Voyez Le Moniteur Patriote. {Note de Marat
0. A force de crier contre cette faction odieuse, je suis enfin parvenu à ouvrir les yeux des citoyens sensés. Un député du peuple n'a même pas craint de s'élever dernièrement contre elle dans l'Assemblée nationale. Voyez la réponse du comte de Mirabeau, le 20 octobre, au sujet des olDservations de M. Robespierre, contre la loi martiale. {Note de Marat)
6. N'a-t-on pas vu, le 24 octobre, la municipalité presser l'Assemblée nationale de rétablir cette juridiction tyrannique? {Noie de Marat)
jugement des prisonniers qui s'attrouperaient. Cette déclaration, enregistrée en parlement avec tant de zèle, il la vit en silence foulée aux pieds. Elle annonçait le fatal projet de rétablir les suppôts du despotisme, et de contenir le peuple par la terreur. Il ne laissa dormir ce projet que quelques jours ; et le reprit, en sollicitant la municipalité de rendre au monarque le pouvoir exécutif. Des sollicitations si vives, si répétées, ne me permirent pas de douter qu'il n'eût connivé avec la faction criminelle des États-Généraux. Le dévouement que la municipalité parisienne avait affiché pour le ministre, peu après son retour; la multiplicité d'aristocrates qui la composaient les efforts qu'elle avait faits pour dissiper les assemblées du Palais-Royal, la manière dont la milice nationale a été organisée, cette foule de nobles et de magistrats qui commandent la garde bourgeoise, ces appointements excessifs donnés àTétat-major de la garde soldée ; cette somme énorme offerte au commandant général; cette insouciance de s'assurer des accapareurs ministériels; ce mépris des règles pour blanchir le marquis de la Salle; cet empressement de s'assurer du marquis de Saint-Huruge; ce voile jeté avec tant de soins sur la destination des travaux de Montmartre et des moulins à bras de l'École-Militaire, ce refus d'examiner le tripotage des farines de cet entrepôt : tant de considérations réunies me firent craindre qu'elle n'eût été entraînée dans le complot; je fis part de mes craintes au public, et il les partagea. Cent faits nouveaux sont ensuite venus à l'appui de ces sujets d'alarme.
Cependant les conjurés n'avançaient qu'à pas comptés. Ils n'avaient point d'armée à opposer au parti patriotique ; ils travaillèrent à enchaîner la milice parisienne par le moyen de ses chefs, dont ils connaissaient le dévouement. Je tra^vaillai à la faire tomber de leurs mains, en rappelant le soldat à ses intérêts et à ses devoirs '.
1. Voyez le Discours de l'ami du peuple, n» 19. [Note de Marat)
DÉNONCIATION CONTRE NEGKEPi 105
Sentant le besoin d'appuyer leur projet par la force, ils engagèrent la docile municipalité de Versailles • à demander des troupes, sous le prétexte de soulager la garde bourgeoise; et ils choisirent le seul régiment de France qui eût refusé de prêter serment de fidélité à la nation. A peine arrivé, on cajola les officiers. Les gardes-du-corps et plusieurs commandants de la milice nationale passaient leur vie avec eux. A mesure que ces liens se resserraient, la faction aristocratique ne s'étudiait plus à dissimuler : livrée aune audace insultante, elle arrêtait la marche de l'assemblée par mille motions captieuses.
