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Les paraboles

UN matin du printemps dernier, j'entrai au Salon de peinture. Les milliers de toiles appendues dans les interminables galeries ne m'apprirent rien de nouveau; quelques-unes témoignaient d'une réelle habileté technique, d'autres amusaient l'œil par la recherche de procédés singuliers; un trop grand nombre le désolaient par la vulgarité ou la puérilité de l'invention. Quand j'essayai de résumer mon impression d'ensemble, il me parut que la plupart de nos contemporains n'avaient rien à me dire; et ce que me disaient les plus ingénieux ne m'intéressait pas. Rarement, au cours de cette promenade, j'avais été arrêté par une de ces transcriptions de la réalité qui ajoutent quelque chose à notre trésor de pensée, d'émotion et de reve.

Chacun sait quelle lassitude accable le cerveau, après ces longues dépenses d'une attention que nul sursaut n'a stimulée. J'allais sortir, avec ce poids de fatigue, quand j'aperçus la porte d'une petite salle qui ouvrait sur la dernière travée. J'y entrai par acquit de conscience. C'était une exposition particu-

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Hère : des dessins de la même main garnissaient les panneaux sur tout le pourtour.

Vous est-il arrivé de visiter, par les lourdes chaleurs d'un dimanche d'août, les quartiers populeux d'une grande ville étrangère? La curiosité du voyageur s'y amuse un temps; bientôt, son cœur s'attriste de sa solitude dans cette foule, il se sent noyé sous le flot bruyant de ces passants dont il n'entend pas le langage. Soudain, dans le retrait d'une petite place, une vieille église surgit; la lueur des lampes du sanctuaire filtre par r entre-bâillement des vantaux du porche; on entre, et c'est le repos, la fraîcheur, l'apaisement, sur le banc de chêne oh l'on s'assoit près d'une bonne femme. L'ombre est tranquille et douce, la psalmodie latine rappelle à l'oreille des habitudes d'enfance, les quelques personnes qui l'écoutent ont des yeux oii se découvrent les meilleurs mouvements de l'âme. Croyant ou incrédule, le voyageur se retrouve là chez lui, délassé, vite imprégné de la paix ambiante; ces inconnus qui l'entourent ne sont plus lointains comme ceux de la rue, ils lui restituent de l'humanité toute proche, de la fraternité.

J'éprouvai une sensation du même ordre, au premier coup d'œil jeté sur les murs de cette salle ; on y respirait une atmosphère de pensée recueillie; il semblait que toute la vie intérieure d'une âme eût débordé, se fût condensée sur ces panneaux. J'allais d'un cadre à l'autre, étonné d'abord, et bientôt ravi; mon pas s'alentissait, revenait devant un sujet préféré, s'en arrachait avec peine pour passer au suivant, qui me retenait d'une force pareille.

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Enfin, toutes ces figures avaient quelque chose à me dire ; leurs insinuations charmantes et graves contentaient les deux exigences que nous apportons devant une œuvre d'art : c'était de la pensée, et c'était de la beauté. — Un catalogue déposé sur une table m'apprit que M. Eugène Burnand était l'auteur de ces dessins, et qu'ils devaient illustrer un recueil des Paraboles évangéliques.

Pour mon plaisir, et aussi pour contrôler ce premier enchantement (jui pouvait être une impression de circonstance, je suis revenu a mai/ites reprises devant les crayons de M. Burnand. J'ai conduit là des visiteurs dont je savais que leur tour d'esprit et leur gout esthétique différaient d'avec les miens. Ils subissaient tous une séduction que je sentais chaque Jois accrue. J'en ai cherché les raisons, j'essaierai de les exposer ici.

