‹ Les parents pauvres (volume 2)Chapitre 5 sur 9 · WENCESLAS · texte numérisé non relu

WENCESLAS

Mademoiselle Fischer, excessivement touchée de la probité du moribond, qui payait son terme, ouvrit le tiroir et vit en effet cinq pièces de cent sous.

— Pauvre jeune homme ! s'écria-t-elle. Et personne au monde pour s'intéresser à lui !

Elle descendit chez elle, y prit son ouvrage, et vint travailler dans cette mansarde, en veillant le gentilhomme livonien. A son réveil, on peut juger de Tétonnement de l'exilé quand il vit une femme à son chevet; il crut continuer un rêve. Tout en faisant des aiguillettes en or pour un uniforme, la vieille fille s'était promis de protéger ce pauvre enfant, qu'elle avait admiré dormant. Lorsque le jeune comte fut tout à fait éveillé, Lisbeth lui donna du courage, et le questionna pour savoir comment lui faire gagner sa vie. Wenceslas, après avoir raconté son histoire, ajouta qu'il avait dù sa place à sa vocation reconnue pour les arts; il s'était toujours senti des dispositions pour la sculpture; mais le temps nécessaire aux études lui paraissait trop long pour un homme sans argent, et il se sentait beaucoup trop faible en ce moment pour s'adonner à un état manuel ou entreprendre la grande sculpture. Ces paroles furent du grec pour Lisbeth Fischer. Elle répondit à ce malheureux que Paris offrait tant de ressources, qu'un homme de bonne volonté devait y vivre. Jamais

les gens de cœur n'y périssaient quand ils apportaient un certain fonds de patience.

— Je ne suis qu'une pauvre fille, moi, une paysanne, et j'ai bien su m'y créer une indépendance, ajouta-t-elle en terminant. Écoutez-moi. Si vous voulez bien sérieusement travailler, j'ai quelques économies, je vous prêterai mois par mois l'argent nécessaire pour vivre , mais pour vivre strictement et non pour bambocher, pour couraillerl On peut dîner à Paris à vingt-cinq sous par jour, et je vous ferai votre déjeuner avec le mien tous les matins. Enfin je meublerai votre chambre, et je payerai les apprentissages qui vous sembleront nécessaires. Vous me donnerez des reconnaissances en bonne forme de l'argent que je dépenserai pour vous; et, quand vous serez riche, vous me rendrez le tout. Mais, si vous ne travaillez pas, je ne me regarderai plus comme engagée à rien, et je vous abandonnerai,

— Ah ! s'écria le malheureux, qui sentait encore l'amertume de sa première étreinte avec la mort, les exilés de tous les pays ont bien raison de tendre vers la France, comme font les âmes du purgatoire vers le paradis. Quelle nation que celle où il se trouve des secours, des cœurs généreux partout, même dans une mansarde comme celle-ci ! Vous serez tout pour moi, ma chère bienfaitrice, je serai votre esclave! Soyez mon amie, dit-il avec une de ces démonstrations caressantes si familières aux Polonais, et qui les font accuser assez injustement de servilité.

— Oh! non, je suis trop jalouse, je vous rendrais malheureux; mais je serai volontiers quelque chose comme votre camarade, répondit Lisbeth.

— Oh! si vous saviez avec quelle ardeur j'appelais une créature, fût-ce un tyran, qui voulût de moi, quand je me débattais dans le vide de Paris! reprit Wenceslas. Je regrettais la Sibérie, oii Tempereur m'enverrait, si je rentrais!... Devenez ma providence... Je travaillerai, je deviendrai meilleur que je ne suis, quoique je ne sois pas un mauvais garçon.

— Ferez-vous tout ce que je vous dirai de faire? demanda-t-elle.

— Oui!...

— Eh bien, je vous prends pour mon enfant, dit-elle gaiement. Me voilà avec un garçon qui se relève du cercueiL Allons! nous commençons. Je vais descendre faire mes provisions, habillez -vous, vous viendrez partager mon déjeuner quand j'aurai cogné au plafond avec le manche de mon balai.

