‹ Les Palafittes, ou Constructions lacustres du lac de NeuchatelChapitre 29 sur 36 · ORNEMENTS ET OBJETS DE PARURE · texte numérisé non relu

ORNEMENTS ET OBJETS DE PARURE

A l’époque qui nous occupe, le fer n’avait pas seulement remplacé le bronze pour les armes et les ustensiles domestiques. Il paraît qu’on en faisait un si grand cas. peut-être par suite de sa nouveauté, qu’on l’appliquait même là où le bronze eût été plus approprié, par exemple pour les objets de toilette. Il est vrai que ces objets sont relativement moins abondants que dans les stations de l’âge du bronze, et comprennent plutôt des objets utiles que des objets de pure fantaisie. Ainsi, on n’y trouve ni anneaux, ni boucles d’oreilles, et nous n’avons recueilli jusqu’à présent qu’une seule petite épingle à cheveux; encore pourraitelle provenir de l'époque précédente, car elle est en bronze. On ne recherchait pas, à ce qu’il parait, les ornements de détail. En revanche, on tenait à l’élégance des formes, comme l’attestent une foule d'objets qui nous ont été conservés. De ce nombre sont les fibules ou agrafes de manteaux (fi g. 83 et 84). Nous en possédons une série nombreuse présentant toutes sortes de variations, mais reposant toutes sur le même principe, celui du ressort à boudin 1 , qui est plus ou moins compliqué suivant le nombre de tours qu’on lui donne. Il y en a de toutes les dimensions, depuis six jusqu’à douze centimètres de long. La tige principale est quelquefois

I. Los soi-disant épingles d'hôpital, que l'on a tant vantées rércmment, reposent sur le même principe. Ce sont des fibules gauloises, moins l'élégance.

ornée. La plupart sont en parfait état et pourraient servir aujourd’hui. Toutes sont pourvues d’une coulisse

Kig. 83. I/Ï gr. Slg. 81. 1/2 gr.

pour recevoir l’extrémité de l’aiguillon et l’empècher de blesser. Cette fibule est différente à la fois de celle des Étrusques et de celle des Romains; en revanche, elle est parfaitement semblable à. celles d’Alise. Si, comme cela paraît probable, elle servait au même usage, on est en droit de conclure que ceux qui la possédaient portaient aussi la toge ou le manteau. La même libule se retrouve aussi à la Tiefenau et au Wylerfeld près de Berne, dans cette dernière localité accompagnée de bracelets en verre, qui font partie de la collection du musée de Berne.

Anneaux el boucles. Nous en possédons une collection nombreuse, les uns lisses, les autres ouvrés. L'usage

AGE Dlî FER.

qu’on faisait de ces objets n’est encore qu’imparfaitement connu. Les uns étaient vraisemblablement des boucles ou agrafes de ceinture (fi y. 85 et 86). D’autres, au

Fig. 83. 3/1 gr. Fig. 8«. 3/4 gr.

contraire, attendent encore leur interprétation , spécialement les anneaux circulaires. La plupart sont trop

Hig. 87, gr. nat.

petits pour avoir servi de bracelets ; d’autres encore sont divisés en sections (fi;/. 87), ce qui a fait naître l’idée

LKS PALAFITTES.

que c’étaient des monnaies annulaires, comme les petits anneaux de l’àge du bronze.

On a aussi retiré de la même localité des pincettes d’un travail très-fini, k la façon de nos brucelles, mais plus longues et destinées sans doute à un usage épilatoire, ce à quoi elles pourraient encore servir aujourd’hui ( fig . 88).

Fig 88. t/S gr.

Enfin, il nous reste k mentionner certaines petites lames larges et très-plates, k tige élégamment façonnée, dont l’usage nous est inconnu, mais qu’k raison de leur minceur, nous serions disposé k envisager

AGE DU FEU

comme des rasoirs ( fig . 89) . Fig. 89 " représente l’épaisseur de la lame.

Fig. 89 ».

Fig. HO. 1/2 jrr.

Objets en bronze. La station de la Tône nous a aussi fourni plusieurs objets en bronze, qui au premier abord font disparate au milieu de tout cet ensemble d’ustensiles et d’armes en fer. Mais, pour être du même métal, ces objets n’ont rien de commun avec ceux de l’époque du bronze proprement dite. Nous avons vu que ce qui caractérise les ustensiles de l’àge du bronze, c’est d’être coulés dans des moules. Ceux dont il s'agit ici sont en bronze battu; ce sont des garnitures, soit de casque, soit de selle ou de tout autre objet. La composition chimique du bronze est sensiblement la même que dans l’âge précédent 1 .

