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LE HASCHISCH

Quand on fait la moisson du chanvre, il se passe quelquefois d'étranges phénomènes dans la personne des travailleurs mâles et femelles. On dirait qu'il s'élève de la moisson je ne sais quel esprit vertigineux qui circule autour des jambes et monte malicieusement jusqu'au cerveau. La tête du moissonneur est pleine de tourbillons, d'autres fois elle est chargée de rêverie. Les membres s'affaissent et refusent le service. Du reste, il m'est arrivé à moi, enfant, jouant et

(l) Dans cette première étude sur le Haschisch, publiée dix ans avant celle qui précède, on retrouvera naturellement plus d'une observation répétée dans la rédaction définitive. L'auteur n'avait pas dû se faire scrupule de se copier lui-même à dix ans de distance ; et il reproduit parfois et presque dans les mêmes termes tel fait, telh.* anecdote déjà cités dans son premier travail. Malgré le mauvais effet des doubles emplois, nous nous sommes abstenus de rien changer au texte; et nous avons trouvé moins d'inconvénient à quelques répétitions inévitables qu'à des suppressions qui auraient détruit les proportions et l'économie de l'une ou de l'autre rédaction. [1869.]

me roulant sur des amas de luzerne, des phénomènes analogues.

On a essayé de faire du haschisch avec du chanvre de France. Tous les essais, jusqu'à présent, ont été mauvais, et les enragés qui veulent à tout prix se procurer des jouissances féeriques, ont continué à se servir du haschisch qui avait traversé la Méditerranée, c'est-à-dire fait avec du chanvre indien ou égyptien. La composition du haschisch est faite d'une décoction de chanvre indien, de beurre et d'une petite quantité d'opium.

Voici une confiture verte, singulièrement odorante, tellement odorante qu'elle soulève une certaine répulsion, comme ïe ferait, du reste, toute odeur fine portée à son maximum de force et pour ainsi dire de densité. Prenez-en gros comme une noix, remplissez-en une petite cuiller, et vous possédez le bonheur; le bonheur absolu avec toutes ses ivresses, toutes ses folies de jeunesse, et aussi ses béatitudes infinies. Le bonheur est là, sous la forme d'un petit morceau de confiture; prenez-en sans crainte, on n'en meurt pas; les organes physiques n'en reçoivent aucune atteinte grave. Peut-être votre volonté en sera-t-elle amoindrie, ceci est une autre affaire.

Généralement, pour donner au haschisch toute sa force et tout son développement, il faut le délayer dans du café noir très-chaud et le prendre à jeun; le dîner est rejeté vers dix heures ou minuit; une soupe très-légère seule est permise. Une infraction à cette règle si simple produirait ou des vomisse-

2l8 DU VIN ET DU HASCHISCH.

ments, le dîner se querellant avec la drogue, ou l'inefficacité du haschisch. Beaucoup d'ignorants ou d'imbéciles qui se conduisent ainsi accusent le haschisch d'impuissance.

A peine la petite drogue absorbée, opération qui, du reste, demande une certaine résolution, car, ainsi que je l'ai dit, la mixture est tellement odorante quelle cause à quelques personnes des velléités de nausées, vous vous trouvez immédiatement placé dans un état anxieux. Vous avez entendu vaguement parler des effets merveilleux du haschisch , votre imagination s'est fait une idée particulière, un idéal d'ivresse, et il vous tarde de savoir si la réalité, si le résultat, sera adéquat à votre préconception. Le temps qui s'écoule entre l'absorption du breuvage et les premiers symptômes varie suivant les tempéraments et aussi suivant l'habitude. Les personnes qui ont la connaissance et la pratique du haschisch sentent quelquefois, au bout d'une demi-heure, les premiers symptômes de l'invasion.

J'ai oublié de dire que le haschisch causant dans l'homme une exaspération de sa personnalité et en même temps un sentiment très-vif des circonstances et des milieux, il était convenable de ne se soumettre à son action que dans des milieux et des circonstances favorables. Toute joie, tout bien-être étant surabondant, toute douleur, toute angoisse est immensément profonde. Ne faites pas vous-même une pareille expérience, si vous avez à accomplir quelque affaire désagréable, si votre esprit se trouve porté au

spleen, si vous avez un billet à payer. Je l'ai dit, le haschisch est impropre à l'action. II ne console pas comme le vin; il ne fait que développer outre mesure la personnalité humaine dans les circonstances actuelles où elle est placée. Autant qu'il se peut, il faut un bel appartement ou un beau paysage, un esprit libre et dégagé, et quelques complices dont le talent intellectuel se rapproche du vôtre; un peu de musique aussi s'il est possible.

La plupart du temps les novices, à leur première initiation, se plaignent de la lenteur des effets. Ils les attendent avec anxiété, et comme cela ne va pas assez vite à leur gré, il font des fanfaronnades d'incrédulité qui réjouissent beaucoup ceux qui connaissent les choses et la manière dont le haschisch se gouverne. Ce n'est pas une des choses le moins comiques que de voir les premières atteintes apparaître et se multiplier au milieu même de cette incrédulité. D'abord une certaine hilarité saugrenue et irrésistible s'empare de vous. Les mots les plus vulgaires, les idées les plus simples prennent une physionomie bizarre et nouvelle. Cette gaieté vous est insupportable à vous-même; mais il est inutile de regimber. Le démon vous a envahi; tous les efforts que vous ferez pour résister ne serviront qu'à accélérer les progrès du mal. Vous riez de votre niaiserie et de votre folie; vos camarades vous rient au nez, et vous ne leur en voulez pas, car la bienveillance commence à se manifester.

Cette gaieté languissante, ce malaise dans la joie,

cette insécurité, cette indécision de la maladie, dure généralement peu de temps. II arrive quelquefois que des gens tout à fait impropres aux jeux de mots, improvisent des enfilades interminables de calembours, des rapprochements d'idées tout à fait improbables et faits pour dévoyer les maîtres les plus forts dans cet art saugrenu.

Au bout de quelques minutes, les rapports d'idées deviennent tellement vagues, les fils qui relient vos conceptions sont si ténus, que vos complices, vos coreligionnaires seuls peuvent vous comprendre. Votre folâtrerie, vos éclats de rire paraissent le comble de la sottise à tout homme qui n'est pas dans le même état que vous.

La sagesse de ce malheureux vous réjouit outre mesure, son sang- froid vous pousse aux dernières limites de l'ironie; il vous paraît le plus fou et le plus ridicule de tous les hommes. Quant à vos camarades, vous vous entendez parfaitement avec eux. Bientôt vous ne vous entendez plus que par les yeux. Le fait est que c'est une situation passablement comique que celle d'hommes qui jouissent d'une gaieté incompréhensible pour qui n'est pas situé dans le même monde qu'eux. Ils le prennent en profonde pitié. Dès lors, l'idée de supériorité pointe à l'horizon de votre intellect. Bientôt elle grandira démesurément.

J'ai été témoin, dans cette première phase, de deux scènes assez grotesques. Un musicien célèbre, qui ignorait les propriétés du haschisch et n'en avait peutêtre jamais entendu parler, arrive au milieu d'une so-

ciété où presque tout le monde en avait pris. On essaye de lui faire comprendre ses merveilleux effets. II rit avec grâce comme un homme qui veut bien poser quelques minutes par esprit de bienséance, parce qu'il est bien élevé. On rit beaucoup; car l'homme qui a pris du haschisch est, dans la première phase, doué d'une merveilleuse intelligence du comique. Les éclats de rire, les énormités incompréhensibles, les jeux de mots inextricables, les gestes baroques continuent. Le musicien déclare que cette charge d'artistes est mauvaise, que d'ailleurs elle doit être bien fatigante pour les auteurs.

La joie augmente. « Cette charge est peut-être bonne pour vous, pour moi non, dit-il. — II suffit qu'elle soit bonne pour nous», réplique égoïstement un des malades. Des éclats de rire interminables remplissent la salle. Mon homme se fâche et veut s'en aller. Quelqu'un ferme la porte et cache la clef. Un autre se met à genoux devant lui et lui déclare en pleurant, au nom de toute la société, que si elle est émue pour lui et pour son infériorité de la plus profonde pitié, elle n'en sera pas moins animée d'une éternelle bienveillance.

On le supplie de faire de la musique, il se résigne. A peine le violon s'était-il fait entendre, que les sons qui se répandaient dans l'appartement empoignaient çà et là quelqu'un des malades. Ce n'étaient que soupirs profonds, sanglots, gémissements déchirants, torrents de pleurs. Le musicien épouvanté s'arrête, il se croit dans une maison de fous. II s'approche de

celui dont la béatitude faisait le plus de tapage; il lui demande s'il souffre beaucoup et ce qu'il faudrait faire pour le soulager. Un esprit positif, qui lui non plus n'avait pas goûté de la drogue béatifique, propose de la limonade et des acides. Le malade, l'extase dans les yeux, le regarde avec un indicible mépris; c'est son orgueil qui le sauve des plus graves injures. En effet, quoi de plus propre à exaspérer un malade de joie que de vouloir le guérir?

Voici un phénomène extrêmement curieux selon moi : une domestique, chargée d'apporter du tabac et des rafraîchissements à des gens pris de haschisch, se voyant entourée de têtes bizarres, d'yeux démesurément agrandis, et comme circonvenue par une atmosphère malsaine, par cette folie collective, part d'un éclat de rire insensé, laisse tomber le plateau qui se brise avec toutes les tasses et les verres, et s'enfuit épouvantée à toutes jambes. Tout le monde rit. Elle a avoué le lendemain avoir éprouvé quelque chose de singulier pendant plusieurs heures, avoir été toute drôle, toute je ne sais comment. Cependant elle n'avait pas pris de haschisch.

La seconde phase s'annonce par une sensation de fraîcheur aux extrémités, une grande faiblesse; vous avez, comme on dit, des mains de beurre, une lourdeur de tête et une stupéfaction générale dans tout votre être. Vos yeux s'agrandissent, ils sont comme tirés dans tous les sens par une extase implacable. Votre face se remplit de pâleur, elle devient livide et verdâtre. Les lèvres se rétrécissent, se raccourcissent

et semblent vouloir rentrer en dedans. Des soupirs rauques et profonds s'échappent de votre poitrine, comme si votre nature ancienne ne pouvait pas supporter le poids de votre nature nouvelle. Les sens deviennent d'une finesse et d'une acuité extraordinaires. Les jeux percent l'infini. L'oreille perçoit les sons les plus insaisissables au milieu des bruits les plus aigus.

Les hallucinations commencent. Les objets extérieurs prennent des apparences monstrueuses. Ils se révèlent à vous sous des formes inconnues jusque-là. Puis ils se déforment, se transforment, et enfin ils entrent dans votre être, ou bien vous entrez en eux. Les équivoques les plus singulières, les transpositions d'idées les plus inexplicables ont lieu. Les sons ont une couleur, les couleurs ont une musique. Les notes musicales sont des nombres, et vous résolvez avec une rapidité effrayante de prodigieux calculs d'arithmétique à mesure que la musique se déroule dans votre oreille. Vous êtes assis et vous fumez; vous croyez être assis dans votre pipe, et c'est vous que votre pipe fume; c'est vous qui vous exhalez sous la forme de nuages bleuâtres.

Vous vous y trouvez bien, une seule chose vous préoccupe et vous inquiète. Comment ferez-vous pour sortir de votre pipe? Cette imagination dure une éternité. Un intervalle de lucidité avec un grand effort vous permet de regarder à la pendule. L'éternité a duré une minute. Un autre courant d'idées vous emporte; il vous emportera pendant une minute dans son

tourbillon vivant, et cette minute sera encore une éternité. Les proportions du temps et de l'être sont dérangées par la multitude innombrable et par l'intensité des sensations et des idées. On vit plusieurs vies d'hommes en l'espace d'une heure. C'est bien là le sujet de la Peau de chagrin. II n'y a plus équation entre les organes et les jouissances.

De temps en temps la personnalité disparaît. L'objectivité qui fait certains poètes panthéistes et aussi les grands comédiens devient telle, que vous vous confondez avec les êtres extérieurs. Vous voici arbre mugissant au vent et racontant à la nature des mélodies végétales. Maintenant vous planez dans l'azur du ciel immensément agrandi. Toute douleur a disparu. Vous ne luttez plus, vous êtes emporté, vous n'êtes plus votre maître, et vous ne vous en affligez pas. Tout à l'heure l'idée du temps disparaîtra complètement. De temps en temps encore un petit réveil a lieu. II vous semble que vous sortez d'un monde merveilleux et fantastique. Vous gardez, il est vrai, la faculté de vous observer vous-même, et demain vous aurez conservé le souvenir de quelques-unes de vos sensations. Mais cette faculté psychologique, vous ne pouvez pas l'appliquer. Je vous défie de tailler une plume ou un crayon ; ce serait un labeur au-dessus de vos forces.

D'autres fois la musique vous raconte des poëmes infinis, vous place dans des drames effrayants ou Féeriques. Elle s'associe avec les objets qui sont sous vos yeux. Les peintures du plafond, même médiocres

ou mauvaises, prennent une vie effrayante. L'eau limpide et enchanteresse coule dans le gazon qui tremble. Les nymphes aux chairs éclatantes vous regardent avec de grands yeux plus limpides que l'eau et l'azur. Vous prendriez votre place et votre rôle dans les plus méchantes peintures, les plus grossiers papiers peints qui tapissent les murs des auberges.

J'ai remarqué que l'eau prenait un charme effrayant pour tous les esprits un peu artistes illuminés par le haschisch. Les eaux courantes, les jets d'eau, les cascades harmonieuses, l'immensité bleue de la mer, roulent, dorment, chantent au fond de votre esprit. II ne serait peut-être pas bon de laisser un homme en cet état au bord d'une eau limpide ; comme le pêcheur de la ballade, il se laisserait peut-être entraîner par TOndine.

Vers la fin de la soirée, on peut manger, mais cette opération ne s'accomplit pas sans peine. On se trouve tellement au-dessus des faits matériels, qu'on préférerait certainement rester couché tout de son long au fond de son paradis intellectuel. Quelquefois cependant l'appétit se développe d'une manière extraordinaire ; mais il faut un grand courage pour remuer une bouteille, une fourchette et un couteau.

La troisième phase, séparée de la seconde par un redoublement de crise, une ivresse vertigineuse suivie d'un nouveau malaise, est quelque chose d'indescriptible. C'est ce que les Orientaux appellent le bief; c'est le bonheur absolu. Ce n'est plus quelque chose de tourbillonnant et de tumultueux. C'est une béati-

tudc calme et immobile. Tous les problèmes philosophiques sont résolus. Toutes les questions ardues contre lesquelles s'escriment les théologiens, et qui font le désespoir de l'humanité raisonnante, sont limpides et claires. Toute contradiction est devenue unité. L'homme est passé dieu.

II y a en vous quelque chose qui dit : «Tu es supérieur à tous les hommes, nul ne comprend ce que tu penses, ce que tu sens maintenant. Ils sont même incapables de comprendre l'immense amour que tu éprouves pour eux. Mais il ne faut pas les haïr pour cela; il faut avoir pitié d'eux. Une immensité de bonheur et de vertu s'ouvre devant toi. Nul ne saura jamais à quel degré de vertu et d'intelligence tu es parvenu. Vis dans la solitude de ta pensée et évite d'affliger les hommes. »

Un des effets les plus grotesques du haschisch est la crainte poussée jusqu'à la folie la plus méticuleuse d'affliger qui que ce soit. Vous déguiseriez même, si vous en aviez la force, l'état extra- naturel où vous êtes, pour ne pas causer d'inquiétude au dernier des hommes.

Dans ce suprême état, l'amour, chez les esprits tendres et artistiques, prend les formes les plus singulières et se prête aux combinaisons les plus baroques. Un libertinage effréné peut se mêler à un sentiment de paternité ardente et affectueuse.

Ma dernière observation ne sera pas la moins curieuse. Quand, le lendemain matin, vous voyez le jour mstallé dans votre chambre, votre première sensation

est un profond étonnement. Le temps avait complètement disparu. Tout à l'heure c'était la nuit, maintenant c'est le jour. «Ai-je dormi, ou n'ai-je pas dormi ?Mon ivresse a-t-elle duré toute la nuit, et la notion du temps étant supprimée, la nuit entière n'a-t-elle eu pour moi à peine que la valeur d'une seconde? Ou bien ai-je été enseveli dans les voiles d'un sommeil plein de visions?» II est impossible de le savoir.

II vous semble que vous éprouvez un bien-être et une légèreté d'esprit merveilleuse; nulle fatigue. Mais à peine êtes-vous debout qu'un vieux reste d'ivresse se manifeste. Vos jambes faibles vous conduisent avec timidité , vous craignez de vous casser comme un objet fragile. Une grande langueur, qui ne manque pas de charme, s'empare de votre esprit. Vous êtes incapable de travail et d'énergie dans l'action.

C'est la punition méritée de la prodigalité impie avec laquelle vous avez fait une si grande dépense de fluide nerveux. Vous avez jeté votre personnalité aux quatre vents du ciel , et maintenant vous avez de la peine à la rassembler et à la concentrer.

Je ne dis pas que le haschisch produise sur tous les hommes tous les effets que je viens de décrire. J'ai raconté à peu de chose près les phénomènes qui se produisent généralement, sauf quelques variantes, chez les esprits artistiques et philosophiques. Mais il y a des tempéraments chez qui cette drogue ne développe qu'une folie tapageuse, une gaieté violente qui ressemble à du vertige, des danses, des sauts, des trépignements, des éclats de rire. Ils ont pour ainsi dire un haschisch tout matériel. Ils sont insupportables aux spintuahstes qui les prennent en grande pitié. Leur vilaine personnalité fait éclat. J'ai vu une fois un magistrat respectable, un homme honorable, comme disent d'eux-mêmes les gens du monde, un de ces hommes dont la gravité artificielle impose toujours, au moment où le haschisch fit invasion en lui, se mettre brusquement à sauter un cancan des plus indécents. Le monstre intérieur et véridique se révélait.

Cet homme qui jugeait les actions de ses semblables, ce Togatus avait appris le cancan en cachette.

Ainsi l'on peut affirmer que cette impersonnalité, cet objectivisme dont j'ai parlé et qui n'est que le développement excessif de l'esprit poétique, ne se trouvera jamais dans le haschisch de ces gens-là.

En Egypte, le gouvernement défend la vente et le commerce du haschisch, à l'intérieur du pays du moins. Les malheureux qui ont cette passion viennent chez le pharmacien prendre, sous le prétexte d'acheter une autre drogue, leur petite dose préparée à l'avance. Le gouvernement égyptien a bien raison. Jamais un Etat raisonnable ne pourrait subsister avec l'usage du haschisch. Cela ne fait ni des guerriers ni des citoyens. En effet, il est défendu à l'homme, sous peine de déchéance et de mort intellectuelle, de déranger les conditions primordiales de son existence et de rompre l'équilibre de ses facultés avec les milieux. S'il existait un gouvernement qui eût intérêt à corrompre ses gouvernés, il n'aurait qu'à encourager l'usage du haschisch.

On dit que cette substance ne cause aucun mal physique. Cela est vrai, jusqu'à présent du moins Car je ne sais pas jusqu'à quel point on peut dire

qu'un homme qui ne ferait que rêver et serait incapable d'action, se porterait bien, quand même tous ses membres seraient en bon état. Mais c'est la volonté qui est attaquée, et c'est l'organe le plus précieux. Jamais un homme qui peut, avec une cuillerée de confitures, se procurer instantanément tous les biens du ciel et de la terre, n'en acquerra la millième partie par le travail. II faut avant tout vivre et travailler.

L'idée m'est venue de parler du vin et du haschisch dans le même article, parce qu'en effet il y a en eux quelque chose de commun : le développement poétique excessif de l'homme. Le goût frénétique de l'homme pour toutes les substances, saines ou dangereuses, qui exaltent sa personnalité, témoigne de sa grandeur. II aspire toujours à réchauffer ses espérances et à s'élever vers l'infini. Mais il faut voir les résultats. Voici une liqueur qui active la digestion, fortifie les muscles, et enrichit le sang. Prise en grande quantité même, elle ne cause que des désordres assez courts. Voilà une substance qui interrompt les fonctions digestives, qui affaiblit les membres et qui peut causer une ivresse de vingt-quatre heures. Le vin exalte la volonté; le haschisch l'annihile. Le vin est un support physique; le haschisch est une arme pour le suicide. Le vin rend bon et sociable ; le haschisch est isolant. L'un est laborieux pour ainsi dire, l'autre essentiellement paresseux. A quoi bon, en effet, travailler, labourer, écrire , fabriquer quoi que ce soit, quand on peut emporter le paradis d'un seul coup? Enfin le vin est pour le peuple qui travaille et qui mérite d'en

boire. Le haschisch appartient à la classe des joies solitaires; il est fait pour les misérables oisifs. Le vin est utile, il produit des résultats fructifiants. Le haschisch est inutile et dangereux'1 .

O II ne faut mentionner que pour mémoire la tentative faite récemment pour appliquer le haschisch à la cure de la folie. Le fou qui prend du haschisch contracte une folie qui chasse l'autre, et quand l'ivresse est passée, la vraie folie, qui est l'état normal du fou, reprend son empire, comme chez nous la raison et la santé. Quelqu'un s'est donné la peine d'écrire un livre là-dessus. Le médecin qui a inventé ce beau système n'est pas le moins du monde philosophe.

Je termine cet article par quelques belles paroles qui ne sont pas de moi, mais d'un remarquable philosophe peu connu, Barbereau, théoricien musical, et professeur au Conservatoire. J'étais auprès de lui dans une société dont quelques personnes avaient pris du bienheureux poison, et il me dit avec un accent de mépris indicible : «Je ne comprends pas pourquoi l'homme rationnel et spirituel se sert de moyens artificiels pour arriver à la béatitude poétique, puisque l'enthousiasme et la volonté suffisent pour l'élever à une existence supra-naturelle. Les grands poètes, les philosophes, les prophètes sont des êtres qui, par le pur et libre exercice de la volonté, parviennent à un état où ils sont à la fois cause et effet, sujet et objet, magnétiseur et somnambule. »

Je pense exactement comme lui.

