‹ Les parisiennesChapitre 6 sur 6 · LUCIA · texte numérisé non relu

LUCIA

« p. s. — N'allé^ pas publier ma lettre! « O sempiternel indiscret, je vous guillou- « tise! '>

Et quand mademoiselle Lucia eut ainsi disposé ses petites batteries, elle se répandit nonchalamment dans son lit pour dormir encore quelques heures. Pauvre enfant! après tant d émotions et tant d'angoisses!

Quand elle se réveilla, elle courut à la répétition, disant a tout le monde :

— Je suis désespérée! il faut que je chante et on se tue pour moi.

On savait déjà Thistoire du duel.

— Ne te fais pas de chagrin, lui dit une de ses amies, ces messieurs se battent toujours parce qu'ils ne se tuent jamais.

Elle commença son grand air. ,

— Oh! mais vous êtes en voix aujourd'hui, lui dit Offenhach, vous n'avez jamais si bien chanté.

A la fin de la répétition^ elle apprit comment on s'était battu et comment on s'était blessé au Parc des Princes. Elle étonna son monde par ce mot sublime :

— Ce n'est que cela!

Et elle ajouta, se parlant à elle-même :

— Si on allait n'en pas parler dans les journaux!

Les folies d'un fauteuil d'orchestre.

Quand Lucia rentra chez elle, elle fut surprise de n'avoir pas un mot de Contran. Elle espérait que la colère ou Tamour lui auraient mis la plume à la main.

Elle se consola un peu en lisant une lettre du comte Locinscki.

« Ma belle,

« Me voilà cloué dans mon lit pour vous a avoir aimée une heure; ne niaccorderei- « vous pas cinq minutes de consolation?

« Jamais d'aussi jolis pieds que les vôtres (t 71 auraient monté l'escalier de l'hôtel de « Lille et d'Albion.

<( LOCINSCKI. »

— Je n'irai pas, dit Lucia.

Et se reprenant :

— Pourquoi n"irais-je pas, puisque Contran n'est pas venu?

Mais ce jour là, elle était tout à son rôle et à cet amant anonyme qui s'appelle le Public. C'est encore le plus sérieux amant des comédiennes, puisque c'est à celui-là qu'elles sacrifient tous les autres, même quand ce sont des comédiennes de la taille de mademoiselle Lucia.

Quoiqu'elle ne se laissât jamais prendre aux émotions qui viennent du cœur^ elle était surexcitée ce jour-là; quand elle entra en scène, on la trouva plus belle que de coutume. 11 semblait que la passion animât sa figure. Les autres jours, elle chantait comme une poupée, elle chanta avec plus d'action ; ce n'était encore ni l'àme, ni la passion, ni le génie, mais c'était l'emportement de la fièvre.

Les folies d'un Jauîeuîl d'orchestre 243

Les critiques de Torchestre et du balcon commencèrent à se dire entre eux :

— Il y a peut-être quelque chose là.

— C'est le duel, dit tout à coup Tun d'eux.

— Le duel ! dit un philosophe des coulisses, vous ne la connaissez pas; ce qu'elle aime, ce n'est pas l'amant qu'elle a eu^ c'est l'amant qu'elle n'aura pas.

Je crois bien que cette opinion avancée était de M. Monjoyeux.

A l'orchestre, un fauteuil toujours occupé, même quand il n'y avait presque personne dans la salle, tendit vainement les bras pendant le premier acte à son spectateur absent; ce qui faisait dire à Lucia :

— Il ne vient pas.

Le chef-d'œuvre où elle jouait était en deux actes. Pendant l'entr'acte, dès qu'elle eut revêtu son second costume, elle vint regarde»" par l'œil de la toile.

— Il ne vient pas, dit-eîle encore.

Mais au second acte, quand elle entra en scène, le spectateur était là. Leurs regards se rencontrèrent.

