‹ Les parents pauvresChapitre 4 sur 11 · GG · texte numérisé non relu

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dernier coup, car elle vit son mari fixé pour toujours au sein de la famille.

— Lisbeth avait raison! dit madame Hulot d'une voix douce et sans faire de remontrances inutiles, elle nous a dit cela d'avance.

— Oui! Ah! si je l'avais écoutée, au lieu de me mettre en colère, le jour où je voulais que la pauvre llortense rentrât dans son ménage poivr ne pas compromettre la réputation de cette... Oh! chère Adeline, il faut sauver Wenceslas! il est dans cette fange jusqu'au menton!

— Mon pauvre ami, la petite bourgeoise ne t'a pâs mieux réussi que les actrices, dit Adeline en souriant.

La baronne était effrayée du changement que présentait son Hector; quand elle le voyait malheureux, souffrant, courbé sous le poids des peines, elle était tout cœur, tout pitié, tout amour, elle eût donné son sang pour rendre Hulot heureux.

— Reste avec nous, mon cher Hector. Dis -moi comment elles font, ces femmes, pour Rattacher ainsi; je tâcherai... Pourquoi ne m'as-tu pas formée à ton usage? est-ce que je manque d'intelligence? on me trouve encore assez belle pour me faire la cour.

Beaucoup de femmes mariées, attachées à leurs devoirs et à leurs maris, pourront ici se demander pourquoi ces hommes si forts et si bons, si pitoyables à des madame Mamelle, ne prennent pas leurs femmes, surtout quand elles ressemblent à la baronne Adeline Hulot, pour l'objet de leur fantaisie et de leurs passions. Ceci tient aux plus profonds mystères de l'organisation humaine. L'amour, cette immense débauche de la raison, ce mâle et sé\ère

plaisir des grandes âmes, et le plaisir, cette vulgarité vendue sur la place, sont deux faces différentes d'un même fait. La femme qui satisfait ces deux vastes appétits des deux matures est aussi rare, dans le sexe, que le grand général, le grand écrivain, le grand artiste, le grand inventeur le sont dans une nation. L'homme supérieur comme l'imbécile, un Hulot comme un Crevel ressentent également le besoin de l'idéal et celui du plaisir; tous vont cherchant ce mystérieux androgyne, cette rareté, qui, la plupart du temps, se trouve être un ouvrage en deux volumes. Cette recherche est une dépravation due à la société. Certes, le mariage doit être accepté comme une tâche, il est la vie avec ses travaux et ses durs sacrifices également faits des deux côtés. Les libertins, ces chercheurs de trésors, sont aussi coupables que d'autres malfaiteurs plus sévèrement punis qu'eux. Cette réflexion n'est pas un placage de morale, elle donne la raison de bien des malheurs incompris. Cette Scène porte d'ailleurs avec elle ses moralités, qui sont de plus d'un genre.

Le baron alla promptement chez le maréchal prince de Wissembourg, dont la haute protection était sa dernière ressource. Protégé par le vieux guerrier depuis trente-cinq ans, il avait les entrées grandes et petites, il put pénétrer dans les appartements à l'heure du lever.

— Eh! bonjour, mon cher Hector, dit ce grand et bon capitaine. Qu'avez-vous? vous paraissez soucieux. La session est finie, cependant. Encore une de passée! je parle de cela maintenant, comme autrefois de nos campagnes. Je crois, ma foi, que les journaux appellent aussi les sessions : des campagnes parlementaires.

— Nous avons eu du mal, en effet, maréchal; mais c'est la misère du temps! dit Hulot. Que voulez-vous! le monde est ainsi fait. Chaque époque a ses inconvénients. Le plus grand malheur de Tan 1841, c'est que ni la royauté ni les ministres ne sont libres dans leur action, comme l'était l'empereur.

Le maréchal jeta sur Hulot un de ces regards d'aigle dont la fierté, la lucidité, la perspicacité montraient que, malgré les années, cette grande âme restait toujours ferme et vigoureuse.

— Tu veux quelque chose de moi? dit-il en prenant un air enjoué.

— Je me trouve dans la nécessité de vous demander, comme une grâce personnelle, la promotion d'un do m s sous-chefs au grade de chef de bureau, et sa nomination d'officier dans la Légion...

— Comment se nomme-t-il? dit le maréchal en lançant au baron :un regard qui fut comme un éclair.

— Marnefîe !

