PRÉCAUTIONS ORATOIRES
imposant à notre attention ses cicatrices et ses ulcères moraux, et arrachant cette pudique draperie dont le temps ou l'indulgence pour la fragilité humaine avait consenti à les revêtir. »
En effet, ajoute-t-il, généralement le crime et la misère reculent loin du regard public, et, même dans le cimetière, ils s'écartent de la population commune, comme s'ils abdiquaient humblement tout droit à la camaraderie avec la grande famille humaine. Mais, dans le cas du Mangeur d'opium, il n'y a pas crime, il n'y a que faiblesse, et encore faiblesse si facile à excuser! ainsi qu'il le prouvera dans une biographie préliminaire ; ensuite le bénéfice résultant pour autrui des notes d'une expérience achetée à un prix si lourd, peut compenser largement la violence faite à la pudeur morale et créer une exception légitime.
Dans cette adresse au lecteur nous trouvons quelques renseignements sur le peuple mystérieux des mangeurs d'opium, cette nation contemplative perdue au sein de la nation active. Ils sont nombreux, et plus qu'on ne le croit. Ce sont des professeurs, ce sont des philosophes , un lord placé dans la plus haute situation , un sous-secrétaire d'Etat; si des cas aussi nombreux, pris dans la haute classe de la société, sont venus, sans avoir été cherchés, à la connaissance d'un seul individu, quelle statistique effroyable ne pourrait-on pas établir sur la population totale de l'Angleterre ! Trois pharmaciens de Londres, dans des quartiers pourtant reculés, affirment (en 1821) que le nombre des amateurs d'opium est immense, et que la difficulté de
distinguer les personnes qui en ont fait une sorte d'hygiène de celles qui veulent s'en procurer dans un but coupable est pour eux une source d'embarras quotidiens. Mais l'opium est descendu visiter les limbes de la société, et à Manchester, dans l'après-midi du samedi, les comptoirs des droguistes sont couverts de pilules préparées en prévision des demandes du soir. Pour les ouvriers des manufactures l'opium est une volupté économique ; car l'abaissement des salaires peut faire de l'aie et des spiritueux une orgie coûteuse. Mais ne croyez pas, quand le salaire remontera, que l'ouvrier anglais abandonne l'opium pour retourner aux grossières joies de l'alcool. La fascination est opérée; la volonté est domptée; le souvenir de la jouissance exercera son éternelle tyrannie.
Si des natures grossières et abêties par un travail journalier et sans charme peuvent trouver dans l'opium de vastes consolations, quel en sera donc l'effet sur un esprit subtil et lettré, sur une imagination ardente et cultivée, surtout si elle a été prématurément labourée par la fertilisante douleur, — sur un cerveau marqué par la rêverie fatale, touebed witb pensiveness, pour me servir de l'étonnante expression de mon auteur? Tel est le sujet du merveilleux livre que je déroulerai comme une tapisserie fantastique sous les yeux du lecteur. J'abrégerai sans doute beaucoup; DeQuincey est essentiellement digressif; l'expression bumourisi peut lui être appliquée plus convenablement qu'à tout autre; il compare, en un endroit, sa pensée à un thyrse, simple bâton qui tire toute sa physionomie et