Le lendemain, chez les fabricants où mademoiselle Fischer porta son ouvrage, elle prit des renseignements sur l'état de sculpteur. A force de demander, elle réussit à découvrir Tatelier des Florent et Chanor, maison spéciale où l'on fondait, où Ton ciselait les bronzes riches et les services d'argenterie luxueux. Elle y conduisit Steinbeck en qualité d'apprenti sculpteur, proposition qui parut bizarre. On exécutait là les modèles des plus fameux artistes, on n'y montrait pas à sculpter. La persistance et l'entêtement de la vieille fille arrivèrent à placer son protégé comme dessinateur d'ornements. Steinbeck sut promptement modeler les ornements, il en inventa de nouveaux, il avait la vocation. Cinq mois après avoir achevé son apprentissage de ciseleur, il fit la connaissance

du fameux Stidmann, le principal sculpteur de la maison Florent. Au bout de vingt mois, Wenceslas en savait plus que son maître; mais, en trente mois, les économies amassées par la vieille fille pendant seize ans, pièce à pièce, furent entièrement dissipées. Deux mille cinq cents francs en or! une somme qu'elle comptait placer en viager, et représentée par quoi? par la lettre de change d'un Polonais. Aussi Lisbeth travaillait-elle en ce moment comme dans sa jeunesse, afin de subvenir aux dépenses du Livonien. Quand elle se vit entre les mains un papier au lieu d'avoir ses pièces d'or, elle perdit la tête, et alla consulter M. Rivet, devenu depuis quinze ans le conseil, l'ami de sa première et plus habile ouvrière. En apprenant cette aventure, M. et madame Rivet grondèrent LiS' beth, la traitèrent de folle, honnirent les réfugiés, dont les menées pour redevenir une nation compromettaient la prospérité du commerce, la paix à tout prix, et ils poussèrent la vieille fille à prendre ce qu'on appelle, en commerce, des sûretés.

— La seule sûreté que ce gaillard-là peut vous offrir, c'est sa liberté, dit alors M. Rivet.

M. Achille Rivet était juge au tribunal de commerce.

— Et ce n'est pas une plaisanterie pour les étrangers, reprit-il. Un Français reste cinq ans en prison, et après i! en sort sans avoir payé ses dettes, il est vrai, car il n'est plus contraignable que par sa conscience, qui le laisse toujours en repos; mais un étranger ne sort jamais de prison. Donnez-moi votre lettre de change, vous allez la passer au nom de mon teneur de livres, il la fera protester, vous poursuivra tous les deux, obtiendra contradictoire-

ment un jugement qui prononcera la contrainte par corps, et, quand tout sera bien en règle, il vous signera une contre-lettre. En agissant ainsi, vos intérêts courront, et vous aurez un pistolet toujours chargé contre votre Polonais!

La vieille fille se laissa mettre en règle, et dit à son protégé de ne pas s'inquiéter de cette procédure, uniquement faite pour donner des garanties à un usurier qui consentait à leur avancer quelque argent. Cette défaite était due au génie inventif du juge au tribunal de commerce. L'innocent artiste, aveugle dans sa confiance en sa bienfaitrice, alluma sa pipe avec les papiers timbrés, car il fumait, comme tous les gens qui ont ou des chagrins ou de rénergie à endormir. Un beau jour, M. Rivet fit voir à mademoiselle Fischer un dossier et lui dit : 6^-

— Vous avez à vous Wenceslas Steinbeck, pieds et poings liés, et si bien, qu'en vingt-quatre heures vous pouvez le loger à Clichy pour le reste de ses jours.

Ce digne et honnête juge au tribunal de commerce éprouva ce jour-là la satisfaction que doit causer la certitude d'avoir commis une mauvaise bonne action. La bienfaisance a tant de manières d'être à Paris, que cette expression singulière répond à l'une de ses variations. Une fois le Livonien entortillé dans les cordes de la procédure commerciale, il s'agissait d'arriver au payement, car le notable commerçant regardait Wenceslas Steinbeck comme un escroc. Le cœur, la probité, la poésie, étaient à ses yeux, en affaires, des sinistres. Rivet alla voir, dans l'intérêt de cette pauvre mademoiselle Fischer, qui, selon son expression, avait été dindonnée par un Polonais, les

riches fabricants de chez qui Steinbeck sortait. Or, secondé par les remarquables artistes de Torfévrerie parisienne déjà cités, Stidmann, qui faisait arriver l'art français à la perfection où il est maintenant et qui permet de lutter avec les Florentins et la renaissance, se trouvait dans le cabinet de Chanor, lorsque le brodeur y vint prendre des renseignements sur le nommé Steinbeck, un réfugié polonais,

— Qu'appelez-vous le nommé Steinbeck? s'écria railleusèment Stidmann. Serait-ce par hasard un jeune Livonien que j'ai eu pour élève? Apprenez, monsieur, que c'est un grand artiste. On dit que je me crois le diable; eh bien, ce pauvre garçon ne sait pas, lui, qu'il peut devenir un dieu...