Samuel Cramer, qui signa autrefois du nom de Manuela de Monteverde quelques folies romantiques, — dans le bon temps du Romantisme, — est le produit contradictoire d'un blême Allemand et d'une brune Chilienne. Ajoutez à cette double origine une éducation française et une civilisation littéraire, vous serez moins surpris, — sinon satisfait et édifié, — des complications bizarres de ce caractère. — Samuel a le front pur et noble, les jeux brillants comme des gouttes de café, le nez taquin et railleur, les lèvres impudentes et sensuelles, le menton carré et despote, la chevelure

prétentieusement raphaéiesque. — C'est à la fois un a ranci fainéant, un ambitieux triste, et un illustre malheureux; car il n'a guère eu dans sa vie que des moitiés d'idées. Le soleil de la paresse qui resplendit sans cesse au dedans de lui, lui vaporise et lui mange cette moitié de génie dont le ciel l'a doué. Parmi tous ces demi-grands hommes que j'ai connus dans cette terrible vie parisienne, Samuel fut, plus que tout autre, l'homme des belles œuvres ratées ; — créature maladive et fantastique, dont la poésie brille bien plus dans sa personne que dans ses œuvres, et qui, vers une heure du matin, entre I'éblouissement d'un feu de charbon de terre et le tic tac d'une horloge, m'est toujours apparu comme le dieu de l'impuissance, — dieu moderne et hermaphrodite, — impuissance si colossale et si énorme qu'elle en est épique !

Comment vous mettre au fait, et vous faire voir bien clair dans cette nature ténébreuse, bariolée de vifs éclairs, — paresseuse et entreprenante à la fois,

— féconde en desseins difficiles et en risibles avortements; — esprit chez qui le paradoxe prenait souvent les proportions de la naïveté, et dont l'imagination était aussi vaste que la solitude et la paresse absolues?

— Un des travers les plus naturels de Samuel était de se considérer comme l'égal de ceux qu'il avait su admirer; après une lecture passionnée d'un beau livre, sa conclusion involontaire était : voilà qui est assez beau pour être de moi ! — et de là à penser : c'est donc de moi, — il n'y a que l'espace d'un tiret.

Dans le monde actuel, ce genre de caractère est plus fréquent qu'on ne le pense; les rues, les promenades publiques, les estaminets et tous les asiles de la flânerie fourmillent d'êtres de cette espèce. Ils s'identifient si bien avec le nouveau modèle, qu'ils ne sont pas éloignés de croire qu'ils l'ont inventé. — Les voilà aujourd'hui déchiffrant péniblement les pages mystiques de Plotin ou de Porphyre; demain ils admireront comme Crébillon le fils a bien exprimé le côté volage et français de leur caractère. Hier ils s'entretenaient familièrement avec Jérôme Cardan; les voici maintenant jouant avec Sterne ou se vautrant avec Rabelais dans toutes les goinfreries de l'hyperbole. Ils sont d'ailleurs si heureux dans chacune de leurs métamorphoses, qu'ils n'en veulent pas le moins du monde à tous ces beaux génies de les avoir devancés dans l'estime de la postérité. — Naïve et respectable impudence ! Tel était le pauvre Samuel.

Fort honnête homme de naissance et quelque peu gredin par passe-temps, — comédien par tempérament, — il jouait pour lui-même et à huis clos d'incomparables tragédies, ou, pour mieux dire, tragicomédies. Se sentait-il effleuré et chatouillé par la gaieté, il fallait se le bien constater, et notre homme s'exerçait à rire aux éclats. Une larme lui germait-elle dans le coin de l'œil à quelque souvenir, il allait à sa glace se regarder pleurer. Si quelque fille, dans un accès de jalousie brutale et puérile, lui faisait une égratignure avec une aiguille ou un canif, Samuel se glorifiait en lui-même d'un coup de couteau, et quand

il devait quelques misérables vingt mille francs, il s'écriait joyeusement :

— Quel triste et lamentable sort que celui d'un génie harcelé par un million de dettes !

D'ailleurs, gardez-vous de croire qu'il fût incapable de connaître les sentiments vrais, et que la passion ne fît qu'effleurer son épiderme. II eût vendu ses chemises pour un homme qu'il connaissait à peine, et qu'à l'inspection du front et de la main il avait institué hier son ami intime. II apportait dans les choses de l'esprit et de l'âme la contemplation oisive des natures germaniques, — dans les choses de la passion l'ardeur rapide et volage de sa mère, — et dans la pratique de la vie tous les travers de la vanité française. II se fût battu en duel pour un auteur ou un artiste mort depuis deux siècles. Comme il avait été dévot avec fureur, il était athée avec passion. II était à la fois tous les artistes qu'il avait étudiés et tous les livres qu'il avait lus, et cependant, en dépit de cette faculté comédienne, restait profondément original. II était toujours le doux, le fantasque, le paresseux, le terrible, le savant, l'ignorant, le débraillé, le coquet Samuel Cramer, la romantique Manuela de Monteverde. II raffolait d'un ami comme d'une femme, aimait une femme comme un camarade. II possédait la logique de tous les bons sentiments et la science de toutes les roueries, et néanmoins il n'a jamais réussi à rien, parce qu'il croyait trop à l'impossible. — Quoi d'étonnant? il était toujours en train de le concevoir.

Samuel, un soir, eut l'idée de sortir; le temps était

beau et parfumé. — II avait, selon son goût naturel pour l'excessif, des habitudes de réclusion et de dissipation également violentes et prolongées, et depuis longtemps il était resté fidèle au logis. La paresse maternelle, la fainéantise créole qui coulait dans ses veines l'empêchait de souffrir du désordre de sa chambre, de son linge et de ses cheveux encrassés et emmêlés à l'excès. II se peigna, se lava, sut en quelques minutes retrouver le costume et l'aplomb des gens chez qui l'élégance est chose journalière; puis ii ouvrit la fenêtre. — Un jour chaud et doré se précipita dans le cabinet poudreux. Samuel admira comme le printemps était venu vite en quelques jours et sans crier gare. Un air tiède et imprégné de bonnes odeurs lui ouvrit les narines, — dont une partie étant montée au cerveau, le remplit de rêverie et de désirs, et l'autre lui remua Iibertinement le cœur, l'estomac et le foie. — II souffla résolument ses deux bougies dont l'une palpitait encore sur un volume de Swedenborg, et l'autre s'éteignait sur un de ces livres honteux dont la lecture n'est profitable qu'aux esprits possédés d'un goût immodéré de la vérité.

Du haut de sa solitude, encombrée de paperasses, pavée de bouquins et peuplée de ses rêves, Samuel apercevait souvent, se promenant dans une allée du Luxembourg, une forme et une figure qu'il avait aimées en province , — à l'âge où l'on aime d'amour. — Ses traits, quoique mûris et engraissés par quelques années de pratique, avaient la grâce profonde et décente de l'honnête femme; au fond de ses jeux brillait

encore par intervalles la rêverie humide de la jeune fille. Elle allait et venait, habituellement escortée par une bonne assez élégante, et dont le visage et la tournure accusaient plutôt la confidente et la demoiselle de compagnie que la domestique. Elle semblait rechercher les endroits abandonnés, et s'asseyait tristement avec des attitudes de veuve, tenant parfois dans sa main distraite un livre qu'elle ne lisait pas.

Samuel l'avait connue aux environs de Lyon, jeune, alerte, folâtre et plus maigre. A force de la regarder et pour ainsi dire de la reconnaître, il avait retrouvé un à un tous les menus souvenirs qui se rattachaient à elle dans son imagination; il s'était raconté à luimême, détail par détail, tout ce jeune roman, qui, depuis, s'était perdu dans les préoccupations de sa vie et le dédale de ses passions.

Ce soir-là, il la salua, mais avec plus de soin et plus de regards. En passant devant elle, il entendit derrière lui ce lambeau de dialogue :

— Comment trouvez-vous ce jeune homme, Mariette?

Mais cela dit avec un ton de voix si distrait, que l'observateur le plus malicieux n'y eût rien trouvé à redire contre la dame.

— Mais je le trouve fort bien, madame. — Madame sait que c'est M. Samuel Cramer?

Et sur un ton plus sévère :

— Comment se fait-il que vous sachiez cela, Mariette?

LA FANFARLO. ^4j

C'est pourquoi le lendemain Samuel eut grand soin de lui rapporter son mouchoir et son livre, qu'il trouva sur un banc, et qu'elle n'avait pas perdus, puisqu'elle était près de là, regardant les moineaux se disputer des miettes, ou ayant l'air de contempler le travail intérieur de la végétation. Comme il arrive souvent entre deux êtres dont les destinées complices ont élevé l'âme à un égal diapason , — engageant la conversation assez brusquement, — il eut néanmoins le bonheur bizarre de trouver une personne disposée à l'écouter et à lui répondre.

— Serais-je assez heureux, madame, pour être encore logé dans un coin de votre souvenir? Suis- je tellement changé que vous ne puissiez reconnaître en moi un camarade d'enfance, avec qui vous avez daigné jouer à cache -cache et faire l'école buissonnière?

— Une femme, — répondit la dame avec un demisourire, — n'a pas le droit de reconnaître aussi facilement les gens; c'est pourquoi je vous remercie, monsieur, de m'avoir, le premier, offert l'occasion de me reporter vers ces beaux et gais souvenirs. — Et puis. . . chaque année de la vie contient tant d'événements et de pensées... et il me semble vraiment qu'il y a bien des années?. ..

— Années, répliqua Samuel, — qui pour moi ont été tantôt bien lentes , tantôt bien promptes à s'envoler, mais toutes diversement cruelles!

— Et la poésie ?. . . fît la dame avec un sourire dans les yeux.

2 j I LA FANFARLO.

— Toujours, madame! répondit Samuel en riant. — Mais que Iisiez-vous donc là?

— Un roman de Walter Scott.

— Je m'explique maintenant vos fréquentes interruptions. — Oh ! l'ennuyeux écrivain ! — Un poudreux déterreur de chroniques! un fastidieux amas de descriptions de bric-à-brac, — un tas de vieilles choses et de défroques de tout genre : — des armures, des vaisselles, des meubles, des auberges gothiques et des châteaux de mélodrame, où se promènent quelques mannequins à ressort, vêtus de justaucorps et de pourpoints bariolés; — types connus, dont nul plagiaire de dix-huit ans ne voudra plus dans dix ans; des châtelaines impossibles et des amoureux parfaitement dénués d'actualité, — nulle vérité de cœur, nulle philosophie de sentiments! Quelle différence chez nos bons romanciers français, où la passion et la morale l'emportent toujours sur la description matérielle des objets! — Qu'importe que la châtelaine porte fraise ou paniers, ou sous-jupe Oudinot, pourvu qu'elle sanglote ou trahisse convenablement? L'amoureux vous intéresse-t-il beaucoup plus pour porter dans son gilet un poignard au lieu d'une carte de visite, et un despote en habit noir vous cause-t-il une terreur moins poétique qu'un tyran bardé de buffle et de fer?

Samuel, comme on le voit, rentrait dans la classe des gens absorbants, — des hommes insupportables et passionnés, chez qui le métier gâte la conversation, et à qui toute occasion est bonne, même une connaissance improvisée au coin d'un arbre ou d'une rue,

fût-ce d'un chiffonnier, — pour développer opiniâtrement leurs idées. — II n'y a entre les commis voyageurs, les industriels errants, les allumeurs d'affaires en commandite et les poètes absorbants, que la différence de la réclame à la prédication; le vice de ces derniers est tout à fait désintéressé.

Or, la dame lui répliqua simplement :

— Mon cher monsieur Samuel, je ne suis que public, c'est assez vous dire que mon âme est innocente. Aussi le plaisir est-il pour moi la chose du monde la plus facile à trouver. — Mais parlons de vous; — je m'estimerais heureuse si vous me jugiez digne de lire quelques-unes de vos productions.

— Mais, madame, comment se fait- il...? fit la grosse vanité du poète étonné.

— Le maître de mon cabinet de lecture dit qu'il ne vous connaît pas.

Et elle sourit doucement comme pour amortir l'effet de cette taquinerie fugitive.

— Madame, dit sentencieusement Samuel, le vrai public du dix-neuvième siècle est les femmes; votre suffrage me constituera plus grand que vingt académies.

— Eh bien, monsieur, je compte sur votre promesse. — Mariette, l'ombrelle et I'écharpe; on s'impatiente peut-être à la maison. Vous savez que monsieur revient de bonne heure.

Elle lui fit un salut gracieusement écourté, qui n'avait rien de compromettant, et dont la familiarité n'excluait pas la dignité.

l [6 LA FANFAKI O.

Samuel ne s'étonna point de retrouver un ancien amour de jeunesse asservi au lien conjugal. Dans ['histoire universelle du sentiment, cela est de rigueur. — Elle s'appelait madame de Cosmelly, et demeurait dans une des rues les plus aristocratiques du faubourg Saint-Germain.

Le lendemain il la trouva, la tête inclinée par une mélancolie gracieuse et presque étudiée, vers les fleurs de la plate-bande, et il lui offrit son volume des Orfraies, recueil de sonnets, comme nous en avons tons fait et tous lu, dans le temps où nous avions le jugement si court et les cheveux si longs.

Samuel était fort curieux de savoir si ses Orfraie, avaient charmé l'âme de cette belle mélancolique, et si les cris de ces vilains oiseaux lui avaient parlé en sa faveur; mais quelques jours après elle lui dit avec une candeur et une honnêteté désespérantes :

— Monsieur, je ne suis qu'une femme, et, par conséquent, mon jugement est peu de chose; mais il me paraît que les tristesses et les amours de messieurs les auteurs ne ressemblent guère aux tristesses et aux

amours des autres hommes. Vous adressez des galants

teries, fort élégantes sans doute et d'un choix fort exquis, à des dames que j'estime assez pour croire qu'elles doivent parfois s'en effaroucher. Vous chantez la beauté des mères dans un style qui doit vous priver du suffrage de leurs filles. Vous apprenez au monde

pp.

que vous raffolez du pied et de la main de madame une telle, qui, supposons-le pour son honneur, dépense moins de temps à vous lire qu'à tricoter des bas

et des mitaines pour les pieds ou les mains de ses enfants. Par un contraste des plus singuliers, et dont la cause mystérieuse m'est encore inconnue, vous réservez votre encens le plus mystique à des créatures bizarres qui lisent encore moins que les dames, et vou< vous pâmez platoniquement devant des sultanes de bas lieu, qui doivent, ce me semble, à l'aspect de la délicate personne d'un poëte, ouvrir des yeux aussi grands que des bestiaux qui se réveillent dans un incendie. De plus, j'ignore pourquoi vous chérissez tant les sujets funèbres et les descriptions d'anatomie. Quand on est jeune, qu'on a comme vous un beau talent et toutes les conditions présumées du bonheur, il me paraît bien plus naturel de célébrer la santé et les joies de l'honnête homme, que de s'exercer à l'anathème et de causer avec des Orfraies.

Voici ce qu'il lui répondit :

— Madame, plaignez-moi, ou plutôt plaigneznous, car j'ai beaucoup de frères de ma sorte; c'est la haine de tous et de nous-mêmes qui nous a conduits vers ces mensonges. C'est par désespoir de ne pouvoir être nobles et beaux suivant ies moyens naturels, que nous nous sommes si bizarrement fardé le visage. Nous nous sommes tellement appliqués à sophistiquer notre cœur, nous avons tant abusé du microscope pour étudier les hideuses excroissances et les honteuses verrues dont il est couvert, et que nous grossissons à plaisir, qu'il est impossible que nous parlions le langage des autres hommes. Ils vivent pour vivre, et nous, hélas ! nous vivons pour savoir. Tout le mystère

2,8 LA I AISFARLO.

est là. L'âge ne change que la voix et n'abolit que les cheveux et les dents; nous avons altéré l'accent de la nature, nous avons extirpé une à une les pudeurs virginales dont était hérissé notre intérieur d'honnête homme. Nous avons psychologisé comme les fous, qui augmentent leur folie en s'efforçant de la comprendre. Les années n'infirment que les membres, et nous avons déformé les passions. Malheur, trois fois malheur aux pères infirmes qui nous ont faits rachitiques et mal venus, prédestinés que nous sommes à n'enfanter que des mort-nés !

— Encore des Orfraies ! dit-elle; voyons, donnezmoi votre bras et admirons ces pauvres rieurs que le printemps rend si heureuses !

Au lieu d'admirer les fleurs, Samuel Cramer, à qui la phase et la période étaient venues, commença à mettre en prose et à déclamer quelques mauvaises stances composées dans sa première manière. La dame le laissait faire.

— Quelle différence, et combien il reste peu du même homme, excepté le souvenir! mais le souvenir n'est qu'une souffrance nouvelle. Le beau temps que celui où le matin ne réveilla jamais nos genoux engourdis ou rompus par la fatigue des songes, où nos yeux clairs riaient à toute la nature, où notre âme ne raisonnait pas, mais où elle vivait et jouissait; où nos soupirs s'écoulaient doucement sans bruit et sans orgueil! que de fois, dans les loisirs de l'imagination, j'ai revu l'une de ces belles soirées automnales où les jeunes âmes font des progrès comparables à ces

arbres qui poussent de plusieurs coudées par un coup de foudre. Alors je vois, je sens, j'entends; la lune réveille les gros papillons; le vent chaud ouvre les belles-de-nuit; i'eau des grands bassins s'endort. — Ecoutez en esprit les valses subites de ce piano mystérieux. Les parfums de l'orage entrent par les fenêtres; c'est l'heure où les jardins sont pleins de robes roses et blanches qui ne craignent pas de se mouiller. Les buissons complaisants accrochent les jupes fuyantes, les cheveux bruns et les boucles blondes se mêlent en tourbillonnant! — Vous souvient-il encore, madame, des énormes meules de foin, si rapides à descendre, de la vieille nourrice si lente à vous poursuivre, et de la cloche si prompte à vous rappeler sous l'oeil de votre tante, dans la grande salle à manger?

Madame de Cosmelly interrompit Samuel par un soupir, voulut ouvrir la bouche, sans doute pour le prier de s'arrêter, mais il avait déjà repris la parole.

— Ce qu'il y a de plus désolant, dit-il, c'est que tout amour fait toujours une mauvaise fin, d'autant plus mauvaise qu'il était plus divin, plus ailé à son commencement. II n'est pas de rêve, quelque idéal qu'il soit, qu'on ne retrouve avec un poupard glouton suspendu au sein; il n'est pas de retraite, de maisonnette si délicieuse et si ignorée, que la pioche ne vienne abattre. Encore cette destruction est-elle toute matérielle; mais il en est une autre plus impitoyable et plus secrète qui s'attaque aux choses invisibles. Figurez-vous qu'au moment où vous vous appuyez sur l'être de votre choix, et que vous lui dites : Envo-

2,o LA FANFARLO.

lons-nous ensemble et cherchons le fond du ciel! — une voix implacable et sérieuse penche à votre oreille pour vous dire que nos passions sont des menteuses, que c'est notre myopie qui fait les beaux visages et notre ignorance les belles âmes, et qu'il vient nécessairement un jour où l'idole, pour le regard plus clairvoyant, n'est plus qu'un objet, non pas de haine, mais de mépris et d'étonnement !

— De grâce, monsieur, dit madame de CosmcIIv. Elle était évidemment émue; Samuel s'était aperçu

qu'il avait mis le fer sur une ancienne plaie, et il insistait avec cruauté.

— Madame, dit-il, les souffrances salutaires du souvenir ont leurs charmes, et, dans cet enivrement de la douleur, on trouve parfois un soulagement. — A ce funèbre avertissement, toutes les âmes loyales s'écrieraient : «Seigneur, enlevez-moi d'ici avec mon rêve intact et pur : je veux rendre à la nature ma passion avec toute sa virginité, et porter ailleurs ma couronne inflétric.» — D'ailleurs les résultats du désillusionnement sont terribles. — Les enfants maladifs qui sortent d'un amour mourant sont la triste débauche et la hideuse impuissance : la débauche de l'esprit, l'impuissance du cœur, qui font que l'un ne vit plus que par curiosité, et que l'autre se meurt chaque jour de lassitude. Nous ressemblons tous plus ou moins à un voyageur qui aurait parcouru un très-grand pays, et regarderait chaque soir le soleil, qui jadis dorait superbement les agréments de la route, se coucher dans un horizon plat. Il s'assied avec résignation sur de

LA FAN FAR LO. 2. y 1

sales collines couvertes de débris inconnus, et dit aux senteurs de bruvères qu'elles ont beau monter vers un ciel vide; aux graines rares et malheureuses, qu'elles ont beau germer dans un sol desséché; aux oiseaux qui croient leurs mariages bénis par quelqu'un, qu'ils ont tort de bâtir des nids dans une contrée balayée de vents froids et violents. II reprend tristement sa route vers un désert qu'il sait semblable à celui qu'il vient de parcourir, escorté par un pâle fantôme qu'on nomme Raison, qui éclaire avec une pâle lanterne l'aridité de son chemin, et, pour étancher la soif renaissante de passion qui le prend de temps en temps, lui verse le poison de l'ennui.

Tout d'un coup, entendant un profond soupir et un sanglot mal comprimé, il se retourna vers madame de Cosmelly; elle pleurait abondamment et n'avait même plus la force de cacher ses larmes.

II la considéra quelque temps en silence, avec l'air le plus attendri et le plus onctueux qu'il put se donner; le brutal et hypocrite comédien était fier de ces belles larmes; il les considérait comme son œuvre et sa propriété littéraire. II se méprenait sur le sens intime de cette douleur, comme madame de Cosmelly, noyée dans cette candide désolation, se méprenait sur l'intention de son regard. II y eut là un jeu singulier de malentendus, à la suite duquel Samuel Cramer lui tendit définitivement une double poignée de main, qu'elle accepta avec une tendre confiance.

