes, ils voient volontiers en d'autres hommes des bêtes complètes. Le bourreau désire rencontrer des coupables; son imagination est une

matrice hâtive d'où coulent toujours du sang et des monstres. Les pauvres naufragés que nous avons reçus fraternellement et que le grand bain d'innocence prolongée a déjà rendus presque aussi humains que nous-mêmes, ces fous nous les signalent comme un effroyable danger. II paraît, Jacques, que vous êtes une quarantaine d'aventuriers vertigineux capables de tuer huit cent millions d'hommes. Heureusement, ces braves Babrinois veillent pour notre salut. L'un d'eux a affirmé par des paroles et par des ricanements : « Vous avez chassé les tigres qui déchirent de près, mais vous avez accueilli les tigres qui savent tuer de loin. » Et il ajoutait, parmi les acclamations joyeuses de ses camarades : « Ils nous donneront bientôt l'occasion d'une belle battue. » Le vieillard se jetait à mon cou, m'embrassait : — Ah! nelti, — gémissait-il, — les gens qui aiment les combats sont des fous bien injurieux.

Je crus nécessaire de faire connaître au capitaine le péril qui nous menaçait. Mais lui, se frottant les mains :

• — Tant mieux, roi des Diaprèpes!... Voilà qui secouera le patriotisme atlante. Tout le pays, réveillé en sursaut, se lèvera autour de nous, effaré et entliousiaste, pour repousser l'invasion étrangère.

L'heure de l'action approchait. Dans les airs et sur les gradins ta'illés en pleine montagne d'Azaïde, la foule se pressait innombrable. Au milieu de la scène, autour de l'autel des parfums, le demi-chœur terrestre et le demi-chœur aérien tournaient en sens contraire l'un de l'autre. La strophe terrestre disait des douleurs, pleurait des plaintes; mais l'antistrophe aérienne répondait des joies, peuplait le ciel d'espérances qui montent.

Les rythmes seuls et les attitudes étaient expressifs pour les conjurés. Nous avions cru nécessaire de former un groupe compact et nul indigène n'était au milieu de nous pour nous expliquer les paroles.

Les deux demi-chœurs arrêtèrent leur danse et turent leur chant. Trois personnages vêtus à la piode de Babrin — mais ils représentaient, je crois, d'anciens Atlantes, des contempK)rains de la Sépeuration Heureuse — jetaient par la bouche ronde et grandiloque du masque des paroles sonores, quand le capitaine fit le signal convenu. Brusques comme un

orage que rien n a annoncé, nous nous précipitâmes sur la scène, bousculant les acteurs, bousculant les choristes, renversant l'autel qui fumait. Chose effarante, il n'y eut dans la foule rien qui ressemblât à un tumulte, ni élan' de curiosité, ni mouvement de fuite. Les Atlantes attendirent, indifférents, ce qui allait se passer.

Le capitaine prit la parole. Il fit un tableau très noir de l'anarcbie qui régnait dans l'Atlantide. Puis il peignit l'avenir glorieux de l'île sous un gouvernement paternel, dans une organisation heureuse qui centuplerait la production. Une large et haute péroraison offrit enfin à l'Atlantide régénérée le sceptre de la terre.

Quand il se tut, après le long écho de nos acclamations, ce furent çà et là, dans un silence noir, des rires qui courent comme des étincelles. Puis une vaste rumeur. Ceux qui savaient le français expliquaient à leurs voisins. Et les rires se multipliaient en mille foyers, puis s'unissaient, montaient vers le ciel comme un vaste incendie de démence.

Voici qu'un homme, nu comme le reste de la foule, mais il était de peau blanche, s'avança aérien. Il s'ouvrait difficilement un passage. Une femme atlante glissait dans son sillage. Nous reconnûmes

Charles le renégat et nous poussâmes vers lui une huée unanime.

