SPÉCIALITÉS D'ÉCRITS
— Pauvres prêtres ! Etes-vous heureux que je ne puisse avoir aucun commandement supérieur, c'en serait bientôt fait de vous. Je débarasserais vite l'Ilalie de tous ces insectes malfaisants, vraies plantes parasites qui, semblables au lierre, s’attachent aux autres troncs. Tulbot, chef de bande /1).
— Je jure que je suis innocent et détenu à tort. Je demande vengeance à la face de Dieu. Je suis le nommé Guglin de la
Bisca (2).
(Fragment d'une poésie écrite avec la pointe d'une aiguille dans un volume)
Songe, songe,
Pauvre insensé,
En cette cellule, Comme un corps mort.
Pour toi l'aurore,
Ne pointera plus.
— Je n'aijamais autant désiré la mort qu'aujourd'hui. Ne suis-je pas l'homme le plus malheureux de la terre. — Oh! voilà le soleil, il vient visiter ma solitude (3).
() Ecrit avec une pointe d’aiguille sur le volume : Le Tambour. (2) Ecrit au crayon dans la « Jérusalem délivrée. » G) Ecrit à la plume dans la « Jérusalem délivrée. »
— J'ai volé, mais les juges qui m'ont condamné sont plus coupables et plus voleurs que moi (1).
— On fait de la toile partout où l’on m'envoie. Je suis toujours Stéphano (2).
— La femme est un être inutile. Je ne l'estime que quand je la b... Napoléon I° empereur (3).
— J'en suis réduit là par une truie qui au lieu de venir me trouver s’est mariée ; elle a pris un boulanger. Voyez ma récompense depuis deux ans qu'elle me parlait. À ma sortie je la marierai moi !.. Je suis toujours Vigera.
— Vigera sois heureux. Ne songe pas à laisser ici ta peau (4).
— Dans Pèrsonio, Guide des hommes. — Imbécile qui a éerit cette ânerie. Il aurait besoin qu'on le pendit pour conserver sa mémoire. Mille fois stupide (5).
— Dans le méme ouvrage. — À la page où il est écrit : « Si la réflexion te dit que la voie que tu as suivie est mauvaise, et que la vie que tu as menée n’est pas conforme à celle qu’assure une bonne éducation, remercie Dieu de t'avoir montré le péril que tu courais pendant que lu peux encore t'amender. » Frères d'infortune lisez bien cette page et voyez si l’auteur n’a pas mille fois raison. Quant à moi je bénis la prison : elle m'a révélé les vanités terrestres, la malveillance des hommes, ma nullité et la bonté de Dieu. Voilà 14 mois que je suis ici et je ne sais rien encore, mais si cela va mal, patience, Dieu m'aidera (6).
De gemme et d’or je vous ferai heureuse, Et par mille enviée, Je vous escorterai dans les fêtes etles bals (7).
(4) Ecrit avec une pointe d’aiguille dans un livre de religion. C'est le même qu écrivait : Je mourrai avec le rire sur les lèvres etc.
(2) Ecrit avec de la brique et de Peau.
(3) Ecrit avec une pointe d’aiguille dans € Questions sociales » de Strafforello.
(*) Ecrit avec une pointe d’aiguille. Expression de vengeance. j
(5) Ecrit avec nne pointe de fer.
(6) Ecrit à la plume. Expression de religiosité.
(7) Ecrit à la plume dans le volume de Pétrarque, Rèmes amoureuses.
— Pierre le balancier de Porta Palazzo, pour blessures, six mois, sort le 18 décembre 1884. Salut aux amis. Soyez allègres (1).
Avec toi frémir je voudrais, Et te presser sur mon cœur, Bel ange d'amour.
Avec toi, mourir ainsi.
Villa (2)
— Il ÿ a quatre mois que je ne vois plus d'argent et je ne sais encore rien. Ces fainéants ne crèveront pas d'échauffement si toutes les causes durent aussi longtemps. Race de chiens et de cochons. Ah! Ah! Ah!
— Pauvre Edouard, dit le Blond, après 15 mois de captivité ici, il va aux assises les 11, 12 et 13. Je suis le Blond. Adieu, Joséphine vient me donner ton ec...
— La patrie de l'ammonito est où il trouve pain, travail, charité et justice et non pas l'Italie. Il ny a là pour l’ammonito que faim, misère, oppression et injustice. La France sera pour l'ammonito la nouvelle patrie. L'ammonito aura le courage de l'apprendre aux tribunaux italiens comme fait celui qui signe : Masserano Giuseppe.
— Cher père. Sache que je suis en prison. On y est très mal; on y mange de l’étoupe chaude et du pain de son que je ne puis avaler. Je te prie de m'envoyer de l'argent; situ ne peux, envoie-moi de la monnaie ou des sous, c'est tout un; et si tu ne peux rien m'envoyer réponds à ma lettre ; si tu la laisses sans réponse, ne m'envoie rien. À ma sortie je Le prendrai par le cou et te donnerai quatre coups de poing sur le museau pour te remercier de ton assistance (3).
