‹ Les pamphlets de MaratChapitre 26 sur 86 · Voyez le numéro 24 de VAmi du Peuple. {Note de Marat · texte numérisé non relu

Voyez le numéro 24 de VAmi du Peuple. {Note de Marat

2. Cf., sur cette affaire, la lettre de Marat à M. Joly, dans la Correspondance de Marat, pp. 109-112.

vagues, et de lui faire des politesses; car la nouvelle de la victoire du peuple sur les conspirateurs était déjà publique, et les gens du roi avaient trouvé prudent de mettre de Peau dans leur vin.

Un pareil décret décerné avec tant de légèreté contre un acte qu'autorisait le soin de veiller au salut de PÉtat, était un attentat contre la liberté individuelle, un outrage contre la liberté publique. J'en étais révolté, et je le dénonçai à la nation, en lui révélant la coupable témérité du sieur Flandres de Brunville. Aveuglé par son ressentiment, ce lâche oppresseur lança contre moi un second décret de prise-de-corps, qu'il essaya de faire mettre à exécution la nuit du 8 octobre, où une troupe d'alguasils fantassins et cavaliers, suivis d'une voiture, se présenta à ma porte pour m'enlever. On refusa d'ouvrir; forcés de s'en retourner, ils disparurent avec le jour. Faisons ici une réflexion qui échapperait à la plupart des lecteurs; elle a pour objet les désavantages des peuples qui défendent leur liberté contre les agents du pouvoir, ligués pour la détruire ; tandis que ceux-ci se permettent audacieusement mille attentats, et les commettent impunément sous le voile du bien public; ceux-là ne font jamais impunément la moindre faute. Leur impute-t-on des crimes dont la preuve est notoire? Ils gardent le silence. Se permet-on contre eux une seule imputation fondée, mais dont la preuve est équivoque? Ils jettent les hauts cris, ils déclament contre la calomnie; ils ont recours aux tribunaux; ils se hérissent sans pitié, et se font des lois un instrument de fureur, pour écraser leurs ennemis. C'est ici le lieu d'établir un principe politique^, sans lequel la liberté ne saurait

i. Nous sommes si neufs en matières politiques, si imbus de sots préjugés, que nous ôtons aux hommes clairvoj^ants les moyens de nous empêcher de périr. Lorsqu'un citoyen éclairé dénonce les ministres, toujours ennemis du peuple, nous l'accusons de calomnie, à moins qu'il ne produise des preuves juridiques ; comme si un administrateur donnait par écrit les ordïes de malverser, de pré-

s'établir, sans lequel les lois ne peuvent que servir de jouet aux hommes chargés de les faire respecter; c'est que le dernier des citoyens a le droit d'attaquer tous les agents du pouvoir, dont la conduite est illégale, équivoque ou suspecte, le droit de les dénoncer, de dévoiler leurs malversations, leurs menées, leurs projets; c'est qu'il ne doit jamais être comptable qu'au tribunal du public, dont il mérite la reconnaissance, si sa dénonciation est dictée par le désir de servir la patrie, et dont il encourt l'indignation, si elle est dictée par la malignité; tandis que les accusés, toujours tenus de se justifier d'accusations graves, doivent être poursuivis par le tribunal d'État, s'ils ont réellement malversé. Sans cela tout dénonciateur étant sûr d'être sacrifié, les citoyens laisseraient tranquillement consommer la ruine de l'État, plutôt que de compromettre leur repos, leur liberté, leur vie; et les agents du pouvoir, toujours sûrs d'échapper, ne songeraient plus qu'à renverser la constitution pour asservir le peuple, se couvrir de ses dépouilles, et se gorger de son sang; mais nous sommes' trop bornes pour sentir la justesse de ce principe.

Revenons à nos sots préjugés, et observons que lors même que tout citoyen n'aurait pas le droit de s'occuper des affaires publiques, et de surveiller les agents de l'auto-

variquer, de trahir; comme s'il ne suffisait pas, pour le déclarer coupable, de s'assurer que ces ordres ont dû émaner de lui, et n'ont pu s'exécuter sans lui; comme s'il ne suffisait pas de connaître ses vues et ses relations avec les malversateurs subalternes ; comme s'il ne suffisait pas le plus souvent de la marche générale des affaires publiques, pour les traiter en criminels; enfin, comme si ces agents tiraient reconnaissance des attentats qu'ils ont commis! Ce qui me confond, c'est que les maximes que je voudrais faire adopter contre les délinquants publics sont suivies parmi nous contre les délinquants privés; car de quelque crime que le procureur du roi accuse un citoyen, tant que l'accusation n'est pas dictée par la malignité, il est irrecherchable. Pourquoi donc ne consacrerions-nous pas pour le salut de l'État des maximes que nous avons consacrées pour le repos des familles? {Note de Marat)