Tout d'abord, la maîtrise technique de l'artiste satisfait les plus dilJiciles. On ne triche pas impunément dans l'art du dessin; la plus belle pensée reste inintelligible et nous touche peu, quand notre œil est choqué par une exécution maladroite. M. Burnand sait à fond son métier ; la meilleure preuve en est dans la sobriété des moyens avec lesquels il rend et nous communique sa vision intense de la vie. Le paysagiste et l'animalier valent chez lui le peintre de portraits, si même ils ne le surpassent. Ses bœufs, ses ânes, ses chiens, ses moutons, sont peut-être ce qu'il y a de plus admirablement vrai dans ses compositions ; pas une de ces bêtes qui ne témoigne d'une patiente observation de la nature. T en dirai autant des paysages, si simples dans leurs lignes larges et

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d'une poésie pénétrante; la mer d'où les pécheurs retirent leurs filets, la forêt d'oii le bon Pasteur sort avec son troupeau, les horizons lointains qui ajoutent de l'émotion aux scènes de la Prédication, de l'Enfant prodigue, du Brûleur d'ivraie. Si l'on étudie de près le détail des personnages, la saillie des musculatures, le jeu des draperies, la distribution de la lumière et des ombres, — si l'on prête attention à l'habileté de certains procédés, comme l'emploi discret de rehauts de gouache, — on ne sera pas embarrassé pour répondre à l'objection coutumière des peintres qui ne veulent être que d'adroits ouvriers : « Vous n'êtes pas reçu à parler de nos tableaux, vous qui n'y cherchez que de la littérature. » Ce qu'ils entendent par ces mots dédaigneux, « de la littérature », c'est la missioîi même de leur art : produire dans notre imagination, avec une toile peinte, l' ébranlement profond quelle reçoit d'un livre éloquent. Pour le communiquer, il faut l'avoir ressenti soi-même en méditant le sujet choisi, en l'aimant avec cette divination de l'amour qui découvre dans l'objet aimé des beautés intimes, des aspects toujours nouveaux. Je crois bien que c'est là tout le secret de M. Burnand.

Je m'étais approché de ses dessins avec quelque défiance. Une rénovation de l'art religieux! Parmi ceux de nos contemporains qui l'ont tentée, il en est bien peu qui n'aient pas déçu notre attente; et nous sommes amenés à nous demander si, pour beaucoup de raisons que je n'ai pas à rechercher ici, il ne faut pas désespérer de voir une nouvelle floraison du sentiment religieux dans les arts. Il y a l' « imagerie de Saint-Sulpice »,

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l'image de dévotion du type courant, conventionnelle, industrielle : produit navrant d'une tradition figée. Ces pauvretés n'ont pas plus de rapport avec l'art que n'en ont avec une vraie prière les mots qu'on répète par une habitude machinale des lèvres. — Il y a le a style noble », — le style pompier, diraient les peintres, — glorieux, cunbitieux de médailles et de commandes riches; les bons élèves en continuent l'ennui d'après les maîtres, ils groupent selon les formules classiques des Christs et des saints vaguement apparentés à ceux de Le Sueur ou du Poussin. Des novateurs ont essayé de transporter les scènes évangéliques en anecdotes de la vie parisie/u/e; leurs Jésus socialistes, leurs Madeleines de Montmartre, leurs enfants prodigues (Unis les c(d)arets à la mode, n'ont obtenu qu'un succès de sourire. Quelques étrangers, l'Allemand Uhde, le Finlandais Edelfeldt, d'autres encore surent mieux nous intéresser; on se plaisait (i imaginer avec eux le Sauveur et ses disciples réapparaissant sous les traits de ces villageois, de ces ouvriers, ennoblis par la gravité d'une Jorte pensée religieuse; mais c'étaient là de belles imaginations de notre fantaisie : ce n'était point la traduction fidèle des récits évangéliques que les yeux chrétiens demandent aux peintres depuis dix-neuf siècles. Demande vaine ! Nos yeux regardent avec lassitude l'imitation qui tombe dans le poncif avec une surprise scandalisée l'invention du peintre qui s'écarte trop de la tradition gravée dans nos mémoires par les modèles antérieurs.