Les conjurés s'étaient assurés d'une troupe d'élite, satellites dévoués, dont ils travaillèrent à augmenter le nombre. Le premier octobre^, les gardes-du-corps donnèrent, dans la salle de l'Opéra, un banquet, dont le duc de Guiche, capitaine de quartier, fit les honneurs, et où assistèrent le comte d'Estaing^ plusieurs officiers et soldats de la milice bourgeoise, les officiers et les soldats du régiment de Flandre, et deux compagnies de dragons. Cette fête ne tarda pas à dégénérer en orgie; les gardes-du-corps en firent tous les frais; ils embrassaient les soldats, ils leur faisaient endosser leurs habits : ils voulurent les servir à
1. Je puis certifier, d'après le témoignage de cent citoyens, que la milice bourgeoise de Versailles n'est pas moins indisposée contre sa municipalité et la plupart de ses commandants, que les patriotes de Paris ne sont indignés contre THôtel-de-ville. Elle l'accuse hautement d'être vendue aux conjurés, et de Favoir laissée sans munitions le jour de l'arrivée des Parisiens. Le moyen d'en douter! [Note de Marat)
2. Depuis huit jours, les gardes du corps couchaient tout bottés, pour être prêts à monter à cheval au premier signal. (Note de Marat)
3. Tout Versailles assure que le comte d'Estaing avait dîné, quelques jours auparavant, chez le sieur Maitrau, capitaine de la garde bourgeoise, antipatriote fameux, et de plus boucher dans la rue des Deux-Portes : voilà de ces traits que M. le comte n'aurait pas dû omettre dans sa justification. {Note de Marat)
table; force bouchons sautèrent au plancher, et le vin pétilla dans les verres. Lorsque les têtes de ces maîtresvalets furent bien échauffées, mille propos injurieux à la nation et à ses fidèles représentants furent répétés par échos ; mille imprécations suivirent. Au fort de ces accès de fureur, le roi, la reine et le dauphin parurent au banquet. Qu'on juge de l'exaltation que produisit la présence de la famille royale, qui ne dédaignait pas de descendre du trône pour se confondre parmi de simples sujets ! L'héritier de la couronne passa de mains en mains, et les témoignages de dévouement furent portés jusqu'au délire. Touché de ces transports, le roi but avec la troupe fidèle, et la reine détacha de son cou une croix d'or, dont elle fit cadeau à un grenadier. Les cris de Vive le roi ! Vive la reine ! qui se firent entendre à tous les coins de la salle, ne furent interrompus que par de nouvelles imprécations contre de célèbres amis de la liberté, et par la romance : 0 Richard I ô mon Roi ! l'univers t'abandonne. Les accents de la voix qui se faisait entendre, transportèrent les convives, qui s'écrièrent en chœur : « Nous ne reconnaissons que notre roi, nous ne reconnaissons que notre roi, nous n'appartenons point à la nation, nous ne voulons appartenir qu'à lui »; et bientôt arrachant de leurs chapeaux la cocarde patriotique, ils la foulèrent aux pieds : des serments furent prononcés, et on ne se sépara que pour se réunir peu après.
Le surlendemain, nouvelle orgie dans l'hôtel des gardesdu-corps. Les mêmes personnages y figurèrent; mais la famille royale n'y parut pas. Pour rendre la fête plus gaie, on y appela des nymphes, et on y joua à mille petits jeux gaillards : les imprécations recommencèrent contre les fidèles représentants de la nation, et les serments de fidélité au monarque ne furent pas oubliés.
Un petit groupe de conjurés venait de figurer à l'œil-debœuf. Trois femmes de la reine y avaient apporté un magasin de rubans : elles en décorèrent les chapeaux des
satellites du roi. et d'autres hommes assez faibles pour se laisser aller aux discours de ces sirènes perfides; tous reçurent à genoux la cocarde blanche, comme la seule qu'on pût porter sans trahir le monarque.
Cependant l'x^ssemblée nationale faisait la triste expérience des inconvénients du veto suspensif. Le président ayant présenté à l'acceptation les décrets sur la déclaration des droits du citoyen et divers articles constitutionnels, en avait rapporté une réponse alarmante. Le ministre favori y faisait dire au roi, « que cédant aux circonstances, il n'accordait son accession que sous la condition positive, dont il ne se départirait jamais, que le pouvoir exécutif aurait son entier effet entre ses mains ». Cette réponse révolta les députés patriotes, qui se récrièrent contre ce qu'elle avait de moins inquiétant, et le président fut chargé de supplier le roi de donner son acceptation pure et simple.
Le bruit des orgies célébrées à Versailles avait répandu l'alarme dans Paris. Craignant que les fidèles représentants de la nation ne fussent en danger, et sentant plus que jamais la nécessité de mettre un terme à leurs maux, plus de 20.000 citoyens armés se disposèrent à partir, pour punir les gardes-du-corps de l'outrage fait à la patrie. Le comité militaire les avait laissés sans munitions; la troupe soldée partagea les siennes avec eux. Leurs chefs, voulant gagner du temps, refusaient de marcher; la force les détermina à faire leur devoir.