Oui, le malheureux Contran était venu

avec son bras en écharpe, avec son cœur plein de chagrin, avec son esprit plein d'indignation, non pas contre elle-même, mais contre lui-même.

Après le dîner, sous prétexte de fumer, il était sorti. Sans le vouloir, il s'était détourné du boulevard par la rue de Choiseul; comme il faisait froid, il avait pris le passage. Pourquoi ne pas se promener là aussi bien qu ailleurs? 11 avait vu entrer et sortir les spectateurs des Bouffes. Il avait regardé malgré lui Taffiche. Vingt fois il s"éta't dit :

— Elle est en scène; elle s'habille; elle se déshabille; elle met du blanc et du rouge; elle injurie son habilleuse et son coiffeur; elle essaie sa voix ; elb est dans les coulisses avec toutes les fortes en gueule.

Et il passait et il repassait.

Après le premier acte, il écouta les conversations de ceux qui descendaient pour respirer pendant Tentr'acte. — C'est un succès pour Phryné. — On n'appellera plus Lucia quePhryné. — Sais-tu que Lucia a vraim.ent chanté? — Tu veux dire qu'elle est vraiment jolie. — Non, je veux dire que cette coquine-

Les folies d\in fauteuil d'orchestre 245

là est capable de tout, même de se faire un jour cinquante mille francs de rentes avec sa voix. — Tu es donc amoureux d'elle? — Je voudrais bien savoir qui n'est pas amoureux de Lucia.

Contran, tout hors de lui, était entré aux Bouffes-Parisiens.

Il avait un peu Tair d'un fou; il passa à travers ses amis sans les reconnaître. L'acte commicnçait, il se précipita à son fauteuil d'orchestre.

Ceux qui ont aimé au théâtre savent seuls comment leur maîtresse se transfigure sur la scène; un homme qui aime une actrice aime deux femmes. La comédienne hors de son théâtre est comme l'oiseau qui marche; sur les planches, c'est Toiscau qui vole et qui chante. Le soleil de la rampe accentue et adoucit la beauté des femmes; il donne à leur figure le vif éclat corrégien et la belle ombre prudhonesque. Les astrologues et les rêveurs pressentent des planètes d'une température plus brûlante où la nuit et le sommeil n'auront plus d"aciion; le théâtre est déjà cette étoile espérée, le cœur y bat plus vite, on y

vit double, les passions s'y emportent, s"y heurtent et s'y brisent; la coulisse est une féerie où les plus raisonnables ont le vertige.

Dès que Contran vit apparaître, dans toute la splendeur de ses vingt ans, dans tout Téclat de son triomphe, Lucia, vêtue en archidéesse de TOlympe, c'est-à-dire dans une nudité estampillée, il retomba dans sa folie et s'avoua que la vie était là. Comme les buveurs qui font abstinence et qui retrempent leurs lèvres dans la coupe, il n'eut plus la force de résister à Tivresse, il se rejeta lui-même dans son mortel amour. Il est vrai que Lucia acheva de le reprendre par un de ces regards incendiaires qui mettaient le feu aux quatre coins de la salle.

Elle jugea d'ailleurs que ce n'était pas assez, car sortie de scène pour deux minutes, elle demanda un crayon et du papier pour écrire ce mot :

« A monsieur Contran St aller,

« Fauteuil d'orchestre, n. 22.

0 Comme je suis heureuse de te voir le soir < de mon triomphe ! Ton bras en écharpe me

Les folies d'un fauteuil d'orchestre 247

« va au cœur. Vie?îs ! riens! viens ! j^ te « donnerai mes deux bras.

« Ta LuciA. »

C'en était fait. Cinq minutes après, Contran retournait dans ces infernales coulisses où il avait cru trouver le paradis.

L'archidéesse de TOlympe Tembrassa avec violence :

— Ah! c'est toi! Que je suis contente ! 11 y a un siècle que je ne t'ai vu.

