PARISIENNE
Lisbeth joua donc en apparence le rôle du bon ange de la famille; elle se voyait adorée de Crevel, de Hulot, d'Adeline et d*Hortense.
— Nous voulons que tu ne travailles plus, dit la baronne. En supposant que tu puisses gagner quarante sous par jour, les dimanches exceptés, cela fait six cents francs par an. Eh bien, à quelle somme montent tes économies?
— Quatre mille cinq cents francs.
Pauvre cousine! dit la baronne.
Elle leva les yeux au ciel, tant elle se sentait attendrie en pensant à toutes les peines et aux privations que supposait cette somme, amassée en trente ans. Lisbeth, qui se méprit au sens de cette exclamation, y vit le dédain moqueur de la parvenue, et sa haine acquit une dose formidable de fiel, au moment même où Sa cousine abandonnait toutes ses défiances envers le tyran de son enfance.
— Nous augmenterons cette somme de dix mille cinq cents francs, reprit Adeline, nous placerons le tout en ton nom comme usufruitière, et au nom d'Hortense comme nue propriétaire; tu posséderas ainsi six cents francs de rente...
Lisbeth parut être au comble du bonheur. Qi^iand elle revint, son mouchoir sur les yeux et occupée à étancher des larmes de joie, Hortense lui raconta toutes les faveurs qui pleuvaient sur Wenceslas, le bien-aimé de toute la famille.
Au moment où le baron rentra, il trouva donc sa famille au complet, car la baronne avait ofliciellenicnt salué le comte Steinbock do nom de fils, et fixé, sous la réserve
de Tapprobation de son mari, le mariage à quinzaine. Aussi, dès qu'il se montra dar^s le salon, le conseiller d'État fut-il entouré par sa femme et par sa fille, qui coururent au-devant de lui. Tune pour lui parler à l'oreille et l'autre pour l'embrasser.
Vous êtes allée trop loin en m'engageant ainsi , madame, dit sévèrement le baron. Ce njariage n'est pas fait^ dit-il en jetant un regard sur Steinbock, qu'il vit pâlir. ,
Le malheureux artiste se dit ;
— ^ ïl connaît mon arrestation^
Venez, enfants, ajouta le père en emmenant sa fllle et le futur dans le jardin.
Et il alla s'asseoir avec eu^ siir qn des bancs du kios-que, rongé de mousse.
Monsieur le comte, aimez- vous ma fllle autant que j'aimais sa m.èr^? demanda le baron à Wenceslas.
— PluSvHionsieur, dit l'artiste.
^ La mère était la fill^ d'un paysan et n'avait pas m liard de fortune,
— Donnez-moi mademoiselle Hortense telle que la voilà, sans trousseau même...
— Je vous crois bien! dit le baron en souriant; Hortense est la fille du baron Hulot d'Ervy, conseiller d'État, directeur à la guerre, grand officier de la Légion d'hon neur, frère du comte Hulot, dont la gloire est immortelle et qui sera sous peu maréchal de France. Et... elle a une dot!...
C'est vrai, dit l'amoureux artiste, je parais avoir ds l'ambition; mais ma chère Hortense serait la fille d'un ouvrier, que je l'épouserais.. «
— Voilà ce que je voulais savoir, reprit le baron. Vit'en, Hortense, laisse-moi causer avec M. le comte, tu vois qu'il t'aime bien sincèrement.
— 0 mon père, je savais bien que vous plaisantiez, répondit Tlieureuse fille.
— Mon cher Steinbeck, dit le baron avec une grâce infinie de diction et un grand charme de manières, quand il fut seul avec Tartiste, j'ai constitué à mon fils deux cent mille francs de dot, desquels le pauvre garçon n'a pas touché deux liards; il n'en aura jamais rien, La dot de ma fille sera de deux cent mille francs que vous reconnaîtrez avoir reçus...
— Oui, monsieur le baron...