— Madame, reprit Samuel après quelques instants de silence, — le silence classique de l'émotion, — la

vraie sagesse consiste moins à maudire qu'à espérer. Sans le don tout divin de l'espérance, comment pourrions-nous traverser ce hideux désert de l'ennui que je viens de vous décrire? Le fantôme qui nous accompagne est vraiment un fantôme de raison : on peut le chasser en l'aspergeant avec l'eau bénite de la première vertu théologale. II y a une aimable philosophie qui sait trouver des consolations dans les objets les plus indignes en apparence. De même que la vertu vaut mieux que l'innocence, et qu'il y a plus de mérite à ensemencer un désert qu'à butiner avec insouciance dans un verger fructueux, de même il est vraiment digne d'une âme d'élite de se purifier et de purifier le prochain par son contact. Comme il n'est pas de trahison qu'on ne pardonne, il n'est pas de faute dont on ne puisse se faire absoudre, pas d'oubli qu'on ne puisse combler; il est une science d'aimer son prochain et de le trouver aimable, comme il est un savoir bien vivre.

Plus un esprit est délicat, plus il découvre de beautés originales; plus une âme est tendre et ouverte à la divine espérance , plus elle trouve dans autrui , quelque souillé qu'il soit, de motifs d'amour; ceci est l'œuvre de la charité, et l'on a vu plus d'une voyageuse désolée et perdue dans les déserts arides du désillusionnement, reconquérir la foi et s'éprendre plus fortement de ce qu'elle avait perdu, avec d'autant plus de raisoii qu'elle possède alors la science de diriger sa passion et celle de la personne aimée.

Le visage de madame de Cosmelly s'était éclairé

peu à peu; sa tristesse rayonnait d'espérance comme un soleil mouillé, et à peine Samuel eut-il fini son discours, qu'elle lui dit vivement et avec l'ardeur naïve d'un enfant :

— Est-il bien vrai, monsieur, que cela soit possible, et y a-t-il pour les désespérés des branches aussi faciles à saisir ?

— Mais certainement, madame.

— Ah ! que vous me rendriez bien la plus heureuse des femmes, si vous daigniez m'enseigner vos recettes !

— Rien de plus facile, répliqua-t-il brutalement.

Au milieu de ce marivaudage sentimental, la confiance était venue et avait en effet uni les mains des deux personnages; si bien qu'après quelques hésitations et quelques pruderies qui semblèrent de bon augure à Samuel, madame de Cosmelly à son tour lui fit ses confidences et commença ainsi :

— Je comprends, monsieur, tout ce qu'une âme poétique peut souffrir de cet isolement, et combien une ambition de cœur comme la vôtre doit se vite consumer dans sa solitude; mais vos douleurs, qui n'appartiennent qu'à vous, viennent, autant que j'ai pu le démêler sous la pompe de vos paroles, de besoins bizarres toujours insatisfaits et presque impossibles à satisfaire. Vous souffrez, il est vrai; mais il se peut que votre souffrance fasse votre grandeur et qu'elle vous soit aussi nécessaire qu'à d'autres le bonheur. — Maintenant daignerez-vous écouter, et sympathiser avec des chagrins plus faciles à comprendre, — une

douleur de province? J'attends de vous, monsieur Cramer, de vous, le savant, l'homme d'esprit, les conseils et peut-être les secours d'un ami.

Vous savez qu'au temps où vous m'avez connue, j'étais une bonne petite fille, un peu rêveuse déjà comme vous, mais timide et fort obéissante; que je me regardais moins souvent que vous dans la glace, et que j'hésitais toujours à manger ou à mettre dans mes poches les pêches et le raisin que vous alliez hardiment voler pour moi dans le verger de nos voisins. Je ne trouvais jamais un plaisir vraiment agréable et complet qu'autant qu'il fût permis, et j'aimais bien mieux embrasser un beau garçon comme vous devant ma vieille tante qu'au milieu des champs. La coquetterie et le soin que toute fille à marier doit avoir de sa personne ne me sont venus que tard. Quand j'ai su à peu près chanter une romance au piano, on m'a habillée avec plus de recherche, on m'a forcée à me tenir droite; on m'a fait faire de la gymnastique, et l'on m'a défendu de gâter mes mains à planter des (leurs ou à élever des oiseaux. II me fut permis de lire autre chose que Berquin , et je fus menée en grande toilette au théâtre de l'endroit voir de mauvais opéras. Quand M. de Cosmelly vint au château, je me pris tout d'abord pour lui d'une amitié vive; comparant sa jeunesse florissante avec la vieillesse un peu grondeuse de matante, je lui trouvai de plus l'air noble, honnête, et il usait avec moi de la galanterie la plus respectueuse. Puis on citait de lui les traits les plus beaux : un bras cassé en duel pour un ami un peu poltron qui lui avait

confié l'honneur de sa sœur, des sommes énormes prêtées à d'anciens camarades sans fortune; que sais-je, moi? il avait avec tout le monde un air de commandement à la fois affable et irrésistible, qui me dompta moi-même. Comment avait- il vécu avant de mener auprès de nous la vie de château ; avait-il connu d'autres plaisirs que de chasser avec moi ou de chanter de vertueuses romances sur mon mauvais piano; avait-il eu des maîtresses? Je n'en savais rien, et je ne songeais pas à m'en informer. Je me mis à l'aimer avec toute la crédulité d'une jeune fille qui n'a pas eu le temps de comparer, et je l'épousai, — ce qui fit à ma tante le plus grand plaisir. Quand je fus sa femme devant la religion et devant la loi, je l'aimai encore plus. — Je l'aimai beaucoup trop, sans doute. — Avais-je tort, avais-je raison? qui peut le savoir? J'ai été heureuse de cet amour, j'ai eu tort d'ignorer qu'il pût être troublé. — Le connaissais-je bien avant de l'épouser? Non, sans doute; mais il me semble qu'on ne peut pas plus accuser une honnête fille qui veut se marier de faire un choix imprudent, qu'une femme perdue de prendre un amant ignoble. L'une et l'autre, — malheureuses que nous sommes! — sont également ignorantes. II manque à ces malheureuses victimes, qu'on nomme filles à marier, une honteuse éducation, je veux dire la connaissance des vices d'un homme. Je voudrais que chacune de ces pauvres petites, avant de subir le lien conjugal, pût entendre dans un lieu secret, et sans être vue, deux hommes causer entre eux des choses de la vie, et sur-

tout des femmes. Après cette première et redoutable épreuve, elles pourraient se livrer avec moins de danger aux chances terribles du mariage, connaissant le fort et le faible de leurs futurs tyrans.

Samuel ne savait pas au juste où cette charmante victime en voulait venir; mais il commençait à trouver qu'elle parlait beaucoup trop de son mari pour une femme désillusionnée.

Après avoir fait une pause de quelques minutes, comme si elle craignait d'aborder l'endroit funeste, elle reprit ainsi :

— Un jour, M. de CosmcIIy voulut revenir à Paris ; il fallait que je brillasse dans mon jour et que je fusse encadrée selon mes mérites. Une femme belle et instruite, disait-il, se doit à Paris. II faut qu'elle sache poser devant le monde et faire tomber quelques-uns de ses rayons sur son mari. — Une femme qui a l'esprit noble et du bon sens sait qu'elle n'a de gloire à attendre ici-bas qu'autant qu'elle fait une partie de la gloire de son compagnon de voyage, qu'elle sert les vertus de son mari, et surtout qu'elle n'obtient de respect qu'autant qu'elle le fait respecter. — Sans doute, c'était le moyen le plus simple et le plus sûr pour se faire obéir presque avec joie ; savoir que mes efforts et mon obéissance m'embelliraient à ses yeux, à coup sûr, il n'en fallait pas tant pour me décider à aborder ce terrible Paris, dont j'avais instinctivement peur, et dont le noir et éblouissant fantôme dressé à l'horizon de mes rêves faisait se serrer mon pauvre cœur de fiancée. — C'était donc là, à l'entendre, le vrai motil

de notre voyage. La vanité d'un mari fait la vertu d'une femme amoureuse. Peut-être se mentait-il à luimême avec une sorte de bonne foi, et rusait-il avec sa conscience sans trop s'en apercevoir. — A Paris, nous eûmes des jours réservés pour des intimes, dont M. de Cosmelly s'ennuyaàlalongue, comme il s'étaitennuyé de sa femme. Peut-être s'était-il un peu dégoûté d'elle, parce qu'elle avait trop d'amour; elle mettait tout son cœur en avant. II se dégoûta de ses amis par la raison contraire. Ils n'avaient rien à lui offrir que les plaisirs monotones des conversations où la passion n'a aucune part. Dès lors, son activité prit une autre direction. Après les amis vinrent les chevaux et le jeu. Le bourdonnement du monde, la vue de ceux qui étaient restés sans entraves et qui lui racontaient sans cesse les souvenirs d'une jeunesse folle et occupée, l'arrachèrent au coin du feu et aux longues causeries. Lui, qui n'avait jamais eu d'autre affaire que son cœur, il eut des affaires. Riche et sans profession, il sut se créer une foule d'occupations remuantes et frivoles qui remplissaient tout son temps; les questions conjugales : « — Où vas-tu ? — A quelle heure te reverra-t-on ? — Reviens vite», il fallut les refouler au fond de ma poitrine; car la vie anglaise, — cette mort du cœur, — la vie des clubs et des cercles, l'absorba tout entier. — Le soin exclusif de sa personne et le dandysme qu'il affecta me choquèrent tout d'abord ; il est évident que je n'en étais pas l'objet. Je voulus faire comme lui, être plus que belle, c'est-à-dire coquette, coquette pour lui, comme il l'était pour le monde; autrefois j'offrais tout,

je donnais tout, je voulus désormais me faire prier. Je voulais ranimer les cendres de mon bonheur éteint , en les agitant et en les retournant; mais il paraît que je suis bien malhabile à la ruse et bien gauche au vice, il ne daigna pas s'en apercevoir. Ma tante, cruelle comme toutes les femmes vieilles et envieuses, qui sont réduites à admirer un spectacle où jadis elles furent actrices, et à contempler les jouissances qu'on leur refuse, eut grand soin de me faire savoir, par l'entremise intéressée d'un cousin de M. de Cosmelly, qu'il s'était épris d'une fille de théâtre fort en vogue. Je me fis conduire dans tous les spectacles, et toute femme un peu belle que je voyais entrer en scène, je tremblais d'admirer en elle ma rivale. Enfin j'appris, par une charité du même cousin , que c'était la Fanfarlo, une danseuse aussi bête que belle. — Vous qui êtes auteur, vous la connaissez sans doute. — Je ne suis pas très-vaniteuse ni très-fière de ma figure; mais, je vous jure, monsieur Cramer, que maintes fois, la nuit, vers trois ou quatre heures du matin, fatiguée d'attendre mon mari, les yeux rouges de larmes et d'insomnies, après avoir fait de longues et suppliantes prières pour son retour à la fidélité et au devoir, j'ai demandé à Dieu, à ma conscience, à mon miroir, si j'étais aussi belle que cette misérable Fanfarlo. Mon miroir et ma conscience m'ont répondu : Oui. Dieu m'a défendu de m'en glorifier, mais non d'en tirer une légitime victoire. Pourquoi donc entre deux beautés égales, les hommes préfèrent-ils souvent la fleur que tout le monde a respirée, à celle qui s'est toujours gardée des

passants dans les allées les plus obscures du jardin conjugal? Pourquoi donc les femmes prodigues de leur corps, trésor dont un seul sultan doit avoir la clef, possèdent-elles plus d'adorateurs que nous autres, malheureuses martyres d'un amour unique? De quel charme si magique le vice auréole-t-il certaines créatures? Quel aspect gauche et repoussant leur vertu donne-t-elle à certaines autres? Répondez donc, vous qui, par état, devez connaître tous les sentiments de la vie et leurs raisons diverses !

Samuel n'eut pas le temps de répondre, car elle continua ardemment :

— M. de Cosmelly a des choses bien graves sur la conscience, si la perte d'une âme jeune et vierge intéresse le Dieu qui la créa pour le bonheur d'une autre. Si M. de Cosmelly mourait ce soir même, il aurait bien des pardons à implorer; car il a, par sa faute, enseigné à sa femme d'affreux sentiments, la haine, la défiance de l'objet aimé et la soif de la vengeance. — Ah! monsieur, je passe des nuits bien douloureuses, des insomnies bien inquiètes : je prie, je maudis, je blasphème. Le prêtre me dit qu'il faut porter sa croix avec résignation; mais l'amour en démence, mais la foi ébranlée, ne savent pas se résigner. Mon confesseur n'est pas une femme, et j'aime mon mari; je l'aime, monsieur, avec toute la passion et toute la douleur d'une maîtresse battue et foulée aux pieds. II n'est rien que je n'aie tenté. Au lieu des toilettes sombres et simples auxquelles son regard se plaisait autrefois, j'ai porté des toilettes folles et somptueuses comme les

femmes de théâtre. Moi, la chaste épouse qu'il était allé chercher au fond d'un pauvre château, j'ai paradé devant lui avec des robes de fille; je me suis faite spirituelle et enjouée quand j'avais la mort dans le cœur. J'ai pailleté mon désespoir avec des sourires étincelants. Hélas ! il n'a rien vu. J'ai mis du rouge, monsieur, j'ai mis du rouge! — Vous le voyez, c'est une histoire banale, l'histoire de toutes les malheureuses, — un roman de province!

Pendant qu'elle sanglotait, Samuel faisait la figure de Tartufe empoigné par Orgon, l'époux inattendu, qui s'élance du fond de sa cachette, comme les vertueux sanglots de cette dame qui s'élançaient de son cœur, et venaient saisir au collet l'hypocrisie chancelante de notre poëte.

L'abandon extrême, la liberté et la confiance de madame de Cosmelly l'avaient prodigieusement enhardi, — sans l'étonner. Samuel Cramer, qui a souvent étonné le monde, ne s'étonnait guère. Il semblait dans sa vie vouloir mettre en pratique et démontrer la vérité de cette pensée de Diderot : « L'incrédulité est quelquefois le vice d'un sot, et la crédulité le défaut d'un homme d'esprit. L'homme d'esprit voit loin dans l'immensité des possibles. Le sot ne voit guère de possible que ce qui est. C'est là peut-être ce qui rend l'un pusillanime et l'autre téméraire. » Ceci répond à tout. Quelques lecteurs scrupuleux et amoureux de la vérité vraisemblable trouveront sans doute beaucoup à redire à cette histoire, où pourtant je n'ai eu d'autre besogne à faire que de changer les noms et d'accentuer

LA FAJNFAHLO. 2.6 I

les détails; comment, diront-ils, Samuel, un poète de mauvais ton et de mauvaises mœurs, peut-il aborder aussi prestement une femme comme madame de Cosmelly? lui verser, à propos d'un roman de Scott, un torrent de poésie romantique et banale? madame de Cosmelly, la discrète et vertueuse épouse, lui verser aussi promptement, sans pudeur et sans défiance, le secret de ses chagrins? A quoi je réponds que madame de Cosmelly était simple comme une belle âme, et que Samuel était hardi comme les papillons, les hannetons et les poètes; il se jetait dans toutes les flammes et entrait par toutes les fenêtres. La pensée de Diderot explique pourquoi l'une fut si abandonnée, l'autre si brusque et si impudent. Elle explique aussi toutes les bévues que Samuel a commises dans sa vie, bévues qu'un sot n'eût pas commises. Cette portion du public qui est essentiellement pusillanime ne comprendra guère le personnage de Samuel, qui était essentiellement crédule et imaginatif, au point qu'il croyait, — comme poète, à son public, — comme homme, à ses propres passions.

Dès lors il s'aperçut que cette femme était plus forte, plus escarpée qu'elle n'en avait l'air, et qu'il ne fallait pas heurter de front cette piété candide. II lui défila de nouveau son jargon romantique. Honteux d'avoir été bête, il voulut être roué; il lui parla quelque temps encore en patois séminariste de blessures à fermer ou à cautériser par l'ouverture de nouvelles plaies saignant largement et sans douleur. Quiconque a voulu, sans avoir en lui la force absolutrice de Val-

mont ou de Lovclace, posséder une honnête femme qui ne s'en souciait guère, sait avec quelle lisible et emphatique gaucherie chacun dit en montrant son cœur : prenez mon ours; — cela me dispensera donc de vous expliquer combien Samuel fut bête. — Madame de Cosmelly, cette aimable Elmire qui avait le coup d'œil clairet prudent de la vertu, vit promptement le parti qu'elle pouvait tirer de ce scélérat novice, pour son bonheur et pour l'honneur de son mari. Elle le paya donc de la même monnaie; elle se laissa presser les mains; on parla d'amitié et de choses platoniques. Elle murmura le mot de vengeance ; elle dit que, dans ces douloureuses crises de la vie d'une femme, on donnerait volontiers à son vengeur le reste du cœur que le perfide a bien voulu vous laisser, — et autres niaiseries et marivaudages dramatiques. Bref, elle fit de la coquetterie pour le bon motif, et notre jeune roué, qui était plus nigaud qu'un savant, promit d'arracher la Fanfarlo à M. de Cosmelly, et de le débarrasser de la courtisane, — espérant trouver dans les bras de l'honnête femme la récompense de cette œuvre méritoire. — II n'y a que les poètes qui soient assez candides pour inventer de pareilles monstruosités.

Un détail assez comique de cette histoire, et qui fut comme un intermède dans le drame douloureux qui allait se jouer entre ces quatre personnages, fut le quiproquo des sonnets de Samuel; car, à l'endroit des sonnets, il était incorrigible, — l'un pour madame de Cosmelly, où il louait en style mystique sa beauté

de Béatrix, sa voix, la pureté angélique de ses yeux, la chasteté de sa démarche, etc., l'autre pour la Fanfarlo, où il lui servait un ragoût de galanteries pimentées à faire venir le sang au palais le moins novice, genre de poésie, du reste, où il excellait, et où il avait de bonne heure bien dépassé toutes les anda- Iouseries possibles. Le premier morceau arriva chez la créature qui jeta ce plat de concombres dans la boîte aux cigares; le second, chez la pauvre délaissée, qui ouvrit d'abord de grands jeux, finit par comprendre, et, malgré ses douleurs, ne put s'empêcher de rire aux éclats, comme en de meilleurs temps.

Samuel alla au théâtre et se mit à étudier la Fanfarlo sur les planches. II la trouva légère, magnifique, vigoureuse, pleine de goût dans ses accoutrements, et jugea M. de Cosmelly bien heureux de pouvoir se ruiner pour un pareil morceau.

II se présenta deux fois chez elle, — une maisonnette à l'escalier velouté, pleine de portières et de tapis, dans un quartier neuf et verdoyant; mais il ne pouvait s'y introduire sous aucun prétexte raisonnable. Une déclaration d'amour était chose profondément inutile et même dangereuse. Un échec lui aurait interdit d'y retourner. Quant à s'y faire présenter, il apprit que la Fanfarlo ne recevait personne. Quelques intimes la voyaient de temps à autre. Que venait-il dire ou faire chez une danseuse magnifiquement appointée et entretenue, et adorée de son amant? que venait-il apporter, lui qui n'était ni tailleur, ni couturière, ni maître de ballets, ni millionnaire? —

Il prit donc un parti simple et brutal; il fallait que la Fanfarlo vînt à lui. A cette époque, les articles d'éloges et de critiques avaient beaucoup plus de valeur que maintenant. Les facilités du feuilleton, comme disait récemment un brave avocat dans un procès tristement célèbre, étaient bien plus grandes qu'aujourd'hui; quelques talents ayant parfois capitulé avec les journalistes, l'insolence de cette jeunesse étourdie et aventureuse ne connut plus de bornes. Samuel entreprit donc, — lui qui ne savait pas un mot de musique, — la spécialité des théâtres lyriques.

Dès lors la Fanfarlo fut hebdomadairement éreintée au bas d'une feuille importante. On ne pouvait pas dire ni faire soupçonner même qu'elle eût la jambe, la cheville ou le genou mal tourné; les muscles jouaient sous le bas et toutes les lorgnettes eussent crié au blasphème. Elle fut accusée d'être brutale, commune, dénuée de goût, de vouloir importer sur le théâtre des habitudes d'outre-Rhin et d'outre-Pyrénées, des castagnettes, des éperons, des talons de bottes, — sans compter qu'elle buvait comme un grenadier, qu'elle aimait trop les petits chiens et la fille de sa portière, — et autres linges sales de la vie privée, qui sont la pâture et la friandise journalière de certains petits journaux. On lui opposait, avec cette tactique particulière aux journalistes, qui consiste à comparer des choses dissemblables, une danseuse éthérée, toujours ■ habillée de blanc, et dont les chastes mouvements laissaient toutes les consciences en repos. Quelquefois la Fanfarlo criait et riait très-haut vers le parterre en

achevant un bond sur la rampe; elle osait marcher en dansant. Jamais elle ne portait de ces insipides robes de gaze qui laissent tout voir et ne font rien deviner. Elle aimait les étoffes qui font du bruit, les jupes longues, craquantes, pailletées, ferblantées, qu'il faut soulever très-haut d'un genou vigoureux, les corsages de saltimbanque; elle dansait, non pas avec des boucles, mais avec des pendants d'oreilles, j'oserais presque dire des lustres. Elle eût volontiers attaché au bas de ses jupes une foule de petites poupées bizarres, comme le font les vieilles bohémiennes qui vous disent la bonne aventure d'une manière menaçante, et qu'on rencontre en plein midi sous les arceaux des ruines romaines; toutes drôleries, du reste, dont le romantique Samuel, l'un des derniers romantiques que possède la France, raffolait fort.

Si bien qu'après avoir dénigré pendant trois mois la Fanfarlo, il en devint éperdument amoureux, et qu'elle voulut enfin savoir quel était le monstre, le cœur d'airain, le cuistre, le pauvre esprit qui niait si opiniâtrement la royauté de son génie.