Quoique toute à cette expansion, Lucia ne put s'empêcher de sourire en voyant qu'elle avait barbouillé de blanc son adoré. Elle lui jeta son mouchoir dans la figure.

— Tiens, Sultan! débarbouille-toi. Mais après tout ce sont les marques d'amour du théâtre. Attends-moi, je ne fais que traverser la scène, seulement change de coulisse.

Contran baisait le mouchoir, heureux d'y retrouver ce cher parfum qui lui troublait la tête depuis si longtemps.

ïl était côté cour, — il retrouva Lucia — côté jardin. — Là il fallait se coudoyer avec quelques amoureux qui l'attendaient. On ne

croyait pas que Tamant en titre viendrait ce soir-là. Mais dès qu'on la vit lui parler avec une onction inconnue jusque-là^ on laissa le champ libre.

Elle disait < mon Contran^ » comme madame Dorval disait k mon Didier, » comme madame Stolz disait « mon Fernand. »

Lucia rentra encore en scène pour le dénoûment. Ce fut une grêle de bouquets : les lilas blancs tombèrent à ses pieds comme une volée de neige. Elle en remporta plein ses bras, convaincue qu'elle devait cela à l'amour de Fart et non à Tart deTamour. Elle fut rappelée. Contran la regarda quand elle reparut devant le public, pressant avec la volupté du bonheur les gerbes blanches.

— Ah! dit- il, si mon ami Baudry ou mon ami Marchai pouvait la peindre ainsi!

C'était au temps où Charles Marchai, qui s'était trop « enalsacié » dans son amour des filles savoureuses plantées en pleine nature, voulait prouver aux pédants qu'il ferait tout aussi bien qu'eux « ses antiques. » Il montra" malicieusement que la femme est toujours la même dans tous les siècles, quelle que soit la

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robe. Voilà pourquoi il peignit ces deux petits chefs-d'œuvre : Pénélope et Phryné. Il connaissait bien Lucia. Il l'avaii vue dans son cabinet de toilette à Theure où elle se faisait les griffes, la chevelure, les yeux et les grains de beauté. C'était donc un modèle tout trouvé pour sa Phryné.

Après son triomphe dans le rôle de Phryné, Lucia emmena Contran dans sa loge, il marchait tout ébloui ccmmiC dans un songe, sans même pressentir qu'il faudrait se réveiller encore.

On frappa à la porte de la loge, mais Lucia, toujours si accessible, fut impitoyable à tous ceux qui aspiraient ce soir-là à sa main.

Ce soir-là Contran était son amant.

On s'en alla à pied, bras dessus bras dessous, comm.e les étudiants et les grisettes.

Pas un mot qui ne fût Texpression du bonheur. Mais quand on aborda la rue du Helder, Lucia dit en soupirant : « Voilà une rue dém.odée pour une femme comme moi! »

— Tu la remettras à la mode. Dans cent ans, quand on dém.olira la maison, on dira : Ce fut là que demeura mademoiselle Lucia.

2 5o Les Parisiennes

On arrivait devant la maison.

— Dans cent ans ! mais cette maison est une ruine déjà. Regarde-moi donc cette figure-là.

— Oui, il faudrait bien y mettre un peu de poudre de riz. Cela ne fait rien, va, le bonheur ne se loge pas dans les palais.

— Oui, mais je t'avoue que je suis toujours tout attristée quand je rentre chez moi. J'ai eu beau capitonner mon nid, je sens bien que Tarbre est dépouillé, cette maison-là appartient aux hibous.

Contran baisa Lucia en pleine rue.

— Allons! n'attristons pas tes bouquets. A cet instant, la voiture qui les suivait avec

la femme de chambre , s'arrêta devant la porte. On monta avec cette gaie moisson, mademoiselle Lucia chanta son grand air dans Tescalier pour réveiller tous les gens de la maison, car elle voulait que tout le monde fût heureux de son triomphe.

— Chut ! ma chère on va te donner congé.