— Il a une jolie femme, je l'ai vue au mariage de ta fille... Si Roger..., mais Roger n'est plus ici. Hector, mon fils, il s'agit de ton plaisir. Comment! tu t'en donnes encore? Ah! tu fais honneur à la garde impériale! voilà ce que c'est que d'avoir appartenu à l'intendance, tu as des résol ves!... Laisse là cette affaire, mon cher garçon, elle est trop galante pour devenir administrative.

— Non, maréchal, c'est une mauvaise affaire, car il s'agit de la police correctionnelle; voulez-vous m'y ;oii ?

— Ah ! diantre! s'écria le maréchal devenant soucieux. Continue.

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— Mais vous me voyez dans l'état 'd'un renard pris au piège... Vous avez toujours été si bon pour moi, que vous daignerez me tirer de la situation honteuse où je suis.

Hulot raconta le plus spirituellement et plus gaiement possible sa mésaventure.

— Voulez-vous, prince, dit-il en terminant, faire mourir de chagrin mon frère, que vous aimez tant, et laisser déshonorer un de vos directeurs, un conseiller d'État? Mon Marneffe est un misérable, nous le mettrons à la retraite dans deux ou trois ans.

— Comme tu parles de deux ou trois ans, mon cher ami !.£ dit le maréchal.

— Mais, prince, la garde impériale est immortelle.

— Je suis maintenant le seul maréchal de la première promotion, dit le ministre. Écoute, Hector. Tu ne sais pas à quel point je te suis attaché ; tu vas le voir ! Le jour où je quitterai le ministère, nous le quitterons ensemble. Âhl tu n'es pas député, mon ami. Beaucoup de gens veulent ta place; et, sans moi, tu n'y serais plus. Oui, j'ai rompu bien des lances pour te garder... Eh bien, je t'accorde tes deux requêtes, car il serait par trop dur de te voir assis sur la sellette, à ton âge et dans la position que tu occupes. Mais tu fais trop de brèches à ton crédit. Si cette nomination donne lieu à quelque tapage, on nous en voudra. Moi, je m'en moque, mais c'est une épine de plus sous ton pied. À la prochaine session, tu sauteras. Ta succession est présentée comme un appât à cinq ou six personnes influentes, et tu n'as été conservé que par la subtilité de mon raisonnement. J'ai dit que, le jour où tu prendrais ta retraite, et que ta place serait donnée, nous

aurions cinq mécontents et un heureux ; tandis qu'en te laissant branlant dans le manche pendant deux ou trois ans, nou3 aurions nos six voix. On s'est mis à rire au conseil, et l'on a trouvé que le vieux de la vieille, comme on dit, devenait assez fort en tactique parlementaire... Je te dis cela nettement. D'ailleurs tu grisonnes... Es-tu heureux de pouvoir encore te mettre dans des embarras pareils! Où est le temps où le sous-lieutenant Cottin avait des maîtresses !

Le maréchal sonna.

?r II faut faire déchirer ce procès-verbal! ajouta-t-il.

— Vous agissez, monseigneur, comme un père! je n'osais vous parler de mon anxiété.

— Je veux toujours que Roger soit ici, s'écria le maréchal en voyant entrer Mitouflet, son huissier, et j'allais le faire demander. — Allez-vous-en, Mitouflet. — Et toi, va, mon vieux camarade, va faire préparer cette nomination, je la signerai. Mais cet infâme intrigant ne jouira pas pendant longtemps du fruit de ses crimes, il sera surveillé et cassé en tête de la compagnie, à. la moindre faute. Maintenant que te voilà sauvé, mon cher Hector, prends garde à toi. Ne lassa pas tes amis. On t'enverra ta nomination ce matin, et '.on homme sera officier!... Quel âge as-tu maintenant?

— Soixante et dix ans dans trois mois.

— Quel gaillard tu fais! dit le maréchal en souriant. C'est toi qui mériterais une promotion; mais, mille boulets! nous ne sommes pas sous Louis XV!

Tel est l'effet de la camaraderie qui lie entre eux loi glorieux restes de la phalange napoléonienne, ils se

XBS PARENTS PAUVRES.

croient toujours au bivac, obligés de se protéger envers et contre tous.

— Encore une faveur comme celle-là, se dit Hulot en traversant la cour, et je suis perdu.