— Mort à tous les agents; c'est une race de coquins, ils m'ont bâtonné. Voulez-vous que je vous dise pourquoi? J'étais en élat d'ébriélé, je ne voulais pas me laisser lier. Ils ne m'ont
(1-2) Ecrit à la plume (3) A la page 109 du volume Ze petit artisan. Intéressant en ce qu'on peut voir quel genre d’affectivité avait celui-ci.
pas lié, mais au bureau de police, ils m'en ont donné, les lâches! ils étaient cinq contre moi, les poltrons! Mort.
— Tous m'ont abandonné! Voilà déjà deux mois que je suisici et je n’ai vu personne encore. Je croyais que mes parents viendraient me voir, mais non! Eux aussi m'ont renié. D'un côté ils ont raison, car c’est déjà la deuxième fois que je suis en prison. La nuitje ne puis dormir tant la faim me tourmente.
— L'infortune m'afflige mais ne m'avilit pas.
— Îci reposent les os de Repuceci, soldat au 2° de cavalerie. Passants priez pour celui qui fut et qui n’est plus. Paix à tous ceux qui penseront à moi.
— Gurioni-Carlo, de Come, va subir à Saluce une peine de quarante-un mois de prison. Adieu, chers amis, courage. Cellelà aussi passera. C’est une petite ânerie qu'ils m'ont faite.
— Chers compagons, j'avais quatorze ans à ma première condamnation : j'étais bon, Je devins mauvais. J'avais seize ans
à la seconde, dix-neuf ans à la troisième, vingt-un ans à la cinquième, vingt-huit ans à la sixième, vingt-neuf ans à la septième (six ans de réclusion). En additionnant les mois et les années je trouve un total de quatorze ans, juste la quantité d'années que J'avais à ma première condamnation. Ce qui prouve que dans cette vie tout est fatalité et destin. J'ajoute que toutes ces condamnations, toutes ces souffrances loin de me dompter, n’ont fait que m’exaspérer. La sévérité aigrit l'esprit.
— Lecteur, crois-tu aux songes? Moi, j'y crois un peu pour ne pas dire beaucoup. La nuit de mon arrestation je rêvai (je dis la nuit parce que je fus arrêté le matin vers cinq heures, en février 1887) qu’un prêtre me prenait par le bras et me faisait monter dans un carrosse dont les cahots me réveillèrent… Surprise! Un gardien de la sécurité publique était près de mon litet m'invitait à le suivre, ce que je fis. Me voilà sur le dos une condamnation à deux mois de prison. Chers amis, adieu.
— Celui qui trace ces lignes est bien malheureux ! Ils m'ont arrêté sans motif et sans motif me retiennent en prison. Voilà déjà neuf mois et j'ignore encore le chef de l'accusation. J’ai vu le juge d'instruction une seule fois et 1l m'a dit tant de choses que j'en ai retenu fort peu. Bast! Comment tout cela finira-t-11? Je ne sais, Puino.
— La Justice est comme la putain. Elle se livre à qui la paie; nous pauvres gens sans le sou, nous mourons en prison.
Je ne puis finir ce chapitre sans parler du style épistolaire des criminels espagnols (relevé dans Salillas).
A l’Alcade de Benarès (1) il y a deux prisons : une pour les hommes, l’autre pour les femmes. Les hommes, malgré le mur et la rue qui les séparent, sont en continuelle communication amoureuse. Dans leurs lettres ils emploient le mot d'argot de chucho et de chucha et parfois celui de porco et de malo sanque; rejetés de la société ils correspondent entre eux et entretiennent de véritables relations amoureuses : intimidation, jalousie, promesses.
Salillas avait en mains un tas de ces lettres, un peu érotiques, “pleines de promesses et qui révélaient l'origine de ces relations. Il y en avait de bien étranges : le transport du linge, des habits par les surveillants, des cadavres enfin suffisait. Les intéressés ne s’étaien{ presque jamais vus.
Parfois l'accord se fait par pure sympathie: sur le nom seul, comme celui qui écrit à sa belle : « Purification, je l'aime pour ton beau nom. »
Parfois on s’est entrevu en voyage, dans le transfert, pendant lequel, paraît-il, beaucoup deviennent enceintes; d’autres s'éprennent du numéro sympathique tracé par l’ouvrière sur la chemise qu'ils endossent et qui leur est fournie par le magasin.
En général, dans les correspondances, le mérite qu'ils mettent le plus souvent en avant et qui, cela se comprend, a le plus d'intérêt pour tous, est leur jeunesse et le nombre d'années de prison qu'il leur reste à faire. Presque jamais, ou plutôt jamais, ils ne parlent de leurs délits. Pour eux, que l'amant soit un assassin ou un voleur de grand chemin, c'est tout un; ÿ/s sont frères de disgräces.