Quand le silence le lui permit, il parla : Les Atlantes — déclara-t-il — dédaignaient de répondre à nos folies. Mais lui croyait nécessaire, pour l'honneur de la race blanche, qu'un blanc prît la parole après le capitaine. Les tableaux tracés par notre chef, il les proclama « des tableaux de fantaisie ou plutôt de démence ». Il prétendait leur opposer « la simple vérité ». Il exalta la prospérité matérielle et le bonheur facile de l'Atlantide et il plaignit, non sans exagération, les maux dont souffrent les peuples Cruels. A chaque mot, nous l'interrompions par des dénégations et des injures. Mais les Atlantes, qu'il louait, l'écoutaient avec la même indifférence qu'ils avaient écouté le capitaine.

— Jusqu'ici, — reprit Charles, — je n'ai parlé que pour vous; je me suis adressé à votre basse raison calculatrice, et mes frères d'Atlantis me blâmaient, sans doute, de m'attarder à ces indifférentes considérations matérielles. Je vais essayer maintenant de dire ce que vo-us dirait un de ces hommes s'il était habitué à parler aux bêtes fauves.

Je dirigeai mon pistolet vers l'insulteur.

— Faut-il tirer? — demandai-je au capitaine.

— Un peu de patience, roi des Diaprèpes! Charles continuait :

— Quelle est votre ambition? Voulez-vous des aliments savoureux, des ceintures rapides, des canots harmonieux et souples, tout ce qui fait sourire l'extérieur de la vie? Nul n'arrête votre main au moment où elle va cueillir le fruit de l'arbre ou l'œuvre d© l'homme. Voulez-vous de l'or? Prenez; chargez-vous comme la bête de somme qui, par les routes cruelles, traîne un poids inutile. Que réclamez-vous encore, quand tout est à vous?

— Nous voulons que cette terre produise tout ce qu'elle peut produire.

— Nul ne vous empêche de semer et de planter.

— Nous voulons la règle, la loi, l'organisation qui seules triomphent de la paresse naturelle et permettent de multiplier les produits.

— J'entends : vous voulez commander et être obéis. Mais personne ici ne comprend les mots qui ordonnent et personne ne connaît l'attitude qui se soumet. Quand l'homme s'est délivré de toute avidité, quand il ne tremble plus pour des richesses volées à tous et que guettent les avidités dépouillées; quand il n'est plus devant la souffrance et devant la mort une bête qui •fuit et qui se cache; quand il n'est plus devant le

plaisir une bête qui avance en rampant et en bavant; avec quoi lui feriez-vous encore de la crainte et de l'espérance? avec quoi le domestiqueriez -vous ? N'estce pas, neltis, aucun de vous n'est domesticable ? Cette fois, ceux qui comprenaient approuvèrent :

— Oui, tu as raison. Oui, Charles, tu es un vrai nelti.

La jeune femme qui avait suivi notre ancien compatriote posa sur son épaule une main exquisement petite, le fit toimier à demi, le baisa sur les lèvres.

— Ayez au moins la pudeur de monter vers les étoiles! — criai-je.

Mais Charles reprenait son absurde déclamation :

— Amoureux de l'impossible vil, démons impuissants qui rêvez d'incendier d'enfer le ciel lui-même, il y a pourtant une chose que vous pouvez. Vous pouvez tuer. Vous pouvez tuer innombrablement. Nul de nous ne repoussera la violence par la violence ou ne l'évitera par la fuite. Regardez, vous êtes parmi des milliers de Christs ou des milliers d'Epictètes, tous capables de supporter avec dédain l'injure physique, les blessures et la mort, tous également incapables de la lâcheté de reculer, de la lâcheté de frapper. Mais le meurtrier d'un Christ ou d'un Epictète, ne le sentez-vous pas? ne fait de mal qu'à

soi-même. Vous couvrir de sang, vous le pouvez; mais que des torrents de sang répandu ploient devant vous un seul Atlante, ne l'espérez pas. Vous n'aurez pas la joie infernale d'arracher un cri ou d'obtenir une attitude de peur. Vous serez las de tuer avant que nous soyons las de mourir. Etes-vous assez fous poui vous précipiter à tant de meurtres inutiles?