— Ah ! fit Rivet avec satisfaction.

Puis il reprit :

— Quoique vous parliez bien cavalièrement à un homme qui a l'honneur d'être juge au tribunal de la Seine...

— Excusez, consul!... interrompit Stidmann en se mettant le revers de la main au front.

— Je suis bien heureux, continua le juge, de ce que vous venez de dire. Ainsi, ce jeune homme pourra gagner de l'argent?...

— Certes, dit le vieux Chanor, mais il lui faut travailler; il en aurait déjà bien amassé, s'il était resté chez nous. Que voulez-vous! les artistes ont horreur de la dépendance.

— Ils ont la conscience de leur valeur et de leur dignité, répondit Stidmann. Je ne blâme pas Wenceslas d'aller

seul, de tâcher de se faire un nom et de devenir un grand homme, c'est son droit! Et j'ai cependant bien perdu qîiand il m'a quitté!

— Voilà, s'écria Rivet, voilà les prétentions des jeunes gens, au sortir de leur œuf universitaire... Mais commencez donc par vous faire des rentes, et cherchez la gloire après !

— On se gâte la main à ramasser des écus! répondit Stidmann. C'est à la gloire de nous apporter la fortune.

— Que voulez-vous! dit Chanor à Rivet, on ne peut pas les attacher...

— Ils mangeraient le licou ! répliqua Stidmann.

— Tous ces messieurs, dit Chanor en regardant Stidmann, ont autant de fantaisies que de talent. Ils dépensent énormément, ils ont des lorettes, ils jettent l'argent par les fenêtres, ils ne trouvent plus le temps de faire leurs travaux; ils négligent alors leurs commandes; nous allons chez des ouvriers qui ne les valent pas et qui s'enrichissent; puis ils se plaignent de la dureté des temps, tandis que, s'ils s'étaient appliqués, ils auraient des monts d'or...

— Vous me faites l'effet, vieux père Lumignon, dit Stidmann, de ce libraire d'avant la Révolution qui disait : (( Ah ! si je pouvais tenir Montesquieu, Voltaire et Rousseau, bien gueux, dans ma soupente et garder leurs culottes dans une commode, comme ils m'écriraient de bons petits livres avec lesquels je me ferais une fortune! )> Si Ton pouvait forger de belles œuvres comme des clous, les commissionnaires en feraient... Donnez-rnoi mille francs, et taisez-vous [

Le bonhomme Rivet revint enchanté pour la pauvre demoiselle Fischer, qui dînait chez lui tous les lundis et qu'il allait y trouver.

— Si vous pouvez le faire bien travailler, dit-il, vous serez plus heureuse que sage, vous serez remboursée, intérêts, frais et capital. Ce Polonais a du talent, il peut gagner sa vie; mais enfermez ses pantalons et ses souliers, empêchez-le d'aller à la Chaumière et dans le quartier Notre-Dame de Lorette, tenez-le en laisse. Sans ces précautions, votre sculpteur flânera, et si vous saviez ce que les artistes appellent flâner ! des horreurs, quoi! Je viens d'apprendre qu'un billet de mille francs y passe dans une journée.