Sur les trois heures, sept à huit cents gardes-du-corps se rangèrent en bataille devant la grille du château, pour recevoir les Parisiens. Devant eux se rangea le régiment de Flandre; et devant les casernes, un bataillon de Suisses avec la garde bourgeoise. A la vue de ces dispositions, bientôt l'alarme se répandit dans la ville; et la milice nationale, à qui on avait laissé ignorer ce qui se passait à Paris, accourut par pelotons de toutes parts, et se réunit à la garde du jour. - .
La cohorte féminine parisienne venait d'arriver. Les gardes-du-corps l'empêchèrent d'entrer dans les cours : un jeune homme, qui était à la tête, essaya de percer; quatre d'entre eux sortirent des rangs, et le poursuivirent à coups de sabre jusque dans une boutique, où il s'était réfugié. A leur retour, le dernier eut l'épaule cassée par une balle que lui envoya un bourgeois indigné. Les gardes-du-corps se disposaient à fondre sur la milice nationale : pour les empêcher d'avancer, les soldats de Flandre firent volte-face, et se réunirent aux citoyens. Les soldats de la' patrie n'avaient point de munitions : ils en reçurent de leurs nouveaux camarades, qui déjà murmuraient hautement de la conduite atroce des satellites royaux. Jusqu'alors M. d'Estaing n'avait point paru, il s'était renfermé avec le roi et les ministres; mais bientôt il accourt, et fait tous ses efforts pour engager la milice nationale à se retirer. Sous un prétexte spécieux, il essaie de lui enlever deux canons qui étaient devant les casernes : elle s'y oppose. Il va, ^ vient, court, parle aux gardes-du-corps, et revient assurer la milice nationale qu'ils sont prêts à prendre la cocarde patriotique, et à faire serment de fidélité.
Les compagnies aristocratiques se débandent. Peu après, il renvoie les soldats de Flandre et les dragons, qu'il a soin de faire renfermer dans la grande écurie, pour les retrouver au besoin. «
1. M. la Tourillière, capitaine d'artillerie de la milice nationale, chargé des munitions, vivement pressé de les délivrer, distribua trente cartouches par compagnie de 110 hommes, en protestant qu'il n'en avait pas davantage. On voit que la municipalité de Versailles n'avait pas été moins prévoyante que celle de Paris, et que, sans la fraternité des troupes soldées, les citoyens jouaient à un beau jea. Ce défaut de munitions, qu'elles ne manqueront pas de colorer, est un trait de trahison si noir, qu'il mériterait un' châtiment capital. Après cela, fions-nous à la vigilance de nos fidèles administrateurs. Mais les Parisiens sont si simples, que je parie, contre qui voudra, que cette leçon ne leur a servi de rien, et qu'aujourd'hui même ils sont au dépourvu. {Note de Marat
Les gardes-du-corps se retirent. A peine sont-ils à cinquante pas, qu'ils font volte-face, et accueillent d'une salve la milice nationale, qui riposte, et en couche plusieurs sur le carreau. Ils fuient, et sont rencontrés par un détachement de citoyens, qui les empêche d'entrer dans leur hôtel ; ils regagnent la place par la rue de l'Orangerie, et se réfugient dans la grande cour, dont ils cadenassent les grilles.
Tout était prêt pour la fuite de la famille royale à Metz. Des relais avaient été placés sur la route. Des voitures, lourdement chargées, s'étaient présentées aux grilles du Dragon et de l'Orangerie, dont on leur avait refusé l'ouverture. Des voitures attelées tout le jour dans les écuries de la reine, n'attendaient plus qu'un moment favorable pour disparaître. On leur en ôta les moyens, en plaçant partout de bonnes gardes, et en occupant toutes les avenues.
On venait d'arrêter un courrier du comte d'Estaing, qui allait à Paris ^, et les voitures du prince de Beauvau, qui se rendaient au château. En même temps, la milice nationale apprit qu'on faisait avancer 600 Suisses ; elle envoya à leur rencontre pour les empêcher d'entrer dans Versailles, et elle resta sous les armes, malgré la pluie. A neuf heures et demie, la troupe légère parisienne se réunit à la milice de Versailles. Elle fut suivie, deux heures après, par l'avant-garde de l'armée. A son approche, les gardesdu-corps se retirèrent dans la cour des Princes. On alluma de grands feux dans la place d'armes, et les Parisiens mirent en liberté le régiment de Flandre, qui fit corps avec eux. Sur les deux heures, l'armée entière se présenta à la grille du château, qui fut ouverte ; les gardes-du-corps prirent la fuite, et se sauvèrent à Rambouillet par la porte de rOrangerie, après en avoir poignardé la sentinelle.