— Assez bavardé! — dit le capitaine en l'ajustant.

Le coup de pistolet fut le signal d'une boucherie horrible jusqu'au fantastique. Avec des revolvers» des poignards, des sabres, nous tirions sur la foule immobile, nous frappions d'estoc, nous frappions de taille. Nos coups, hésitants d'abord, devenaient bientôt fermes et hardis, puis violents et exaspérés. L'odeur de la poudre nous grisait, et l'odeur du sang» Nous poussions des cris indistincts ou nous fouettions et éperonnions nos courages avec des paroles : « Encore quelques morts, affirmions-nous, et ils fuiront, et ceux que nous atteindrons parmi la débandade panique, supplieront, demanderont grâce. Ah! les fous, ah! les obstinés, il faudra bien qu'ils cèdent; notre persévérance et notre fureur déborderont leur patience insensible. » Notre colère s'acharnait, écumante, contre la résistance inerte. « Etes-vous donc des pierres qu'il faut renverser l'une après l'autre,.

des pierres qui ne sentent rien, qui ne comprennent rien ? » Une honte nous soulevait qui, de plus eni plus, voulait la victoire. S'ils ne fuyaient pas, s'ils ne criaient pas merci, nous les tuerions tous, oui,, tous. Les insensés! des centaines déjà étaient tombés, et aucun encore n'évitait nos coups.

La tempête de rage grossissait. Et une stupeur s'y mêlait. Voici que, non contents de ne pas reculer, plusieurs Atlantes accouraient, appelant les blessures, appelant la mort, se jetant d'eux-mêmes sur nos armes. Soudain, Méloé fut devant moi.

— Frappe I — dit-elle, — j'ai soif de mourir. Je me détournai : elle suivit mon mouvement, elle

ne me permit point de lui échapper et de courir me soulager à d'autres meurtres. Sa petite main prit ma main armée, conduisit mon poignard sur le sein gauche agité d'une émotion inconnue.

— Enfonce! — ordonna sa voix.

Je reculai.

— Pourquoi ne frappes-tu point celle que tu hais le plus?

— Ah! criai-je, ma haine est de l'amour. Je t'aime jusqu'au crime, jusqu'à la trahison. Viens, Méloé, sois à moi!

— Frappe donc : je ne serai à toi que morte.

— Ne me tente pas! — pleurai- je.

Et mon corps essayait de reculer, mais mon poignard, comme s'il avait eu une autre volonté que ma volonté, appuyait.

Une goutte de sang fut, sur le corps délicieusement fauve, une perle à peine plus rouge. Je jetai mes armes, et mes lèvres burent le S2mg que j'avais versé. Puis je gémis :

— Pardonne-moi, ou plutôt pardonne-toi! Seul, ton dédain a créé mon crime. Pardonne-moi, aimemoi, et je serai guéri.

— Insensé! — dit-elle, — puis-je faire que tu n'aies point tué? puis-je détruire ton passé?

— Tu pourrais, oh! tu pourrais faire que mon avenir ne soit plus l'esclave de ce passé que je déteste.

Mais elle, secouant la tête dans le geste de l'impuissance :

— Si tu t'éloignais du mal par amour de moi. non par haine du mal, en quoi serais-tu moins méchant ?

Cependant la petite Télo se précipitait entre nous:

— Je veux mourir, — disait la voix enfantine et enthousiaste. Je veux mourir de la main de Jacques, et que mon sang soit la flamme qui éclaire mon ami.

Frapp>e Télo, Jacques, et sois dégoûté du meurtre!

Mais soudain une obscurité étrange fut sur nous, et des cris effrayants éclatèrent dans les airs.

— Groupons-nous sur la scène! — ordonna le capitaine.

