Les parcs et jardins au commencement du xxe siècle
L'art des jardins n'a pas d'origine bien déterminée ; on le trouve intimement lié aux progrès de toutes les civilisations connues : il s'y transforme, il s'y modifie au fur et à mesure qu'elles se transforment et se modifient elles-mêmes.
C'est ainsi qu'en France, si le siècle de Louis XIV a porté au plus haut degré de splendeur l'art des jardins — qui était alors l'apanage presque exclusif des grands — le xixe siècle qui vient de finir l'a presque popularisé par suite de la diffusion des fortunes et du morcellement de la propriété. Il est devenu un besoin et son prestige se fait sentir dans les choses les plus ordinaires de la vie. Combien d'établissements publics ou privés, importants ou modestes — hospices, maisons de santé, lycées, collèges, hôtels, casinos, etc. — se vantent pompeusement de la possession d'un jardin ! Quelle est la gare de chemin de fer, aussi modeste soit-elle, qui ne s'enorgueillisse d'avoir ses plates-bandes garnies de fleurs ? Quel est l'ouvrier intelligent et laborieux qui ne caresse le rêve de posséder un jour son modeste mais intéressant et utile parterre ?
Malgré les fluctuations par lesquelles l'art des jardins a passé, il doit rester, pour ceux qui veulent l'exercer consciencieusement, l'art de se servir avec discernement des éléments donnés par la nature ou l'art d'y suppléer.
En raison même de ses fluctuations, il a acquis droit de cité, et,
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comme tous les arts qui procèdent du goût et de l'intelligence, il est nécessaire d'en respecter les règles, les lois, les principes.
Ces principes, qui établissent les relations entre la nature et cet art, ont tenté bien des écrivains et ont été diversement approfondis par eux : trop se sont laissés aller à des dissertations poétiques sans enseigner nettement l'art de réaliser les scènes rêvées et chantées de main de maître dans leurs écrits ; peu ont cherché à les vulgariser en leur donnant une forme précise ; tous ont proscrit toute idée d'école.
Cette absence d'école fait qu'à l'entrée duxxe siècle, règles, lois, principes établis scientifiquement et consacrés pratiquement par l'expérience sont ignorés de la plupart de ceux qui font de l'art des jardins leur principale occupation, et cette ignorance nous fait assister trop souvent à l'éclosion de productions invraisemblables, pleines d'incohérences et de confusion, sans expression et sans caractère.
Pourtant Barillet-Deschamp, sous Napoléon III, avait donné un nouvel essor en même temps qu'une nouvelle orientation à l'art des jardins en procédant, dans un style très élégant et très personnel, à des créations qui, bien que n'ayant pas l'envergure de celles de Lenôtre, — les éléments n'étant plus les mêmes — n'en sont pas moins aussi dignes d'être copiées.
Il a donné ainsi naissance à une pléiade d'artistes de réelle valeur doublés de praticiens émérites dont les créations nombreuses, dans les cinquante dernières années du siècle passé, ont démontré que les Français — n'en déplaise aux snobs qui professent une admiration sans limite pour ce qui se fait à l'étranger — étaient capables de porter l'art des jardins à son plus haut degré de perfectionnement. Elles ont prouvé que l'expérience acquise en la matière permettait de fixer définitivement des règles constituant, pour l'art des jardins, — disons même, pour l'architecture des jardins, ce terme n'est pas impropre — une théorie fondamentale nécessaire à une école pouvant avoir ses aspirants et ses adeptes. Ce sont ces règles
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qui ' permettront de combattre la curieuse tendance des siècles passés — tendance dont les partisans et les défenseurs sont toujours nombreux — qui fait considérer par certains l'art des jardins comme une simple dépendance de l'Architecture et a donné naissance à cette opinion : « A l'architecte incombe la conception des plans, au jardinier l'exécution ! »
Ainsi comprises, cette conception et cette exécution sont condamnées par l'expérience. Dans bien des cas, l'architecte s'est montré trop architecte aldrs qu'il fallait être jardinier ; dans d'autres, le jardinier est resté trop jardinier alors qu'il fallait être architecte.
La continuation de cette erreur est tout à fait inadmissible au commencement du xxe siècle où les progrès réalisés et le développement donné à toutes choses nécessitent des connaissances très étendues et d'autant plus spéciales qu'elles s'adressent à des branches artistiques ou industrielles.
Est-il possible, dans ces conditions, que la même personnalité soit capable d'exercer deux arts dont la marche, les matériaux, les effets et le but sont si différents et qui réclament, chacun dans son sens, une vocation caractérisée et des aptitudes toutes spéciales ?