Le commandant-général s'était rendu chez le roi ; il fit
[ 1. On présume avec fondement que ce courrier était envoyé au- [devant des Parisiens, pour leur annoncer que tout était arrangé, jet que leur présence n'était plus nécessaire. (^Note de Marat)
liO LES PAMPHLETS DE MARAT
donner ordre à l'armée de s'abriter. Sur les cinq heures, 400 assassins gagnèrent la terrasse, on ne sait par où, renversèrent les sentinelles, et cherchèrent à pénétrer dans le château. Les Suisses et les valets-de-pied en barricadèrent rentrée; l'alarme fut générale, les grenadiers accoururent, s'emparèrent de tous les postes, jusqu'au cabinet où la famille royale s'était retirée, avec les ministres et les commandants-généraux des milices nationales.
La troupe d'assassins disparut. A la pointe du jour, les gardes nationales remplirent les cours du château et la place d'armes; un grand nombre entra dans les appartements, arrêta plusieurs gardes-du-corps, dont six furent massacrés, el deux eurent la tête tranchée dans la cour des Ministres. A la prière du Roi, on fit grâce aux autres. Enfin la famille royale fut conduite à Paris, pour la soustraire aux projets des ennemis de l'État.
Qu'on rapproche maintenant les principales circonstances de cette horrible trame; les tentatives de M. Necker^ pour
i. Je crois avoir prouvé que le renvoi de M. Necker, le H juillet, n'était qu'un trait de mépris de la part des conjurés, qui présumaient pouvoir se passer désormais de lui. Mais cette disgrâce, si méritée, où la nation n'aurait dû voir qu'un ministre plus que suspect, et où elle ne vit qu'un martyr de la liberté, le reporta sur l'autel : le peuple le rappela à grands cris ; et en vengeant le pré- i tendu défenseur de ses droits, il crut ne venger que sa propre cause.
L'observateur qui sait rapprocher les faits, combiner les événements, et remonter à leur source, ne peut s'empêcher de placer M. Necker à la tête des conjurés. Il était au fait de tout ce qui se tramait : son simple silence sur les longs et terribles apprêts du i blocus de la capitale dépose hautement contre lui. Mais si la pre- '] mière conspiration ne suffisait pas pour le convaincre de trahison, la seconde ne laissera aucun doute. Qui ne sait qu'alors il dirigeait seul toutes les opérations du cabinet? Qui ne sait qu'il avait à ses ordres la faction criminelle des Étals-Généraux? Qui ne sait qu'il disposait de la municipalité de Paris, de celle de Versailles, de ' presque tous les chefs des milices nationales? Or, les manœuvres,
DÉNONCIATION CONTRE NEGKER 111
soustraire les proscrits, et notamment le baron de Besenval, à la vengeance de la nation; ce rôle de compère que jouèrent les comtes de Clermont-Tonnerre et Lally-Tolendal ; ce tour de passe que le premier se permit, en glissant à l'un des secrétaires des électeurs le décret d'amnistie qu'il avait préparé; ces efforts perfides des conjurés pour empêcher le décret sur les droits de l'homme et du citoyen ; ces tentatives multipliées du ministre principal pour remettre le pouvoir absolu dans les mains du roi; cet arrêt du conseil qui soumettait les citoyens à la tyrannie prévôtale, sous prétexte d'empêcher les émeutes; ces difficultés élevées sur les décrets de la suppression des pensions, des redevances, des dîmes, et de la vénalité des charges, qui annonçaient dans le ministère le dessein de se faire un parti formidable du clergé, de l'ordre de Malte, des tribunaux, des négociants, des financiers, et de la foule
du cabinet, pour consommer ces deux conspirations, ont été parfaitement semblables. Même projet d'affamer Paris, même dessein d'arrêter la marche de FAssemblée nationale, de Tenchaîner par la crainte, ou de la dissoudre; même trame pour faire échouer la constitution, même ton de despote inspiré au monarque, même refus de sanctionner les décrets, à moins qu'on ne remit entre ses mains la puissance suprême. Or, qui doute que M. Xecker seul ne fûtalors l'âme du cabinet; qui doute qu'il n'eût lui-même ménagé au roi, par le veto, le prétexte du refus; qui doute qu'il ne l'eût poussé à reprendre le ton d'un maître; qui doute qu'il ne se fût efîorcé de lui rendre le pouvoir absolu; qui doute enfin de ses liaisons, de ses intrigues avec les courtisans, avec les ennemis de la patrie, les principaux conjurés?
