‹ Les papes princes italiensChapitre 16 sur 16 · LETTRE DO CARDINAL SACCHETTI AU PAPE ALEXANDRE VII · texte numérisé non relu

LETTRE DO CARDINAL SACCHETTI AU PAPE ALEXANDRE VII

Bienheureux Père ,

Avant que Votre Sainteté jette sur ces lignes son bienveillant regard, je la supplie de considérer par qui et dans quel but elles ont été tracées; elle reconnaîtra la main d’un de ses vrais et très-humbles serviteurs, puisque, arrivé aux derniers moments de sa vie, il a voulu donner ainsi de nouvelles preuves de sou dévoùment à la gloire de Votre Sainteté. Mon zèle et mon devoir de cardinal m’ont mis à la main cette plume que la mort m’arrachera peut-être avant que j’aie achevé d’exposer ce que Dieu, Notre-Seigneur, a dicté à mon esprit languissant pour la plus grande gloire de Dieu, le plus grand honneur de Votre Sainteté et du Saint-Siège, pour le plus grand bien du christianisme et des peuples malheureux. Quittant donc mon lit de douleur, malgré les plus cruelles souffrances, le cœur ému, la tête enflammée, la main trem-

blante et me plaçant à ma table, je proteste d’abord devant cette imago de mon Rédempteur crucifié et je jure que les seuls motifs qui me poussent sont: le saint service et le besoin de satisfaire à celte obligation que contractent tous ceux que notre divin Maître donne à ses vicaires pour collatéraux et conseillers; et cela pour qu’à l’heure du dernier jugement et lorsqu’il ne serait plus temps, je n’aie pas à dire, les larmes aux yeux : o Vœ mihi quia tacui. » J’espère que mes trèséminents collègues, voyant les choses poussées au dernier terme, sentiront eux aussi cette obligation de charité envers Dieu, envers Votre Sainteté et envers les peuples. Je place aussi mon espérance dans cette bonté innée de Votre Béatitude qui trouvera à me remercier et recevra en bonne part ces très-humbles remontrances qui partent d’un cœur sincère, respectueux et passionné pour votre glorieuse renommée. Elles tendent à établir solidement la haute opinion que le monde a de vos vertus, et à fermer la bouche aux perfides hérétiques qui n’ont que trop fait entendre leurs clameurs lorsqu’ils virent Votre Sainteté, malgré les promesses faites, soit au sein, soit en dehors du conclave, cheminer par la voie battue, et qui, au grand scandale du monde et à la grande désolation des peuples, excitèrent les successeurs du Christ à dilapider son patrimoine et à sucer le sang des malheureux sujets.....

Le siège apostolique n’a jamais autant perdu de dignité et d'autorité qu’eu voulant agir comme prince temporel , il a voulu se mettre en lutte avec ceux qui sont les bras qui le soutiennent et qui le rendent respectable et redouté. Les exemples sont nombreux, et

ogif

bien qu’il ne me convienne peut-être pas de juger les actions des Souverains-Pontifes, actions qui veulent surtout être respectées, je puis cependant me permettre de placer sous les yeux de Votre Sainteté la conduite d'Urbain VIH, pontife d’ailleurs très-digne, d’immortelle mémoire, et à qui je reconnais devoir tout ce que je suis. Ce vénérable vieillard se laissa, pour notre malheur à tous, impliquer dans une guerre pleine d’ennuis, dont l’issue sera toujours mémorable et déplorable, tant à cause de la dépense de fi millions qu’elle amena, que par la gêne où elle a mis à jamais la chambre apostolique, par la désolation universelle de l’Etat ecclésiastique, par l’oppression des peuples par l’amoindrissement qui résulta, pour le siège apostolique et pour la dignité pontificale, d’une paix peu honorable

Les princes s’accommodent peu de voir que les Papes, après avoir manié contre eux l’épée temporelle, prétendent se réfugier sous l’étendard de la croix et se fassent un bouclier du sacerdoce; alors naissent les mépris, les injures, les murmures et le plus souvent, les séditions, et l’on voit se perdre peu à peu chez les laïques cette vénération qui a sa source dans l’opinion fondée de la bonté et de la droiture ecclésiastique. On en a les preuves dans l’expulsion des ministres du siège apostolique hors de cette France où ils étaient si vénérés, dans les mouvements d’Avignon et dans l’audacieuse licence de ces peuples si respectueux et si soumis, dans les murmures de tous les autres sujets de l’Etat ecclésiastique, ctdans les moqueries du reste de l’Italie et de toutes les nations étrangères.

Voilà des choses qui me font ressentir des piqûres plus aiguës que ne le sont les douleurs que j’endure dans mon corps.

