LE 5 MARS
Paris, 5 mars 4874,11 h. 50.
Mairie de Paris à Jules Simon, Bordeaux.
Je reçois votre dépêche et j'y réponds, bien que Picard ne soit pas loin de vous à celte heure. Le péril ici est dans l'anarchie de toutes choses ; la tranquillité matérielle est maintenue sans difficulté, grâce à un laisser-aller complet qui est imposé par la nécessité.
La garde nationale n'est plus qu'un immense désordre; elle a, depuis la démission de Clément Thomas et le départ de beaucoup de ses officiers, cessé de former un corps. Les secteurs ont été réorganisés au même moment; tout l'ancien mécanisme s'est trouvé détruit. Aujourd'hui, une partie des bataillons, la minorité sans doute, obéit à un comité occulte, fort bien organisé, qui, pour le moment, ne parait pas avoir d'autre but que de rassembler, en les prenant partout, même par force, fusils, canons, munitions. Belleville et Montmartre sont occupés militairement par la garde nationale, qui obéit au Comité, non à ses chefs d« batallftWi'$ii sont destitués de fait.
La masse prend plaisir à jouer aux soldats ; les meneurs pensent à autre chose; un bon général de la garde nationale pourrait encore
reprendre en main les frpns éléments qui ne manquent pas, mais qui n'ont plus de centre. Je répète cela depuis dix jours au conseil. «(Recommandée.)
Ce maire n'était pas un alarmiste.
I | La lettre suivante a été écrite à M. le général Le Flô.
Paris, 5 mars 1871.
Tu crois, mon cher ami, que je choisis l'heure de la poste pour écrire à la hâte quelques mots ; grande est ton erreur !
J'ai là, sur ma table, une lettre que j'ai commencée il y a trois jours, qui, vingt fois refaite, a été vingt fois abandonnée : visites, affaires, courses urgentes, en voilà plus qu'il n'en faut pour dévorer une journée.
Je commence à espérer et même à croire que nous éviterons par la possibilité même du rôle que l'état de nos forces nous a imposé, les malheurs d'une grande collision. Nous allons commencer dans deux jours, au fur et à mesure de l'arrivée des troupes nouvelles, la reprise insensible de Paris ; lorsque nous aurons, dans les forts du sud, le Mont-Valérien et les baraquements et casernes des bons quartiers, jusques et y compris le Prince-Eugène, une agglomération de quarante mille hommes non infestés de Parisiens, la situation me paraîtra entièrement sûre pour quelques jours. Ce sont ces jours qu'il importera d'utiliser pour opérer le désarmement de la garde nationale sédentaire.
La fine fleur des gueux s'est concentrée à Montmartre et fait concurrence aux Bellevilliens : barricades, pièces en batterie, mot d'ordre, commandement de secteur entre les mains de l'incorruptible Dardelle : rien n'y manque.
Notre avis serait, lorsque nous serons en force, d'isoler une des places fortes de l'insurrection, pour la prendre par la famine, et d'occuper vigoureusement l'autre, en noyant tous les quartiers
dans une masse de troupes et fouillant toutes les maisons (procédé appliqué dans les journées de juin). Pendant cette double opération, on pourrait annoncer l'intention de payer, sans rechercher la provenance, tous les fusils offerts. Dix francs par Chassepot ou tabatière me paraîtrait un bon prix; on donnerait cinq francs par fusil à piston.
Ce serait une bien bonne chose aussi, étant sûrs comme nous le sommes, de la délicatesse de ces braves citoyens en matière de propriété, d'engager le Mont-de-Piété à prêter 10 francs par chassepot.
Les petits moyens ne sont pas à dédaigner. On mettrait les armes en lieu sûr, ou, en cas de renouvellement offert, on indemniserait les déposants.
Après ce travail, s'imposer l'épuration de la population de Paris. Les vingt-cinq mille qui ont des casiers judiciaires, dans la garde nationale, se feront un plaisir d'écouter les conseils du gouvernement lorsqu'ils seront désarmés ; si l'on n'expulse pas ainsi ceux qui ne peuvent justifier de moyens d'existence, tout arrangement sera provisoire.
Au point de vue des affaires, je serai moins précis que dans ce qui précède et que je considère à partir d'aujourd'hui comme facile. Nous sommes en présence de deux impossibilités. Il est aussi impraticable de transporter les administrations et leur matériel loin de Paris, que de ramener le gouvernement à Paris même. Rapprochez, si vous voulez, Washington de New-York, mais ne les recueillez pas dans la même enceinte.
J'ai envoyé le paquet resté sur ta table, rue Pigalle, le lendemain de ton départ. Une seule nouvelle du ministère : j'ai vu, en rangeant un peu ton bureau, un revolver dans ton tiroir. Eh bien, il a disparu; les huissiers n'y comprennent rien, les frotteurs encore moins. Moi, je trouve cela un signe des temps.
Tu ne te plaindras pas aujourd'hui du laconisme de ton vieux camarade et ami.
Clermont Tonnerre.
fllQM
TABLE DES MATIÈRES
Préface.
Chapitre 1. Lettres de Joséphine au citoyen Botot, secrétaire de Barras . . 7
— 2. Rapports du lieutenant-colonel baron de Stoffel (suite) .... 9
— 3. Liste alphabétique, biographique, anecdotique des personnes
ayant eu, à un titre quelconque, des rapports financiers avec l'Empereur, rédigée d'après les papiers trouvés aux Tuileries (suite) 34
— 4. Napoléon III musicien 51
— 5. La Montijo proxénète 53
— 6. Walewski et Garibaldi 55
— 7. Rectification 57
— 8. Papiers secrets du Gouvernement de la Défense nationale ... 59
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