II faut rendre cette justice à la Fanfarlo, qu'il n'y eut chez elle qu'un mouvement de curiosité, rien de plus. Un pareil homme avait- il réellement le nez au milieu du visage et était-il tout à fait conformé comme le reste de ses semblables? Quand elle eut pris une ou deux informations sur Samuel Cramer, qu'elle eut appris que c'était un homme comme un autre, de quelque sens et de quelque talent, elle comprit vaguement qu'il y avait là quelque chose à deviner, et que

ce tern'ble article du lundi pouvait fort bien n'être qu'une sorte particulière de bouquet hebdomadaire ou la carte de visite d'un opiniâtre solliciteur.

II la trouva un soir dans sa loge. Deux vastes flambeaux et un large feu faisaient trembler leurs lumières sur les costumes bariolés qui traînaient dans ce boudoir.

La reine du lieu, au moment de quitter le théâtre, reprenait une toilette de simple mortelle, et, accroupie sur une chaise, chaussait sans pudeur sa jambe adorable; ses mains, grassement effilées, faisaient se jouer à travers les œillets le lacet du brodequin comme une navette agile, sans songer au jupon qu'il fallait rabattre. Cette jambe était déjà, pour Samuel, l'objet d'un éternel désir. Longue, fine, forte, grasse et nerveuse à la fois, elle avait toute la correction du beau et tout l'attrait libertin du joli. Tranchée perpendiculairement à l'endroit le plus large, cette jambe eût donné une espèce de triangle dont le sommet eût été situé sur le tibia, et dont la ligne arrondie du mollet eût fourni la base convexe. Une vraie jambe d'homme est trop dure, les jambes de femmes crayonnées par Devéria sont trop molles pour en donner une idée.

Dans cette agréable attitude, sa tête, inclinée vers son pied, étalait un cou de proconsul, large et fort, et laissait deviner l'ornière des omoplates, revêtues d'une chair brune et abondante. Les cheveux lourds et serrés retombaient en avant des deux côtés, lui chatouillaient le sein et lui bouchaient les yeux, de sorte qu'à

chaque instant il fallait les déranger et les rejeter en arrière. Une impatience mutine et charmante, comme d'un enfant gâté qui trouve que cela ne va pas assez vite, remuait toute la créature et ses vêtements, et découvrait à chaque instant de nouveaux points de vue, de nouveaux effets de ligne et de couleur.

Samuel s'arrêta avec respect, — ou feignit de s'arrêter avec respect; car, avec ce diable d'homme, le grand problème est toujours de savoir où le comédien commence.

— Ah! vous voilà, monsieur! lui dit-elle sans se déranger, quoiqu'elle eût été prévenue quelques minutes auparavant de la visite de Samuel. — Vous avez quelque chose à me demander, n'est-ce pas?

L'impudence sublime de cette parole alla droit au cœur du pauvre Samuel; il avait bavardé comme une pie romantique pendant huit jours auprès de madame de Cosmelly; ici, il répondit tranquillement :

— Oui, madame.

Et les larmes lui vinrent aux yeux.

Cela eut un succès énorme ; la Fanfarlo sourit.

— Mais quel insecte vous a donc piqué, monsieur, pour me mordre à si belles dents? Quel affreux métier...

— Affreux, en effet, madame... c'est que je vous adore.

— Je m'en doutais, répliqua la Fanfarlo. Mais vous êtes un monstre; cette tactique est abominable. — Pauvres filles que nous sommes ! ajouta-t-elle en riant. — Flore, mon bracelet. — Don nez -moi le bras jus-

qu'à ma voiture, et dites- moi si vous m'avez trouvée bien ce soir?

Ils allèrent ainsi, bras dessus, bras dessous, comme deux vieux amis; Samuel aimait, ou du moins sentait son cœur battre fort. — II fut peut-être singulier, mais à coup sûr cette fois il ne fut pas ridicule.

Dans sa joie, il avait presque oublié de prévenir madame de Cosmelly de son succès et de porter un espoir à son foyer désert.

Quelques jours après, la Fanfarlo jouait le rôle de Colombme dans une vaste pantomime faite pour elle par des gens d'esprit. Elle y paraissait par une agréable succession de métamorphoses sous les personnages de Coiombine, de Marguerite, d'EIvire et de Zéphirine, et recevait, le plus gaiement du monde, les baisers de plusieurs générations de personnages empruntés à divers pays et diverses littératures. Un grand musicien n'avait pas dédaigné de faire une partition fantastique et appropriée à la bizarrerie du sujet. La Fanfarlo fut tour à tour décente, féerique, folle, enjouée; elle fut sublime dans son art, autant comédienne par les jambes que danseuse par les yeux.

Chez nous, l'on méprise trop l'art de la danse, cela soit dit en passant. Tous les grands peuples, d'abord ceux du monde antique, ceux de l'Inde et de l'Arabie, l'ont cultivée à l'égal de la poésie. La danse est autant au-dessus de la musique, pour certaines organisations païennes toutefois, que le visible et le créé sont audessus de l'invisible et de I'incréé. — Ceux-là seuls peuvent me comprendre à qui la musique donne des

idées de peinture. — La danse peut révéler tout ce que la musique recèle de mystérieux, et elle a de plus le mérite d'être humaine et palpable. La danse, c'est la poésie avec des bras et des jambes, c'est la matière, gracieuse et terrible, animée, embellie par le mouvement. — Terpsichore est une Muse du midi ; je présume qu'elle était très-brune, et qu'elle a souvent agité ses pieds dans les blés dorés; ses mouvements, pleins d'une cadence précise, sont autant de divins motifs pour la statuaire. Mais Fanfarlo la catholique, non contente de rivaliser avec Terpsichore, appela à son secours tout l'art des divinités plus modernes. Les brouillards mêlent des formes de fées et d'ondines moins vaporeuses et moins nonchalantes. Elle fut à la fois un caprice de Shakspeare et une bouffonnerie italienne.

Le poëte était ravi; il crut avoir devant les yeux le rêve de ses jours les plus anciens. II eût volontiers gambadé dans sa loge d'une manière ridicule, et se fût cassé la tête contre quelque chose, dans l'ivresse folle qui le dominait.

Une calèche basse et bien fermée emportait rapidement le poëte et la danseuse vers la maisonnette dont j'ai parlé.

Notre homme exprimait son admiration par des baisers muets qu'il lui appliquait avec ferveur sur les pieds et les mains. — Elle aussi l'admirait fort, non pas qu'elle ignorât le pouvoir de ses charmes, mais jamais elle n'avait vu d'homme si bizarre, ni de passion si électrique.

Le temps était noir comme la tombe, et le vent qui berçait des monceaux de nuages faisait de leurs cahotements ruisseler une averse de grêle et de pluie. Une grande tempête faisait trembler les mansardes et gémir les clochers; le ruisseau, lit funèbre où s'en vont les billets doux et les orgies de la veille, charriait en bouillonnant ses mille secrets aux égouts; la mortalité s'abattait joyeusement sur les hôpitaux, et les Chatterton et les Savage de la rue Saint-Jacques crispaient leurs doigts gelés sur leurs écritoires, — quand l'homme le plus faux, le plus égoïste, le plus sensuel, le plus gourmand, le plus spirituel de nos amis arriva devant un beau souper et une bonne table, en compagnie d'une des plus belles femmes que la nature ait formées pour le plaisir des yeux. Samuel voulut ouvrir la fenêtre pour jeter un coup d'œil de vainqueur sur la ville maudite; puis abaissant son regard sur les diverses félicités qu'il avait à côté de lui, il se hâta d'en jouir.

En compagnie de pareilles choses, il devait être éloquent : aussi, malgré son front trop haut, ses cheveux en forêt vierge et son nez de priseur, la Fanfarlo le trouva presque bien.

Samuel et la Fanfarlo avaient exactement les mêmes idées sur la cuisine et le système d'alimentation nécessaire aux créatures d'élite. Les viandes niaises, les poissons fades étaient exclus des soupers de cette sirène. Le Champagne déshonorait rarement sa table. Les bordeaux les plus célèbres et les plus parfumés cédaient le pas au bataillon lourd et serré des bour-

gognes, des vins d'Auvergne, d'Anjou et du midi, et des vins étrangers, allemands, grecs, espagnols. Samuel avait coutume de dire qu'un verre de vrai vin devait ressembler à une grappe de raisin noir, et qu'il y avait dedans autant à manger qu'à boire. — La Fanfarlo aimait les viandes qui saignent et les vins qui charrient l'ivresse. — Du reste, elle ne se grisait jamais. — Tous deux professaient une estime sincère et profonde pour la truffe. — La truffe, cette végétation sourde et mystérieuse de Cybèle, cette maladie savoureuse qu'elle a cachée dans ses entrailles plus longtemps que le métal le plus précieux, cette exquise matière qui défie la science de I'agromane, comme l'or celle des Paracelse; la truffe, qui fait la distinction du monde ancien et du moderne (1), et qui, avant un verre de Chio, a l'effet de plusieurs zéros après un chiffre.

Quant à la question des sauces, ragoûts et assaisonnements, question grave et qui demanderait un chapitre grave comme un feuilleton de science, je puis vous affirmer qu'ils étaient parfaitement d'accord, surtout sur la nécessité d'appeler toute la pharmacie de la nature au secours de la cuisine. Piments, poudres anglaises, safraniques, substances coloniales, poussières exotiques, tout leur eût semblé bon, voire le musc et l'encens. Si Cléopâtre vivait encore, je tiens pour certain qu'elle eût voulu accommoder des filets de bœuf ou de chevreuil avec des parfums d'Arabie.

W Les truffes des Romains étaient blanches et d'une autre espèce.

Certes, il est à déplorer que les cordons bleus d'à présent ne soient pas contraints par une loi particulière et voluptuaire à connaître les propriétés chimiques des matières, et ne sachent pas découvrir, pour les cas nécessaires, comme celui d'une fête amoureuse, des éléments culinaires presque inflammables, prompts à parcourir le système organique, comme l'acide prussique, à se volatiliser comme I'éther.

Chose curieuse, cet accord d'opinions pour le bienvivre, cette similitude de goûts les lia vivement; cette entente profonde de la vie sensuelle, qui brillait dans chaque regard et dans chaque parole de Samuel, frappa beaucoup la Fanfarlo. Cette parole tantôt brutale comme un chiffre, tantôt délicate et parfumée comme une fleur ou un sachet, cette causerie étrange, dont lui seul a connu le secret, acheva de lui gagner les bonnes grâces de cette charmante femme. Du reste, ce ne fut pas non plus sans une vive et profonde satisfaction qu'il reconnut, à l'inspection de la chambre à coucher, une parfaite confraternité de goûts et de sentiments à l'endroit des ameublements et des constructions intérieures. Cramer haïssait profondément, et il avait, selon moi, parfaitement raison, les grandes lignes droites en matière d'appartements et l'architecture importée dans le foyer domestique. Les vastes salles des vieux châteaux me font peur, et je plains les châtelaines d'avoir été contraintes à faire l'amour dans de grands dortoirs qui avaient un air de cimetière, dans de vastes catafalques qui se faisaient appeler des lits, sur de gros monuments qui prenaient

le pseudonyme de fauteuils. Les appartements de Pompéi sont grands comme la main; les ruines indiennes qui couvrent la côte de Malabar témoignent du même système. Ces grands peuples voluptueux et savants connaissaient parfaitement la question. Les sentiments intimes ne se recueillent à loisir que dans un espace très-étroit.

La chambre à coucher de la Fanfarlo était donc très-petite, très-basse, encombrée de choses molles, parfumées et dangereuses à toucher; l'air, chargé de miasmes bizarres, donnait envie d'y mourir lentement comme dans une serre chaude. La clarté de la lampe se jouait dans un fouillis de dentelles et d'étoffes d'un ton violent, mais équivoque. Çà et là, sur le mur, elle éclairait quelques peintures pleines d'une volupté espagnole : des chairs très-blanches sur des fonds très-noirs. C'est au fond de ce ravissant taudis, qui tenait à la fois du mauvais lieu et du sanctuaire, que Samuel vit s'avancer vers lui la nouvelle déesse de son cœur, dans la splendeur radieuse et sacrée de sa nudité.

Quel est l'homme qui ne voudrait, même au prix de la moitié de ses jours, voir son rêve, son vrai rêve, poser sans voile devant lui, et le fantôme adoré de son imagination faire tomber un à un tous les vêtements destinés à protéger contre les yeux du vulgaire? Mais voilà que Samuel, pris d'un caprice bizarre, se mit à crier comme un enfant gâté : — Je veux Co- Iombine, rends-moi Colombine; rends-la-moi telle qu'elle m'est apparue le soir qu'elle m'a rendu fou

avec son accoutrement fantasque et son corsage de saltimbanque!

La Fanfarlo, étonnée d'abord, voulut bien se prêter à l'excentricité de l'homme qu'elle avait choisi, et l'on sonna Flore; celle-ci eut beau représenter qu'il était trois heures du matin, que tout était fermé au théâtre, le concierge endormi, le temps affreux, — la tempête continuait son tapage, — il fallut obéir à celle qui obéissait elle-même, et la femme de chambre sortit; quand Cramer, pris d'une nouvelle idée, se pendit à la sonnette et s'écria d'une voix tonnante :

« — Eh! n'oubliez pas le rouge?»

Ce trait caractéristique, qui a été raconté par la Fanfarlo elle-même, un soir que ses camarades l'interrogeaient sur le commencement de sa liaison avec Samuel, ne m'a nullement étonné; j'ai bien reconnu en ceci l'auteur des Orfraies. II aimera toujours le rouge et la céruse, le chrysocale et les oripeaux de toute sorte. II repeindrait volontiers les arbres et le ciel, et si Dieu lui avait confié le plan de la nature, il l'aurait peut-être gâté.

Quoique Samuel fût une imagination dépravée, et peut-être à cause de cela même, l'amour était chez lui moins une affaire des sens que du raisonnement. C'était surtout l'admiration et l'appétit du beau; il considérait la reproduction comme un vice de l'amour, la grossesse comme une maladie d'araignée. II a écrit quelque part : les anges sont hermaphrodites et stériles. — II aimait un corps humain comme une harmonie matérielle, comme une belle architecture, plus

le mouvement; et ce matérialisme absolu n'était pas loin de l'idéalisme le plus pur. Mais comme dans le beau, qui est la cause de l'amour, il y avait selon lui deux éléments : la ligne et l'attrait, — et que tout ceci ne regarde que la ligne, — l'attrait pour lui, ce soir-là du moins, c'était le rouge.

La Fanfarlo résumait donc pour lui la ligne et l'attrait; et quand, assise au bord du lit, dans l'insouciance et dans le calme victorieux de la femme aimée, les mains délicatement posées sur lui, il la regardait, il lui semblait voir l'infini derrière les yeux clairs de cette beauté, et que les siens à la longue planaient dans d'immenses horizons. Du reste, comme il arrive aux hommes exceptionnels, il était souvent seul dans son paradis, nul ne pouvant l'habiter avec lui; et si, de hasard, il l'y ravissait et l'y tramait presque de force, elle restait toujours en arrière : aussi, dans le ciel où il régnait, son amour commençait à être triste et malade de la mélancolie du bleu, comme un royal solitaire.

Cependant, il ne s'ennuya jamais d'elle; jamais, en quittant son réduit amoureux, piétinant lestement sur un trottoir, à l'air frais du matin, il n'éprouva cette jouissance égoïste du cigare et des mains dans les poches, dont parle quelque part notre grand romancier moderne*1*.

A défaut du cœur, Samuel avait l'intelligence noble, et, au lieu d'ingratitude, la jouissance avait engendré

W L'auteur de La Fille aux yeux d'or.

chez lui ce contentement savoureux, cette rêverie sensuelle, qui vaut peut-être mieux que l'amour comme l'entend le vulgaire. Du reste, la Fanfarlo avait fait de son mieux et dépensé ses plus habiles caresses, s'étant aperçue que l'homme en valait la peine : elle s'était accoutumée à ce langage mystique, bariolé d'impuretés et de crudités énormes. — Cela avait pour elle du moins l'attrait de la nouveauté.

Le coup de tête de la danseuse avait fait son bruit. II y avait eu plusieurs relâches sur l'affiche; elle avait négligé les répétitions; beaucoup de gens enviaient Samuel.

Un soir que le hasard, l'ennui de M. de Cosmelly ou une complication de ruses de sa femme, les avait réunis au coin du feu, — après un de ces longs silences qui ont lieu dans les ménages où l'on n'a plus rien à se dire et beaucoup à se cacher, — après lui avoir fait le meilleur thé du monde, dans une théière bien modeste et bien fêlée, peut-être encore celle du château de sa tante, — après avoir chanté au piano quelques morceaux d'une musique en vogue il y a dix ans, — elle lui dit avec la voix douce et prudente de la vertu qui veut se rendre aimable et craint d'effaroucher l'objet de ses affections, — qu'elle le plaignait beaucoup, qu'elle avait beaucoup pleuré, plus encore sur lui que sur elle-même; qu'elle eût au moins voulu, dans sa résignation toute soumise et toute dévouée, qu'il pût trouver ailleurs que chez elle l'amour qu'il ne demandait plus à sa femme; qu'elle avait plus souffert de le voir trompé que de se voir délaissée; que

d'ailleurs il y avait beaucoup de sa propre faute, qu'elle avait oublié ses devoirs de tendre épouse, en n'avertissant pas son mari du danger; que, du reste, elle était toute prête à fermer cette plaie saignante et à réparer à elle seule une imprudence commise à deux, etc., — et tout ce que peut suggérer de paroles mielleuses une ruse autorisée par la tendresse. — Elle pleurait et pleurait bien; le feu éclairait ses larmes et son visage embelli par la douleur.

M. de Cosmelly ne dit pas un mot et sortit. Les hommes pris au trébuchet de leurs fautes n'aiment pas faire à la clémence une offrande de leurs remords. S'il alla chez la Fanfarlo, il y trouva sans doute des vestiges de désordre, des bouts de cigare et des feuilletons.

Un matin, Samuel fut réveillé par la voix mutine de la Fanfarlo, et leva lentement sa tête fatiguée de l'oreiller où elle reposait, pour lire une lettre qu'elle lui remit :

«Merci, monsieur, mille fois merci; mon bonheur et ma reconnaissance vous seront comptés dans un meilleur monde. J'accepte. Je reprends mon mari de vos mains, et je l'emporte ce soir à notre terre de C***, où je vais retrouver la santé et la vie que je vous dois. Recevez, monsieur, la promesse d'une amitié éternelle. Je vous ai toujours cru trop honnête homme pour ne pas préférer une amitié de plus à toute autre récompense. »

Samuel, vautré sur de la dentelle et appuyé sur une des plus fraîches et des plus belles épaules qu'on pût

voir, sentit vaguement qu'il était joué, et eut quelque peine à rassembler dans sa mémoire les éléments de l'intrigue dont il avait amené le dénoûment; mais il se dit tranquillement : — Nos passions sont-elles bien sincères? qui peut savoir sûrement ce qu'il veut et connaître au juste le baromètre de son cœur?

« — Que murmures-tu là? qu'est-ce que c'est que ça? je veux voir, dit la Fanfarlo.

— Ah! rien, fit Samuel. — Une lettre d'une honnête femme à qui j'avais promis d'être aimé de toi.

— Tu me le payeras», dit-elle entre ses dents.

II est probable que la Fanfarlo a aimé Samuel, mais de cet amour que connaissent peu d'âmes, avec une rancune au fond. Quant à lui, il a été puni par où il avait péché. II avait souvent singé la passion; il fut contraint de la connaître; mais ce ne fut point l'amour tranquille, calme et fort qu'inspirent les honnêtes filles, ce fut l'amour terrible, désolant et honteux, l'amour maladif des courtisanes. Samuel connut toutes les tortures de la jalousie, et l'abaissement et la tristesse où nous jette la conscience d'un mal incurable et constitutionnel, — bref, toutes les horreurs de ce mariage vicieux qu'on nomme le concubinage. — Quant à elle, elle engraisse tous les jours; elle est devenue une beauté grasse, propre, lustrée et rosée, une espèce de Iorette ministérielle. — Un de ces jours, elle fera ses pâques et rendra le pain bénit à sa paroisse. A cette époque peut-être, Samuel, mort à la peine, sera cloué sous la lame, comme il le disait en son bon temps, et la Fanfarlo, avec ses airs de chanoi-

nesse, fera tourner la tête d'un jeune héritier. — En attendant, elle apprend à faire des enfants; elle vient d'accoucher heureusement de deux jumeaux. — Samuel a mis bas quatre livres de science : un livre sur les quatre évangélistes , — un autre sur la symbolique des couleurs, — un mémoire sur un nouveau système d'annonces, — et un quatrième dont je ne veux pas me rappeler le titre. — Ce qu'il y a de plus épouvantable dans ce dernier, c'est qu'il est plein de verve, d'énergie et de curiosités. Samuel a eu le front d'y établir pour épigraphe : Auri sacra famés! — La Fanfarlo veut que son amant soit de l'Institut, et elle intrigue au ministère pour qu'il ait la croix.

Pauvre chantre des Orfraies! Pauvre Manuela de Monteverde ! — II est tombé bien bas. — J'ai appris récemment qu'il fondait un journal socialiste et voulait se mettre à la politique. — Intelligence malhonnête ! — comme dit cet honnête M. Nisard.

Tel qu'il parut en 1860 en édition originale, cet ouvrage se composait de deux essais : Le Poè'me du Haschisch et Un Mangeur d'Opium, publiés tous deux par la Revue Contemporaine au cours des dix-huit mois précédents.

Cependant quelque huit ans auparavant, en 1851, Baudelaire avait déjà donné sous le titre : Du Vin et du Haschisch, un autre essai du même ordre, dont nous retrouvons la matière et même de nombreuses pages — en somme tout ce qui y a trait à l'extrait de chanvre indien — dans le Poëme du Haschisch, et qu'Asselineau dans le tome IV de l'édition posthume dite définitive, devait recueillir à la suite de ceux qui constituent les PARADIS ARTIFI- CIELS de 1860, pour ce qu'il renferme en propre sur le vin(1).