Cet épisode eut une influence terrible sur la vie intérieure de Wenceslas et de Lisbeth. La bienfaitrice trempa le pain de l'exilé dans l'absinthe des reproches, lorsqu'elle vit ses fonds compromis , et elle les crut bien souvent perdus. La bonne mère devint une marâtre, elle morigéna ce pauvre enfant, elle le tracassa, lui reprocha de ne pas travailler assez promptement, et d'avoir pris un état difficile. Elle ne pouvait pas croire que des modèles en cire rouge, des figurines, des projets d'ornements, des essais passent avoir du prix. Bientôt, fâchée de ses duretés, elle essayait d'en effacer les traces par des soins, par des dou« ceurs et par des attentions. Le pauvre jeune homme, après avoir gémi de se trouver dans la dépendance de cette mégère et sous la domination d'une paysanne des Vosges, était ravi des câlineries et de cette sollicitude maternelle éprise seulement du physique, du matériel de la vie. Il fut comme une femme qui pardonne les mauvais traite-

ments d'une semaine à cause des caresses d'un fugitif raccommodement. Mademoiselle Fischer prit ainsi sur cette âme un empire absolu. L'amour de la domination, resté dans ce cœur de vieille fille à l'état de germe, se développa rapidement. Elle put satisfaire son orgueil et son besoin d'action : n'avait-elle pas une créature à elle, à gronder, à diriger, à flatter, à rendre heureuse, sans avoir à craindre aucune rivalité? Le bon et le mauvais de son caractère s'exercèrent donc également. Si parfois elle martyrisait le pauvre artiste, elle avait, en revanche, des délicatesses semblables à la grâce des fleurs champêtres; elle jouissait de le voir ne manquant de rien, elle eût danné sa vie pour lui; Wenceslas en avait la certitude. Comme toutes les belles âmes, le pauvre garçon oubliait le mal, les défauts de cette fille, qui, d'ailleurs, lui avait raconté sa vie comme excuse de sa sauvagerie, et il ne se souvenait jamais que des bienfaits. Un jour, la vieille fille , exaspérée de ce que Wenceslas était allé flâner au lieu de travailler, lui fit une scène.

— Vous m'appartenez l lui dit-elle. Si vous êtes honnête homme, vous devriez tâcher de me rendre le plus tôt possible ce que vous me devez...

Le geniilhomme, en qui le sang des Steinbock s'alluma, devint pâle.

— Mon Dieu ! dit-elle, bientôt nous n'aurons plus pour vivre que les trente sous que je gagne, moi, pauvre fille...

Les deux indigents, irrités dans le duel de la parole, s'animèrent l'un contre l'autre; et alors le pauvre artiste reprocha pour la première fois à sa bienfaitrice de l'avoir arraché à la mort, pour lui faire une vie de forçat pire

q!ie le néant, où du moins on se reposait, dit-il. Et il parla de fuir.

— Fuir!... s'écria la vieille fille... Ah! M. Rivet avait raison!

Et elle expliqua catégoriquement au Polonais comment on pouvait en vingt-quatre heures le mettre pour le reste de ses jours en prison. Ce fut un coup de massue. Steinbeck tomba dans une mélancolie noire et dans un mutisme absolu. Le lendemain, dans la nuit, Lisbeth, ayant entendu des préparatifs de suicide, monta chez son pensionnaire, lui présenta le dossier et une quittance en règle.

— Tenez, mon enfant, pardonnez-moi! dit-elle les yeux humides. Soyez heureux, quittez-moi, je vous tourmente trop ; mais dites-moi que vous penserez quelquefois à la pauvre fille qui vous a mis à même de gagner votre vie. Que voulez-vous! vous êtes la cause de mes méchancetés i je puis mourir, que deviendriez-vous sans moi?... 'Voilà la raison de l'impatience que j'ai de vous voir en état de fabriquer des objets qui puissent se vendre. Je ne vous redemande pas mon argent pour moi, allez!... J'ai peur de votre paresse que vous nommez rêverie, de vos conceptions qui mangent tant d'heures pendant lesquelles vous regardez le ciel, et je voudrais que vous eussiez contracté l'habitude du travail.

Ce fut dit avec un accent, un regard, des larmes, une attitude, qui pénétrèrent le noble artiste ; il saisit sa bienfaitrice, la pressa sur son cœur et l'embrassa au front.

— Gardez ces pièces, répondit-il avec une sorte de gaieté. Pourquoi me mettriez-vous à Clichy? ne suis-je pas emprisonné ici par la reconnaissance?

Cet épisode de leur vie commune et secrète, arrive six mois auparavant, avait fait produire à Wenceslas trois choses : le cachet que gardait Hortense, le groupe mis chez le marchand de curiosités, et une admirable pendule qu'il achevait en ce moment, car il vissait les derniers écrous du modèle.