Notre divin Maître, Saint-Père, en prononçant ces paroles : « Mille gladium in vaginam, » nous enseigna que rien ne messied plus que les armes temporelles à qui a la charge de conserver à sou Eglise l’innocence, la piété, la mansuétude, et que/par conséquent, il ne doit pas le défendre a more caslrorum. »

Céder au temps et à la nécessité fut toujours trèslouable chez un prince sage. Paul V, d’heureuse mémoire, voulut, pour uue cause purement religieuse, employer contre les Vénitiens les armes spirituelles, avec le dessein arrêté d’y joindre les temporelles. Mais finalement, par prudenccet par charité, il s’en tint aux voies les plus douces, prenant en considération le manque d'argent et l'impossibilité où était le peuple d’en fournir, le danger de remplir l’Italie de Transalpins et peut-être de quelque faux dogme, la crainte de laisser le propre domaine de la foi enveloppé d’inimitiés, et enfin ses scrupules continuels et ses remords de conscience qui lui faisaient craindre d’être cause que l'Eglise de Dieu ne souffrit par sa faute quelque dommage notable ou quelque amoindrissement.

Votre Béatitude sait bien que la plus noble et la plus enviable des prérogatives que l’on admet dans un prince est celle des bienfaits. Que Votre Sainteté prenne garde que le zèle inutile et la conduite bourrue ou trop sévère de ses ministres n’obscurcissent sa gloire, et qu’elle se rappelle encore que, parmi les plus grands inconvénients attachés aux principautés ecclésiastiques

électives, on compte la trop grande facilité qui est laissée aux ministres d’édifier leur propre fortune aux frais de leur prince, comme sut bien le reprocher le pape Innocent X à l’un des siens. La bonne ou la mauvaise renommée est faite en grande partie par les familiers et domestiques des papes, disait Urbain VIII, c’est tout le grand corps de la cour romaine qui , selon qu’elle est satisfaite ou non, répand par tout le monde des bruits favorables ou préjudiciables à celui qui gouverne...

.... Je supplie Votre Sainteté de veiller avec son extrême prudence à ce que l'abus des recommandations disparaisse, que les parties se trouvent désormais dans des conditions de parfaite égalité, et « liberetur pauper eut non est adjulor. »

Votre Béatitude n’acquerra pas un mérite moindre auprès de Dieu en portant remède aux interminables longueurs qui sont d'habitude dans l’expédition des affaires : outre que c’est là une cause de ruine pour les familles, ces négligences ne peuvent que discréditer tout à fait les tribunaux, lorsque l’on voit grâce à elles vieillir pendant des années et des lustres entiers des affaires qui pourraient être terminées en quelques jours.

Les ministres et gouverneurs de l’Etat, ainsi que tous ceux qui administrent la justice pencheraient bien d’eux-mêmes, je veux le croire, à l’administrer avec exactitude et charité, cependant ils n'en seront que plus vivement stimulés lorsque Votre Sainteté se'seta décidée à leur inculquer que la justice elle-même ne doit pas être pour ses ministres un moyen de servir leurs

intérêts ou leurs passions , mais un instrument pour conserver la paix, le repos à la société humaine, etqu’ils doivent aller à la racine des maux pour en arracher les germes...

Surtout qu’ils aient grand soin de ne pas accabler les pauvres peuples de charges, d’extorsions, de rigueurs sans mesure, de peines, de vexations et de tous ces moyens cruels d’exiger le nombre infini des gabelles, qui, n’aidant en rien le pape, ne servent qu’à exciter contre lui la haine des peuples pour enrichir un petit nombre de ministres à mauvaises consciences. Ces afflictions, bienheureux Père, qui surpassent de beaucoup celles du peuple.de Dieu en Egypte, n’arriveraient à la connaissance des nations étrangères qu’en les étonnant et les scandalisant, surtout si celles-ci considéraient qu’elles sont le résultat de l'affection immodérée de nos souverains pontifes pour leur propre sang et Votre Sainteté peut regarder comme un hasard heureux (selon le langage mondain) d’avoir employé la partie glorieusement pénible de sa vie loin de l’Italie, c’est-à-dire loin des misères des Etats romains ; car si Voire Sainteté en avait la connaissance complète, elle verserait plus d’une fois des torrents de larmes de compassion et de tendresse : et vraiment qui pourrait jamais rester les yeux secs en apprenant que des peuples non conquis par l’épée, mais cédés au domaine de saint Pierre parla munificence de leurs princes, ou qui se sont soumisvolontairementàun pape se liant pleinement à la charité de ses successeurs, que ces peuples se voient aujourd’hui sous un joug insupportable et sont plus inhumainement traités queles esclaves d’Afrique et de Syrie.