On voit donc que, sinon l'idée première de cet ouvrage, du moins la veine spirituelle dont il sortit , doit être rapportée à l'année 1851. Malheureusement cette année-là, dans la correspondance connue du poète, n'est représentée que par de bien rares billets.

m Nous avons fait comme lui, en ce qui concerne la disposition des textes. Mais Baudelaire n'ayant jamais marqué l'intention de comprendre Du Vin et du Hascbiscb dans ses Paradis, il nous a semblé préférable de ne pas faire figurer ce troisième essai sous le titre courant commun aux deux autres.

H s'ensuit que nous manquons de tous renseignements certains sur les conditions où le premier essai de cette série fut conçu et remis au Messager de l'Assemblée, où il allait occuper quatre feuilletons (voir p. 357).

Dans leur ESSAIS DE BIBLIOGRAPHIE CONTEMPORAINE,

I. Charles Baudelaire (Paris, 1868), La Fizelière et Decaux ont écrit :

En août 1848, tandis que Baudelaire collaborait à l'Esprit public, M. Souquère publia en quatre articles une étude sur le livre du docteur Moreau (de Tours) : Du Hascbiscb et de l'Aliénation mentale. N'est-ce pas là que Baudelaire aurait puisé le goût qu'il prit depuis pour ce genre de recherches qui flattait si bien la tournure habituelle de son esprit et son goût pour l'étrange ?

H est bien certain que Baudelaire avait effectivement connu sinon les articles de M. Souquère, du moins l'ouvrage du Dr Moreau (de Tours) : la preuve s'en trouve sous la forme d'une note dans son premier essai (p. 232). Mais ce serait à notre avis forcer singulièrement la valeur de cette indication, que de prétendre rapporter à l'influence de tel ou tel auteur contemporain déterminé sa contribution à l'étude des drogues prestigieuses et infernales. D'abord, comme on dit, «la question était dans l'air». Non seulement Moreau (de Tours) et après lui Souquère, mais beaucoup d'autres et plusieurs bien plus en vue que ceux-là, avaient écrit du haschisch, par exemple outre de Hammer et Silvestre de Sacy, cités par Baudelaire — Aubert Roche, Liautaud, Dorvault (dont nous retrouverons le nom dans cette histoire), Gastinel, Jacquot, Lallemand, Théophile Gautier, etc. Le lecteur curieux des prédécesseurs de Baudelaire dans ce domaine pourra se reporter utilement aux sources fournies par M. le Dr Henri Moreau (qui n'est pas de Tours, lui, ou du moins n'annonce pas qu'il en soit) dans son Etude sur le Hascbiscb (J. Rousset, 1904) et, parmi les auteurs mentionnés là, constatera des explorateurs, des savants, des médecins, des pharmaciens, voisinant avec des écrivains. D'ailleurs il faut remarquer que le hasard ne paraît non plus nullement responsable du fait que tant de gens en une courte période avaient

pris le haschisch pour objet de leurs recherches. A la vérité la question , à l'occasion de quelques incidents dont la presse avait fait du bruit, s'était posée devant le grand public avant d'occuper les laboratoires, les facultés, les philosophes et les moralistes. Brierre de Boismont, dans son ouvrage : Des Hallucinations, ouvrage dont nous aurons bientôt à reparler, a rapporté quelquesuns de ces incidents, qu'il serait souvent plus juste de qualifier d'accidents, et dont on n'a point de peine à imaginer la sensation qu'ils avaient causée : par exemple, en pleine mer, sur un paquebot, des derviches enivrés par la drogue, se ruant sur l'équipage réduit à les tuer à coups de baïonnettes (La Presse, 22 juin 1845).

Mais Baudelaire avait encore d'autres raisons, et la meilleure de toutes, pour s'intéresser particulièrement à la mécanique obscure du haschisch ; c'est qu'il en avait lui-même usé et probablement abusé , et que, comme on sait, personne ne s'est jamais aussi passionnément penché sur soi-même qu'il faisait. Nous n'ignorons point que Théophile Gautier dans sa préface s'est inscrit contre ce soupçon déjà très répandu de son temps, et qu'à première vue du moins son témoignage semble capital, puisque, historien du Club des Hascbicbins il était mieux placé que quiconque pour en bien connaître les fidèles. D'ailleurs Baudelaire, comme il ne manque pas de le faire valoir, n'a-t-il pas condamné formellement — et avec la plus magnifique éloquence — le recours au poison? Nous ne contesterons pas la valeur de ces arguments-là; mais nous ne pouvons nous défendre de remarquer aussi : d'abord, qu'à l'heure où Gautier écrivit sa préface, les circonstances exigeaient qu'elle prît la forme d'une apologie selon la morale bourgeoise; et puis qu'il y avait d'autres endroits que les salons de l'ami Boissard pour prendre du haschisch (1); qu'aussi bien le propre de la passion chez un homme clairvoyant est de retomber dans les faiblesses qu'il condamne, et enfin et surtout que Gautier, de son aveu, n'a connu Baudelaire que vers le milieu de 18^.9.

ci Voir E.-J. Crepet, Ch. Baudelaire, étude biographique suivie des Baudelairiana d'Asselineau (Messcin, édit.), p. 69.

zS6 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.

Or, si Baudelaire, comme nous le croyons, s'adonna au haschisch, ce dut être bien plutôt quelques années auparavant, entre 1843 et 184.7, quand il fréquentait particulièrement Louis Ménard et Charles Cousin. Du moins deux témoignages — les seuls que, Gautier mis à part, nous connaissions sur ce point, le donnent à penser : celui de Rioux de Maillou (Souvenir des Autres, Crès, 1917) selon lequel l'épisode de la visite au pharmacien (p. 25-26) aurait été tiré par l'auteur des très authentiques souvenirs qu'il conservait d'une expérience personnelle à laquelle axaient été associés ses deux amis de jeunesse, — et celui du dessin fameux, où Baudelaire s'est amusé à se représenter lui-même, devenu, sous l'influence du haschisch, plus grand que la colonne Vendôme, et où on lui voit une barbe au port de laquelle il n'est point douteux qu'il avait renoncé dès 1845 ''. Enfin, dans le même sens, la constatation semble concluante, que c'est lui-même que l'auteur a dépeint, quand, dans son essai, il a analysé «le type d'homme le mieux prédisposé à subir les effets du haschisch» (cf. G. de Rcynold, Charles Baudelaire, Crès, 1920).

Mais quittons ce point qui, au surplus, ne présente qu'une importance bien secondaire, puisque, à supposer qu'il soit établi que Baudelaire n'usa du haschisch que dans la mesure où l'intérêt de son essai l'exigeait, il n'en resterait pas moins, et cela prouvé par

(,) Dans le Charles Baudelaire, Souvenirs, Correspondance, etc. (Pincebourde, 1872), Charles Cousin a mentionné ce portrait autographe à la plume et à l'estompe, rehaussé de vermillon :

«Ce dessin a son histoire : la voici. Nous avions pris rendez-vous un jour «d'hiver, Baudelaire et moi, pour goûter en compagnie de notre hôte du greit nier, les voluptés du haschisch, alors peu connu à Paris. C'est sous l'influence «de cette pommade verditre et en attendant l'extase promise, cjue le futur «auteur des Paradis Artificiels dessina pour moi ce portrait en pied, le seul «de cette date qui lui ressemble.

«De temps en temps (je le vois encore) il posait la plume, et roulant entre «sis doigts des estompes en papier, il en caressait son image avec un visible «plaisir. Il y travailla longtemps, et lorsqu'il me la remit enfin, après avoir «terminé les accessoires qui le complètent, il parut me faire un notable «cadeau.

«Ce lut aussi mon avis et j'ai conservé cette relique avec un soin pieux.»

maints aveux de ses lettres, qu'en tout cas il eut recours fréquemment à d'autres excitants, notamment à l'opium (voirE.-J. Crepet, op. cit., p. 192 et suiv.(1)) et revenons à notre travail bibliographique.

I1) Voici deux témoignages de contemporains à ajouter à ceux que nous avons recueillis dans l'ouvrage cité :

«Me croira-t-on lorsque je dirai que j'ai vu avaler d'un seul coup, par «Baudelaire, des quantités de laudanum suffisantes pour empoisonner cinq «personnes? II n'aimait pas le haschisch et chérissait les seuls effets de l'opiacé «préparé par Rousseau. Lorsqu'il avait absorbé jusqu'à cent vingt gouttes de «ce mucilage, il semblait plus gai, plus parleur et il commençait une de ses «intéressantes causeries-monologues imagées aussi riches d'expression et aussi «exquises de forme que ses plus pures compositions. (Adrien Marx, Indiscrétions parisiennes, 1866.)

«En écrivant les Paradis Artificiels, [Baudelaire] voulut noter avec «sang-froid les différents degrés de l'ivresse et décrire les éblouissants nuages «qui se déroulent devant les yeux du mangeur d'opium. II parlait souvent du «coca, qui a la propriété d'augmenter l'énergie, de diminuer le sommeil et «de supprimer l'appétit de celui qui en mâche les feuilles; c'était évidemment «introduire l'extraordinaire dans la vie que de se préoccuper ainsi des pro- «priétés presque surnaturelles de ces plantes malsaines.

«Une autre fois on lui procura de la ciguë islandaise qui a la propriété de «faire voir, aux yeux du cerveau empoisonné, les monstruosités du cerveau «antédiluvien. C'était enfoncer de plus en plus dans l'hallucination, détruire «l'équilibre des forces vitales, dérober le feu de Prométhée et porter une main «sacrilège sur l'arbre de la science du bien et du mal.

«De toutes ces études, de ces préoccupations, de ces désirs, de ces aspira- «tions, il résulta un mépris singulier pour le réel, et il est évident que la vie «avec ses devoirs, ses exigences, ses concessions, ne pouvait sourire à un être «ainsi organisé. II avait tenté de changer les conditions de son existence et de «substituer une fatalité de son invention à la destinée que lui réservait le «ciel, il en est mort.» (Charles Yriarte, Le Monde illustré, 21 septembre 1867.)

Mais, objecteront certains, obstinés à nier l'évidence sous prétexte de défendre la mémoire de Baudelaire, comme si le pathétique et l'héroïsme de sa vie n'avaient pas tenu précisément dans les luttes qu'il soutint avec lui-même, l'article d'Ynarte n'apporte en somme aucun fait précis, et d'autre part le témoignage de Marx ne compte guère, la crédulité de ce journaliste ayant été maintes fois largement exploitée. C'est vrai. Alors ouvrons les LETTRES /A ÉDITES À SA MÈRE (Paris, Conard, 1918). Nous y lisons, p. 383, à la date du 17 février 1866 : « Quant à l'opium, tu sais bien que j'en ai eu l'habitude pendant plusieurs années, jusqu'à en prendre 150 gouttes sans aucun danger.»

C'est dans la lettre à Poulet-Malassis en date du 19 mai 1858 que nous rencontrons pour la première fois mentionne le titre : Le Hascbiscb. La constatation est- elle suffisante pour interdire d'étendre à cet essai tout ce que Baudelaire antérieurement avait pu écrire à son éditeur au sujet de l'opium et que nous résumerons tout à l'heure? Ce n'est pas notre sentiment : pour nous, sous le titre «Opium» il y a toute apparence que Baudelaire, au cours de l'année 1857 et des premiers mois de 1858, dut le plus souvent entendre l'ensemble des matières qu'il devait grouper bientôt sous les titres successifs de : «Opium et Haschisch», et «Excitations artificielles», et que, ne soupçonnant pas alors le développement qu'elles prendraient, il se proposait de loger à la fin des Curiosités Esthétiques^, après leur publication dans un périodique. Et notre opinion nous paraît d'autant plus fondée, que l'auteur mena de front les deux essais. Toutefois nous devons confesser qu'elle ne repose pas sur des témoignages certains.

Dans cette lettre du 19 mai 1858, Baudelaire annonçait qu'il livrerait son manuscrit dans un délai de trois jours à Alphonse de Calonne , directeur de la Revue Contemporaine. II va de soi que les choses traînèrent un peu plus en longueur qu'il n'avait prévu. Un billet du 1 1 juin nous le montre s'excusant d'un premier retard :

Certes, Monsieur, votre reproche est fort dur, ou du moins j'y suis fort sensible. Ne pouviez-vous pas tout supposer, excepte l'étourderie? que par exemple la matière moussait, que les observations abondaient, ou, ce qui est la vérité, que j'avais été malade?

Je me console, en pensant que vous serez assez content de votre nouveau collaborateur, pour oublier son inexactitude. Car votre article a marché.

Trois semaines plus tard, nous le voyons encore, tout en affirmant que son travail touche à sa fin , s'employer à en grossir la documentation :

(l> Voir lo lettres :'i Poulet-Malassis des 18 mars et 27 avril 1857, et notre édition des CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES, p. 454.-4.56.

3 juillet 1858.

Je crois, Monsieur, que demain, dimanche, j'aurai le plaisir de vous porter moi-même vos derniers feuillets. J'espère que tout cela fera un petit tout philosophique bouillonnant et assez agréable.

Mais encore un livre! Celui-là doit être bien facile à trouver

Histoire des Assassins, de M. de Hammer, traduction française.

Un mois plus tard, nous le voyons encore justifier auprès de sa mère de nouveaux délais dont elle s'est alarmée :

Si mon premier morceau à la Rame Contemporaine a été retardé, c'est uniquement parce que je l'ai voulu : j'ai voulu revoir, relire, recommencer et corriger.

II faut dire que Calonne, qui contrôlait toujours en personne la copie de ses collaborateurs, et que Baudelaire tenait alors tout particulièrement à satisfaire, car il en attendait un traité qui lui assurât un viatique mensuel, avait demandé des corrections. Témoin ces quelques lignes extraites d'un billet en date du 8 septembre 1858, qu'a bien voulu nous communiquer M. Pierre Wolff:

Cher Monsieur,

Le mauvais temps m'a empêché de vous porter cela moi-même. Tout n'est pas absolument fini, mais je suis convaincu que ce sera fait aujourd'hui. J'ai été cependant grand train, et vous pouvez vous assurer que tout cela a été remanié. J'ai retranché et j'ai ajouté, et j'ai eu beaucoup de déférence pour le crayon rouge...

Je croîs vraiment que, sans trop déroger à vos principes, vous pourriez jeter cette presque totalité à l'imprimerie. Songez que je ne sortirai de chez moi qu'avec les derniers feuillets , sans doute ce soir.

Enfin le 30 septembre suivant, l'article paraissait, — et, en somme, à tenir compte tant des admirables scrupules professionnels de l'auteur que de ses embarras financiers qui l'obligeaient à donner une bonne partie de son temps à des occupations très étrangères à la littérature, il faut convenir que, comme nous venons de le lui voir mander à son directeur, l'article avait assez bien «marché», même sous le rapport de la rapidité.

Ajoutons, à titre de contribution à l'index du coût de la vie à lepoque, que Calonne l'avait pavé joo francs (lettre du 10 décembre).

L'essai sur L'Opium devait rester plus longtemps sur le chantier, et cela se conçoit aisément, si l'on veut bien se souvenir que, tandis que pour le Hascbiscb Baudelaire n'avait eu qu'à reprendre les éléments très poussés que lui fournissait son étude antérieure, il lui fallait, pour L'Opium , d'abord choisir dans l'œuvre de Thomas de Quincey les pages à retenir, et puis les encadrer dans ses propres commentaires entièrement nouveaux, ou même les fondre avec eux, car c'est, on le sait, sur ce plan, qu'il avait conçu son adaptation devenue justement célèbre.

Mais avant que d'entrer dans le détail de la réalisation de ce travail, il faut dire un mot de quelques questions qui nous sollicitent d'abord : comment Baudelaire avait- il été amené à lire l'ouvrage de Quincey? Connaissait-il l'adaptation, très antérieure à la sienne, d'Alfred de Musset? En quoi enfin son ouvrage se distingue-t-il de celui de son prédécesseur?

En l'état actuel de la documentation Baudelairicnne, il est, croyons-nous, impossible de répondre en toute certitude à la première de ces questions. Nulle part Baudelaire n'a levé le voile du mystère qui entoure sa découverte de Quincey. Dans ses lettres à sa mère, le passage le plus significatif est le suivant : «.Le Margeur d'Opwai est une nouvelle traduction d'un auteur magnifique, inconnu à Paris» (9 juillet 1857). II ne nous apprend rien pour ce qui nous occupe en ce moment. Dans le texte de son adaptation on trouve bien, au commencement du chapitre V, Un Faux Dénouement (p. 149), une indication : c'est quand il écrit qu'il a lu Le Mangeur d'Opiuaj pour la première fois, «il y a bien des années» et qu'alors la seconde partie du livre : Suspiria de Profundis n'avait pas encore paru. Mais cette indication est bien vague, même en tenant compte de la date connue de la parution des Suspiria, qui se place en l'année 1845. Et les biographes de Baudelaire ou commentateurs de son œuvre ont imité sur ce point le silence de leur auteur.

HISTOIRE DES PARADIS ARTIFICIELS. 2.Ç) l

Rien n'empêche donc de croire que Baudelaire, que certaines affinités de son génie portaient particulièrement vers la littérature anglaise dont il devait à l'enseignement maternel de pouvoir goûter les beautés dans le texte original, soit allé directement à l'œuvre de Quincey, rencontrée sur les rayons d'un cabinet de lecture, ou signalée à son attention soit par quelque ami, soit par un magazine d'outre -Manche. Toutefois il est une hypothèse qui nous semble présenter suffisamment de vraisemblance pour mériter d'être soumise au lecteur, c'est la suivante :

Peut-être se souvient-on qu'au cours des notes qui accompagnent le tome précédent de cette édition , nous avions signalé parmi les sources des Petits Poèmes en prose l'ouvrage de Brierre de Boismont sur Les HALLUCINATIONS — ouvrage auquel une fois nouvelle (p. 285) à l'occasion du Haschisch nous nous référions tout à l'heure. Quand on le lit avec soin, il devient évident que ce livre-là, dont la première édition avait paru en 1845 , a été de ceux que Baudelaire étudia du plus près, et où il puisa fréquemment. En faut- il quelques preuves supplémentaires? Dans les Curiosités Esthétiques (p. 270 de notre édition), il est fait allusion à la fameuse prédiction de Cazotte. Cette prédiction se trouve tout au long chez Brierre de Boismont (p. 297 de la 2e édition). Dans L'Imprévu (Les Epaves, xviii), nous rencontrons les vers :

Vous avez, en secret, baisé ma fesse immonde! Reconnaissez Satan à son rire vainqueur. . .

et chez Brierre de Boismont (p. 377) nous trouvons, dans un passage cité de la Chronique de Monstrelet, relatif à la «vaudoisie» : «puis fesait [le Diable] par chacun d'eux baiser son derrière». Une des pièces les plus célèbres des F LEURS DU Mal est à coup sûr Les Litanies de Satan. Ouvrons Les HALLUCINATIONS (p. 381 ) et parmi les évocations du Sabbat, telles que les avait réglées la religieuse possédée Marie de Sains, et dont la confession devait lui valoir une prison perpétuelle, nous lisons : «Pour les mercredis et les vendredis on joue ... les mystères de la Passion , et on v

chante... les Litanies de cette manière : Lucifer, miserere nobis; Belzebutb , miserere nobis, etc.»

En voilà assez à coup sûr pour attester dans quelle familiarité Baudelaire a vécu avec l'ouvrage de Boismont. Or, ouvrons ce livre une fois encore : il ne présente pas moins de quatre pages in -8° empruntées à Quincey, qui d'ailleurs n'est pas nommé, avec cette référence : L'ANGLAIS MANGEUR d'Opium , traduit de l'anglais par A. D. M., 1 vol. in-12, Paris, 1828. N'y a-t-il pas dès lors toute vraisemblance que ce fut par l'entremise de Boismont, que Baudelaire prit connaissance de l'existence du MANGEUR d'Ofium et dans l'adaptation de Musset qu'il goûta pour la première fois l'œuvre de Quincev?

Ainsi, l'examen de la première des trois questions que nous posions tout à l'heure nous a conduit à répondre à la seconde. Cependant, pour celle-ci, il reste un point à élucider dans la mesure qui nous appartient, et dont l'examen, à son tour, va nous amener à aborder la troisième question : s'il est constant que Baudelaire a connu l'adaptation de 1828, — et on n'en saurait douter, vu d'une part ce fragment de lettre que nous reproduisions tout à l'heure, et où il annonce son ouvrage comme une traduction nouvelle, d'autre part tel passage du Poëme du Hascbiscb (p. 7) où on lit que le livre de Quincey «n'a jamait été traduit en France dans sa totalité)), — du moins Baudelaire a-t-il su que son prédécesseur, l'adaptateur de 1828, qui avait signé seulement de ses initiales A. D. M., n'était autre qu'Alfred de Musset?

Dans un article bien documenté et fort curieux qu'a publié il y a quelques années le Mercure de France ( 16-XH-1918) sous le titre : Musset et Baudelaire, à propos des Confessions d'un Mangeur d'Opium, l'auteur, M. Paul Peltier, a très bien vu et montré en quoi les deux adaptations se distinguent l'une de l'autre. Nous ne saurions ici recommencer son travail, auquel nous engageons le lecteur à se reporter, mais nous résumerons brièvement ses conclusions principales, qui, en ce qui concerne les méthodes suivies par Musset et Baudelaire à trente années d'intervalle, — nous ne disons pas en ce qui concerne son appréciation de ces méthodes, ce qui est tout autre chose, — rencontrent notre plein assentiment. A pre-

mière vue, il semble que les deux adaptateurs en aient usé l'un et l'autre avec beaucoup de liberté envers leur modèle commun, coupant, émondant à l'envi, s'appliquant à purger de ses longueurs souvent fastidieuses l'ouvrage de Quincey, et y ajoutant de leur cru, quand ils le jugeaient bon. Mais tandis que Musset se préoccupait surtout de mettre les Confessions au goût du jour et du public parisien, y introduisant notamment un complément à l'épisode d'Ann, — rivalité de deux amants, duel, enlèvement, etc. — qui a pour effet de conférer à son livre le caractère d'un roman de cape et d'épée, ou bien encore, glissant, ici, une évocation de l'Espagne où se révèle le futur chantre de Don Paez, et là, parmi les «tortures de l'opium», une séance de dissection, où se montre le carabin qu'il était alors, Baudelaire, par contre, s'est efforcé de son mieux de respecter l'esprit de l'ouvrage qu'il tenait à honneur de faire connaître, d'en restituer les beautés en les dégageant du texte parasitaire qui les masquait ou les étouffait trop souvent, n'ajoutant guère que pour en faciliter l'accès, aider à leur présentation ou à leur compréhension, toujours soucieux de conserver intacte la saveur étrange et rare de son auteur.