Autour de l'autel des parfums, qui fumait toujours, renversé, nous étions quarante. Nous n'avions plus de balles; nous n'avions plus de poudre. Nos mains se crispaient aux p>oignées de sabres et de coutelas ébréchés. Et l'armée ennemie planait nombreuse et formidable. Deux à trois mille Babrinois, fusil en main, nous visant, étendaient déjà sur nous une ombre comme sépulcrale. Et ils avaient des ricanements sourds qui me faisaient songer au bruit que fait la terre en s'écroulant sur des cercueils.

Je dis :

— Nous sommes perdus. Il ne reste qu'à tomber glorieusement. Montrons-nous dignes du grand nom de Français. Montrons aux Atlantes que les Français aussi savent mourir.

Nous fûmes dix à dresser vers le ciel obscurci, à diriger vers l'ennemi implacable un regard et un rictus de défi. Nous fûmes dix : les autres, dispersés, se glissaient, étroits, petits, diminués, parmi les Atlantes qui les entouraient, qui les protégeaient

de leur corps : « Par ici, nelti ! Viens : on resfKîctera ta vie, ou l'on me tuera avant toi. »

Je m'adressai aux dix braves, immobiles et crispés:

— Allons — dis-je — au devant de la mort!

— Il est assez beau de l'attendre, — répliqua sévèrement le capitaine.

Cependant, entre les Babrinois et nous, tout l'innombrable peuple des Pacifiques se précipitait, rempart épais, frémissant et bourdonnant. Non, je ne devrais pas à la pitié d'ennemis que j'avais frappés l'outrage de la vie! D'un bond brusquement oblique, je m'élevai plus haut que les foules. Et je criai :

— Tirez sur moi! Un roi vaincu n'a plus qu'à mourir.

Avant qu'un fusil pût me viser, de nombreux Atlantes m'entouraient, m'enfermaient dans une prison mouvante et tenacement protectrice. Parmi eux, toute proche, me touchant, m'enveloppant de son corps comme d'un irritant baiser de miséricorde, l'inévitable Méloé.

— Quel droit t'arroges-tu sur moi, toi qui na m'aimes point! Laisse-moi mourir. Ne sens-tu pas que tu blesses toutes mes fiertés? Ne sens-tu pas que tu es plus cruelle ici qu'à la cime des arbres ou derrière le cadavre de Tacmar? Ne sens-tu paSj

que j'ai besoin, oh! un besoin si douloureux, de' m'éteindre, de n'être plus riein?... Méloéj, je t'en supplie, laisse-moi tomber dans ce bain de néant qui seul peut guérir et apaiser ma fièvre.

Ainsi je délirais parmi des émotions trop fortes pour un cerveau et un cœur d'homme.

Mais elle, sans avoir comme moi l'excuse d'une agonie qu'on veut et qui vous fuit, parla plus follement encore :

— Non, — déclara-t-elle, — tu croirais que ta mort violente équilibre tes meurtres. Tu partirîiis dans la fierté du débiteur qui s'imagine avoir payé sa dette. Car ta sottise affirme encore que le présent peut absoudre le passé. Je ne veux pas que tu meures dans cette pensée mauvaise.

— Qu'importe ma dernière pensée?

Alors elle eut ce mot inouï de démence mystique :

— Une dernière pensée, l'ignores-tu donc? est une première pensée.

Je me tus, écrasé par un cercle d'humiliations et de folies.

Télo aussi était auprès de moi, implacablement douce. Dans l'espoir peut-être de m'arracher à mes idées farouches, elle se mit à m'expliquer ce qui se passait.

Makima discutait avec les Babrinois.

— Laissez-nous faire, — disaient les tueurs de meurtriers. Puisque vous vous laissez tuer, par quel illogisme prétendez-vous nous empêcher de tuer ceux-ci ?

— O frères, — répondait le vieillard, — notre mort heureuse risquait d'éclairer ces êtres accoutumés à tuer des hommes. Mais vous qui, depuis des siècles, respectez la vie humaine, ce meurtre vous ferait descendre plus bas dans l'enfer de la violence. O frères séparés de nous par un fossé que le temps et la réflexion combleront, ne descendez pas de l'autre côté de l'abîme qu'une vie ne suffit jamais à remonter.