Je ne dirai rien des entretiens secrets qu'on l'accuse d'avoir eu à Bâle, en Suisse, avec la duchesse de Polignac, et dont je serais peu surpris : tant d'autres faits notoires se réunissent pour l'inculper et le confondre! Rappelé au timon des affaires, il revint en triomphateur; il se crut tout-puissant, il trancha du souverain; et le premier essai qu'il fit de sa puissance fut un acte de trahison. Du fond de sa voiture, il écrivit une lettre à la ville de Nogent, pour demander la liberté du baron de Besenval, accusé de crime de lèse-nation. A peine arrivé à Versailles, qu'il court à Paris ; il se montre à l'hôtel-Je-ville, il se présente aux députés de la com-
ionombrable des pensionnaires du Prince ; ce refus d'exécuter rigoureusement les décrets sur la circulation et l'exportation des grains qui annonçait le dessein de se ménager les moyens de continuer l'accaparement des blés, et de réduire le peuple par la famine; ces orgies des gardes-du-corps, pour porter le soldat à égorger ses concitoyens; ces exécrations contre les députés fidèles de la nation, ces cocardes patriotiques foulées aux pieds, cet aveugle dévouement juré aux ordres monarchiques, cet oubli de dignité du roi, cet abandon des bienséances de la reine, ces apprêts sanguinaires des satellites royaux; ce manque de munitions des milices nationales,. qui les livre sans défense au feu de l'ennemi; ce refus de marcher de leurs principaux officiers, pour gagner du temps, et laisser effectuer la fuite de la famille royale, qui aurait plongé la
mune et aux électeurs, non pour leur présenter l'hommage empressé de sa reconnaissance, mais pour leur demander la grâce de tous les proscrits : et pour l'obtenir, que ne mit-il pas en œuvre? Déjà il s'était concerté avec quelques-uns des chefs qui devaient y jouer une farce : des pleureuses l'avaient devancé dans la salle des représentants, elles le devancèrent encore dans celle des électeurs; il arrive ; aux premiers applaudissements succède un profond silence, chacun retient son haleine; mais l'orateur ne peut commencer, il parcourt des yeux la salle, et n'apercevant pas ses compères, il demande qu'on les fasse entrer; enfin, il pérore, et s'efforce d'émouvoir, en demandant une amnistie générale; des pleurs de commande roulent accompagnés de sanglots ; il achève, et va recueillir de nouveaux applaudissements à une croisée. Cependant le comte de Clermont-Tonnerre profite de la disposition des esprits pour crier grâce. Il s'agissait d'en rédiger l'acte; il était tout fait dans la poche du comte, qui le glisse sous la main de l'un des secrétaires. A ce rôle de jongleurs qui supposait une liaison intime, une connivence étroite avec ces courtisans déliés, j'ajouterai un autre trait, qui dévoile ses liaisons criminelles avec les conjurés. Tout le monde a su la fuite dn comte de Lally, de M. Mounier et de la princesse d'Hennin, etc. , pour se soustraire au ressentiment du peuple. Ils ont été se réfugier en Suisse; mais ce que tout le monde ne sait pas, c'est que M. Necker leur a donné un asile dans une de ses terres. {Note de Marat]
France dans les horreurs des guerres civiles; ces préparatifs du départ...; on trouvera réunis tous les caractères de la plus affreuse conspiration.