Le malheureux fonctionnaire alla chez le baron de Nucingen, auquel il ne devait plus qu'une somme insignifiante ; il réussit à lui emprunter quarante mille francs en engageant son traitement pour deux années de plus ; mais le baron stipula que, dans le cas de la mise à la retraite de Hulot, la quotité saisissable de sa pension serait affectée au remboursement de cette somme, jusqu'à épuisement des intérêts et du capital. Cette nouvelle affaire fut faite, comme la première, sous le nom de Vauvinet, à qui le baron souscrivit pour douze mille francs de lettres de change. Le lendemain, le fatal procès-verbal, la plainte du mari, les lettres, tout fut anéanti. Les scandaleuses promotions du sieur Marneffe, à peine remarquées dans le mouvement des fêtes de Juillet, ne donnèrent lieu à aucun article de journal.

Lisbeth, en apparence brouillée avec madame Marneffe, s'installa chez le maréchal Hulot. Dix jours après ces événements, on publia le premier ban du mariage de la vieille fille avec l'illustre vieillard, à qui, pour obtenir un consentement, Adeline raconta la catastrophe financière arrivée à son Hector en le priant de ne jamais en parler au baron, qui, dit-elle, était sombre, très-abattu, tout affaissé...

— Hélas ! il a son âge ! ajouta-t-elle,

Lisbeth triomphait donc ! Elle allait atteindre au but de son ambition, elle allait voir son plan accompli, sa haine

satisfaite. Elle jouissait par avance du bonheur de régner sur la famille qui l'avait si longtemps méprisée. Elle re promettait d'être la protectrice de ses protecteurs, Fange sauveur qui ferait vivre la famille ruinée; elle s'appela : elle-même madame la comtesse ou madame la maréchale! en se saluant dans la glace. Adeline et Hortense achèveraient leurs jours dans la détresse, en combattant la misère, tandis que la cousine Bette, admise aux Tuileries, trônerait dans le monde.

Un événement terrible renversa la vieille fille du sommet social où elle se posait si fièrement.

Le jour même où ce premier ban fut publié, le baron reçut un autre message d'Afrique. Un second Alsacien se présenta, remit une lettre en s'assurant qu'il la donnait au baron Hulot, et, après lui avoir laissé l'adresse de son logement, il quitta le haut fonctionnaire, qu'il laissa foudroyé à la lecture des premières lignes de cette lettre :

« Mon neveu, vous recevrez cette lettre, d'après mon calcul, le 7 août. En supposant que vous employiez trois jours pour nous envoyer le secours que nous réclamons, et qu'il mette quinze jours à venir ici, nous atteignons au 1er septembre.

» Si l'exécution répond à ces délais, vous aurez sauvé l'honneur et la vie à votre dévoué Johann Fischer.

)> Voici ce que demande l'employé que vous m'avez donné pour complice; car je suis, 5 ce qu'il paraît, susceptible d'aller en cour d'assises ou devant un conseil de guerre. Vous comprenez que jamais on ne traînera Johann

Fischer devant aucun tribunal, il ira de lui-même à celui de Dieu.

» Votre employé me semble être un mauvais gars, trèscapable de vous compromettre; mais il est intelligent comme un fripon. Il prétend que vous devez crier plus fort que les autres, et nous envoyer un inspecteur, un commissaire spécial chargé de découvrir les coupables de chercher les abus, de sévir enfin; mais qui s'interposera d'abord entre nous et les tribunaux, en élevant un conflit?

» Si votre commissaire arrive ici le 1er septembre et qu'il ait de vous le mot d'ordre, si vous nous envoyez deux cent mille francs pour rétablir en magasin les quantités que nous disons avoir dans les localités éloignées, nous serons regardés comme des comptables purs et sans tache.

» Vous pouvez confier au soldat qui vous remettra cette lettre un mandat à mon ordre sur une maison d'Alger. G'est un homme solide, un parent, incapable de chercher à savoir ce qu'il porte. J'ai pris des mesures pour assurer le retour de ce garçon. Si vous ne pouvez rien, je mourrai volontiers pour celui à qui nous devons le bonheur de notre Adeline. »