— Permets-nous d'être justes.

— Il n'est jamais juste de tuer.

— Vous ne vous jetez pas devant nos fusils pour protéger les tigres, qui souffrent pourtant comme ces Cruels. Pourquoi défendez-vous ceux-ci, tigres pires que ceux de la jungle? Les bêtes de la forêt | tuent, innocentes, parce qu'elles ont faim, et nous les combattons comme de loyaux ennemis. Ceux-ci, j repus, ont tué pour rien, ont tué par amour du meurtre, ont tué leurs bienfaiteurs. Nous voulons purger la terre de ces monstres.

— Frères, purgez plutôt votre cœur de l'amour du meurtre. La haine et la vengeance crient en vain: « Nous nous appelons Justice. » Leur laideur les fait reconnaître. Frères, la justice ne salit point ses mains dans le sang. Frères, tant que vous n'aimez pas, vous ne pouvez savoir ce que c'est que la justice, car ceux qui savent appellent justice l'équilibre de l'amour. Frères, vous dites haineusement : « Ce sont des tigres. » Mais l'espérance de mon amour vous répond : « Il y a, perdu au fumier et au terreau mouvants de chacun de ces tigres, la graine d'un homme. » Respectez l'homme possible. Respectez l'homme qui demain peut-être surgira, pleurant sur aujourd'hui. Frères, le meurtrier qui pleure est vaincu. Mais le meurtrier qu'on tue est vainqueur : il a créé un autre meurtrier.

Le colloque continuait, étrange, entre les êtres de justice brutale et les êtres de douceur et d'amour. Amour, tu es une folie plus obstinée que la justice et que la vengeance 1 Les Babrinois finirent par céder. Une partie de la troupe armée s'éloigna, injuriant les Atlantes et nous mitraillant de menaces:

— Qu'ils ne s'égarent pas du côté de Babrin, s'ils tiennent à leur peau!

Mais beaucoup de Babrinois flottaient dans les

airs, hésitants. Tantôt ils paraissaient vouloir rejoindre leurs compatriotes. Tantôt ils se rapprochaient des Atlantes qui leur envoyaient des baisers, des appels, des paroles que je ne comprenais point, mais dont l'accent m'émouvait, me donnait, dans l'énervement instable qui me déchirait, je ne sais quelle farouche et tendre envie de pleurer.

Or les Babrinois, longtemps incertains, lancèrent des adieux vers leurs compatriotes envolés. Ils jetèrent leurs armes; ils arrachèrent les bandeaux qui retenaient leurs chevelures; ils déchirèrent leurs vêtements. Et, tandis que les vents emportaient ces lambeaux, eux, en tout semblables maintenant aux Atlantes, tombaient, frères retrouvés, aux bras de leurs frères; ils versaient les uns et les autres des larmes de joie.

Les jours qui suivirent furent abominables. Nos anciens compagnons, furieux contre le capitaine et contre moi, ne pouvaient nous rencontrer sans nous accabler d'injures. Mais l'indifférence des Atlantes, qui, comme s'ils ignoraient nos crimes, gardaient avec nous la même attitude qu'autrefois, nous paraissait plus injurieuse que toutes les paroles et faisait bondir nos cœurs de honte, de rage et de haine.

Malgré les menaces des Babrinois, nous volions, nostalgiques, du côté de leur île. Cette humanité plus semblable, ces êtres dont nous pouvions comprendre les passions et la justice, ces guerriers qui savaient tuer comme nous, tout cela nous attirait, patrie qui nous exilait. Le capitaine louait ces braves gens; puis, parlant de ceux d'Atlantis, il haussait les épaules :

— Pas des hommes, ceux-là!

T — Ils se croient, eux, les hommes réalisés.

— Oui, ce qu'on appelle chez nous les anges. Mais qui veut faire l'ange fait la bête... Alors, ils ne

VOUS écœurent pas, vous, ces misérables qui, non contents de se laisser tuer lâchement, laissent égorger les êtres qui leur sont le plus chers, femmes, enfants, mères? Mais ce sont des abîmes de folie et de couardise !