La dette de la chambre apostolique, d'après le compte que je me suis fait à moi-même la nuit dernière, monte à la somme de plus de cinquante millions. Non-seulement il n’y a aucun espoir de la diminuer, mais il y a certitude qu’elle augmentera sans cesse, de sorte que les pauvres sujets ne pouvant supporter un poids aussi excessif, désespérant qu’on les en allège jamais, abandonnent en grand nombre leur maison et la patrie ; ils vont par familles entières, en fugitifs, par le monde, demander la vie à une triste mendicité, ou mourir épuisés dans les campagnes, ou mendier un autre ciel, pour se faire à notre honte sujets d'un autre prince. Et en effet des causes précitées résulte que la population des États romains a diminué de moitié, et cependant le nombre des sujets fait la richesse et la puissance du prince. Les Génois qui avaient placé plus de quatorze millions sur nos monts-de-piété, ont déjà éprouvé des pertes nombreuses, ou par l’impossibilité où l’on est de les satisfaire, ou parce que les peuples, sous l’aiguillon d’une nécessité pressante et du désespoir, sont poussés à secouer le joug qui fes accable.

Que Dieu pardonne aux ministres de ce temps, qu avec si peu de prudence et d’équité ont poussé Votre Sainteté, presque dès les premiers jours de son pontificat, à en arriver, sans besoin urgent, à la réduction des Monti. Avec tant de millions retirés ainsi, V. S. aurait néanmoins pu rendre sou nom immortel en les appliquant à éteindre une partie des dettes dont j’aparlé. Ces sommes, comme celles qu’on aurait eues sans la soustraction scandaleuse et ruineuse commise en même temps par un prélat étranger, auraient été ainsi parfaitement employées.

V. S. n'avait pas ces sentiments lorsqu’il plut à Dieu, Notre-Seigneur, de nous la donner pour pasteur, et je puis témoigner encore, comme jadis, que les premières blessures qui frappèrent son noble cœur, furent celles de la compassion pour les peuples épuisés. Elle donna l’ordre à la Congrégation de se réunir pour aviser auv moyens de les soulager; elle-même assista plus d’une lois aux séances, et avec tant de bonté, que tous en attendaient le remède universel ; mais Dieu n’a pas voulu que cette sainte volonté fût secondée par la coopération sincère de ministres intéressés

Je n’ose librement supplier V. S. que d’une seule chose, c’est qu’elle se garde bien de se laisser enfermer entre quatre murailles, de se laisser tenir dans l’ignorance de ce qui se passe dans ses Etats et des besoins de ses sujets : là est le sommet du mal. Alors la justice n’est plus libre, les ministres ne sont plus fidèles, les peuples ne sont plus gouvernés, mais comprimés, le prince n’est plus ni aimé ni respecté...

Il serait utile de dire quelques mots ici touchant le choix des ministres etdes conseillers, car s’il est vrai de direquequelquefois prévaut le peu de chance du prince, on peut affirmer aussi avec le proverbe : « mala electio est in culpâ, » que l’erreur est difficile quand on emploie tout le soin et toute la circonspection nécessaires.

Le jugement prudent de V. S. rend superflu tout avis sur cette matière : malgré cela je ne veux pas laisser que de la supplier avec saint Georges de Nazianze, de se souvenir que ceux qui devront l’assister de l’action et du conseil et porter le poids lourd du gouvernement, sont tenus de briller par trois qualités importantes : Rerum usus, ingem charitas, os liberum.

Pour ce qui regarde les choses spirituelles, qui doivent être les premières, en supposant que je dusse y loucher, je n’y pourrais entrer sans offenser gravement Dieu et l’extrême piété de V. S., qui dès les premiers jours de son exaltation en fit le principal objet de ses

soins pastoraux

On ne voit que trop aujourd’hui, U. P., marcher sur la loi évaugélique et fouler aveuglément aux pieds

l’observation des divins préceptes

Aussi, affligé du malheureux état du monde, de la chrétienté et de la religion, plus que de 1 atrocité de mes maux, tourné vers Jésus crucifié, je m’écrie du plus profond de mon cœur : « Cupio dissolvi et esse tecum. » Et, comme je sens déjà que la respiration' me manque, j’abandonne la plume ressaisie pour la troisième ou quatrième fois et, prosterné, j’implore la bénédiction de V. S. Je recommande à sa vive et paternelle charité l'àme d’un de ses serviteurs les plus dévoués, qui, sur le point de se présenter devant le tribunal et tremblant d’avoir à rendre compte des moindres pensées, n’aurait certainement pas voulu tromper V. S. par ces sincères remontrances.

J’affirme au contraire à V. S. que dans l’autre vie je ne manquerai pas de prier notre Dieu d’amour : * ut sis longœcus supra terrant; » et qu’il préserve V. S. de tout péril, de la méchanceté des flatteurs, peste des Etats et des princes, et qu’il lui accorde cor docile, et sedium suarum assistricem sapientiam; et la grâce spéciale à V. S. comme à ses successeurs : « Ut sic transeatis per bona temporalia, ut non amitlalis œterna. » Et ici, avec la plus tendre vénération, donnant à

V. S. le dernier adieu, j’embrasse et baise ses pieds sacrés.

13 juin 1(561.

De Votre Sainteté,

Le très-humble, très-dévoué et très-obéissant serviteur,

r,iu lio-Cæsare Sacchktti.

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