I. Un fragment de plaque de bronze (probablement d'une garniture de casque) présente la composition suivante, d'après l'analyse que M. de Fcllenberg a bien voulu en faire à notre demando :

Cuivre. .

Étain. . .

Plomb . .

Fer. . . .

Nickel . .

LES EALAFITTES.

Métaux précieux. Il est suffisamment établi que les Gaulois connaissaient l’or et l’argent. Mais sous ce rapport, les tombeaux sont plus riches que les palafittes qui ne nous ont encore fourni que des traces de ces métaux.

Verre el perles d'émail. On sait également par les fouilles faites dans les tombeaux gaulois, que le verre aussi était d’un usage très-répandu il l’époque du fer. Les palafittes cependant laissent beaucoup à désirer sous ce rapport , n’ayant encore fourni que quelques fragments de verre coloré. On a signalé aussi dans la palafitle de Nidau des perles en pâte émaillée qu’on suppose avoir fait partie de colliers, dans lesquels elles alternaient avec des perles d’am])re, comme dans les tombeaux de l’époque 1 .

Monnaies. Nous avons eu le bonheur de retirer l'année dernière (186i), de la station de la Tène, les premières monnaies lacustres (fi g. 90). Ce sont de véri-

Fig. 90.

tables monnaies gauloises ayant d’un côté (sur l’avers) l’effigie d’un homme en profil, de l’autre (sur le revers), l’image caractéristique du cheval cornu, que l’on a aussi envisagé comme un taureau ou comme un bouquetin, et

». Troyon, Habitations lacustres, p. 340.

AGfc OU FER.

qui probablement n'était qu’une allégorie, une sorte d'animal fantastique servant peut-être d’enseigne, comme nous avons encore la licorne et le grillon dans nos écussons.

Ces monnaies, au nombre de cinq (dont une a été déposée au musée de Neuchâtel et une autre fait partie de la collection du musée de Saint -Germain), sont toutes du même type, mais avec de légères variations dans le dessin du cheval et dans l’efligie de la tète humaine, qui est différente sur chaque pièce, représentant probablement cinq chefs différents. Il n’y a pas de légende.

Les monnaies sont en bronze, simplement coulées dans des moules, réunies les unes aux autres par un col, à la manière dont les enfants coulent les écussons en plomb qui leur servent de joujoux. On distingue sur chaque pièce les deux bavures du col qui la réunissait aux pièces voisines.

Ce type de monnaies gauloises se rencontre assez fréquemment, non-seulement en France, mais même en Suisse , ainsi qu’on peut s’en convaincre en les comparant avec la collection figurée par M. le U r Meyer, de Zurich 1 . On en possède de très-semblables de la Tiefenau, près de Berne, où elles sont associées à d’autres à l’effigie de Diane et d’Apollon, et portant l’empreinte de Marseille.

Enfin, on a aussi trouvé dans la même station une monnaie en cuivre très-bien conservée à l’effigie de

4. Beschreibung der in dcr Schtveiz aufgcfundencn galhschen Mïtnzen. Mitlheilungen lier anliquarischen (ieselUclwft , vol. XV.

LES PALAFI TTES.

l’empereur Claude, ce qui indiquerait que la station a existé jusqu’au milieu du I er siècle , embrassant peutêtre toute la période comprise entre l’époque où Marseille était colonie phénicienne et le commencement de notre ère.

En revanche, on n’a encore trouvé ni dans la palafitte de la Tène, ni à la Tiefenau, ces chaînes en fer ou en cuivre auxquelles étaient suspendus , d’après Diodore de Sicile, les espadons des Gaulois *, non plus que ces plaques d’or et d’argent qui ornaient leur ceinture (voy. ci-dessus, p. 79. Note).

La poterie ne fait pas non plus défaut dans l’âge du fer. Nous avons recueilli à la Tène un certain nombre de fragments de poterie noire ou mi-cuite, qui ne diffère pas sensiblement de celle de l’âge du bronze.