II suit de là, au total, que dans leurs adaptations respectives de tendances si différentes, Alfred de Musset a fait œuvre de romancier, et Baudelaire d'essayiste critique.

Ce détour était nécessaire pour nous permettre de revenir, avec plus de chances de l'élucider, à la question restée en suspens : Baudelaire a-t-il su que les initiales A. D. M. correspondaient au nom du poète des Nuits? Cette question s'est posée aussi à M. Paul Pelticr, mais il s'est contenté de remarquer avec étonnement, comme une chose curieuse, que Baudelaire n'avait pas cité Musset. Nous ne nous flatterons pas, sur ce point non plus que sur beaucoup d'autres, d'apporter une certitude, car une certitude ne peut résulter que de textes formels. Toutefois il nous semble qu'ici, sous réserve bien entendu des révélations qu'amèneraient des documents nouveaux, nous nous trouvons en face de présomptions assez fortes pour autoriser tout au moins l'expression d'un sentiment.

2p4 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.

II faut remarquer tout d'abord que lorsque Baudelaire dut prendre connaissance de l'adaptation de son prédécesseur, — nous avons vu que c'était environ 1845 — l'ouvrage de Musset avait déjà dix-sept années de date. Or, comme la publication en avait passé, en 1828, complètement inaperçue, on peut croire que dix-sept années plus tard, il n'y avait plus personne pour essayer de percer le mystère des trois initiales de sa couverture. On peut le croire d'autant plus que Musset eût été le dernier à y aider, ayant prouvé son bon goût en condamnant in petto ce premierné, comme il résulte des papiers laissés par son frère. Et d'autant plus encore, que l'ouvrage, tiré sans doute à un très petit nombre d'exemplaires, était devenu difficile à rencontrer, en raison, non comme aujourd'hui, des recherches des bibliophiles, mais de I'indiiFérence générale dont il avait été l'objet dès son apparition. II est donc parfaitement admissible que Baudelaire ait pris connaissance de l'ouvrage de son prédécesseur sans se soucier aucunement d'identifier celui-ci.

D'autre part, il faut remarquer — avec M. Paul Peltier — que Théophile Gautier, arrivé dans sa notice sur Baudelaire, au chapitre des Paradis Artificiels, a, comme son modèle, entièrement passé sous silence le nom d'Alfred de Musset. Or, on n'ignore pas les rapports d'intimité qui unissaient Baudelaire à Gautier. Si Baudelaire avait su à quelle personnalité correspondait le demi-anonymat de son prédécesseur, il semble très certain que Gautier l'aurait su pareillement. Le silence de Gautier permet donc de présumer une ignorance que Baudelaire partageait.

Mais il y a, et toujours dans le même sens, un argument qui nous semble plus fort encore : c'est celui qu'on peut tirer des sentiments que Baudelaire portait à Musset. Celui-là, il le détestait, l'exécrait, l'abominait. Dans sa correspondance, dans ses journaux intimes, il l'a copieusement autant que brutalement injurié. Publiquement, dans son Théophile Gautier, il l'a attaqué en tant que poète et dans sa préface aux MARTYRS RIDICULES, en tant qu'homme; enfin il y a lieu d'observer par surcroît que la traduction du Mangeur d'Opium se place précisément dans l'intervalle qui sépare ces deux attaques-là. Quelle aubaine pour sa

haine, si elle eût découvert en Musset le traître qui avait émasculé Quincey, réduisant son noble et grave essai, dédié aux poètes et aux philosophes, à un petit roman pour le Boulevard! Vraiment peut-on admettre qu'elle se fût privée d'éclater, au moins auprès des intimes, dans quelque imprécation vengeresse?

La lettre de Baudelaire à sa mère en date du 9 juillet 1857, à laquelle nous nous sommes déjà deux fois référé, mentionne le Mangeur d'Opium parmi les travaux «à faire». Une autre du 13 avril 1858, adressée à Poulet-Malassis , nous enseigne que l'ouvrage a été «remis sur le chantier». C'est donc entre ces deux dates qu'il faut placer les études préparatoires dont devait sortir l'adaptation du livre de Quincey.

Baudelaire avait des raisons particulières de vouloir aller vite : des dettes criardes qu'il lui fallait payer avant de quitter Paris pour Honfleur, où il rêvait d'aller vivre auprès de Mm° Aupick.

Je me suis obstiné à finir mon MANGEUR d'Opium à Paris, surtout dans le but d'en toucher le prix avant mon départ. 1,000 fr. au Moniteur (mais au Moniteur on résiste, la bizarrerie de l'ouvrage les épouvante) ou bien 600, 500 seulement peut-être dans une petiterevue. Pour comble d'ennuis, M. Mérimée, dont j'avais besoin pour une telle affaire, était absent de Paris; il n'est revenu d'Angleterre que ce matin. (A sa mère, 13 mai 1 8^8.)

Si, malgré toutes mes ruses le Moniteur persiste dans sa timidité i! me restera la Revue Française, où malheureusement je ne trouverai que 600 francs au lieu de 1,000. (A Poulet-Malassis, 4 mai i8 j8.)

Comme nous l'avions déjà dit dans nos notes sur L'Art Roman- T/QUE (p. 448), on ne sait malheureusement rien des relationr. de Baudelaire et de Mérimée, ni du rôle que le second put jouer dans les affaires du premier. Mérimée, qui semble avoir méconnu le génie de Baudelaire, se montra-t-il du moins plus compréhensif envers l'homme qu'envers le poète , par égard pour Mn,c Aupick qu'il avait dû rencontrer souvent dans les salons politiques du Second Empire? Tenta-t-il réellement en sa faveur quelque démarche auprès du Moniteur, comme l'avait fermement espéré Bau-

20fj NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.

dclairc qui, en raison de la condamnation que venaient de lui valoir Les FLEURS DU Mal, devait évidemment ajouter un prix tout particulier à trouver accueil dans une feuille officielle? Ce qui est certain en tout cas, c'est que le Moniteur «persista dans sa timidité», et que Baudelaire, après avoir hésité, comme on l'a vu, à s'adresser à la Revue Française, se rabattit sur la Revue Contemporaine avec laquelle on peut croire qu'il traita pour L'Opium en même temps que pour Le Hascbiscb, et dont il obtint les mêmes conditions qu'il espérait de la Revue Française, soit 600 francs. (Lettres des 10 décembre 1858 et 25 septembre 18^9.)

Six mois plus tard, il envoyait à M. de Calonne son manuscrit ou tout au moins la première partie de son manuscrit, en l'accompagnant de la lettre suivante, qui nous fut il y a quelques années communiquée par M. Arthur Meyer :

10 novembre 18^8.

Cher Monsieur,

Bien que je me sois encore trop fait attendre, je ne suis pas tout à fait mécontent de moi . . .

L'Opium pourra paraître le 30.

Je vous assure que ce n'était pas chose facile d'enfermer dans un petit espace la description d'un livre très complique et sans omettre aucune nuance. Vous verrez cela ; c'est d'un autre ton que Le Hascbiscb ; c'est plus abandonné (en apparence) et plus saccadé. Les détails biographiques occupent une bonne place; mais, outre qu'ils sont amusants, c'était nécessaire pour servir de clef à la fantasmagorie toute (sic) individuelle de L'Opium. Espérons que M. de Quincey adressera une belle lettre de remerciements à votre journal.

Cependant, et malgré le ton d'assurance qu'il montre ici, on est en droit de croire que Baudelaire n'était que médiocrement satisfait de son travail. Il mandait à sa mère quelques jours plus tard :

Mon Opium me cause beaucoup d'inquiétudes; j'ai dans l'esprit que j'ai fait quelque chose de détestable. C'est bien la peine d'apprendre à connaître les poisons pour n'en pas savoir tirer plus de talent. (1 1 décembre i8jS.)

Ce fut sans doute aussi l'avis de Calonne, car il rendit à l'auteur son manuscrit. Les lettres de Baudelaire au reste, et quelques billets retrouvés de son directeur, permettent de suivre dans le détail les discussions qui s'ensuivirent. Elles devaient durer près d'un an, et mûrir lentement une brouille qui éclata en mai 1860 :

1" février 1859.

Vous aurez tout votre Opium, refait, revu, remanié et recopié avantle 15.

9 février.

Mon cher collaborateur; envoyez-moi votre Opium. Vous savez que je suis tout seul pour tout lire et qu'il me faut un peu de temps. (E.-J. Crepet, op. cit., p. 336.)

1 1 mars.

Cher Monsieur,

Vous m'envoyez des vers : c'est fort bien et je vous en remercie. Mais envoyez-moi donc aussi un peu de prose. Votre Haschisch sera complètement oublié quand arrivera votre Opium. (Ibid.)

[Sans date.] Mon cher de Calonne,

Pour la première fois je vais vous résister, parce que je suis convaincu que, littérairement, j'ai raison. L'embarras que vous me causez est encore moins grand que mon étonnement.

Les citations en question sont d'une beauté immortelle et unique. D'ailleurs ces citations (souffrances) sont un pendant indispensable aux citations (jouissances) qui précèdent. La seule manière, je crois, de nous accorder, est l'engagement que je prends de me rattraper par la brièveté sur les Suspiria.

14 décembre 1859.

Mon cher ami,

Nos lettres se sont croisées...

Je devine ce que vous désirez. La seule chose que je vous supplie de faire , c'est que si vous avez des coupures à opérer, elles soient indiquées de manière à ce que je retrouve (pour moi) mon manuscrit intégra!.

Deux mots encore : il y a dans votre lettre une erreur; jamais vous n'avez pu voir autre chose que deux ou trois fragments.

Ensuite je vous ai dit qu'après les régions morbides et la méthode paradoxale de guérison, il y avait une 20 partie très ombreuse, très mystérieuse, où les souvenirs, non pas de jeunesse mais d'enfance, se trouvaient naturellement opiacés par l'imagination d'un homme de soixante ans soumis à cette étrange hygiène.

Cette partie -là n'a jamais été, même fragmentiellement traduite, pour cette raison bien simple qu'elle est intraduisible. Moi seul , je puis me jouer dans de pareilles difficultés.

Il y a entre les 2 parties la différence proportionnelle qui existe entre les deux Faust. (Lettre inédite, communiquée par M. Louis Conard.)

L'établissement définitif du texte ne devait d'ailleurs pas se prouver moins difficultueux que son choix. Le 28 décembre 1859, Baudelaire mandait à sa mère :

J'ai fait tant et tant de corrections sur L'Opium que les ouvriers n'ont pas eu le temps de les exécuter pour le 30 [décembre]. Ainsi, partie remise au 15. Du reste je crois que le morceau sera très amusant.

Le icr janvier suivant, il mentionnait encore, à Mm* Aupicl:, parmi les choses qui lui restaient à faire avant de la rejoindre à Honfleur où il avait passé dans le calme de la vie de famille une bonne partie de cette année 1859 qui fut la plus fructueuse de sa carrière :

Corriger à l'imprimerie la 2° partie de L'Opium. J'ai eu des querelles très fatigantes à ce sujet avec M. de Calonne. J'ai reçu tout à l'heure une lettre de réconciliation et d'excuses, évidemment écrite sous l'influence de sa femme, mais il n'en est pas moins vrai que la 2e partie sera abîmée et qu'il est bon que je surveille tout cela.

Cette même correction l'occupait encore le 15 janvier et jusqu'au 18, où il se dit : «penché sur son manuscrit comme sur un pensum».

Fin février 1860 il déclarera : «Je quitte la Revue Contemporaine , j'y ai trop souffert pour L'Opium.))

On a vu que Le Haschisch avait paru à la Revue Contemporaine le 30 septembre 1858. La publication des Confessions avait suivi à quinze mois d'intervalle (numéros des 13 et3i janvier 1860). Le moment était donc venu de réunir ces deux études en librairie.

II faut rendre cette justice à Baudelaire, si souvent en retard vis-à-vis de ses éditeurs, que cette fois il avait pris toutes précautions pour que la parution en volume suivît immédiatement la parution en périodique, et par conséquent bénéficiât des effets de celle-ci. Dès le 29 avril 1859 on le voit mander à Poulet- Malassis :

Enfin L'Opium est fini; cela va paraître. II est indispensable que nous fassions une brochure : L'OPIUM ET LE H.ASCHISCH , en sous-titre : L'Idéal Artificiel; brochure composée de cinq feuilles de la Revue Contemporaine , presque un livre. Nous sommes sûrs de la vente d'une pareille brochure, et puis nous déchargeons d'autant les malheureuses CURIOSITÉS, qui se trouveront ainsi composées d'articles ayant trait aux Beaux-Arts.

Les 14 et 16 mai suivants, dans ses lettres à Nadar, déjà il s'inquiète de choisir un artiste pour le frontispice dont il veut orner son livre, «frontispice allégorique exprimant les principales souffrances et jouissances» qu'il a contées dans son ouvrage, et passe en revue à cet effet les mérites respectifs de Doré, Penguilîy, Nanteuil, Réthel, car il ne veut à aucun prix de Duveau, «l'éternel ami de Malassis ».

A la fin du même mois, il revient à la charge auprès de ce dernier, s'appliquant manifestement à éveiller son intérêt :

Opium et Haschisch , — un joli petit livre. Je compte Iàdessus pour rentrer en circulation. Vous serez satisfait de L'Opium; ce sera brillant et dramatique... Je suis sûr de la vente. (Billet non daté. )

A mesure que le moment se rapproche de la publication dans la Revue Contemporaine, sa correspondance avec Malassis nous le

montre devenu plus pressant et plus pressé, et entrant dans le détail de la préparation de l'édition :

. . . J'écris à M. Bichet'1' de vous envoyer Le Haschisch et le premier numéro de L'Opium (en tout six feuilles au moins de la Revue, en supposant la seconde partie de L'Opium imprimée).

. . .Je suis en train de vous confectionner la Dédicace.

Tâchez de choisir un bon titre, ou, mieux encore, d'en fabriquer un plus agréable que ceux-là (s).

. . . Faites bien votre compte pour la justification.

Les chiffres romains , qui servent de division , seront accompagnés de sous-titres, dans Le Haschisch comme dans L'Opium.

Naturellement, cela fera une table des matières.

Il me semble que le titre le plus vrai, c'est : Le Paradis Artificiel. [Billet 7ion daté, environ 15 janvier 1860.)

On peut croire d'ailleurs que Malassis était, lui aussi, désireux d'aller vite, car sur la couverture du THÉOPHILE G AU T 1ER annoncé au Journal de la Librairie dès le 26 novembre 1859, nous voyons mentionné comme sous presse : Opium et Hascbiscb, ou L'Idéal Artificiel, et d'autre part le traité du 1" janvier 1860 dont le lecteur trouvera le texte dans notre édition des CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES , page 456, montre que l'auteur et l'éditeur s'étaient mis d'accord pour la publication de quatre volumes dont celui qui nous occupe.

Mais Poulet-Malassis commençait à connaître de terribles embarras d'argent, où son ami avait aussi bien une bonne part de responsabilité, en raison des avances importantes qu'il en avait obtenues, et l'éditeur alençonnais, bien plus artiste que commerçant, était, hélas! l'homme le moins fait au monde pour se tirer de cet ordre de difficultés. De là, dans ses affaires, un désordre qui allait retarder l'impression de deux grands mois, et engendrer, chez Baudelaire, une irritation qui par endroits se fait voir assez vive dans ses billets :

Comment, mon cher, Les PARADIS ARTIFICIELS ne sont pas en

l'I Administrateur de la Revue Contemporaine.

''' Excitations Artificielles, Les Excitants, Opium et Haschisch, etc.

mains. J'écris tout de suite au sieur Bichet. . . il fallait réclamer vousmême. (4, février 1860.)

...Avant de finir, je vous reprocherai votre conduite extraordinaire dans nos affaires typographiques. Avez-vous Le Haschisch? Avez-vous L'Opium complet? Avez-vous la Dédicace ? Avez-vous commencé à composer enfin? Quoi! pas un mot de tout cela! — Tout le monde crie contre vous, même des gens d'esprit. On vous reproche d'imprimer des masses de bêtises , et de n'avoir pas su profiter de la faveur universelle. — Je veux un joli volume.

Je tiens décidément pour Les PARADIS Artificiels. Bon titre pour la vente.

Prenez bien garde (c'est toujours le danger pour vous) de me faire une plaquette. Vous avez un peu plus de six feuilles ; il y a donc une ample matière.

. . .Nous commençons par Le Haschisch, dont nous changeons le titre, et à chaque chapitre, je mettrai un sous-titre, ce qui nous donne à chaque fois une certaine quantité de blancs.

Rappelez-vous que le plaisir de composer quelque chose n'est rien pour moi, s'il ne se mêle pas au plaisir d'être gentiment imprimé. (Lettre inédite , environ 10 février 1860.)

. . .Je vous dirai qu'il m'eût été agréable que vous me disiez votre sentiment de la physionomie générale du livre, et en particulier sur L'Opium. De Quincey est un auteur affreusement conversationniste et digressionniste, et ce n'était pas une petite affaire que de donner à ce résumé une forme dramatique, et d'y introduire l'ordre. De plus, il s'agissait de fondre mes observations personnelles avec les opinions de l'auteur original et d'en faire un amalgame dont les parties fussent indiscernables. Ai-je réussi?... J'avoue que je suis toujours inquiet de savoir si ces travaux, qui marchent si lentement, tantôt par ma faute, tantôt par les circonstances, sont d'une nature assez solide pour être offerts au public. (16 février 1860.)

Enfin, dans la dernière semaine de mars, l'impression commençait (lettres à sa mère, fin février et 26 mars 1860). Elle allait durer un mois environ, compliquée de plusieurs incidents, dont un assez falot.

On avait renoncé au frontispice, sans doute en raison de l'opposition de De Broise, prompt à craindre la dépense. Par contre,

on tenait encore pour l'insertion infine d'une note pharmaceutique dont l'effet pourrait aider à la vente (voir p. 330-332). Baudelaire transmué en agent de publicité, et de publicité spéciale, cela n'a-t-il pas aujourd'hui une saveur de suprême cocasserie? Mais il faut dire à sa décharge qu'il répugnait affreusement à l'emploi de ce procédé par trop commercial, tremblait de peur à l'idée des dangers qu'il pouvait lui faire courir auprès du Parquet, et respira plus librement quand cet étrange projet, qui pourtant avait reçu dans la Revue Contemporaine un commencement d'exécution, fut définitivement abandonné.

Les termes de la dédicace à la mystérieuse J.G.F. (voir p. 325- 328) furent aussi copieusement discutés. Egalement ceux de la note nécrologique sur Quincey, que Baudelaire tint à compléter, d'une part pour rendre plus ample hommage à la mémoire de son auteur, d'autre part pour ne point perdre l'occasion de dire leur fait une fois de plus aux Pontmartin de France et d'outre-Manchc (voir p. 349-351).

Baudelaire s'était « engagé solennellement à la plus stricte exactitude pour les épreuves». II tint parole, malgré qu'il apportât à leur revision le soin le plus minutieux. Quelques extraits de ses lettres d'alors témoigneront tant de son appétit de perfection typographique que de son application à purger son texte des quelques fautes qui s'étaient glissées dans la Revue Contemporaine :

22 avril 1860.

Un mot de mes épreuves. J'en reçois encore souvent qui n'ont pas été corrigées en première. Quand mon esprit n'est pas fatigué, il n'y a pas grand mal. Je crois qu'alors les choses importantes ne m'échappent pas. Mais hier, par exemple... j'ai relu mon épreuve deux (ois, et, avant de la mettre à la poste, j'ai trouvé des énormités que je n'avais pas vues le matin. A Alençon, que se passe-t-il au reçu de mon épreuve? Votre ouvrier cxécute-t-il d'abord mes corrections, et votre travail a-t-il lieu sur une épreuve tout à tait nettoyée, avec l'épreuve corrigée par moi, à côté de vous? Ou bien mêlez-vous vos corrections définitives avec les miennes sur cette épreuve déjà noircie |>ar moi et finalement donnez-vous le tout à l'ouvrier sans plus vous en occuper avant le tirage? Vous me trouvez bien fatigant, n'est-ce

pas? Et cependant ce n'est que grâce à cet esprit minutieusement méthodique qu'on peut arriver à des résultats qui ne soient pas trop dégoûtants.

Vous avez raison. Strictement la volonté n'est pas un organe^. Et cependant j'aurais voulu, par cette violation du langage, faire comprendre quelque chose. Si je disais que c'est un fluide, vous le supporteriez. Pourtant je me range à votre avis : il ne faut pas taquiner les habitudes de l'esprit public. De même et pour la même raison , je me range à votre avis, relativement à : ce sont... au heu de : c'est des...W qui, quoi que vous en disiez, est d'une langue plus pure (Pascal, Bossuet, La Bruyère, Balzac, Honoré de Balzac, etc.). Nous avons ainsi des habitudes idiosin-chrâsiques, comme dit Champfleury, qui nous poussent à parler autrement que ceux de notre siècle. (Billet sans date.)

23 avril 1860.