Elle a été préparée et consommée sous les yeux du ministre favori. Qu'a-t-il fait pour s'y" opposer? Qu'a-t-il fait pour prévenir l'orgie des gardes-du-corps? Qu'a-t-il fait pour empêcher le roi de s'y trouver? Qu'a-t-il fait pour i'empêcherde reprendre le ton d'un despote, en témoignant les plus alarmantes dispositions à l'égard des décrets de l'assemblée nationale? Qu'a-t-il fait pour l'empêcher de se préparer à la fuite? Non seulement il n'a rien fait; mais, à en juger par la réponse qu'il a mise dans la bouche du monarque, lorsque les décrets constitutionnels furent présentés à l'acceptation, n'est-il pas évident que s'il n'a pas trempé" directement dans cette conspiration, il en a profité pour travailler à rendre le roi absolu? Il voulait qu'il n'accordât son accession à ces décrets, « que sous la condition positive, dont il ne se départirait jamais, que le pouvoir exécutif aurait son entier effet entre ses mains»; c'est-à-dire que le pouvoir exécutif dans sa plénitude, et tel qu'il était exercé avant la révolution, lui fût remis.
Ce pouvoir comprend la puissance de disposer de toutes les forces de terre et de mer, la puissance de disposer des revenus de l'État, la puissance de disposer des tribunaux, la puissance de disposer de la police; c'est-à-dire la puissance suprême, devant laquelle les lois se taisent toujours, la seule qui soit irrésistible % la seule qui inspire
1. Dira-t-il qu'à cet égard les autres ministres sont coupables comme lui? J'en conviens; aussi la nation doit-elle s'assurer d'eux et de lui, pour les traiter comme des traîtres, des ennemis publics. [Note de Marat)
2. Qu'il nous dise un peu qui a fourni l'argent pour ce voyage? Car il était tout prêt, certainement. Peut-on lui demander encore qui a fourni le trésor qu'on envoyait au comte d'Artois, et qu'on a si heureusement saisi? {Note de Marat)
3. Voyez dans mon Plan de Constitution la manière de la diviser, pour qu'elle ne soit plus redoutable. [Note de Marat)
la terreur, la seule dont les princes sont jaloux'. Qu'elle soit remise un instant au monarque, c'en est fait pour jamais de la liberté; dès ce moment reparaîtront ces inspecteurs, ces exempts, ces espions, infâmes suppôts de la police et des tribunaux, ces légions de concussionnaires et de déprédateurs, ces armées de satellites royaux. Dès ce moment, il peut disposer de la liberté, de la sûreté, de la fortune, de la vie des citoyens; les décrets de l'assemblée nationale seront anéantis, et il ne restera à la nation d'autre fruit de ses longs et pénibles efforts, de ses combats, de ses victoires, que la cruelle nécessité d'obéir en esclave, de gémir en silence, et d'être livrée à ses tyrans. C'est donc le premier ministre lui-même, qui s'est efforcé tant de fois de la remettre aux fers, de l'enchaîner au joug de l'affreux despotisme, sous lequel elle a gémi si longtemps".
Un dessein de cette nature, conçu de sang-froid, calculé avec réflexion, mûri à loisir, et si souvent renouvelé, est le plus noir des attentats. Seul il suffirait pour rendre son auteur l'objet de l'exécration publique, le couvrir d'opprobre, et le faire punir comme ennemi de l'État, comme traître à la patrie. Eh ! quel est donc l'auteur atroce de cet exécrable dessein? Un homme en qui la nation a mis toute sa confiance, un homme que le peuple a pleuré comme un père, qu'il a redemandé comme son défenseur, qu'il bénit comme son bienfaiteur, et qu'il adore comme un dieu.
1. C'est C8 qui a bien paru dans cette protestation que fit le roi, qu'il ne souffrirait pas qu'on changeât rien à son droit de disposer de Farmée, et cela dans un moment où il abandonnait toutes les autres prérogatives usurpées de la couronne. Or, rien de plus simple; quand on a la force en main, on fait toujours ce qu'on veut. [Note de Marat)
2. Serait-ce la crainte, la honte ou les remords qui ont porté M. Necker à s'opposer au départ du roi pour Paris? Qui le sait : mais je sais bien qu'il a dû naître sous une heureuse étoile, pour que le bandeau de l'illusion ne soit pas déjà tombé de tous les yeux. [Noie de Marat)