Sur la côte, nous assistions au plus décourageant des spectacles. Des vols de Babrinois, partis de la petite île, traversaient le canal, jetant à la mer bandeaux, saies noires et jupons jaunes.

— Ils se font Atlantes, — dis-je. — Ah! l'ignoble douceur est bien victorieuse!

— La lâcheté est la plus contagieuse des maladies, — ajoutait durement le capitaine.

Nous résolûmes de quitter l'odieux pays. Mon compagnon se proposait d'y revenir avec tout un peuple de colons. Instruit par l'expérience, il éviterait les premières erreurs et les premières fautes. Il s'installerait avec les siens dans un des quartiers les plus fertiles. Il bâtirait une ville, établirait un gouvernement, organiserait la vie civilisée. Le mouvement d'un solide attire toujours et s'annexe les poussières voisines. Les Atlantes viendraient à lui» nécessairement, et l'île entière peu à i>eu serait envahie, submergée par la raison et l'ordre.

J'approuvais de paroles vagues. Car le capitaine

ne supportait plus la contradiction. Mais j'éprouvais des craintes muettes : les colons ne seraient-ils pas, contrairement aux prévisions de cet ambitieux, gagnés par les Atlantes? Le mauvais exemple est plus contagieux que le bon. L'homme qui reste sobre dans un pays d'ivrognes, ou soumis et loyal dans une contrée de liberté, ou laborieux dans une atmosphère de paresse, est un caractère rare, une exception qu'on doit négliger dans les calculs pratiques. Où ai-je lu cette observation, honteuse pour la nature humaine : « Des civilisés sont revenus volontairement à la vie sauvage; un sauvage n'est jamais monté à la vie civilisée que contraint et forcé » ? La force même ne pouvait plus rien ici, et, malgré les rêves généreux de mon ami, les Atlantes me paraissaient irrémédiablement perdus. Et puis le capitaine tenait un compte vraiment insuffisant des obstacles et des dangers de la mer des Sargasses.

Comment un canot nous transporta secrètement — nous le croyions, du moins — jusqu'à l'Océan libre; comment, à peu de distance des dernières sargasses, nous fûmes, malgré nous, soulevés dans les airs et nous vîmes, ébahis, notre barque s'envoler, comme un songe, dans la direction de l'île; comment nos ceintures amollies refusèrent bientôt

de nous élever dans l'air léger, nous soutinrent pourtant sur la mer, comme un dédain miséricordieux, jusqu'au passage d'un navire; comment elles se dégonflèrent de leur restant de force dès que nous eûmes mis le pied sur le» vaisseau; comment l'étoffe même disparut pendant notre premier sommeil : je trouve inutile de conter dans leur détail j ces pauvres événements. Je ne dirai pas non plus les derniers obstacles à notre retour et la fin de nos aventures : mon récit deviendrait banal comme un roman de voyages.

En France, le capitaine essaya de recruter des colons pour l'Atlantide. Il fut arrêté sous l'inculpation d'escroquerie. Il me fit citer comme témoin, mais je fus introuvable. L'étrangeté convaincue de sesj propos l'a sauvé de la prison. Les juges l'ont confi^ à des médecins aliénistes, qui sont en train de U rendre fou.

Quoique réinstallé deins ma chère patrie et dans mes anciennes habitudes, il reste au fond de moi je ne sais quoi de trouble, de presque malheureux, quelque chose comme la saveur amère qui s'obstine dans la bouche de certains convalescents.

