‹ Les paraboles cyniquesChapitre 25 sur 44 · LES DIMENSIONS · texte numérisé non relu

LES DIMENSIONS

bêtes assez semblables à nos souris. Dès qu'elles furent libres, elles formèrent un cercle ridicule, chacune mettant le nez sous la queue de la précédente. El voici que, dans cet ordre singulier, elles commencèrent à tourner une ronde folle et rapide.

Cependant que nous considérions l'effarant spectacle, le maître dit :

— Une de mes souris étant morte cette nuit, je vais vous montrer quelque chose.

Il ouvrit donc la tête de la morte. Derrière la portion intérieure de l'oreille, il nous lit remarquer deux minuscules conduits osseux qu'il appela, à cause de leur forme, les canaux demi-circuîttires.

Puis il expliqua :

— C'est cette partie de l'animal qui connaît les dimensions de l'espace. L'homme — je vous le montrerai des que je pourrai me procurer un cadavre de supplicié — a trois paires de ces canaux, et c'est pourquoi l'espace de l'homme a trois dimensions. La souris de notre pays n'en a que deux paires et elle manii'< sic, par sa façon de courir, que son espace est réduit à deux dimensions.

11 ajouta :

— Le poisson déforme allongée qu'on appelle lamproie a une seule paire de canaux demicirculaires, et aussi son espace n'a qu'une dimension. Mais c'esl un animal calme, et ii ne manifeste pas ses opinions de façon aussi tulmultueuse que no*, souris.

Quelqu'un demanda :

— Si un enfant — car les dieux parfois se jouent à produire des monstres — naissait avec quatre paires de canaux demi-circulaires?..

— Il discernerait dans l'espace quatre dimensions, affirma sans hésiter le sage aux yeux bridés.

Puis il dit, et il semblait d'abord se parler à lui-même :

— Quel organe nous donne la connaissance du temps? Je ne sais. Mais il est pauvre chez nous comme chez les lamproi'es l'organe de l'espace. Chez les dieux inférieurs il est, sans doute, double ou triple; de sorte que leur chronologie ne s'allonge pas seulement comme notre chronologie gueuse et linéaire, mais elle s'étale en .largeur, et elle s'élève, et elle s'enfonce comme notre géométrie. Quelques-uns d'entre eux sont lâchés dans l'abîme du temps comme nos oiseaux dans l'abîme de l'air : ils ouvrent, pour le parcourir ou pour y planer, de vastes ailes. Ah ! les merveilleux voyages où ils se jouent. Sois jaloux, ô voyageur Psychodore! A travers ce qui est le passé pour notre ignorance et pour notre lourdeur, ils remontent, quand ils veulent, jusqu'à la naissance des mondes. Mais, s'ils désirent des spectacles tragiques, ils s'élancent vers les écroulements d'univers, futurs et cachés à notre immobilité. Parfois aussi leur vol traverse ces ruines pour atteindre les renaissances, si lointaines et indécises que notre pensée les nomme dans un vertige.

Mes lèvres souriaient pendant ce discours enthousiaste. Le sage aperçut mon sourire.

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