— C'est justement pour cela que je chante, je ne veux plus rester ici; je veux habiter les Champs-Elysées comme la Patti. Je veux avoir mon hôtel comme la Barucci.

Les folies d'un fauteuil d'orchestre 25 1

— Eh bien ! nen parlons plus, on te donnera un hôtel aux Champs-Elysées.

— Oh! oui, n'est-ce pas? Vois-tu, il faut que le bonheur soit bien habillé et bien logé. Le bonheur sans diamants, c'est triste.

Ces diamants jetèrent de Teau sur le feu.

— Ah! par exemple, dit Contran devenu soucieux, je ne me charge pas d'aller aux Indes pour jeter des pierres dans ton jardin. Si tu savais d'ailleurs comme les diamants sont mal portés 1

— C'est trop malin, ce que tu dis là, mon cher. Ne te tourmente pas, je n'ai qu'à faire un appel à mes actionnaires, il y en a qui ne craindront pas d"aller jusque dans les Indes. Ily en a qui ont un crédit ouvert chezMoïana, il y en a qui me décrocheront des étoiles, mon cher.

Naturellement après un pareil triomphe , mademoiselle Lucia faisait un rêve des Mille et une Nuits. Contran était tout à la fois sous le charme et sous l'épouvante; elle le roulait dans les fleurs, mais il voyait l'abîme.

Pardonnez-moi cette image démodée depuis Homère.

TJn train de plaisir.

Contran s'arracha des bras de Lucia pour aller voir son père. Il avait promis à sa mère de rentrer dans une heure, trois heures déjà s'étaient passées.

Qu'allait-il lui dire? car il la trouverait sans doute, veillant le cher malade.

M. Staller allait mieux.

— Je vais bien, dit-il à son lils. C'est fort heureux pour vous tous, car il me vient à la pensée qu'il n'y a pas une heure à perdre pour maintenir l'hypothèque du million que j'ai prêté au comte de l'Étang. Maintenant que ses

Un train de plaisir 253

créanciers s'abattent sur sa fortune, il faut veiller sur ce million. Pourvu que les contrats aient été bien faits ! Je repartirai demain matin.

— C'est impossible.

— La nécessité achèvera de me guérir. Si je ne puis partir, tu partiras.

— Compte sur moi. Je partirai par le train de huit heures.

Vous avez connu de près ou de loin le comte de l'Étang^ un ami du duc de Morny, de Roqueplan, de Daru, de tous ceux qui vivaient haut et bien il y a vingt ans.

Ce n'était pas un joueur, c'était le joueur. Cette physionomie curieuse a manqué à la galerie de Rcgnard, un joueur aussi celuilà, qui joua sa vie contre l'amour, un homme de génie qui eût mis sa gloire sans sourciller dans un coup de cartes.

Le comte de TÉtang joua tout et perdit tout, fors rhonneur. Il joua son écurie, il joua sa meule, il joua sa maîtresse, il joua son château : un château royal bâîi par Henry II, il joua sa mort après avoir joué sa vie. Son dernier pistolet, celui qu il appelait son der-

nier ami^ un bijou qui eût donné envie de se tuer — ou de tuer quelqu'un — à Benvenuto Cellini, il le joua et le perdit ; si bien qu'il lui fallut se résigner à mourir comme le premier venu.

Mais ce n'est pas ici son histoire que je raconte. Il avait en son beau temps quatre châteaux autour de Paris, aux quatre points cardinaux. Il appelait cela jouer aux quatre coins. Au septentrion, M. Staller était son voisin de campagne; ils s'étaient connus à la chasse. Un jour le comte de l'Étang demanda à son voisin un million à brûle-pourpoint; M. Staller ne le savait pas joueur. On ne donne pas un million comme cela; mais justement M. Staller, qui s'était enrichi rapidement en i852 dans toute la création du papier-monnaie, ne demandait qu'à retirer ses épingles de la Bourse.

— Un million! répondit-il à son voisin, quand voulez- vous cela?