Deux artistes se sont essayés de nos jours à cette impossible tâche, une illustration des Évangiles : Bida et Tissot. L'honnête

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Bida, obsédé par la passion de la couleur locale qu'il tenait de ses maîtres romantiques, nous a restitué des Juifs et des Bédouins scrupuleusement exacts. Il n'est pas douteux que les personnages dont nous entretiennent les rédacteurs des Saints Livres avaient ces costumes, ces types ethniques, et les lieux où ils vivaient ces aspects. Mais nous avons beau îious dire qu'ils étaient ainsi, tout pareils à leurs descendants que le voyageur retrouve dans l'immuable Orient, quelque chose en nous proteste. L' Évangile est sorti de la Judée pour se répandre sur le monde, s'y amplifier et s'y dépayser. D'innombrables générations ont adapté sur d'autres types nationaux les figures qui s'étaient vite dépouillées de leur forme originelle. De même que nous ne lisons plus le récit dans le texte syriaque, mais chacun dans notre langue maternelle, nous ne reconnaissons plus dans ces visages exotiques les figures idéales de nos rêves d'enfance. — Tissot, moins esclave d'un parti pris, a rapproché de nous son œuvre ; il y a mis une force tragique, une intensité de vie et de mouvement qui rendent sensible le drame de la Passion; mais ce n'est qu'une variation de plus, exécutée par un habile homme, sur le thème d'art où tant d'autres avaient projeté leur propre personnalité. La divine simplicité de l'Évangile défie tous les artifices du peintre : elle ne serait traduisible que par un petit enfant qui saurait représenter ses visions, — ce qu'étaient à peu près un Giotto, un Fra Angelico.

M. Burnand a évité Vécueil oii venaient échouer ses devanciers. Il ne s'est pas proposé la tâche éternellement décevante, parce quelle est irréalisable pour les pauvres hommes, de repré-

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senter la personne de Jésus, les actes et les souffrances de l'Homme-Dieu. Une seule de ses compositions nous montre le Christ prêchant dans un groupe de disciples : si attrayante quelle soit, ce n'est pas. Je crois, celle que l'on préférera. L'artiste est parti d'une idée juste et féconde : il n'a voulu prendre dans l'Evangile que les images sensibles, humblement humaines, où le Maître concrétait sa doctrine afin de la mettre ainsi à la portée des plus simples. Ces images, ce sont les Paraboles, illustrations familières des mystères spirituels par des comparaisons tirées de la vie quotidienne. Là, plus d'abime infranchissable entre l'humain et le divin, plus d'efforts aventureux, toujours stériles, pour faire briller le rayonnement céleste du Père sur la jace terrestre du Fils. Le crayon peut égaler la plume de l' Evangéliste en faisant revivre ces petites scènes de mœurs, contes populaires, si l'on ose dire, qui ne dépassent pas nos moyens d'expression. Il suffit — et ce n'est pas peu, sans doute — que l'artiste sache y mettre la grandeur et la beauté qu'exige la pensée toujours présente à nos esprits : ces acteurs choisis parmi nos semblables jouent des drames symboliques sortis d'une imagination divine.

Avec les Paraboles disparait la difficulté d'opter entre les diverses écoles : celle de la vérité locale, historique, dans les types, les costumes et le décor; celle de la défgu ration traditionnelle, consacrée par toute l'iconographie de l'Occident chrétien; celle de l'appropriation hardie à notre temps, à notre milieu. Les Paraboles étant l'esprit de la doctrine, et non le récit des J'aits historiques, elles laissent toute liberté à l'artiste; elles souf-

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frent des interprétations changeantes comme les auditeurs quelles doivent instruire, elles exigent une généralisation aussi vaste que le monde conquis par cette doctrine.