L'architecture n'est-elle pas assez absorbante en elle-même pour qu'il soit besoin d'y ajouter, non seulement le tracé des jardins, mais aussi les connaissances spéciales et techniques inhérentes à cet art, telles que la botanique, l'horticulture, l'hydraulique agricole, et, par-dessus tout, l'étude approfondie de la nature?
Il semble bien que, si l'on examine avec soin ces questions, on doive arriver à cette conclusion logique : l'exercice de l'art des jardins est incompatible avec l'exercice de l'art de l'architecte.
11 l'est peut-être encore plus — il faut bien le dire — avec l'exercice de la profession de jardinier. Le jardinier proprement dit peut être en effet un bon praticien, connaissant à fond son métier ; mais son éducation n'est en général nullement faite pour la création des jardins qu'il sera chargé d'entretenir.
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Pour tout art spécial il faut un artisan spécial et celui qui se destinera à l'art des jardins devra tenir non seulement de l'architecte et de l'horticulteur, mais aussi du paysagiste. Il devra avoir des goûts artistiques développés, être surtout un contemplatif ; il devra baser ses études sur des règles qui serviront de point d'appui à ses sentiments artistiques, préviendront les écarts qu'il pourrait faire et le guideront dans ses compositions sans pour cela l'entraver davantage qu'en architecture, les règles des proportions n'entravent les inspirations de l'architecte.
Un artiste qui aura la vocation sera toujours consciencieux et saura soumettre ses conceptions à ces principes généraux, dont il pourra s'affranchir parfois, sans trop s'en écarter cependant, rompant ainsi la monotonie qui semblerait devoir résulter de l'application de règles communes à tous les jardins. Au reste, cette monotonie ne peut en réalité exister, car les formes qu'on donne aux tracés des jardins sont tellement variées et imprévues, se combinent et se modifient de manières si diverses que le style en acquiert des caractères très différents et que, la variété dans les plantations et dans les vallonnements aidant, il en reçoit des expressions très opposées les unes aux autres.
Le but de ce livre sera donc d'arriver à condenser, d'après les indications, les traditions et les exemples laissés par Barillet-Deschamp et ses élèves et par quelques-uns de ses prédécesseurs, les règles et lois applicables à la création des jardins et pouvant constituer un enseignement susceptible de servir de base à la création d'une Ecole d'Architecture paysagiste moderne dont, à juste titre, Barillet-Deschamp serait considéré comme le précurseur et le maître incontesté ; d'affirmer et de démontrer le droit qu'a l'art des jardins à une existence propre, capable de conférer à l'artiste qui s'y destine le titre <V architecte paysagiste.
M'autorisant de l'expérience acquise dans l'exercice de ma profession, j'ose espérer que cette tâche ne sera pas au-dessus de mes
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forces et que mes jeunes collègues à venir pourront puiser dans cet ouvrage — qui à défaut d'autre mérite aura celui d'émaner d'un homme du métier — les principales notions de l'art des jardins telles qu'elles ont été professées par Barillet-Deschamp et telles qu'elles m'ont été enseignées par deux de ses éminents élèves, MM. Deny et Laforcade.
Je souhaite qu'ils y puisent aussi la volonté nécessaire pour revendiquer hautement l'exercice exclusif de leur profession.
Je traiterai surtout l'art des jardins au point de vue théorique et pratique en laissant de côté la partie historique. Les progrès de l'école moderne n'en ont pas changé l'histoire à travers les âges, et celle-ci a été rapportée par d'autres plus autorisés à le faire que moi, notamment par MM. Arthur Mangin et Ed. André.
Barillet-Deschamp a été un rénovateur du genre paysagiste dit jardin anglais qui eut, sous son énergique impulsion, des applications grandioses. Il est un des rares artistes qui, après Lenôtre, ait conquis en dessinant et en plantant des jardins une réputation approchant de la célébrité impérissable de celui-ci et qui ne nous est transmise que par ses créations encore existantes, par l'opinion de ses contemporains et par ses élèves, Barillet-Deschamp n'ayant laissé aucun écrit susceptible, par les temps de rapide oubli que nous traversons, de le rappeler aux architectes paysagistes à venir.
Si ce modeste travail de l'un de ses admirateurs et adeptes pouvait, à côté de la tache qu'il s'est imposée d'y enseigner l'art de créer des jardins, aider à glorifier et à augmenter encore, par la diffusion de leurs idées, la réputation de Barillet et celle de Laforcade, son digne et modeste autant qu'érudit continuateur, je n'aurais pas à désirer d'autre succès.