L. ROLGIER
liste, d'être univoquement déterminée, alors même que la somme cLes connaissanoes de l'esprit humain serait définitivement arrêtée, ne comporte aucune sig-nification. En elTet, il y aurait toujours une infinité de manières de classer ces connaissances déductivemeut : il v aurait toujours une infinité de systèmes de notions et des propositions premières, que Ton pourrait choisir pour définir toutes les autres notions et démontrer toutes les autres propositions. Leibniz est tombé ici dans le travers de tous ceux qui ont tenté d'établir a priori le tableau des catégories de l'esprit humain, c'est-à-dire de dresser la liste des concepts premiers de l'entendement. Ils admettent l'existence de notions absolument premières que l'on reconnaît à cette marque : elles sont plus simples que toutes les autres et donnent lieu aux propositions les plus évidentes. Mais il n 3' a aucun critère logique de la simplicité des notions et de lévidence des propositions. Pour être en état de déterminer absolument quelles sont les notions les plus simples, il faudrait que toutes les notions fussent composées d'une manière univoque, en partant de quelques-unes d'entre elles, comme les nombres entiers sont tous composés (et chacun d'une manière univoque) à partir des nombres premiers. Telle est précisément l'analogie ruineuse qui inspire Leibniz dans sa logique : selon lui, toute notion complexe doit se réduire aux notions absolument simples, par une analyse analogue à la décomposition des nombres entiers en leurs facteurs simples. Or, cette analogie n'est nullement fondée, car il en va tout autrement pour les notions que pour les nombres. Les notions simples peuvent se définir tour à tour les unes par les autres, suivant que l'on considère successivement telles ou telles comme indéfinissables. En géométrie, par exemple, on peut définir la droite en partant du point, comme la ligne déterminée par deux points, ou le point en partant de la droite, comme l'intersection de deux droites. De même, les propositions d'une théorie déductive ne sont pas des conséquences de quelques-unes d'entre elles, univoquement déterminées ; mais les propositions réputées évidentes peuvent se démontrer les unes par les autres, suivant la convention qui fait considérer tour à tour certaines d'entre elles comme indémontrables. C'est ainsi qu'on peut démontrer, en géométrie, le postulat d'Euclide en partant du postulat de la translation ou de l'existence de figures semblables, et réciproquement. Bref,
LA DI>MONSTRATIU# DES PRINCIPES Ifô
il existe une série de notions simples et de propositions évidentes, que Ton peut élire comme prenïières, et qui s'enchaînent entre elles, non dans un ordre linéaire ramifié analo"'ue aux arbres généalogiques, mais dans un ordre circulaire, où il n'y a ni terme premier ni terme dernier. C'est pour cela qu'on peut partir indifféremment d'un point ou d'un autre, et choisir entre divers systèmes de définitions et divers ordres de démonstrations, ég-alement admissibles au point de vue logique, et équivalents au point de vue de l'ensemble permanent des corséquences qu'on en déduit.
2° La multiplication logique n'est pas la seule opération que le logicien rencontre dans la théorie de la définition. Il existe d'autres opérations logiques, correspondant à d'autres types de définition, qui permettent de définir des notions complexes en fonction de notions simples choisies comme premières : telles sont l'addition, la négation, la récurrence, l'abâtraction. Faute d'avoir tenu compte de la négation, Leibniz s'est trouvé dans l'impossibilité d'expliquer comment les idées simples, toutes conciliables entre elles, peuvent engendrer, par leur multiplication loij^ique, des idées complexes contradictoires ou exclusives les unes des autres.
3" Le second principe de panlogisme leibnizien, rapproché du premier, entraîne cette conséquence absurde : toutes les notions sont possibles ; par suite, tous les possibles sont compossibles. Le principe de raison suffisante ou du meilleur, en tant que règle suprême de la détermination du choix des existences parmi les possibles, n'a dès lors plus aucune fonction, puisque tous les possibles, étant compossibles, doivent être également réalisés.
4° Le quatrième principe de Leibniz est un préjugé fort invétéré, de nos jours encore en faveur auprès des philosophes. C'est ainsi que, pour M. Bradley, toute la logique se réduit à peu près à cet unique jugement : chaque proposition attribue un prédicat à la Réalité, envisagée comme l'unique sujet dernier de tout discours ^ En vérité, les jugements simples de relation, d'existence et les jugements composés, c'est-à-dire à peu près la totalité des propositions qui figurent dans les sciences dites rationnelles, ne sont pas des jugements de prédication. Kant a commis ici la même erreur que Leibniz en
" Bradley, Logic, I, c. ii.
disting-uant tous les jugements en synthétiques et analytiques, ce qui laisse supposer que tout jugement peut être mis sous la forme d'une proposition de prédication.
5" Kant, du moins, a-t-il reconnu le caractère synthétique des jugements d'existence, qui peuvent s'interpréter comme des jugements prédicatifs, en ce sens qu'ils reviennent à afiirmer qu'un sujet est inclus dans la classe des êtres possibles ou des êtres réels. La méconnaissance d'une vérité si importante, connue d'Aristote et des Scolastiques, est le grief le plus grave à adresser au cinquième principe de Leibniz. Ce reproche est d'autant plus justifié que ce principe est incompatible avec la distinction des vérités nécessaires et des vérités contingentes. Il conduirait à concevoir le monde comme soumis à une nécessité aussi absolue que celle de Straton, de Spinoza et de Hegel.