Ce don de la généralisation est peut-être ce que j'admire le plus dans l'œuvre de AI. Burnand. On me dit qu'il a dessiné la plupart de ses compositions dans notre campagne provençale, non loin de Montpellier. Je crois bien reconnaître dans quelquesuns des paysages nos garrigues sèches, leur dessin linéaire, les maigres essences de leurs arbustes; et, sur certaines physionomies d'ouvriers des champs, l'ossature prononcée, les traits caractéristiques de nos vignerons, musculeux et souples comme leurs sarments ; race fine oii le sang sarrasin a laissé quelques gouttes dans le sang latin. Des modèles de la Suisse romande ont posé pour d'autres personnages, parait-il. Mais il faut un avertissement préalable et une extrême atteruion pour discerner ces particularités ethniques. A première vue, le groupe d'hommes et de femmes réuni par M. Burnand n'éveille qu'une idée générique de large humanité ; figures, expressions, costumes, rien ne les marque et ne les situe dans un pays, une race, un temps. Scandinave ou germain, slave ou latin, le citoyen de toute nation peut se reconnaître dans ces frères qui lui parlent de l'héritage commun, laissé par le Père de famille à tous ses enfants. L'homme des Paraboles est l'homme indéterminé, le Gentil à qui la doctrine fut prêchée, sans acception de personnes, sur toutes les terres de la planète.

Peu nombreux sont d'ailleurs les personnages adoptés par

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l'artiste. Sauf pour quelques sujets qui en réclamaient une plus grande quantité, — le Grand Souper, l'Entrée de l'époux, le Sommeil des vàerges, — on voit revenir dans la plupart des scènes les mêmes acteurs : quatre ou cinq vieillards, autant de jeunes hommes, autant d'enfants, une femme âgée, une jeune file. Que ce retour fréquent des mêmes figures engendre un peu de monotonie, je ne le nie pas : mais il a le grand avantage de conserver un air de famille à ces serviteurs de la pensée du Maître, de créer une intimité autour de ce Maître; il nous reporte naturellement au premier entourage de .Jésus, sa « famille », comme disent les évangélistes; nous croyons revoir le petit groupe galiléen, dénationalisé, mais tel qu'il nous apparaîtrait aujourd'hui si la merveilleuse histoire recommençait dans une de nos communautés villageoises. M. Burnand a été Jidèle à son idée directrice, il répond à notre attente, en nous donnant là encore une impression de rénovation dans la continuité. Le lien d'étroite parenté qui unit les visages nous fait mieux comprendre que ces gens sont les commentateurs faternels d'une même morale, et qu'ils eu ont conscience : chez tous, mêmes aspirations, même recueillement, même noblesse d'attitude, et, pour ainsi dire, mêmes mouvements intérieurs dictés d'en haut. Dans leurs rares actions coupables (le Mauvais Riche, le Serviteur impitoyable, les Vignerons meurtriers), la bassesse ou la violence de l'acte sont adoucies et comme voilées par l'indulgente tristesse du narrateur ; on sent que le trait d'un méchant nous est raconté par le Maître de toutes les mansuétudes. Il semble qu'à l'exemple de l'homme, les graves

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animaux eux-mêmes soient mus par la voix d'un Dieu, invisible et toujours présent.

Oh! que les mots nous servent mal! Qui lirait ceci sans regarder les images penserait certainement qu'elles sont gâtées par un faux mysticisme, un faux idéalisme. C'est le secret de M. Burnand d'allier une incomparable noblesse d'expression à la franchise d'un dessin réaliste, d'une reproduction exacte de la vie. Je voudrais conduire devant les cartons originaux tous ceux qui poursuivent l'éternelle dispute scolastique de l'idéalisme et du réalisme. Peut-être comprendraient-ils enfn la vanité de leur querelle. Dans les arts comme dans l'étude de l'homme, il n'y a pas de science, pas de méthode, pas de recette pour apprendre à faire leur juste part au corps et à l'esprit, indissolublement unis, réagissant partout et sans cesse l'un sur l'autre. Il n'y a que des faiblesses individuelles chez les artistes qui négligent Vun de ces deux éléments ou font prédominer celui que leur myopie aperçoit seul. Le tout est d'avoir certains yeux au service d'une certaine âme; le rare contemplateur qui en est pourvu sait voir et dégager la beauté cachée dans les choses les plus communes; il sait nous la montrer sans rien enlever à la réalité des apparences. Mais il faut avoir ces yeux et cette âme. M. Burnand les a. Il réunit en lui Oliab et Béliséel.