Les angoisses et les plaisirs de la passion, la catastrophe qui venait de terminer sa carrière galante, avaient empêché le baron Hulot de penser au pauvre Johann Fischer, dont la première lettre annonçait cependant positivement le danger, devenu maintenant si pressant. Le baron quitta la salle à manger dans un tel trouble, qu'il

se laissa tomber sur le canapé du salon. Il était anéanti, perdu dans l'engourdissement que cause une chute violente. Il regardait fixement une rosace du tapis sans s'apercevoir qu'il tenait à la main la fatale lettre de Johann. Adeline entendit de sa chambre son mari se jetant sur le canapé comme une masse. Ce bruit fut si singulier, qu'elle crut à quelque attaque d'apoplexie. Elle regarda par la porte dans la glace, en proie à cette peur qui coupe la respiration, qui fait rester immobile, et elle vit son Hector dans la posture d'un homme terrassé. La baronne vint sur la pointe du pied, Hector n'entendit rien, elle put s'approcher, elle aperçut la lettre, elle la prit, la lut, et trembla de tous ses membres. Elle éprouva l'une de ces révolutions nerveuses si violentes, que le corps en garde éternellement la trace. Elle devint, quelques jours après, sujette à un tressaillement continuel, car, ce premier moment passé, la nécessité d'agir lui donna cette force qui ne se prend qu'aux sources mêmes de la puissance vitale.

— Hector! viens dans ma chambre, dit-elle d'une voix qui ressemblait à un souffle. Que ta fille ne te voie pas ainsi! Viens, mon ami, viens.

— Où trouver deux cent mille francs? Je puis obtenir l'envoi de Claude Vignon comme commissaire. C'est un garçon spirituel, intelligent... C'est l'affaire de deux jours... Mais deux cent mille francs, mon fils ne les a pas, sa maison est grevée de trois cent mille francs d'hypothèques. Mon frère a tout au plus trente mille francs d'économies. Nucingen sr moquerait de moi!.., Vauvincl?... il m'a peu gracieusement accordé dix mille irmia

pour compléter la somme donnée pour le fils de l'infâme Marneffe. Non, tout est dit, il faut que j'aille me jeter aux pieds du maréchal, lui avouer l'état des choses, m'entendre dire que je suis Une canaille, accepter sa bordée afin de sombrer décemment.

— Mais, Hector, ce n'est plus seulement la ruine, c'est le déshonneur! dit Adeline. Mon pauvre oncle se tuera. Ne tue que nous, tu en as le droit; mais ne sois pas un assassin! Reprends courage, il y a de la ressource.

— Aucune ! dit le baron. Personne, dans le gouvernement, ne peut trouver deux cent mille francs, quand même il s'agirait de sauver un ministère!... 0 Napoléon, où es-tu?

— Mon oncle! pauvre homme! Hector, on ne peut pas le laisser se tuer déshonoré !

— - Il y aurait bien une ressource, dit-il; mais... c'est bien chanceux... Oui, Crevel est à couteaux tirés avec sa fille... Ah ! il a bien de l'argent, lui seul pourrait...

— Tiens, Hector, il vaut mieux que ta femme périsse que de laisser périr notre oncle, ton frère, et l'honneur de la famille! dit la baronne frappée d'un trait de lumière. Oui, je puis vous sauver tous... 0 mon Dieu! quelle ignoble pensée! comment a-t-elle pu me venir?

Elle joignit les mains, se laissa glisser à genoux, et fit une prière. En se relevant, elle vit une si folle expression de joie sur la figure de son mari, que la pensée diabolique revint, et alors Adeline tomba dans la tristesse des idiots.

— Va, mon ami, cours au ministère, s'écria- t-el le en se réveillant de cette torpeur, tâche d'envoyer un commissaire, il le faut. Entortille le maréchal t Et, à ton retour,

à :inq heures, tu trouveras peut-être..., oui ! tu trouveras cl ux cent mille francs. Ta famille, ton honneur d'homme, d conseiller d'État, d'administrateur, ta probité, ton fils, tout sera sauvé; mais ton Adeline sera perdue, et tu ne la reverras jamais. Hector, mon ami, dit-elle en s'agenouillant, lui serrant la main et la baisant, bénis-moi, dis-moi adieu !

Ce fut si déchirant, qu'en prenant sa femme, la relevant et l'embrassant, Hulot lui dit :

— Je ne te comprends pas !

— Si tu comprenais, reprit-elle, je mourrais de honte, ou je n'aurais plus la force d'accomplir ce dernier sacrifice.

— Madame est servie, vint dire Mariette.

Hortense vint souhaiter le bonjour à son père et à sa mère. Il fallut aller déjeuner et montrer des visages menteurs.

— Allez -déjeuner sans moi, je vous rejoindrai! dit la baionne.

Elle se mit à sa table et écrivit la lettre suivante :

a Mon cher monsieur Crevel, j'ai un service à vous demander, je vous attends ce matin, et je compte sur votre galanterie, qui m'est connue, pour que vous ne fassiez pas attendre trop longtemps

» Votre dévouée servante,

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