‹ Les palimpsestes des prisonsChapitre 90 sur 131 · A. CHÉNIER · texte numérisé non relu

A. CHÉNIER

In te Domine speravi, non confundar in æternum.

Ps.

L’aurore s’échappait de sa couche d'azur, Sa couronne à la main brillant dans un ciel pur. Et moi, pour contempler un beau jour qui va naïitre, Assis depuis longtemps à l’étroite fenêtre,

Je cherchais au delà des murs de la prison,

A travers les barreaux un coin de l’horizon..….

D'une pénible nuit j'avais compté les heures.

Le sommeil rarement visite nos demeures...

Et pensif, je livrais des regrets et des vœux

Aux brises du matin jouant dans mes cheveux.

Rêves du prisonnier, pleins de pleurs et de joie,

Soyez les bienvenus, c’est Dieu qui vous envoie !

Tout à coup des accents bien connus de mon cœur, S'élancent dans les airs comme un immense chœur... C'étaient les saintes voix des cloches balancées,

Qui venaient m'arracher à mes tristes pensées,

Et qui, dans le lointain, mêlaient leur chant joyeux Que les ailes des vents emportaient dans les cieux, Comme pour convier, avec un doux mystère,

Les habitants du ciel aux fêtes de la terre...

La Fête-Dieu !.... C’est elle ! Et sans ces grandes voix, Qui partent des clochers où resplendit la croix,

Dans les vains embarras où mon esprit s'arrête, J'oubliais, à mon Dieu, qu’on célébrait ta fête ! = J'oubliais ! Et pourtant, jadis le grand jardin

Par nos mains dépouillé, dès l’aube du matin,

Au plus beau reposoir fournissait la couronne.

« N'épargnez pas les fleurs, c’est Dieu qui vous les donne, Disait notre grand'inère. « Et pour vous, mes enfants, « Ce bon Dieu, sans compter, les fait naître au printemps. » Et cueillant à l'envi les fleurs à peine écloses,

Nous portions à ses pieds notre moisson de roses ! !! Puis, commençait la fète en l'heureuse cité.

Le suisse ouvrait la marche, et plein de dignité,

Avec sa hallebarde il tenait à distance

La foule qui s’ouvrait avec obéissance.

Un blond petit Saint-Jean, à la main un bâton,

Le suivait presque nu, guidant un blanc mouton ;

Puis venaient les tambours, les prêtres et les vierges, Le maire, les soldats, le peuple avec des cierges,

Puis, les cloches sonnaient ; puis, battaient les tambours, Puis, le Saint-Sacrement, sous un dais de velours, S'avançait précédé des croix et des bannières.

Que faisaient ondoyer les brises printanières,

Puis, tout cela passait, défilant sur deux rangs

Par un chemin de fleurs tendu de longs draps blanes ! C'était beau ! C'était saint ! Souvenirs de l'enfance,

Je retrouve avec vous ma première innocence... Enfouis dans mon cœur, vous êtes le trésor

Où je puise toujours !... Et que je trouve encor |

Maintenant, 6 mon Dieu, ta volonté soit faite !

Je n'ai plus l'air des champs pour célébrer ta fête... Je n’ai plus le jeune âge, ni de fleurs à mon front Qui se courbe aujourd’hui sous la ride et l’affront.… Je ne suis plus l'enfant, qu'un peu de pompe enivre ; Mais j'aurais, 6 mon Dieu, j'aurais cent ans à vivre, Que ce sein qui s’exhale en soupirs bienfaisants,

De la fête d’hier se souviendrait cent ans !.. Ecoutez ! Ecoutez ! la cloche nous appelle.

Nous entrons recueillis dans la sainte chapelle,

Elle est muette encor... mais déjà dans ce lieu

Je ne sais quoi de saint au cœur révèle Dieu !

Ah ! c'est qu'il est partout, le Dieu de nos cantiques ! Celui que je connais remplit les basiliques.

Le chaume, les palais, les autels de gazon, L'immensité des mers, le ciel et ma prison!!!

Le prêtre est à l'autel. Une musique douce, Comme le chant joyeux d’un oiseau dans la mousse, Prélude — Agenouillés, nous étions là cinq cents. Cinq cents ! le front courbé sous ces divins accents. Cinq cents hommes bannis, repoussés sur la terre, Qu'un profond repentir ne saurait satisfaire...

Mais que Dieu dans son cœur, exempt des préjugés, A son grand tribunal n'a pas encor jugés.

Comme pour assister à cette fête sainte,

Deux rayons de soleil se jouaient dans l'enceinte. Aux chants du Kyrée, du Credo, du Sanctus,

Aux hymnes tout remplis du saint nom de Jésus, Que depuis deux mille ans l'univers recommence, Avait pour un moment succédé le silence,

Tout se taisait... Soudain, à l’instant solennel

Où le prêtre en sa main tient le pain éternel,

Un frisson, m'agitant des pieds jusqu’à la tête, Passa dans mes cheveux comme un vent de tempête ! Et sous les purs accents de l'O Salutaris,

Ces accords, mon Dieu, sont-ils le chœur des anges ? Entends-je les doux chants des célestes phalanges ? Ou bien le roi David, avec sa harpe d'or,

Pour célébrer ton nom, s’inspire-t-il encor ?

Non, c'est un d’entre nous, dont le puissant génie Enfante, en sa prison, ces torrents d'harmonie ;

Chaque note, à mon Dieu ! te redit ses douleurs... Comme ses veux ternis, sa musique a des pleurs. Elle semble, à la fois, être triste et sourire.

C'est le chant de l'espoir, c'est le cri du martyre!!!

Ah ! celui dont le cœur conçoit un pareil chant, Celui-là, j'en suis sûr, ne peut être méchant.

Tout était dit. L’encens se roulant vers la voûte, Semblait au firmameut se frayer une route.

Les réprouvés sortaient à pas silencieux.

Plusieurs avaient encore des larmes dans les yeux. Aux marches de l'autel, j’osai prendre une rose ; Sur elle, en ce moment, ma lèvre se repose,

Elle sera pour moi la fleur du souvenir,

Mon Dieu ! j'attends de toi les fleurs de l’avenir ! !!

Première Année. — N°2.

Dimanche, 4 Mai 1884.

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