— Quand il vous plaira, le temps de prendre hypothèque sur ce château et sur la forêt où nous chassons.

Ce fut dit, ce fut fait.

Le comte de TÉtang joua le million et alla

Un train de plaisir 255

frapper à d'autres portes, jusqu'à ce qu'il fût ensev^eli sous une ruine éclatante.

Le château et la forêt furent vendus. Il y avait beaucoup de créanciers, on ne s'entendit pas; M. Staller maintenait son hypothèque pour un million : or, voici ce qui arriva :

Le notaire du pays, qui lui servait d'intendant, vint à mourir; il eut pour successeur un brouillon qui oublia de faire renouveler l'hypothèque. Ce fut M. Staller qui, le premier, s'aperçut de cet oubli; il n'y avait d'ailleurs que quelques jours de perdus.

Contran devait donc partir par le premier train pour aller en toute hâte à Beauvais trou ver le notaire et l'avocat, afin qu'on ne perdît plus une heure.

C'est ici que se montre le mauvais génie de la fortune Staller.

Contran quitta son père à trois heures, disant qu'il prendrait le train de huit heures. 11 se coucha jusqu'à six heures. Il était en avance d'une heure quand il dit adieu à son père. Mais il passa par la rue du Helder. Lucia dormait, il fallut la réveiller.

— Adieu, lui dit-il.

— Où vas-tu?

— A trois heures de Paris^ dans un pays que tu ne connais pas.

— Je n'ai pas le temps de t' attendre. Lucia sauta hors lit.

— Je te dis que je veux partir avec toi. Goniran eut beau se défendre d'un si joli

compagnon de voyage, elle s'accrocha à lui ; il fallut l'attendre. On manqua le train.

Quand on arriva à Bcauvais, le bureau des hypothèques était fermé.

Tout n'était pas perdu. Mais le lendemain il fallait qu'on se levât matin; après un pareil voyage, trois heures de chemin de fer, après une soirée agitée au théâtre de Beauvais, après im souper avec une comédienne et un journaliste qu'on avait retrouvé là, on se leva à midi.

Lucia ne voulait pas déjeuner seule. Contran eut pourtant le courage de s'arracher de ses bras et de courir chez l'avocat indiqué.

On alla aux hypothèques : il était trop tard depuis deux heures. D'autres inscriptions avaient été inscrites, le million était perdu.

— Que voulez-vous, monsieur, dit le con-

Un train de plaisir 257

servateur à Contran, ce n'est pas quand les hypothèques sont périmées depuis plus de huit jours qu'on vient en demander des nouvelles. Je croyais d'ailleurs que M. Staller avait été payé de son million.

— Ce n'est pas là le dernier mot, dit l'avocat, nous allons plaider contre ces nouvelles inscriptions que nous ferons déclarer nulles.

— Monsieur, dit le conservateur, je crois que vous perdrez votre procès, car c'est ici que Ton peut dire : ce qui est inscrit est inscrit.

Contran était abasourdi. Il avait toutes les peines du monde à comprendre qu'on pouvait perdre un million parce qu'on s'est levé deux heures trop tard.

— De grâce, dit-il à l'avocat, je ne croyais pas que ce fût sérieux, ne dites pas à mon père que je ne vous ai vu qu'à midi.

Quand Contran rentra à l'hôtel, il dit à Lucia :

— C'est à se casser la tête! je suis arrivé deux heures trop tard, j^ai perdu un million.

— Un million! s'écria Lucia, il fallait me le donner!

Ce furent toutes les paroles de consolation

qu'il trouva chez la comédienne.

T. II. n

Le testament.

A son retour à Paris, il trouva la maison sens dessus dessous. Ricord et Cabarrus, les médecins des deux pôles avaient été appelés ensemble; ils s'entendaient parce que Tesprit domine la science. Il y avait là aussi Piogey et Contour, ce qui faisait le nombre cabalistique dans la médecine.