— Comme vous y allez, dit le conseiller d'État. Veuillez m' écouter. On ne peut pas demander à un gendre le dévouement qu'on est en droit d'attendre d'un fils. Mon fils savait tout ce que je pouvais faire et ce que je ferai pour son avenir : il sera ministre, il trouvera facilement ses deux cent mille francs. Quant à vous, jeune homme, c'est autre chose ! Vous recevrez soixante mille francs en une inscription cinq pour cent sur le grand-livre, au nom de votre femme. Cet avoir sera grevé d'une petite rente à faire à Lisbeth, mais elle ne vivra pas longtemps, elle est poitrinaire, je le sais. Ne dites ce secret à personne; que la pauvre fille meure en paix. Ma fille aura un trous seau de vingt mille francs; sa mère y met pour six mille francs de ses diamants...
— Monsieur, vous me comblez!... dit Steinbock stupéfait.
— Quant aux cent vingt mille francs restants...
— Cessez, monsieur, dit l'artiste, je ne veux que ma chère Hortense...
. — Voulez-vous m' écouter, bouillant jeune homme? Quant aux cent vingt mille francs, je ne les ai pas ; mais vous les recevrez..,
— Monsieur!...
— Vous les recevrez du gouvernement, en commandes que je vous obtiendrai, je vous en donne ma parole d'honneur. Vous voyez, vous allez avoir un atelier au Dépôt des ma-rbres. Exposez quelques belles statues, je vous ferai entrer à l'Institut. On a, en haut lieu, de la bienveillance pour mon frère et pour moi, j'espère donc réussir en demandant pour vous des travaux de sculpture à Versailles pour un quart de la somme. Enfin, vous recevrez quelques commandes de la ville de Paris, vous en aurez de la Chambre des pairs; vous en aurez, mon cher, tant et tant, que vous serez obligé de prendre des aides. C'est ainsi que je m'acquitterai. Voyez si la dot ainsi payée vous convient, consultez vos forces...
— Je me sens la force de faire la fortune de ma femme à moi seul, si tout cela manquait! dit le noble artiste.
— Voilà ce que j'aime ! s'écria le baron, la belle jeunesse ne doutant de rien! J'aurais culbuté des armées pour une femme! Allons, dit-il en prenant la main du jeune sculpteur et y frappant, vous avez mon consentement. Dimanche prochain le contrat, et le samedi suivant, à Fautel, c'est le jour de la fête (Je ma femme!
— - Tout va bien, dit la baronne à sa fille collée à la fenêtre, ton futur et ton père s'embrassent. En rentrant chez lui, le soir, Wenceslas eut l'explica-
tion de Ténigme que présentait sa délivrance ; il trouva chez le portier un gros paquet cacheté qui contenait le dossier de sa créance avec une quittance régulière, libellée au bas du jugement, et accompagné de la lettre suivante ;
(( Mon cher Wenceslas ,
)) Je suis venu te voir ce matin, à dix heures, pour te présenter à une altesse royale qui désirait te connaître. Là, j'ai su que les anglais t'avaient emmené dans une de leurs petites îles dont la capitale s'appelle Clichy's Castle,
)) Je suis aussitôt allé voir Léon de Lora, à qui j'ai dit en fiant que tu ne pouvais pas quitter la campagne où tu étais faute de quatre mille francs, et que tu allais compromettre ton avenir si tu ne te montrais pas à ton royal protecteur. Bridau, cet homme de génie qui a connu la misère et qui sait ton histoire, était là par bonheur. Mon fils, à eux deux, ils ont fait la somme, et je suis allé payer pour toi le bédouin qui a commis un crime de lèse-génie en te coffrant. Comme je devais être aux Tuileries à midi, je n'ai pas pu te voir humant l'air libre. Je te sais gentilhomme, j'ai répondu de toi à mes deux amis; mais va les voir demain.
)) Léon et Bridau ne voudront pas de ton argent ; ils te demanderont chacun un groupe, et ils auront raison. C'est ce que pense celui qui voudrait pouvoir se dire ton rival, et qui n'est que ton camarade,