A côté de cette poterie éminemment lacustre, on rencontre des vases faits au tour, ainsi que de la poterie rouge ou cuite au four, tels qu’amphores, vases pansus sans anses, des fragments de vases en terre sigillaire et une quantité de tuiles romaines qui, si elles ne portent pas le chiffre d’une légion, n’en attestent pas moins la présence de stations romaines. D’après M. Relier, l’art de construire des fours à briques, de même que l’usage du mortier, aurait été étranger aux Helvétiens et aux Gaulois en général, qui n’auraient possédé que des cabanes en bois couvertes de bardeaux ou de chaume. Ce seraient les Romains qui auraient introduit cet art de ce

4. Il se pourrait cependant que les deux anneaux de la collection de M. Schwab, figurés par M. Troyon (pi. xv, fig. 3), et provenant de la Tène fussent des débris de chaîne gauloise.

AGE DU FER

côté-ci des Alpes; en sorte que la présence de tuiles et de vases en terre sigillairc ne fait que corroborer l’indication fournie par la monnaie à l'effigie de Claude, savoir que certaines stations sur pilotis ont continué d’exister sous la domination romaine*. On serait môme tenté , en voyant la quantité de grandes tuiles qui se trouvent au milieu des pilotis de la Tène, de supposer qu’elles recouvraient les cabanes de cette station, bien qu’un toit en tuiles ne s’accorde pas trop avec des cabanes en bois, construites sur de simples pilotis.

M. Troyon 2 n'hésite pas à attribuer au premier âge du fer certaines poteries très-curieuses, faisant partie de la collection de M. le colonel Schwab. Ce sont des fragments de grands plats ornés à l’intérieur de peintures rouges et noires , représentant tantôt des bandes concentriques, tantôt des triangles ou des carrés, et rappelant des poteries du môme genre trouvées avec divers objets en fer dans les tumuli de la Suisse orientale. Il importe cependant de ne pas perdre de vue que la station de Nidau, d’où proviennent ces objets, renferme un répertoire de plusieurs époques, parmi lesquelles celle du fer de l'époque gauloise est peut-être la moins bien représentée, puisque les grandes épées et la plupart des objets qui accompagnent ailleurs ces dernières y font défaut, tandis que, d’un autre côté, ces poteries peintes sont jusqu’à présent étrangères à la

1 . Une conséquence analogue peut se tirer de la découverte, faite récemment par M. Rabui, d'un vase portant une inscription romaine, au milieu des pilotis de la station de Chdtillon, au lac du Bourget. Voyez Rebut, Habitations lacustres de la Savoie, p. il.

i. Habitations lacustres, p. 183.

LES PAI.AFITTES.

palafitte de la Tène et aux autres gisements d'origine gauloise authentique. Par ces motifs, nous ne saurions les envisager comme caractéristiques de l’âge qui nous occupe.

Les squelettes d’animaux sont moins abondants que dans les stations des âges précédents. Cependant ils ne font pas défaut. Les ossements de cheval surtout sont nombreux. Les autres animaux domestiques ne manquent pas non plus, mais ils n’ont pas encore fait l’objet d’études spéciales, non plus que les restes d’animaux sauvages qui s’y trouvent associés.

Ce n’est que tout récemment que nous sommes parvenu à nous procurer les premiers débris humains de cette époque. Ce sont des os du tronc, des membres et, ce qui est plus important, un crâne presque complet, que nous nous proposons de décrire ailleurs en détail, et dont nous ne donnons ici que l’esquisse (fig. 91).

Fig. Ul.

Bornons-nous à dire ici qu’il est d’assez grande taille, mais d’une conformation peu avantageuse, très-

AGE DU 1ER

long, fortement aplati en dessus avec un développement occipital énorme, tandis que le front est très-bas, presque nul. Sous ce rapport, il n’est pas supérieur aux crânes des deux âges antérieurs, si même il ne leur est inférieur. Il n’existe dans l’ouvrage de MM. Rutimeyer et His aucun crâne aussi désavantageusement conformé. Il appartient cependant au groupe des crânes helvétiens, et c’est du soi-disant type de -Sion qu’il se rapproche le plus.

Les os des membres et spécialement les fémurs ou os de la hanche, dont nous possédons un certain nombre, ont été l’objet d’une étude minutieuse de la part de notre collègue, M. le D r Guillaume ; ils indiquent des hommes dont la taille atteignait jusqu’à 1 m. 90; ils étaient, par conséquent, d’une stature supérieure à la moyenne.

Les dents, qui sont toutes conservées, présentent une particularité assez bizarre, en ce que non-seulement les molaires, mais aussi les incisives et même les

canines sont fortement usées, comme si elles avaient, elles aussi, servi à la mastication (fi y. 92). La même

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