De tous les systèmes philosophiques, à l'exception du système de Kant, il n'en est peut-être pas auquel s'applique plus justement le mot cité par Taine : « La métaphysique s'occupe k souffler des ballons ; la grammaire survient et les crève avec une épingle* », si l'on veut bien remplacer grammaire par logique. Ce jugement s'aggrave de toutes les contradictions internes dans lesquelles est tombé Leibniz. Tel est en effet le décevant contraste de sa pensée. En des essais spéciaux, il apparaît comme l'authentique fondateur de la Logistique contemporaine ; il demeure cependant si astreint à l'autorité d'Aristote et à la tradition scolastique qu'il renvoie à la grammaire, pour les exclure de la Logique, les découvertes qu'il a faites concernant une logique infiniment plus compréhensive que la Sj'llogistique classique. Il sem])le que sa métaphysique soit une suite rigoureuse de son panlogisme : la distinction des vérités nécessaires et des vérités contingentes, sur laquelle elle repose, est inconciliable avec le principe du panlogisme /)7'a2(//ca/Hm inest subjecto.
D'une part, en effet, sa Métaphysique dérive rigoureusement de sa Logique. Toute proposition est analytique : c'est donc que la notion d'une substance individuelle enferme une fois pour toutes ce qui lui arrivera à jamais, et qu'on y voit les preuves a priori ou raisons de chaque événement qui lui adviendra. Il faut, pour cela, que nulle interaction de phéno-
1 Les Philosophes classiques du \IX' siècle en France, 5" éd., p. 162.
mènes ne vienne troubler la loi interne suivant laquelle se développe la série entière des prédicats successifs d'une substance; il faut que toute substance soit un système clos, un univers sans ouverture, ni fenêtre : c'est la Monadologie. Comme il n'v a pas, en vertu du même principe, de dénomination extrinsèque sans fondement dans la chose dénommée, il ne peut y avoir plusieurs monades identiques, difterant seulement par le nombre : c'est le principe des indiscernables. Pour expliquer l'accord des monades entre elles, dont les rapports de lame et du corps ne sont qu'un cas particulier, on ne peut invoquer leur interaction, ce qui conduit à admettre la théorie de l'harmonie préélablie. Tout jug-ement étant prédicatif. les relations de nombre, de temps, d'espace, n'ont qu'une réalité « semi-mentale » ; les propositions qui les énoncent doivent se ramener à attribuer un prédicat au sujet qui perçoit la relation : c'est la théorie phénoménistc du temps et de l'espace.
Mais, d'autre part, si toute proposition est analytique, il n'est plus possible de distinguer les vérités nécessaires des vérités contingentes, le possible du réel, le créateur de la créature : il n'y a plus de liberté, ni pour l'homme, ni pour Dieu, et voilà le monde assujetti à la nécessité. Si toutes les idées simples sont conciliables et si toutes les idées complexes sont formées par leur multiplication logique, toutes les idées sont possibles et tous les possibles sont compossibles. Or, en vertu du principe du meilleur, tout le possible compossible doit être réalisé au maximum; tout le possible sera donc réel et il n'y aura plus de place pour un choix de convenance et de beauté, ni pour la providence et l'optimisme. C'est la ruine de la théologie de Leibniz et l'échec' de sa Métaphysique qui avait pour but de guérir le monde du Spinozisme que son panlogisme n'évite pas.
C'est un plaisant travers des historiens de la philosophie de se faire un point d'honneur, et comme un devoir de distinction, de donner des divers systèmes un exposé si harmonieusement lié qu'il laisse croire en leur unité parfaite. Ces systèmes seraient si bien concertés, qu'ils ne présenteraient aucune contradiction interne. S'ils ne se sont pas imposés définitivement à la pensée humaine, c'est uniquement en vertu de leur désaccord avec la réalité ondoyante et diverse, contingente et inefîable, qui défie toute systématisatisation arrêtée. Telle
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n'est pas la conclusion à laquelle aboutit un sincère examen de la question : Aristote, saint Thomas d'Aquin, Descartes, Leibniz, Kant, Hegel ont accumulé les contradictions. Révéler les points faibles de leurs doctrines, plutôt que den masquer les défauts à l'aide d'une artificieuse exposition, voilà la tâche probe de Ihistorien qui fait son métier de critique. « Richesse en même temps qu'harmonie, tel est le caractère de son œuvre », a-t-on dit* de la philosophie de Leibniz; « Richesse, mais disparate de pièces rapportées »^ dirions-nous plus volontiers^ sans méconaaître pour cela la grandeur de la tentative maaquée de ce prodigieux dialecticien.
' Emile Boutroux, Notice sur la vie et la philosophie de Leibniz, ap. la Monadologie, éd. Delagrave, p. i32.