Voilà une lettre navrante ... je reprends . . . article par article. I. Du monde féminin , mundi muliebri^. Comment osez-vous m'attribuer ce bizarre génitif. . . Comment n'avez-vous pas deviné que Calonne , qui est un pédant , a dû se dire (après le bon à tirer) : Faut-il que ce- Baudelaire soit ignorant ! Il prend la terminaison de l'ablatif pluriel (bonis) pour celle du génitif singulier, qui est toujours un i. — Quant au reste de votre critique, je réponds par le travail d'imngination que j'ai fait, et que le lecteur intelligent doit faire : qu'est-ce que l'enfant aime si passionnément dans sa mère, dans sa bonne, dans sa sœur aînée, est-ce simplement l'être qui le nourrit, le peigne, le lave et le berce? C'est aussi la caresse et la volupté sensuelle. Pour l'enfant, cette caresse s'exprime à l'insu de la femme, par toutes les grâces de la femme. Il aime donc sa mère, sa sœur, sa nourrice, pour le chatouillement agréable du satin et de la fourrure, pour le parlum de la gorge et des cheveux, pour le cliquetis des bijoux, pour le jeu des rubans, etc., pour tout ce mundus muliebris commençant à la chemise, et s'exprimant même par le mobilier où la femme met l'empreinte de son sexe. Donc j'ai raison. Donc, je n'ai pas fait une faute de latin. Mais, dites-vous, vous faites une faute de français avec votre monde féminin. C'est vrai, et pour montrer que je le fais consciencieusement

(1' Voir nos notes sur la pa;.,e 63.

tJ| Voir nos notes sur la page 89.

(3> Voir nos notes sur la page 166.

j C | NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS.

et sciemment, je souligne le mot monde. Comme, en réalité, il y ;• quelque chose de juste dans votre critique, j'essaie de vous contenter par un remaniement, et je vous prie de me dire si vous en êtes content.

. . .Pour en revenir à cette prétendue faute, elle ne porte pas sur monde, très bien traduit dans les lignes précédentes par atmosphère, odeur, sein, genou, chevelure, vêtements, balneum unguentatum ; elle porte, dis-je, non pas sur mundus traduisant monde, mais sur monde interprétant mundus.

2° Quant au reste, c'est vraiment grave. Il m'est bien dur d'avoir dit qu'une pâture pouvait éteindre une soifW, et que je suis un Dieu qui a(s). Il me semble que tout le monde verra ça. . . M'aimez -vous assez pour faire deux cartons?

Donc : Dieu qui ai et implacable appétit , si cela s'adapte au reste de la phrase.

II faut croire que Poulet-Maîassis «aima assez» Baudelaire pour faire les deux cartons réclamés, car les fautes qui en motivaient la demande, ne figurent pas dans le volume. Constatation précieuse, car elle permet de négliger la seconde partie d'une certaine assertion qu'on trouve dans une lettre à sa mère (sans date, mais évidemment contemporaine à un ou deux jours près du billet à Malassis) et qui, autrement, ne laisserait pas d'être assez inquiétante tout au moins pour un nouvel éditeur des PARADIS, — c'est la suivante :

Les PARADIS vont paraître, corrigés et augmentés; i7 est arrivé des malheurs dans les dernières feuilles.

Oui, il est vrai que les Paradis allaient paraître, et il est vrai qu'ils avaient été corrigés, on a vu avec quel soin, et il est encore vrai qu'en cours de route ils s'étaient augmentés (de la Dédicace et de quelques passages écartés par Calonne, lors de la publica-

"' Voir nos notes sur la page 61. La lettre donne à croire que par ctourderie, Mir l'épreuve, Baudelaire avait corrigé comme suit : pour servir de pâture à mon inextinguible soif d'émotion.

l,) Voir nos notes sur la page 62.

tion dans la Revue Contemporaine {l). Mais les malheurs arrivés dans les dernières feuilles devaient être réparés. Seulement, cela, Baudelaire ne le savait pas quand il les déplorait auprès de sa mère. Nous avons cru devoir insister sur ce point, parce que le texte des Paradis Artificiels de 1860, ie plus pur à coup sûr de tous les textes de Baudelaire publiés en librairie de son vivant, ne mérite pas la suspicion dont ce fragment de billet pourrait le rendre l'objet.

L'ouvrage fut annoncé dans la Bibliographie de la France le 2 juin 1860, sous le n° 4783.

En voici la description :

les \\ PARADIS \\ARTiF/ciELs\\0?imi ET HASCHISCH || PAR y CHARLES BAUDELAIRE |j Paris || Poulet-Malassis et de Broise |j libraires-éditeurs || 9, rue des Beaux-Arts || 1860 || Traduction et reproduction réservées.

1 vol. in-12, couverture jaune clair imprimée en noir, qui porte en son centre la marque de l'éditeur : un caducée dans un médaillon, avec la devise : Concordiœ fructus. — Faux titre, au verso : Alençon. — Tvp. de Poulet-Malassis et de Broise. — Titre identique à la couverture, mais les mots : Opium et Haschisch, Poulet- Malassis et de Broise en rouge, comme la marque. Verso blanc. — Dédicace (iv pages). — Le Poëme du Haschisch. Titre et verso blancs (pages 1 et 2 non chiffrées). Texte : p. 3-108 (la dernière blanche). — Un Mangeur d'Opium. Titre, p. 109. Verso blanc. Texte : p. 11 1-304. — Table (non chiffrée). — Page de garde.

Bandeaux et initiales ornées, p. 3 et m; culs-de-lampe, p. 107 et 304; le tout dans un style rocaille second empire fort médiocre.

Sur le second plat, ouvrages du même auteur annoncés chez Poulet-Malassis : Théophile Gautier, et, sous presse : Les F LEURS

'1 «J'ai garde trois passages de mon texte primitif pour notre réimpression», écrivait Baudelaire à Poulet-Malassis le 16 février 1860. — Pour ces passages-là, qui effectivement retrouvèrent leur place dans le volume, voir nos notes sous les pages 55, 136-137 et 139-141.

DU Mal, 2* édition considérablement augmentée; CURIOSITÉS Esthétiques , i vol.; Réflexions sur quelques-uns de MES CONTEMPORAINS , i vol., et, chez Michel Lévy : TRA- DUCTION DES Œ.UVRES d'Edgar Poe, Histoires Extraordinaires , i vol.; Nouvelles Histoires Extraordinaires, i vol.; Aventures d' Arthur Gordon Pym, i vol. Sous presse : Eurêka , Poëme en prose ou Essai sur l'univers matériel et spirituel , i vol.

II faut ajouter cjue des exemplaires du premier tirage l; parurent accompagnés d'un catalogue des livres publiés par la librairie Poulet-Malassis et de Broise à la date du i" mai 1860.

L'ouvrage, comme il résulte d'une note autographe, tout entière de la main de Poulet-Malassis, qu'a bien voulu nous communiquer M. Ronald Davis, avait été tiré «à douze exemplaires sur grand papier de Hollande, plus quatre sur papier de Chine et 1,200 sur papier d'Angoulême collé», — et non à 1,500 comme le spécifiait le traité du 1" janvier 1860, et comme semble l'avoir cru Baudelaire aux termes de son billet du 18 mai auquel nous nous référerons tout à l'heure. De ce fait, l'éditeur ne pouvait se montrer très généreux envers son auteur. Baudelaire reçut pour sa part quelque 60 exemplaires, dont 5 ou 6 de luxe, et beaucoup de gens auxquels son amitié ou son intérêt lui commandaient d'être agréables ne purent être servis. H en fut fort contrarié. Il eût voulu une très large publicité; que, pour y aider, Pincebourde (le commis de Malassis) allât, les feuilles en mains, quelques jours avant la mise en vente , ofinr aux quotidiens importants un fragment à insérer; — qu'on ne négligeât pas la presse anglaise, puisqu'il s'agissait d'un auteur anglais; — qu'on eût recours même aux réclames et affiches (lettre du 22 avril 1860). Lui-même avait établi une liste, avec un libraire anglais (lettre du 27 avril) et Constantin Guys, et se targuait quelques jours plus tard (billet non daté) d'avoir fait partir une annonce pour

Il y en eut deux pour le titre tout au moins; la plupart des exemplaires qu'on rencontre portent la date de 1861.

près de trois cents journaux. Son mécontentement est manifeste dans cette lettre du 18 mai 1860 dont nous parlions tout à l'heure :

... II faudra désormais , mon cher ami , que vous fassiez comme tous les éditeurs : 1,000 veut dire 1,100. — 1,500 veut dire 1,650... En faisant comme tout le monde, vous m'auriez évité de m'imposer une économie embarrassante.

Je vous remercie de tout mon cœur pour le Chine, mais cela implique-t-il que je n'aurai pas de Hollande? Je tâcherai de le garder.

Je me résigne au malheur de Saint-Victor, de Gaiffe et de Du Camp mais Janin et surtout Grandguillot (1> !

L'ennui qu'il éprouve à devoir se montrer parcimonieux dans son service d'auteur est si vif qu'il en vient à imaginer, vis-à-vis de son éditeur qui, comme on sait, se doublait d'un collectionneur passionné, des combinaisons et des ruses fort comiques :

J'ai un petit trafic à vous proposer, qui vous ira peut-être. En échange de l'exemplaire de Feydeau'2', chargé de notes, et que je viens de lui chiper, en lui en promettant un exemplaire neuf, pouvezvous m'offrir des exemplaires vulgaires? vous fixerez vous-même le chiffre, vous voyez que je bats monnaie par tous les moyens.

Et pour mieux persuader Poulet-Malassis qui d'ailleurs se montrera récalcitrant, il entreprend des notes de Feydeau un éloge que leur publication prouvera singulièrement exagéré :

Les corrections et réflexions de Feydeau sont horriblement nombreuses et très amusantes. Je dois avouer qu'il y en a quelques-unes utiles, et je vais les transcrire sur mon exemplaire. (Billet sans date.)

'' Baudelaire était alors en pourparlers avec le Constitutionnel pour y entrer comme collaborateur régulier (voir sa lettre du 12 août 1860).

151 Voir Georges-E. Lang, Charles Baudelaire juge' par Ernest Feydeau avec un portrait-charge de Charles Baudelaire par Ch. Giraud et deux fac-similés. Paris, Ronald Davis, 1921, in-8°.

Ses lettres de cette période sont aussi pleines de reproches au sujet de la négligence apportée dans la préparation de la vente, tant par l'éditeur que par son commis :

20 niai 1860.

...Il faut que je vous dise que M. Pincebourde manque totalement d'intelligence pour la distribution et le Iançage d'un livre. Croyez que je suis tout à fait sans mauvaise humeur, mais j'ai une idée fixe : c'est que tout libraire qui ne peut pas vendre plusieurs milliers d'un mauvais livre est coupable.

12 juillet 1860.

Je suis parvenu à acheter quelques exemplaires de mon bouquin à la Librairie Nouvelle, mais figurez-vous, mon cher, qu'il n'y en avait pas. II y a quelques jours, un journal, ayant besoin d'un exemplaire, l'envoya chercher à la Librairie Nouvelle, il n'y en avait pas. En réalité, ce livre n'a été exposé nulle part et déposé que dans trois ou quatre endroits peut-être. Je vous demande bien pardon de vous répéter toujours la même chose. Mais si vous saviez la peine que vous me faites! Je pense non seulement à mes intérêts, mais aussi à votre fortune.

18 août 1860.

L'Intérieur a refusé l'estampille à cause de la grande folie de la morale, terme appliqué au sieur Pontmartinm.

... Je vais essayer, par mes relations, de faire revenir les gens sur cette mesure. Si Pincebourde m'avait expliqué ces choses à temps, il n'y aurait peut-être pas eu d'échec (s).

(1' Dans la note nécrologique sur Quincey, voir p. 157.

(,) Dans les notes intimes qui terminent ses Souvenirs et Portraits de jeunesse (1 872) , Champflcury, lui aussi, mentionne ce refus de l'estampille dans le récit qu'il fait d'une visite à la Commission d'examen des livres pour le colportage :

«Dans ce bureau, j'ai appris que le livre des Paradis Artificiels, de Baudelaire, ofFrait les plus grands dangers pour la santé des citoyens. Il y est fortement question d'Opium et de Hascliiscli. Est-il nécessaire, me dit-on, de Vulgariser ces substances opiacées? Le même administrateur m'a montré une édition ù bas prix de Montaigne, que la Commission a du refuser, «la préface

Malgré tous ces contre -temps, la publication des Paradis Artificiels ne fut pas sans faire beaucoup de bruit. Quelques années plus tard, l'auteur, longtemps inquiet sur leur destinée, car à la veille de leur mise en vente il confessait encore à sa mère «une horrible peur de faire un fiasco » (18 mai 1860), pourra écrire sans violer la vérité qu'ils ont eu «un très grand succès littéraire» et que «peu de livres ont obtenu autant de comptes rendus» (18 février 1866).

Mais, avant que de passer en revue ïa presse de l'époque, il faut citer quelques suffrages qui leur vinrent tout de suite et, en première ligne, celui de Gustave Flaubert.

Chose curieuse! cette lettre que nous croyons devoir donner in extenso, car elle ne figure dans aucune édition de la Correspondance, était restée jusqu'à ces derniers temps rigoureusement inédite. Elle n'a vu le jour qu'en mai dernier, dans le numéro spécial que le Manuscrit Autographe a consacré à Baudelaire (A. Blaizot, éd.). La voici :

Croisset, lundi.

Vous êtes bien aimable, mon cher Baudelaire, de m'avoir envoyé un tel livre! Tout m'en plaît, l'intention, le style et jusqu'au papier. Je l'ai lu très attentivement. Mais il faut d'abord que je vous remercie pour m'avoir fait connaître un aussi charmant homme que le sieur de Quincey ! Comme on l'aime celui-là !

Voici (pour en finir tout de suite avec le mais) ma seule objection. Il me semble que dans un sujet traité d'aussi haut, dans un travail qui est le commencement d'une science naturelle, dans une œuvre d'observation et d'induction, vous avez (et à plusieurs reprises) insisté trop (?) sur YEsprit du Mal. On sent comme un levain de catholicisme çà et là. J'aurais mieux aimé que vous ne blâmiez pas le haschisch , l'opium, l'excès. Savez-vous ce qui en sortira plus tard?

« n'étant pas à la hauteur du génie de Montaigne». J'écoutais tranquillement, sans dire un mot, quoique toutes ces raisons me parussent singulières.»

Malheureusement Champfleury ne nous dit pas si Baudelaire réussit à taire revenir la Commission sur son refus, ce qui nous permettrait de suppléer le silence que Baudelaire a lui-même gardé dans ses lettres sur le résultat de ses démarches.

Mais notez que c'est là une opinion personnelle, et dont je ne fais aucun cas. Je ne reconnais point à la critique le droit de substituer sa pensée à celle d'un autre. — Et ce que je blâme dans votre livre est, peut-être, ce qui en constitue l'originalité, et la marque même de votre talent? Ne pas ressembler au voisin tout est là.

Maintenant que je vous ai avoué toute ma rancune je ne saurais trop vous dire combien j'ai trouvé votre œuvre excellente d'un bout à l'autre. C'est d'un style très haut, très ferme et très fouillé. J'admire profondément dans le poème du Haschisch les p. 27-33, 5l~55> 76^ et tout ce qui suit. Vous avez trouvé le moyen d'être classique tout en restant le romantique transcendant que nous aimons.

Quant à la partie intitulée Un Mangeur d'Opium, je ne sais ce que vous devez à Quincey. — Mais en tout cas c'est une merveille. Je ne sais pas de figure plus sympathique, pour moi du moins.

Ces drogues-là m'ont toujours causé une grande envie. Je possède même d'excellent haschisch composé par le pharmacien Gastincl. Mais ça me fait peur. — Ce dont je me blâme.

Connaissez-vous dans le Soudan de d'Estayrac de Lauture toute une théogonie et cosmogonie particulière inventée par un fumeur d'opium. II m'en reste un souvenir «assez farce» mais j'aime mieux M. de Quincey. Pauvre homme ! Qu'est devenue miss Ann !

On vous doit aussi de la reconnaissance pour la petite note relative aux critiques moraux. Là, j'ai été gratté ou plutôt flatté à mon endroit sensible.

J'attends avec impatience les nouvelles fleurs du mal*. — Comme vous travaillez! — et bien!

Adieu, je vous serre la main à vous décrocher l'épaule.

G"" Flaubert.

* Mon observation ne peut ici avoir lieu. Car le poëte a parfaitement le [droit de] croire à tout ce qu'il voudra. Mais le savant?

Je vous dis peut-être des stupidités? Il me semble néanmoins que je me comprends. Nous en recauserons.

La réponse de Baudelaire est connue. Elle figure dans ses. Lettres, et a été bien souvent invoquée comme une véritable

(l1 Les passages indiqués correspondent dans notre texte aux pages 18-22, 33-35 • 49-5°-

profession de foi. Cependant, et en dépit de la boutade qu'on y trouve, elle est tellement importante pour la philosophie de son œuvre que nous croyons devoir en reproduire ici le passage essentiel; d'autant que, rapprochée pour la première fois du texte qui l'avait occasionnée, elle emprunte à ce rapprochement une clarté nouvelle :

26 juin 1860.

Mon cher Flaubert,

Je vous remercie bien vivement de votre excellente lettre. J'ai été frappé de votre observation, et étant descendu très sévèrement dans le souvenir de mes rêveries, je me suis aperçu que, de tout temps, j'ai été obsédé par l'impossibilité de me rendre compte de certaines actions ou pensées soudaines de l'homme, sans l'hypothèse de l'intervention d'une force méchante, extérieure à lui. Voilà un gros aveu dont tout le XIXe siècle conjuré ne me fera pas rougir. Remarquez bien que je ne renonce pas au plaisir de changer d'idée ou de me contredire. . .

Joséphin Soulary qui, par une curieuse coïncidence, était précisément en train d'achever le Rêve du Chanvre, adressa aussi à l'auteur des Paradis Artificiels une fort belle lettre. La place nous manque pour la donner in extenso^. Quelques lignes du moins en traduiront la chaude sympathie :

...En lisant vos malheurs d'un mangeur d'opium, vos tableaux me prenaient à la gorge, comme des retours de sensations déjà éprouvées. Cette faculté, que je possède à haut degré, de m'assimiler des impressions particulières à certaines natures nerveuses, maladives ou même folles, me fait parfois penser que j'éprouve des réminiscences d'existences antérieures vécues dans des sociétés bizarres, sur des globes étranges, et dans des milieux extravagants.

Vous êtes, mon cher ami, un terrible pionnier de ces domaines imaginaires, où je me réfugie aussi de temps à autre, dans les heures

111 On la trouvera tout entière dans le Charles Baudelaire, étude biographique, suivie des Baudelairiana d'Asselineau, par E.-J. Crepet (A. Mcssein, éd.).

ennuyées du terre-à-terre. Avouez qu'au retour de ces excursions dans le fantastique, il reste en vous une assez piètre estime de la vie réelle et de l'animal positif, qui en pratique les voies bêtes. J'aimerais à vous voir dans l'intimité; je croîs que nous nous comprendrions à demi mot. . .

Enfin il faut encore citer, parmi les quelques témoignages épistolaires restants de la curiosité qu'éveilla la publication de ce livre, une lettre du critique lyonnais Armand Fraisse, qui venait d'ailleurs de la saluer d'un article dans le Salut Public. Cette lettre en elle-même, bien qu'élégamment écrite, ne mériterait sans doute pas de trouver mention ici. Mais elle allait provoquer une réponse qui, elle, nous est particulièrement précieuse, nous livrant la pensée intime de Baudelaire quant à l'emploi des excitants.

Entre autres choses (1), Fraisse avait écrit :

J'ai essayé un jour de fumer du haschisch; j'ai éprouvé un assez violent mal de tête et rien autre. Où trouve-t-on cet extrait gras dont vous parlez? Je ne serais pas fâché d'en faire l'expérience une fois et de devenir Dieu à mon tour.

Baudelaire lui répondit :

Défiez-vous de tout excitant. Je connais une anecdote terrible, quoique n'ayant pas trait à l'opium. Il s'agit d'une femme du monde qui était arrivée à une atonie et une mélancolie inexplicables, simplement pour avoir, pendant plusieurs années, fait usage avec son mari du vin de Champagne. Or, le Champagne est un corrupteur bien innocent, comparativement au chanvre indien, au laudanum et à la morphine.

J'ai pris tout excitant en horreur, à cause de l'amplification du temps et du caractère d'énormité que cet excitant quelconque donné

"' Pour le texte entier de cette lettre, voir E.-J. Crepet, op. cit., p. 365-367. Fraisse y mentionne notamment la publication d'un article «pas très méchant mais très vertueux» dans la France Littéraire de Lyon.

à toute chose. II est impossible d'être non plus seulement homme d'affaires, mais même homme de lettres avec une orgie spirituelle continuée.

On voit que Baudelaire, en ce qui le concerne personnellement, s'il ne sut pas toujours, comme il n'est que trop prouvé, se défendre contre l'attirance des excitants, du moins ne partageait point l'aveuglement de leurs habituelles victimes, dont c'est le tort le plus fréquent comme le plus coupable d'aider à la propagation de leur vice. Et ceci méritait sans doute d'être souligné.

Mais venons à la presse contemporaine. II y eut quelques articles importants.

Celui de Barbey d'Aurevilly d'abord (Lf Pays, 28 août 1860), qui, grâce au dévouement admirable de Mlle Louise Read, a revu le jour dans une 2' édition de Poésies et Poètes (Lemerre, éd.), ce qui nous dispense de tenter un résumé qui, vu la longueur du morceau, risquerait de tourner à une trahison. Disons seulement que bien que plein de réserves, — celles que son orthodoxie intransigeante et particulière lui commandait (ainsi donc celui-là ne trouvait pas assez catholique le livre que Flaubert, lui, trouvait trop catholique!) — bien que dénonçant en Baudelaire un «poëte de l'ironie retorse qui se moque de nous en voulant d'abord nous faire envie, pour, après, nous faire peur; qui se plaît à nous suspendre entre la convoitise et le remords... Safari pour rire,... Satan tout en velours!» — Barbey d'Aurevilly, au total, rendit justice sinon aux intentions morales, du moins à la maîtrise de l'essayiste :

Toute cette observation minutieuse d'états pathologiques misérables, dans lesquels l'homme a perdu l'équilibre et la possession de soi-même et n'a trouvé jamais que le bonheur sot de la sensation, est revêtu de l'expression qui ferait tout lire et presque tout pardonner.