L'homme est un animal si contradictoire! La vie civilisée me manquait en Atlantide comme l'air manque à l'oiseau sous la cloche pneumatique. Et cette existence irrespirable, voici que maintenant, au choc de certaines laideurs d'ici, elle se fait parfois, une secon<ie, regretter. L'organisation sociale, exigée par mon éducation, mes accoutumances, ma raison, froisse souvent mes appétits. Celui qui voudrait le bonheur et le calme d'esprit devrait, je crois, descendre assez profond pour ne plus apercevoir autre chose que la vie à quoi il est condamné, devenir incapable de supposer même des possibilités étrangères ou de ne pas les trouver folles et ridicules. Le bonheur, c'est de confondre, naturellement ou par artifice, l'idéal avec le réel. Notre réalité,

œuvre d'un Dieu ou du Progrès, doit nous satisfaire comme la manifestation, l'expression, la matérialisation de l'idéal. Malheur à celui qui n'affirme plus la solidité immobile de son horizon...

Je connais une grande parole : « Abêtissez-vous », et une parole plus grande encore : « Enracinez- vous». Le conseil végétal de Barrés va plus profond que le conseil animal de Pascal, et il le complète merveilleusement.

Je ferai tous mes efforts p>our obéir de plus en plus à ces deux ordres de la prudence.

J'ai écrit mes souvenirs pour me délivrer de leur hantise. Je songeais aussi à soulever l'écœurement des utopistes en leur montrant que leur idéal est quelque part réel, un réel plus pauvre et plus irritant que celui de chez nous. On corrige le jeune chien en le prenant par la peau du cou et en plongeant son nez dans ses ordures. Les rêves de cités futures sont des déjections qui empoisonnent l'air de la société actuelle : j'ai enfoncé le nez rétif de l'utopiste dans un peu d'utopie réalisée.

L'œuvre achevée (elle était nécessaire, hélas!), je me sens soulagé d'un poids écrasant et inquiet.

Désormais, je serai le sage qui regarde toutes choses de chez lui, qui refuse de quitter son point

de vue solide de Français et d'homme du vingtième siècle. Je ne considérerai jamais rien sous l'aspect de l'éterriité; je ne consentirai pas l'effort déchirant et humiliant de regarder ma vie de Sirius ou même de l'Atlantide, Je connais le devoir : s'enfermer dans son enclos et dans sa minute pour travailler, entre des murs hauts et étroits, son cher petit jardîn. J'aime les braves gens qui admirent leur pays et leur époque. Je déteste les esprits insociables qui renient leur patrie ou laur siècle.

Heureux de n avoir ni génie ni aspirations, je deviendrai de plus en plus un bon petit Barrés craintivement replié dans sa coquille.

J'ai fait la plus sincère des confessions. J'ai déformé souvent, sur l'ordre de ma conscience, les indifférentes extériorités. Mais j'ai dit mes sentiments et leur succession avec une franchise toujours égale et naïve.

J'étais arrivé en Atlemtide tiraillé d'opinions incertaines, soulevé d'un amour excessif du progrès, lesté de trop peu de respect pour la tradition. Je fus ébloui quelque temps au bonheur apparent de ces

peuples. Aux heures mêmes où la séduction' me troublait et me dispersait davantage, je puis proclamer pourtant que quelque chose de central et d'immuable, une puissante armature raisonnable, saine et française, résista toujours en moi et protesta.

Mes yeux s'ouvrirent complètement et définitivemeirt sous les injurieux refus de Méloé. Mon cœur comprit, cette riuit-là, que la vie facile et large rie suffit pas. Nous voulons par-dessus tout une société organisée, une hiérarchie où nous connaissions notre place. Où il n'y a pas de classes, on est nécessairement ce qu'il y a de plus méprisable et de plus douloureux, im déclassé.

Commander est le besoin primordial de la nature humaine. Sur nos vieilles terres, le plus humble est heureux : il commemde à sa femme. Servant au dehors, servi chez lui, il est toujours dans une situation définie, connaît toujours ses droits ou ses devoirs. Nos femmes sont heureuses : elles commandent à leurs enfants. Nos enfants sont heureux : incapables de distinguer l'inerte du vivant, ils commandent joyeux à leurs poupées ou à leurs soldats de plomb. Hiérarchie et discipline distribuent équitablement à tous la vertu d'obéir et la joie de commander. Hiérarchie, je ne te conçois pas seule-

ment d'un esprit ému; il me semble que je te vois aussi avec mes yeux, noble équilibre, puissante pyramide de bonheurs! Chacun s'arrête, satisfait, sur le degré qui convient à son mérite; chacun connaît les chemins qui permettent de monter, selon nos forces et nos vouloirs, et celui qui est mécontent de son sort actuel s'efforce vers des joies plus élevées et des ambitions plus dominatrices.