Moïse pour l'autel cherchait un. statuaire;

Dieu dit : « Il en faut deux » ; et dans le sanctuaire

Conduisit Oliab avec Béliséel :

L'un sculptait l'idéal et Vautre le réel.

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Mon ami André Michel a dit, avec son érudition sagace, pourquoi l'iconographie des vieux âges s'était emparée de quelques Paraboles, avait ignoré les autres, et comment elle méconnaissait l'intention du Docteur évangélique en faisant rentrer toute l'exposition du dogme dans les simples histoires qu'il proposait au peuple pour éclairer ses leçons morales. Les peintres de la Renaissance en usèrent plus judicieusement. M. Burnand avait à lutter contre des souvenirs redoutcdAes dans les scènes oii tant de maîtres ont exercé leur génie : Lazare, le Bon Samaritain, l'Enfant prodigue... Il n'a pas cherché l'originalité dans la poursuite d'effets singuliers ; il l'a rencontrée en rameuaîit ces scènes à l'unité de sa pensée, en les faisant baigner dans l'atmosphère recueillie oii se meuvent toutes ses créatures. Ses quatre compositions pour le Bon Samaritain ne doivent rien à personne, — oh! l'amour de petit âne, aussi bienfaisant que son maître, — ni celles du Diner de noces. Mais c'est surtout dans les planches de l'Enfant prodigue (pi'il soutient heureusement la comparaison avec d'illustres devanciers. Émouvante trouvaille, la figure de ce vieux père, penché sur la terrasse de sa maison, faisant de sa main une visière à son regard anxieux, et guettant là-bas, à l'horizon, ce point noir sur la longue route, son fis bien-aimé qui lui revient enfin.

Pour bien Juger la richesse de l'invention chez notre artiste, et son pouvoir de communiquer l'émotion, abandonnons les sujets dramatiques qui la suggèrent facilement; regardons de préférence ceux qui paraissent moins propres à la faire naître, et que les peintres avaient dédaignés pour ce motif. Si /avais à choisir une

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planche entre toutes les autres — que de fois je me suis posé cette question, avec le même embarras pour y répondre ! — je crois pourtant que je m'arrêterais à la Drachme perdue. Quelle plénitude d'allégresse, quelle pieuse reconnaissance, quelle grâce irrésistible dans toute la personne de cette délicieuse jeune femme qui lève dans la lumière, sous l'auvent du balcon, la précieuse monnaie retrouvée, la pièce brillante comme une vérité reconquise! Ailleurs, quelle charité transparaît sur le front de celle qui visite le malade! Et par contraste, quelle vigueur farouche dans le beau geste du Brûleur d'ivraie ! // semblerait que le Levain soit un sujet abstrait, ingrat entre tous; admirez comment l'artiste le vivifie : une femme du peuple devant son pétrin, une petite fille qui apporte le levai?!, rien de plus; dans cet humble tableau, M. Burnand a su introduire tant de foi et de grandeur simple, que le sens caché îious apparaît aussitôt : cette enfant et cette paysanne font lever le ferment qui va changer les cœurs, elles pétrissent une humanité nouvelle. — Les choses elles-mêmes deviennent des personnages animés, éloquents, sur les dessins oii ne figure aucune créature vivante : voyez la Maison bâtie sur la pierre, et comme elle dit bien dans sa force tout ce que le Seigneur a voulu signifier avec ce symbole.