rite; que lors même qu'un auteur licencieux les aurait attaqués sans motif, sans fondement, sans sujet, le ministère public, dans le gouvernement le plus absolu, ne peut être autorisé à sévir; c'est à la partie offensée de rendre plainte et de poursuivre. Or, nos lois, toutes barbares qu'elles sont, n'ayant prononcé contre l'écrivain satirique le plus scandaleux, contre le calomniateur le plus effronté, aucune peine capitale, aucune peine flétrissante, les gens du roi pouvaient-ils débuter par un décret de prise-decorps avec l'ami du peuple, eût-il été coupable de licence et de calomnie? Que penser du coup d'autorité que les juges du Châtelet se sont permis contre lui, de la prévarication odieuse dont ils se sont rendus coupables; car ces implacables ennemis ne l'accusent que de fanatisme pour la liberté; les hommes judicieux le regardent comme un ardent patriote, et les amis de la patrie comme le vengeur des opprimés, le défenseur des droits du peuple, l'avocat de la nation.

Je respecte la vérité, j'adore la justice, et je ne veux que ie bien; mais je ne suis pas infaillible, et mes erreurs peuvent avoir quelquefois des suites fâcheuses, dont l'offensé a droit d'exiger réparation tant que je ne l'ai point faite. Que, d'après notre jurisprudence gothique, le sieur de Joly ait porté plainte, et Tait suivie, il n'y a rien là que de très naturel. Mais que le procureur du roi et le lieutenant criminel du Châtelet m'aient poursuivi d'office, ou plutôt que, pour avoir tancé le procureur du roi, il se soit érigé en juge dans sa propre cause, qu'il ait sollicité un décret de prise-de-corps, et que le lieutenant criminel l'ait décerné, cela peut-il se concevoir? Et quels sont donc ces juges si amis de Tordre, qui s'érigent en vengeurs des lois pour m'opprimer? un Bachois, un homme violent et atrabilaire, un homme qui a si lâchement abandonné la cause des peuples, et si honteusement figuré dans le parlement Maupeou; un homme flétri par l'opinion publique dans les jours mêmes de l'esclavage; un homme contre

lequel s'élèvent de toutes parts les cris des malheureux qu'il a opprimés; un homme enfin dont^ les liaisons sont honteuses, et dont le nom seul est un opprobre; un Flandre de Brunville; un homme à qui la voix publique reproche mille infamies; un homme livré à tous les penchants qui déshonorent l'humanité ; un homme vendu au pouvoir, un lâche suppôt de la tyrannie, un vil esclave de la soif de l'or, uu fils dénaturé qui, dans Tespoir de frustrer ses créanciers, foule aux pieds le devoir, la pudeur, la nature, pour attenter à la liberté, au repos, à l'honneur d'un père respectable, et faire périr de douleur dans une maison de force l'auteur de ses jours ^; un monstre indigne de voir la lumière des cieux; un monstre que tous les peuples du monde pour qui la justice n'est pas un vain mot eussent fait périr, par un supplice infamant, qui eût été mis en croix chez les Hébreux, lapidé chez les Suisses, et livré aux bêtes féroces chez les Romains.

Tels sont, ô Français! les hommes qui pour de l'argent ont acquis le droit d'être juges dans leur propre cause ; le droit de vous accuser, de vous arrêter, de vous condamner, de vous opprimer; le droit de disposer à leur gré de votre liberté, de votre repos, de votre honneur, de votre vie. Tels sont les chefs de ce tribunal gothique, commis par l'Assemblée nationale pour connaître des crimes de lès«nation, pour venger le peuple, et punir ses oppresseurs : tels sont les hommes qui tiennent entre leurs mains vos destinées. Yoyez-les redoubler d'efforts pour absoudre les ennemis de la patrie, et accabler ses défenseurs. 0 honte ! ô désespoir! mon cœur se fend de douleur, tout mon être se dissout, et ma vie est prête à s'écouler par des larmes de sang.

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