M. Staller avait eu une rechute; on avait couru par tout Paris pour chercher des médecins. Or, on sait que le soir c'est une bonne fortune de les trouver, si ce n'est pas une mauvaise fortune. On avait cherché Contran

Le testament 259

dans les deux cercles où il allait, on Favait cherché aussi aux Italiens où il y avait une réprésentation de gala, on n'avait pas oublié qu'il pouvait bien être aux Bouffes-Parisiens, mais quand on s'était présenté au contrôle, il n'y était pas encore entré.

— Ton père t"a demandé plusieurs fois, dit madame Staller à son iils sans lui faire de reproches.

Dès que les médecins se furent éloignés après avoir donné de Teau bénite de faculté au malade, Contran s'approcha de son père : il lui prit la main et la baisa en silence.

— Mon père^ je vous demande pardon.

— Je te pardonne, dit le père. On ne traverse pas impunément la jeunesse; j'ai eu moi-même mes heures de folie. Mais mon cœur a tout sauvé, c'est ce qui arrivera chez toi. Écoute-moi bien.

Le malade but une gorgée de vin de Grave. Les quatre médecins, à force de science, en étaient revenus à la nature; ils avaient conseillé le vin de château d'Yquem comme le meilleur cordial qui pût raviver l'esprit et le corps.

M. Staller parla ainsi à son fils :

26o Les Parisiennes

— Je vais mourir. Il y a des malades qu'on ne trompe pas. La mort ne m'effraie pas, car je crois à Dieu. Je vais retrouver mon père ma mère et ma chère petite Mathilde. Je vais vous attendre. On a bien raison de dire qu'il y a des grâces d'état, puisque je me résigne à vous quitter tous les trois.

M. Staller ne voulait pas s'attendrir, mais des larmes mouillèrent ses yeux. Il serra la main de son fils :

— J'espère que tu comprends ton devoir. Demain tu seras le chef de la famille, tu aimes bien ta mère et ta sœur, tu seras digne de ton nom. Je meurs triste parce que vous voilà appauvris, il vous reste à grand'peine un million. Par ce train d'enfer que mène Paris, c'est la médiocrité; qui sait si dans vingt ans ce ne sera pas la misère. Mais ne voyons pas si loin.

M. Staller regarda son fils :

— Je ne te demande pas ce que tu as pris pour payer ta dette de jeu. Tout naturellement, c'est un à-compte sur ta dot.

Contran interrompit son père.

— Mon père, j'aurais honte de faire perdre un denier à ma sœur.

Le testament 261

— Je n'en doute pas; je voulais vous donner à chacun un million de dot, je me fusse contenté du reste pour vivre dans mon château. Vous voilà réduits chacun à cinq cent mille francs, à moins que tu ne gagnes mon procès en cour d'appel, mais je n'y compte pas. il y a des jours où les honnêtes gens paient pour les coquins. Ne signe jamais rien sans bien regarder l'encre de ta plume; mon père m'avait dit cela, mais Thomme juge toujours l'homme par lui-même.

M. Staller but encore une gorgée de vin de château d'Yquem.

— Console ta mère en l'aimant bien; marie ta sœur à un galant homme. N'oublie pas que s'il n'y a pas d'amour il faut lui arracher la plume des mains; un brave homme et une brave femme qui s'aiment ne sont jamais pauvres. Pour toi, je te recommande de te marier jeune; la nature ne veut pas que l'homme bâtisse sa maison quand il n'est plus dans toute sa force. Toutes ces amours du dehors sont des grains de blé perdus dans une terre inféconde; les bonnes moissons sont celles qui viennent après de bonnes semailles.

N'oublie pas ces mots de TEcriture : « Malheur à rhomme seul », ce qui veut dire : malheur à Thomme sans enfants.

— Mon père, je me marierai jeune,

La figure de Lucia passa comme une ombre funèbre.