Cette pendule représentait les douze Heures, admirablement caractérisées par douze figures de femmes entraînées dans une danse si folle et si rapide, que trois Amours, grimpés sur un tas de fleurs et de fruits, ne pouvaient arrêter au passage que THeure de minuit, dont la chlamyde déchirée restait aux mains de l'Amour le plus hardi. Ce sujet reposait sur un socle rond d'une admirable ornementation, où s'agitaient des animaux fantastiques. L'Heure était indiquée dans une bouche monstrueuse ouverte par un bâillement. Chaque Heure offrait des symboles heureusement imaginés qui en caractérisaient les occupations habituelles.

Il est facile maintenant de comprendre l'espèce d'attachement extraordinaire que mademoiselle Fischer avait conçu pour son Livonien : elle le voulait heureux, et elle le voyait dépérissant, s'étiolant dans sa mansarde. On conçoit la raison de cette situation affreuse. La Lorraine surveillait cet enfant du Nord avec la tendresse d'une mère, avec la jalousie d'une femme et l'esprit d'un dragon ; ainsi elle s'arrangeait pour lui rendre toute folie, toute débauche impossible, en le laissant toujours sans argent. Elle aurait voulu garder sa victime et son compagnon pour elle , sage comme il était par force, et elle ne comprenait pas la barbarie de ce désir insensé» car

elle avait pris, elle , Thabitude de toutes les privations. Elle aimait assez Steinbock pour ne pas l'épouser, et l'aimait trop pour le céder à une autre femme; elle ne savait pas se résigner à n'en être que la mère, et se regardait comme une folle quand elle pensait à Tautre rôle. Ces contradictions , cette féroce jalousie , ce bonheur de posséder un homme à elle, tout agitait démesurément le cœur de cette fille. Éprise réellement depuis quatre ans, elle caressait le fol espoir de faire durer cette vie inconséquente et sans issue, où sa persistance devait causer la perte de celui qu'elle appelait son enfant. Ce combat de ses instincts et de sa raison la rendait injuste et tyrannique. Elle se vengeait sur ce jeune homme de ce qu'elle n'était ni jeune, ni belle, ni riche; puis, après chaque vengeance, elle arrivait, en reconnaissant ses torts en elle-même, à des humilités, à des tendresses infinies. Elle ne concevait le sacrifice à faire à son idole qu'après y avoir écrit sa puissance à coups de hache. C'était enfin la Tempête de Shakspeare renversée, Caliban maître d'Âriel et de Prospère. Quant à ce malheureux jeune homme à pensées élevées, méditatif, enclin à la paresse, il offrait dans les yeux, comme^ ces lions encagés au Jardin des plantes, le désert que sa protectrice faisait en son âme. Le travail forcé que Lisbeth exigeait de lui ne défrayait pas les besoins de son cœur. Son ennui devenait une maladie physique, et il mourait sans pouvoir demander, sans savoir se procurer l'argent d'une folie souvent nécessaire. Par certaines journées d'énergie, où le sentiment de son malheur accroissait son exaspération, il regardait Lisbeth, comme un voyageur altéré, qui, traversant une côte aride.

doit regarder une eau saumâtre. Ces fruits amers de Tindigence et de cette réclusion dans Paris étaient savourés comme des plaisirs par Lisbeth. Aussi prévoyait-elle avec terreur que la moindre passion allait lui enlever son esclave. Parfois elle se reprochait, en contraignant par sa tyrannie et ses reproches ce poète à devenir un grand sculpteur de petites choses, de lui avoir donné les moyens de se passer d'elle.

Le lendemain, ces trois existences, si diversement et si réellement misérables, celle d'une mère au désespoir, celle du ménage Marneffe et celle du pauvre exilé, devaient toutes être affectées par la passion naïve d'Hortense et par le singulier dénoûment que le baron allait trouver à sa passion malheureuse pour Josépha.

Au moment d'entrer à l'Opéra, le conseiller d'État fut arrêté par l'aspect un peu sombre du temple de la rue le Peletier, où il ne vit ni gendarmes, ni lumières, ni gens de service, ni barrières pour contenir la foule. 11 regarda l'afTiche, y vit une bande blanche au milieu de laquelle brillait ce mot sacramentel :

Page 1