II concluait que Baudelaire pouvait devenir «le Hogarth de l'ivresse» et souhaitait seulement qu'à l'avenir il ne se mît plus derrière Quinccy ni derrière Poe, ce «pufïiste sublime», mais fût lui-même.

On se rappelle qu'il avait été question que les Paradis parussent d'abord au Moniteur Universel, mais que l'audace du [ivre finalement avait effrayé. Les sentiments du journal trouvèrent un fidèle miroir dans l'article de son collaborateur, Gustave Claudin (icr août 1860). Article long, très élogieux, où «la magnifique introduction)) de l'ouvrage et «l'allocution d'une sévérité tout à l'ait majestueuse» qui le termine sont particulièrement vantées, mais composé surtout de citations — ce qui ne compromet personne.

Dans le Journal des Débats, Emile Deschanel consacra trois feuilletons aux Excitans (14 et 28 juin, 12 juillet 1860). Morceau fort plat, faut-il le dire? Article de compilateur plutôt que de critique, mais aussi chaud que le souffraient les préventions de M. de Sacy qui n'avait pas permis que les FLEURS DU Mal y fussent seulement citées (1). Venant à Baudelaire après un historique de l'opium et du haschisch à travers les âges et les civilisations, où les séances chez Boissard n'étaient pas oubliées, l'auteur laissait percer son regret de voir l'essayiste parler des «substances redoutables comme un ami plutôt que comme un ennemi», mais couvrait de fleurs le poète : «Personne ne raconte et ne peint mieux que lui . . . C'est un habile artiste de style . . . Son expression a des pinces qui saisissent l'insaisissable...»

M. de Lescure, dans la Gazette de France (17 juillet), se distingua entre tous ses confrères par l'amplitude de ses louanges qu'aucune réserve ne venait tempérer, et son article mérite d'autant plus d'être représenté ici par un large extrait, qu'on y trouve un portrait de Baudelaire :

L'homme bienveillant qui veut bien me servir de guide [dans l'exploration des Par AD /S ARTIFICIELS] a, qu'il me permette d'entrer dans ce détail, toute la physionomie de l'emploi : c'est une tête énergique, aux lignes droites, aux méplats prononcés, quelque chose d'un puritain militant, du prédicant et du soldat. II traverse les quais et les boulevards de Paris avec ces joues contractées, ce large front plissé, ce sourire sardonique, ces yeux retournes en dedans (radius

"■ Vuir la lettre à Poulet-Malassis du 18 août 1860.

infîexus) qui annoncent l'habitude et le goût des orages intérieurs. II y a dans l'homme qui s'appelle Charles Baudelaire quelque chose, à certains moments, de ce Dante Alighieri qui sortait, vert et fumant des ténèbres de son enfer, et qui faisait fuir devant lui les petits enfants de Ravenne. Au demeurant, esprit d'élite, remarquable dans toutes ses conceptions par l'alliance de l'imagination et de la volonté, cœur bienveillant sous les amertumes de l'expérience, et main loyale pure de toute profanation littéraire. Tel est le poëte humoristique des Fleurs DU Mal, le traducteur original d'Edgar Poe, I'HoH'mann américain, le seul digne vulgarisateur qui ait pu se trouver des secrets de l'opium en raison de ces privilèges de sa nature et de ces hasards heureux de sa vie, de ses aventures et de ses études.

. . .Nous engageons vivement nos lecteurs à lire ce livre curieux, excellent, bien imprimé dans ce caractère net qui est indispensable aux lectures philosophiques. Le livre de M. Baudelaire est d'un penseur et d'un poëte. II est habile et il est loyal. L'auteur y a développé triomphalement toutes ses facultés, sa puissance d'observation psychologique, sa clarté supérieure dans les choses abstraites, son habileté à se jouer des difficultés de l'expression, son éloquence naturelle et unique dans l'exposition des maladies de l'âme, enfin je le reconnais volontiers, une franchise toute philosophique et une honnêteté toute chrétienne.

L'excellent Glatigny, porté particulièrement par l'amertume de sa destinée comme par son goût poétique à sympathiser avec Baudelaire, consacra aux Paradis, lui aussi , dans l'humble journal où il avait accès (L' Orphéon, 1" juin), une page très chaude :

Livre rempli d'un irrésistible attrait, singulier et provoquant à l'égal du mystère, écrit avec une passion rare et toujours domptée par la science et la volonté ... II pourrait être placé sous l'invocation de Notre-Dame-des-Tristesses, Notrc-Dame-des-Larmés , Notre-Damedes-Soupirs, Notre-Dame-des-Ténèbres . . . Réussira-t-il? Hélas! il est bien beau et fait avec un bien grand amour. Ce n'est pas là de la littérature courante, comme il s'en débite en tant de lieux. C'est plus qu'il en faut pour ne pas avoir de succès . . .

II (aut enfin citer encore quelques lignes de Jules Janin, dans l'Almanacb de la Littérature (1861), qui, le recueil ne mentionnant

cjue les publications marquantes de l'année, prouve que celle qui nous occupe avait fait sensation (,) :

Les Paradis Artificiels... sont écrits en belle prose, et cependant nous n'hésitons pas à les placer parmi les poésies. C'est en effet de la poésie à son extrême puissance, — à l'heure où l'âme est dégagée du corps, et se perd dans les espaces de là-haut.

Mais la flétrissure dont les FLEURS DU Mal avaient été l'objet trois ans auparavant continuait de peser sur la réputation de Baudelaire. C'est en vain que Poulet-Malassis, dans un organe aux

"' Cette sensation se manifestera encore de-ci de-Ià, pendant plusieurs années. Exemples :

Ce n'est plus l'absinthe de Murger maintenant : c'est l'opium de Baudelaire. — Je croyais d'abord qu'ils se calomniaient, ces jeunes gens; que de gaîté de cœur on ne se détruisait pas l'estomac, on ne se cassait pas le cerveau; mais non; on en avale bel et bien dans les cafés de Montmartre et du quartier latin! Ils en mâchent pour dix sous, et ils en rendent pour cinq francs.

Louis Veuillot, Le Figaro, «Les Victimes du Livre», 9 octobre 1862.

Nous retrouvons le poëte des Fleurs du Mal dans les Paradis Artificiels : œuvre intéressante, du reste, abondante en observations physiologiques, — et d'un style poli, clair, transparent, un vrai style de cristal à travers lequel les idées les plus subtiles se montrent avec une singulière netteté... [œuvre dont la philosophie rejoint celle des Fleurs]. Pour M. Baudelaire, en effet, l'opium et le haschisch sont avant tout, choses diaboliques, philtres d'invention moderne, — et, partant, l'Eglise doit sévèrement en proscrire l'usage... Nul doute : avaler une boulette de haschisch, c'est avaler Satan; boire une cuillerée d'opium, c'est boire Satan; — voilà le pain, voilà le vin; voilà l'hostie et voilà le ciboire; — la table diabolique fait pendant à la table sainte... Quand je vous parlais de la Messe-Noire!

Alcidc Dusolier, Nos gens de lettres (1864.).

J'ai vu, ce soir, le premier acte de Marion Delorme , dans l'alcôve d'un quatrième des BatignoIIes, dont on avait retiré le lit et les rideaux. C'est un ménage de bourgeois éperdu de littérature, et où s'abat, presque tous les soirs, 'a petite bande d'art poussée à la suite de Baudelaire, cultivant Poe et haschisch, tous d'un aspect pas mal blafard.

Journal des GONCOURT, 19 janvier 1866.

destinées duquel il présidait, avait pris soin, dès la mise en vente, de préciser les intentions de son auteur comme de montrer leur devoir aux critiques amis :

M. Baudelaire, dans son livre, a voulu analyser les effets mystérieux et les jouissances morbides que peuvent engendrer le haschisch et l'opium , et constater les châtiments inévitables qui résultent de leur emploi prolongé. Le poëme du Haschisch et le Mangeur d'Opium n'ont pas d'autre but. On y trouvera au milieu de théories ayant toutes une tendance idéaliste, une foule d'anecdotes merveilleuses. Les pages relatives aux effets du haschisch sont fort belles ; le style de l'auteur y est d'une netteté singulière, tout en étant vivement coloré. (Revue Anecdotique, juillet 1860.)

On a vu par l'exemple de Barbey d'Aurevilly que d'aucuns, voire ceux dont les sentiments de sympathie pour l'auteur étaient le moins douteux, n'avaient pas résisté au désir de se montrer plus moraux encore que lui — désir qui les avait conduits, en fin de compte, à le condamner une fois de plus. Cette condamnation avait même pris parfois un ton fort dur. C'est ainsi que la Revue Européenne , dans un article bibliographique non signé, avait dénoncé Baudelaire comme atteint de la «manie de l'étrange», préoccupé d'étonner le public et de scandaliser le bourgeois, et tout en enregistrant «une certaine amélioration de son état moral», avait mis en doute que son retour à la raison prît un caractère durable (juillet i86o(1)). Pour contrebalancer l'effet de semblables diatribes, ce n'était pas assez de la voix d'un Lescure, il y eût fallu celle d'un critique jouissant d'une éclatante autorité, — celle de Sainte-Beuve. Mais Sainte-Beuve se déroba à son devoir, malgré une lettre pressante (voir p. 351).

D'autre part les affaires de Poulet-Malassis, auxquelles celles de Baudelaire étaient inextricablement mêlées, prenaient sur ces

1,1 Plusieurs des articles ici mentionnés ont été l'objet dans les Lettres d'appréciations de l'auteur. Pour ceux de la Revue Européenne et de Deschanel, voir aux dates des 12 juillet et 18 août 1860; pour Fraisse, 16 août; pour Gustave Claudin, 12 août.

entrefaites un tour désespéré. Le moyen dès lors de songer à la publicité et à la vente?

Vers la mi-août 1860 , Baudelaire avait pu mander à son éditeur : «Pincebourde prétend que le livre va très bien», ajoutant, il est vrai, non sans inquiétude peut-être : «Qu'est-ce que le très bien de Pincebourde?» Deux ans et demi plus tard le livre n'était pas épuisé, mais figurait au catalogue de Pincebourde, devenu le successeur de Malassis, comme soldé à 1 franc, prix auquel il eut «beaucoup de peine à s'écouler». (Lettre inédite de Poulet-Malassis à Asselineau.)

On peut croire que cette déconvenue ne laissa pas d'affecter Baudelaire très cruellement. D'autant qu'il avait une foi profonde et qui ne se démentit jamais, dans la valeur de son livre, — dans sa valeur commerciale comme dans sa valeur littéraire. «Dans le cas de désastre, écrivait-il à Poulet-Malassis acculé à la faillite, pensez aux Fleurs et aux Paradis, auxquels j'attache de l'importance» (16 janvier 1861). — La même expression s'était déjà trouvée dans un billet à Vigny : «Voici les Paradis, auxquels j'ai la faiblesse d'attribuer quelque importance» (mi-décembre 1861). — «Vous n'avez aucune certitude que la propriété des Fleurs et des Paradis vaille 5,000 francs, mandait-il encore à son éditeur qui, dans sa détresse et pour se couvrir des avances faites à son auteur, envisageait de vendre ces deux livres à un confrère. Elle ne vaut pas CELA, actuellement; et elle peut valoir, plus tard, beaucoup plus.» Quatre ans après, quand il sollicitera d'éventuels acquéreurs et dressera pour eux des sommaires de ses divers ouvrages, nous le voyons affirmer la même inébranlable confiance dans la destinée de celui-là :

Les Pau ad /s Artificiels, si mal édités il y a quelques années qu'on peut les considérer comme un livre inédit. Je trouve le livre bon comme il est, je n'y ajouterai rien, je n'en retrancherai rien. (Lettre à Julien Lemer, 3 février 1865.)

Les Par ad /s Artificiels. . ., volume amusant. . ., livre à succès, peu connu. (Note pour M. Hippolyte Garnicr, 6 février 1866.)

Cependant et si justifiées que fussent les espérances qu'il avait placées en eux, le guignon dont il était poursuivi ne devait pas permettre qu'il en vît la réalisation. Jusqu'à son dernier jour les Paradis ne lui vaudront plus que d'affligeants déboires.

En 1864, ils forment l'objet de sa troisième lecture au Cercle littéraire et artistique de Bruxelles (23 mai). Lecture très préparée, comme en témoigne l'exemplaire annoté pour la circonstance , qu'a récemment retrouvé M. Emile Henriot. Baudelaire avait choisi dans son livre les pages les plus directement émouvantes, les visions les plus splendides. II avait même , pour cette occasion , et en vue de prévenir, avec son public, un malentendu de l'ordre de celui qui lui avait valu naguère les sarcasmes d'un Barbey d'Aurevilly, composé une façon d'exorde, ne laissant aucun doute sur l'esprit et la morale de ses Paradis'lK Peine perdue! Ce fut

(l' Voir l'article paru au Temps, le 27 février 1923, sous le titre : Une page inédite de Baudelaire. M. Henriot a bien voulu non seulement nous autoriser à reproduire cette page inédite, très précieuse pour notre Histoire, mais aussi nous fournir copie intégrale des annotations dont il n'avait utilisé qu'une partie dans son article.

Voici d'abord l'exorde :

La première partie de ce livre est entièrement de moi : c'est le Poème du Hascbisch. Elle est divisée en plusieurs chapitres dont je vous annoncerai successivement les titres. La deuxième et la troisième partie sont l'analyse d'un livre anglais excessivement curieux (Le Mangeur d'Opium, de Quincey) , mais j'y ai joint, par-ci par-là, mes réflexions personnelles; mais jusqu'à quelle dose ai-je introduit ma personnalité dans l'auteur original, c'est ce que je serais actuellement bien empêché de dire. J'ai fait un tel amalgame que je ne saurais y reconnaître la part qui vient de moi, laquelle, d'ailleurs , ne peut être que fort petite. Messieurs, il me paraissait oiseux de faire un traité complet des excitants , dont la caractéristique générale est d'engendrer un affaiblissement proportionné à l'excitation et un châtiment aussi cruel que la jouissance a été vive. Il serait oiseux de parler des excitants vulgaires tels que l'absinthe, le thé, le café, le vin de quinquina ou même de la coca, ou erytbroxylon, cette singulière plante dont les feuilles mâchées augmentent l'énergie en diir.inuant le sommeil et en supprimant l'appétit , ou bien delà ciguë islandaise , dont l'absorption fait voir, dit-on , aux yeux du cerveau empoisonné , les monstruosités du monde antédiluvien.

Dans tout cela il y a beaucoup de choses qui regardent les médecins. Or je veux faire un livre non pas de pure physiologie , mais surtout de morale. Je veux prouver que les chercheurs de paradis font leur enfer, le préparent, le creusent avec un succès dont la prévision les épouvanterait peut-être.

un fiasco lamentable, un authentique «désastre», a pu écrire un témoin oculaire (l).

Voici maintenant les notes autographes que montre l'exemplaire. Les baudelairiens et bibliophiles qui n'ont pas eu, comme M. Emile Henriot, l'heureuse fortune de le tenir entre leurs mains — il a été vendu à l'hôtel Drouot en mars 1923 par les soins de M. Meynial, libraire, — nous sauront gré sans doute de les reproduire ici. Nous les donnons telles quelles, en faisant suivre seulement, pour la commodité de nos lecteurs, les références paginâtes de 1860 de leurs correspondances dans notre édition (entre crochets).

Indication des passages lus dans Un Maxgeur d'Opium : Pages 1 1 1-1 19 [73-78]; 1 31-166 [85-107]; 167-185 [109-120].

Page 232 [148] : «Messieurs, nous en sommes restés à la fin des visions torturantes involontaires de l'Opium. La séance était déjà si longue que j'ai dû renvoyer à ce soir l'histoire de la guérison, fausse guérison du mangeur d'opium . . .m

Page 246 [157]: (a ma/i«,une parole que devraient méditer les fanatiques de tous les partis (qui généralement sont des imbéciles, mais des imbéciles dangereux).

commenter, contrôler.

Page 252 [162] : chagrin d'enfant principe d'ecuvre d'art. — [En note] : Le logis de l'enfant, un arbre, des fleurs, une chambre sombre. L'enfant de génie né dans un tel logis ne ressemblera pas à l'homme de génie né dans un milieu différent.

Page 257 [166] : «Le goût du monde féminin fait les génies supérieurs. Je suis convaincu que les dames intelligentes qui m'écoutent absolvent la forme presque sensuelle de mes expressions comme elles approuvent...»

Fin : «II me reste, Messieurs, à vous remercier cordialement de votre gracieuse hospitalité et de la merveilleuse attention que vous avez prêtée à ces lectures quelquefois un peu longues...»

Quelques notes traduisent le mot lecteur, imprimé dans le livre, en auditeur.

Il laut dire que d'après ce témoin, M. Charles Tardieu, cité par M. Maurice Kunel dans son Baudelaire en Belgique (Paris-Mons, 191 2), l'insuffisance de l'auditoire n'aurait pas été la seule cause de l'échec :

'(On essayerait vainement... de dissimuler que cette conférence, cette lecture plutôt, n'obtint aucun succès; mais cet insuccès donna naissance à une légende absurde dont l'incurable stupidité du Cercle fit tous les frais. Faut-il que ces Cercleux soient idiots. Ils n'ont pas applaudi Baudelaire; ils l'ont méconnu, ils n'ont rien compris à ses Paradis Artificiels. Quel tas de crétins! Hda^! comment s'y seraient-ils pris pour comprendre? Il eût fallu d'abord

Page 251 [161] : vérifier \

Et de cette même année 1864. jusqu'au jour où leur malheureux auteur sera définitivement terrassé par son mal, c'est-à-dire pendant trois ans! — c'est en vain que, partageant le sort des autres ouvrages de Baudelaire, ils seront soit directement, soit par l'entremise de Lemer ou d'Ancelle, offerts aux libraires de Bruxelles ou de Paris. Personne n'en voudra alors! Mais nous n'allons pas recommencer ici à raconter ces lamentables négociations auxquelles nous avons déjà fait une large place dans l'histoire qui accompagne chacun des volumes antérieurs de cette collection et que le lecteur retrouvera encore tout au long de la Correspondance. Qu'il suffise de rappeler que les Paradis ARTIFICIELS ne devaient revoir le jour qu'en 1869, dans le tome IV de l'édition posthume où Asselineau, pour des convenances de librairie, les logea de compagnie avec les Petits Poèmes en prose (voir cet ouvrage dans notre édition, p. 24.7) et des nouvelles de jeunesse.

Terminons en disant quelques mots d'une pièce de vers publiée par feu M. René Emery dans le Mercure de France du i-viii-1917, d'après un feuillet autographe non signé en sa possession, et dont voici le texte :

Les Paradis artificiels! Blondes fumées, Acres saveurs, rêves divins, vivante mort, Délicieux oubli des femmes trop aimées Et des chagrins passés , qui nous minent encor.

Maîtresses de jadis que je croyais parfaites, Monstres câlins, amour, caprice, cruauté, Les drogues sont pour nous tout ce que vous jious êtes, Moins les noirs lendemains de l'Infidélité.

Elles versent la vie enivrante et factice, Le sommeil excité, le mensonge troublant; L'âme ivre, anéantie, obéit au caprice Du rêve qui l'emporte, et lorsque s' éveillant,

entendre, et le malheur voulut que Baudelaire, pris d'un horrible trac, lisait et bafouillait, frissonnant et claquant des dents, le nez sur son manuscrit. Ce fut un désastre.»

Impuissante , elle assiste à la mort d'un beau Songe, Lorsqu'elle nous revoit%}), notre âme croit rêver : C'est la réalité qui /iu(2) semble mensonge. Vous êtes les débris d'un rêve inachevé.

«Ces vers, expliquait M. Emery, proviennent d'un protc Je l'imprimerie Poulet -Malassis qui les avait conservés, ainsi que quelques lettres relatives à la composition et à la correction de la seconde édition des Fleurs et des ÉPAVES.» Et il demandait : «Etaient-ils destinés à paraître comme épilogue — ■ ainsi que celui qui termine les Petits Poèmes EN PROSE, — dans la première édition des Paradis Artificiels, et, pour une raison que l'on découvrira peut-être dans quelqu'une des lettres de Baudelaire restées inédites, furent-ils laissés de côté? Ont-ils été écrits, plus tard, pour figurer dans la nouvelle édition de ce livre, qui fut préparée en 1866, mais que l'éditeur Poulet -Malassis, dont les affaires étaient alors fort embarrassées, ne fit pas imprimer?»

M. Pierre Dufay, dans le Mercure de France du i-îx- 1 91 7, a contesté l'attribution de ces vers à Baudelaire, tirant argument surtout des erreurs que présentaient manifestement les commentaires de M. Emerv. Un prote de Malassis, observait -il en substance, n'a jamais eu à s'occuper ni de la seconde édition des F LEURS ni des ÉPAVES, pour la raison que Malassis n'a point imprimé, mais simplement édité ces volumes-là. Nous ne nierons pas que l'objection ne soit très forte en ce qui concerne le crédit que méritent les commentaires de M. René Emery. Elle nous semble par contre peu valable quant à l'authenticité de la pièce. Cette pièce, nous l'avons eue sous les yeux et, quelle qu'en soit la provenance, elle nous a paru être bien de l'écriture de Baudelaire. Que Baudelaire ait songé à orner ses Paradis d'un épilogue , l'hypothèse au reste ne présente rien d'invraisemblable, bien au contraire, puisque les Petits Poèmes en prose, comme l'a rappelé M. Emery, en contiennent un et les FLEURS DU Mal, dans l'intention de l'auteur, en 1855 du moins, en devaient comporter un autre.

111 Le Mercure de France avait imprimé, fautivement, revient. W Lui remplace me, rature.

Nous concluons que les vers en cause sont bien de Baudelaire, mais contemporains de sa dernière période, ce qui explique leur médiocrité, et qu'en raison du peu de succès que rencontraient les tentatives de réédition des Paradis , leur publication à la suite de cet ouvrage n'eut jamais à être sérieusement envisagée, ce qui peut expliquer aussi, tout au moins dans une certaine mesure, qu'il n'en soit question nulle part dans la correspondance de l'auteur.

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