— N'oublie pas que la fortune ne sedéfend pas d'elle-même. Les riches sont tous les jours attaqués, je ne dirai pas par les pauvres, mais par ceux qui veulent devenir riches. Sois toujours en éveil; ce n'est pas la charité qui ruine, c'est la bêtise, c'est l'imprudence, c'est la folie, c'est la passion. Il y a des veines et des déveines dans la vie. Si tu sens le bon vent, mets toutes voiles dehors; si la déveine arrive, croise-toi les bras et couche toi sur ton ancre.

M. Staller porta le verre à ses lèvres.

— Je te parle trop d'argent; mais comme disait mon père, c'est parler dor. 'Vois-tu, c'est que l'argent est bon prince, c'est encore le meilleur ami, puisque l'argent s'appelle tour à tour : la liberté, la fraternité et la charité. On fait de la mauvaise politique depuis que le monde est monde, on en fera

Le lestament 263

toujours. La bonne politique, c'est la pièce de cent sous. Elle brave toutes les servilités, elle console toutes les misères. Le jour de ma mort donne sans compter à tous les pauvres que tu rencontreras.

La voix de M. Staller arrivait à peine à Toreille de Contran, quoiqu'il se penchât vers son père.

— Je ne fais pas de testament, puisque tu représenteras ma pensée.

M . Staller voulait continuer, mais quelques paroles incohérentes se heurtèrent sur ses lèvres; il tentait de recouvrer toute la force de son esprit, mais il était à bout. Il prononça le nom de sa femme et de sa fille. Contran sonna et les appela. Elles sommeillaient toutes deux dans la chambre de madame Staller. Quand elles accoururent, le mourant les reconnut à peine. C'en était fait : la mort avait frappé fort; il était écrit que celui-là ne reverrait pas le jour.

Quand Contran vit que tout était perdu, vers sept heures du matin, il monta dans sa chambre et écrivit à Lucia pour lui apprendre le malheur qui le frappait. A Lucia!

« Tu comprends tout mon chagrin. Je ne « te verrai pas ces jours-ci, mais je t'aime. »

Que dit mademoiselle Lucia en lisant ce billet?

— Je tiens mon hôtel! s'écria-t-elle en faisant une pirouette.

Et elle se mit à son piano pour chanter un air de la Belle Hélène.

Quand elle eut chanté son air, elle murmura :

— Contran ne me verra pas ces jours-ci; qui donc me verra ?

U amour et la conscience.

A six semaines de là, Contran et Lucia couraient les Champs-Elysées dans un petit coupé qui avait un store baissé.

Contran avait la pudeur de son deuil.

On parcourait Tavenue des Champs-Elysées, l'avenue Friedland, l'avenue de la Reine-Hortense, visitant les hôtels à vendre, les animant déjà par la vie folle et luxueuse qui devait y resplendir.

On s'était aventuré dans les plus riches. Rien n'était trop beau pour la demoiselle.

Elle comprenait pourtant qu'il fallait modérer'un peu ses aspirations.

Elle se résigna à un petit hôtel de la rue de CourcelleS;, qui ne coûtait que deux cent mille francs.

Comment Contran se résignait-il, lui, à courber le front sous cette nouvelle folie? Il dépensait avec Lucia près de cent francs par jour : chevaux, voitures, bouquets et robes, car si elle n'était pas encore une grande comédienne, elle était devenue une grande cocotte.

C'est que Contran en était toujours aux compromis d'amour et de conscience, La conscience disait à Famour : « C'est trop comme cela; tu m'as entraînée bien plus loin que je ne voulais : si je'^^fais un 'pas déplus, je ne trouverais pas mon chemin. » L'amour disait à la conscience : « Je demande si peu pour^ vivre et pour être heureux ! Par exemple, cet hôtel qu'il faut pour loger deux cœurs, il coûte deux cent mille francs, mais le Crédit Foncier prêtera cent mille francs par hypothèque. Or, qu'est-ce qu'une hypothèque qui se paie et s'efface en cinquante ans ^ Etre chez soi, c'est l'idéal. Qui est-ce qui n'est pas chez soi, aujourd'hui? Vivre

L'amour et la conscience 267

dans une maison à locataires, c'est vivre dans un omnibus; fi donc! tu n'es plus de ton temps, conscience, ma mie. )- La conscience ripostait par de bonnes raisons, mais on ne Técoutait pas.

