AU LECTEUR
On croit généralement, dans le public aussi bien que parmi les savants, que la prison — la prison cellulaire surtout — est un organisme muelet paralysé, sans voix et sans bras, parce que la loi lui a imposé Île silence et l’immobilité. Mais nul décret, sur quelque force qu'il s'appuie, n'a d'action contre le courant naturel des choses. Aussi cet organisme parle-t-il, se meut-il et parfois, en dépit de tous les décrets, il blesse, il tue mème. Seulement, comme 1l advient {oujours quand une nécessité humaine est en conflit avec la loi, il procède alors par des voies souterraines el dissimulées. Tout lui est bon à celte fin: les murs des prisons, les cruches, les bois des lits, les livres prètés dans un but moralisateur, le papier qui enveloppe les médicaments, même le sable semé dans les galeries de passage et jusqu'aux vêtements sur lesquels la broderie fixe la pensée.
De là, un vraijournal, anonyme, mais paraissant régulièrement, tous les jours, deux fois par jour quelquefois, en élé, informant le détenu de ce qui se passe autour de lui, de ce qui peut se produire, véritable collection autobiographique, sans prétention, mais par cela même d'autant plus caractéristique.
Aussi ai-je pensé que ces vrais palimpsestes de prisons, inconnus du public, prohibés par la loi, et, certes peu faits pour être mis sous les yeux du public, pouvaient fournir de précieuses indications sur l'état moral el psychologique de cette classe infortunée, qui vit à nos côtés, sans que nous connaissions bien ses vrais caractères. C'est pour cela j'en ai entrepris la publication.
Poursuivie, quatre ans de suite, dans deux prisons cellulaires
:) AU LECTÈCR
et dans une maison de détention pour femmes, cette étude a dépassé mon attente. Non seulement par des documents qui ne laissent aucun doute, elle a mis à nu l’âme des criminels, mais elle a éclairé tout l'ensemble mal compris des institutions pénitentiaires, créées, elles aussi, comme les lois pénales, d'après des systèmes apriorisles, sans étude expérimentale sérieuse, et ne pouvant, par cela mème, manquer de porter les mauvais fruits qu'elles donnent.
Imagine-t-on, par exemple, que les bibliothèques pénitenliaires destinées à réconforter et à moraliser l'esprit du détenu ne servent qu'à l'irriter, à le vicier tous les jours davantage ? Croirait-on que les communications entre criminels soumis au régime cellulaire, institué justement pour les isoler, sont aussi fréquentes qu'entre gens libres et que, en revanche, les dénonciations et les aveux y sont des plus rares ?
Mais ne préjugeons pas des résullats de ce travail qui, selon moi, doivent émerger spontanément el parler d'eux-mêmes aux yeux du lecteur impartial.
Jene dirai plus qu'un motsur la division de ce singulier sujet. Il s'est présenté à moi comme un amas de malériaux informes et désordonnés. J'y ai mis un certain ordre, plus pour guider le lecteur que par raisons psychologiques. Les raisons de cet ordre ressortront d'elles-mêmes.
Par respect pour un préjugé qui domine dans le public, je dois ajouter que les criminels ne sauraient parler le langage du monde, et à plus forte raison montrer la réserve qu'on a coutume de garder dans les œuvres littéraires; je n’en suis pas responsable, je enregistre tel quel.
Quand Dante fait parler les démons, il n’emploie que l’argot le plus ignoble. Moi, qui ne suis que l'écho des pensées de ces démons terrestres, je ne saurais faire mieux que lui, j'en subis l’obscénité de même que le lecteur, mais ne saurais dissimuler sans la falsifier.
Aussi me hâtè-je de le déclarer dès la première page: ce recueil ne s'adresse qu'aux hommes de science.
J'espère me mettre ainsi à l'abri de tout reproche.