Très souvent un compagnon présente à sa chucha, non seulement un autre ami, mais une file d'autres amis,et prie sa belle de les mettre en correspondance amoureuse avec ses autres
(4) Salillas, la Vie pénale en Espagne. Revue génér. de Jurisp. 1887.
28 PALIMPSESTÉS DES PRISONS
compagnes. Chacun parle de ses mérites, du peu de mois à faire, ete.
Dans leurs correspondances ils se renseignent sur la famille et les amis, signent comme époux et quand le compagnon meurt ou les abandonne, signent veuve.
Salillas cite l'exemple d’une détenue qui, jouant avec ses compagnes el manquant d'autre enjeu mit à la place son époux; elle le perdit et devint ainsi... veuve.
Les insultes, les rivalités qui surviennent sont étranges. Il y en à qui font les Don Juan et ont trois ou quatre chuche.
Entre eux, en vrais Espagnols ils se donnent du don, et adressent leurs lettres non à la prison, mais au Couvent un tel.
Les rares vers qu'ils s'adressent sont sans originalité. Le plus souvent ils finissent leurs lettres par un hiéroglyphe amoureux, cœurs et croix. |
Leurs conceptions subjectives sont toujours plastiques et graphiques. « Tu ne pourras jamais, dans ta fantaisie, dit un convalescent, avoir autant d’onces d’or pour être heureuse, que de fois je t'ai nommée dans mon délire. » Un autre fait part de la mort de l'époux. « Ses lèvres se serraient en prononcant votre nom et en me chargeant de venir vous le dire. » Quelquesunes rappellent et se plaignent des habitudes pédérastiques ou tribades de l’époux. Une écrit : « Je ne m'étonne pas que tu ne cherches pas à m'aimer charnellement, car je connais tes habitudes vicieuses avec les autres prisonniers : il ne te reste pas de désir pour les femmes. »
Puisque nous en sommes aux écrits des autres pays, enregistrons,à ce propos,la singulière confession de Leblanc au préfet de police Gisquet (1) : « Vous déplorez le vol que j'ai commis et que vous nommez « une mauvaise action »; l'acte insignifiant qui m'a fait condamner est le premier anneau d’une chaîne qui, je l'espère, ne finira pas de sitôt. Si je n'étais voleur par vocation, je le serais par calcul. Jai comparé tout le mal et le bien des autres professions et j'ai trouvé que c'était encore la meilleure. Que serais-je devenu parmi les gens honnêtes ?
(4) Mémoires de Gisquet, vol. IV. 1840.
Bâtard, sans personne qui se souciàt de moi, que pouvais-je devenir? Garçon de boutique? gagner tout au plus 600 francs par an el après avoir sué toute ma vie aller finir à l'hôpital. Prenez les hommes en masse et vous les verrez tous humiliés, esclaves, ce n’est pas le talent el la probité qui obtiennent une récompense. Le vice prospère plus souvent que la vertu.
« Dans notre état nous ne dépendons de personne et l'habilelé que nous acquérons, nous n'en faisons profiter personne. Je sais bien que nous pouvons finir en prison, mais sur 18.000 voleurs qui sont à Paris, il n’y en à pas un dixième en prison. Eh bien, quel est l'ouvrier qui n'est quelque temps sans travail? De plus, l'ouvrier sans ouvrage met, pour vivre, tout ce qu’il possède au Mont-de-piété, tandis que nous, quand nous sommes libres, nous ne manquons de rien el menons une vie remplie de joies et de plaisirs.
« La peur d'être arrèté, les prétendus remords dont vous nous parlez sont des choses auxquelles on s’habitue vite et qui finissent même par nous donner une agréable émotion.
« Enfin, si nous sommes arrèlés, nous finissons par vivre aux dépens des autres; on nous habille, on nous chauffe, on nous entrelient, et tout cela aux dépens de ceux que nous avons volés!
« Je dirai mieux encore : pendant notre détention, au bagne ou en prison, nous nous perfeclionnons et nous préparons de nouveaux moyens de succès.
« Vous entendez, Monsieur le Préfet : si je regrette quelque chose, c'est de n'être condamné qu'à un an. Si je l'élais pour cinq ans, on m'aurait envoyé dans une maison centrale. Là J'aurais trouvé de vieux assassins qui m'auraient enseigné quelque bon coup de main et je serais revenu à Paris assez habile pour vivre sans travailler.
« On parle des voleurs comme de personnes qui sont loujours dans la misère et qui finissent leur vie en prison, mais on parle ainsi en pensant à ceux que l’on juge à l'apparence quand ils sont arrèlés sans ressources, elon ne pense pas que beaucoup ont des ressources cachées et de plus sont assez fourbes pour faire fortune sans avoir jamais rien à déméêler avec la justice.