Oii et comment se formèrent les visions de ce long poème P Si nous les retrouvions, peintes à la fresque, sur les murailles d'un cloître de l'Ombrie, nous n'hésiterions pas, nous dirions : « Elles sont nées dans les replis silencieux d'une âme protégée contre les vains bruits du monde ; comme ce personnage d'une des Paraboles

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qui enfouit dans la campagne déserte le Trésor caché, un moine méditatif et fervent a déposé là le trésor lentement amassé dans la paix de sa cellule. » — L'art moderne a ses moines, M. Burnand doit être de leur observance. Quel que soit le mérite de ses travaux antérieurs, je serais bien trompé s'il ne nous apportait pas avec ses Paraboles l'œuvre longtemps cherchée, trouvée parfois sur le kud, ou un artiste s'est enfermé tout entier, ou il a découvert ces délices de la cellule dont parle l'auteur de /'Imitation ; œuvre définitive qui permet enfin a cet artiste de donner l'expression totale de sa pensée, de son reve, de sa religion intime, en prena/it ce mot dans sa plus large acception.

Je ne sais rien de ce maître du crayon dont j'ai eu la révélation au Salon de icjoS, sinon qu'il est originaire du canton de Vaud : mais beaucoup de choses me sont expliquées par cette prove/uince et par la formation i/u'elle implique. Au cours du siècle dertiier, ce petit pays a joué un rôle considérable dans l'histoire du sentiment religieux. Depuis Alexandre Vinet jusqu'à nos jours, une source abondante et pure de vie morale a jailli de ces montagnes; les hommes qui s'y abreuvent sont, comme leur terre natale, sollicités à la fois par la sévérité des sommets alpestres, par la douceur lumineuse du lac Léman. A plus d'une reprise, devant les dessins de M. Burnand, j'ai pensé aux écrits de son compatriote M. Edouard Rod. Ceux qui ont lu l'Ombre s'étend sur la montagne me comprendront : pour peu qu'ils se rappellent certaines pages d'un des plus beaux livres de notr e temps, cei taines phrases qui descendent profondément, jusque dans les retraites

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sombres diin cœur blessé, — et s'ils n'ont pas tout à fait oublié ce généreux Vinet que Sainte-Beuve plaçait si haut, — ils seront frappés de la parenté spirituelle entre l'illustrateur des Paraboles et les robustes écrivains qui nous ont dispensé le pain des forts.

Autant que l'écrivain, et souvent avec moins de chances d'erreur, l'artiste peut éclairer la forêt obscure oii les âmes cherchent leur voie. Nous sommes à l'heure des grandes ténèbres. Les observateurs constatent une crise de conscience, des inquiétudes et des aspirations incontentées dans le troupeau qui s'abrite encore à l'ombre du vieil arbre chrétien. Chez tous les hommes de bonne volonté, l'intelligence et le cœur appellent un harmonieux accord entre la tradition, hors de laquelle il n'y a que fantaisies individuelles, et les rénovations nécessaires qui s'imposent à l'esprit humain lorsqu'il découvre dans sa marche de nouveaux horizons. Nous souffrons de ne pas savoir adapter aux exigences de notre vie sociale, si changée, à notre connaissance des lois naturelles, si fort accrue, le précieux vêtement que nos aïeux avaient taillé à la mesure de leurs besoins. Les croyants voudraient rapprocher leur foi de l'humanité, des habitudes de pensée et des conditions d'existence oii se meuvent îios sociétés. Les incroyants sentent qu'il faut réintégrer dans la formidable activité humaine un peu de l'idéal divin dont elle ne saurait se passer. L'œuvre de M. Eugène Burnand sera d'un bon secours à ceux qui se posent ces problèmes. Sans prétentions outrecuidantes, sans visées réformatrices, elle nous dit avec une douce persuasion comment un de nos meilleurs frères en conçoit la solution. Traditionnelle et moderne, elle relie

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