Dans l'anarchique Atlantide, au contraire, nulle ascension sociale n'est pKJSsible, nul progrès personnel. Moralement, ce pays est un marécage toujours plat, toujours fétide, où n'est p>OLnt tracé la route saine du devoir, mais où chaque pas s'enlize comme le précédent et comme le suivant. Dédale, eraïui et enfer. Parmi ces huit cents millions d'hommes, le voyageur est plus seul et dénué que dans le moindre hameau. Je ne sais pas de village où, avec de l'argent, on ne puisse se procurer une femme. En Atlantide, il n'y a pas d'argent : le grand pouvoir humain est supprimé. Et la femme n'a aucime raison de vous céder, ni la faim, ni la peur, ni le sentiment de votre supériorité. Dans ce pays douceâtre, elle n'a nul besoin de la protection d'un fort; et elle ignore le m£U"iage et la légitime considération qu'il apporte.

La vie même des vrais sauvages me paraît préférable à celle des Atlantes. L'homme peut du moins y violer une femme; il a ensuite la joie de la protéger des autres assauts et de la sentir se presser contre lui, épeurée et reconnaissante.

« L'homme est fait pour la guerre, — a dit un grand penseur, — et la femme pour l'amusement du guerrier. Hors de là, tout est folie. » Dans cette île lâche, où il n'y a ni guerre, ni guerriers, tout est folie.

J'ai indiqué — et je crois encore avoir bien fait — une partie des progrès scientifiques et industriels des Atlantes. Certes, ce que j'ai dit ne séduira personne. Le lecteur ne jalousera pas, malgré les merveilleux instruments qu'ils ix)ssèdent, mais que leur folie rend si inutiles, ces pauvres êtres qui vivent nus, sans commerce et, comme les plus ineptes animaux, indifférents au confortable. D'ailleurs, il suffira aux savants français, esprits si indéniablement supérieurs, que je leur aie signalé la ceinture de vol, le pantoscope et l'oneirogène pour qu'iU fassent bientôt, à leur tour, ces admirables découvertes. Je regrette de n'être pas un physicien : j'aurais pu donner des renseignements plus précis et des descriptions plus exactes. Je me console à songer

que, grâce à mon incompétence, la gloire de mes compatriotes seira plus grande dans quelque temps. J'enverrai mon livre non seulement à des savants, mais à des horticulteurs. Peu d'années couleront avant que nos comices agricoles s'enorgueillissent des fruits énormes et savoureux que j'ai mangés en Atlantide,

— de ceux du moins auxquels convient notre climat,

— et avant que, dans le pantoscope, Makima soit jaloux de nos fleurs.

Un dernier mot. Je ne signe pas ce livre et, dans le récit, je me suis masqué d'un prénom qui n'est pas le mien. Je prendrai tou,tes les précautions utiles et on ne connaîtra jamais le véritable auteur de ces pages.

Des nécessités politiques m'imposent cette prudence. Je suis conseiller général socialiste. Je serai bientôt député socialiste. Les circonstances m'interdisent de changer de clientèle électorale. Et mes idées, telles qu'on peut les deviner dans cet écrit, ne correspondent pas tout à fait avec le programme de mon parti. Cet aveu, je le fais fièrement. Si je ne le signe pas de mon nom, c'est qu^ l'éducation

des électeurs est encore insuffisante. Ils ne comprennent pas que l'homme politique défend une cause que toutes sortes de hasards peuvent avoir choisie pou^ lui et que c*est le droit de l'avocat — pourvu qu'il soit loyal, discipliné et qu'il plaide éloquemment — de ne pas croire un mot de ce qu'il dit.

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