. Lucia eut donc son hôtel rue de Courcelles. C'était un joli bijou ciselé par Vaudoyer, qui ne l'avait pourtant pas signé. Façade de style Louis XV, toute tarabiscotée, masques Pompadour, cadres à rubans, moulures harmonieuses. Les intérieurs étaient faits pour 1" intimité, avec leurs tentures de soie et leurs boiseries finement travaillées. La serrurerie indiquait un artiste; tous les plafonds étaient peuplés d'amours et d'oiseaux. Peu de nuages. Pourquoi des nuages? Et la salle de bain, toute en m.arbre blanc, encadré d'onyx avec des clous d'or au plafond, de vraies étoiles. Il n'y avait pas de jardin^, mais la serre, qui serait le fumoir, ne pouvait-elle pas renfermer toute la flore luxueuse des tropiques?

Lucia remarqua avec joie que l'escalier de service était assez joli pour en faire un esca- • lier dérobé.

La joueuse de harpe.

On parla bientôt de Thôtel de mademoiselle Lucia Moroni comme d'une demeure princière. On y pendit la crémaillère en belle compagnie; on y reçut une fois par semaine le meilleur monde parmi le plus mauvais. La chronique des journaux parlait tous les jours des fêtes de Lucia Moroni^ des faits et gestes de mademoiselle Phryné, que dis-je ! des bons mots de Lucia Moroni.

Tout le monde enviait Contran, tout le monde se moquait de lui. 11 voulait tous les jours s'arracher à ses délices de Capoue, tous

La joueuse de harpe 269

les soirs il retombait fatalement sous le joug.

Lucia était le charme et le poison de sa vie. Mais n'est-ce pas à propos de ces femmeslà qu'on a dit que les hommes s'habituaient aux poisons.

Contran n'était pas d'ailleurs tout aux mauvaises passions; il avait ses heures de raison vers le milieu de la journée. Il ne manquait presque jamais de déjeuner et de dîner avec sa mère. Les comédiennes ne se mettent jamais à table sérieusement, hormis pour souper ; elles déjeunent dans leur lit, elles dînent presque debout, parce que l'heure du spectacle les appelle, hormis les jours où elles ne jouent pas. Or, Lucia jouait presque tous les jours. Contran pouvait donc déjeuner et dîner chez lui, sans que Lucia lui reprochât de l'abandonner.

Dès qu'il avait franchi le seuil de la famille, c'était un tout autre homme : Timage de Lucia ne le suivait pas plus loin que l'antichambre, le souvenir de son père le reprenait à son entrée. Pendant le repas, madame Stal- 1er, qui avait l'art de conduire la conversation, rouvrait à l'esprit de son fils les perspec-

tives d\me vie sérieuse, couronnée par la considération. Elle le grondait de ne rien faire ; elle avait des amis dans le monde officiel, elle lui conseillait de songer à une fonction quelconque; il n'était pas assez riche pour se croiser les bras.

— A moins, lui disait-elle souvent, que tu ne fasses un beau mariage.

Un beau mariage, cela voulait dire qu'il lui fallait épouser mademoiselle de Marcy, qui jouait si bien de la harpe.

— Eh bien ! répondait Contran, je ne demande qu'à épouser mademoiselle de Marcy.

Il disait cela comme on dit à un ami qui doit partir pour les Indes dans un an : « Je partirai avec vous. »

Quoique tout son temps fût pris par Lucia, il donnait çà et là toute une soirée à sa mère et à sa sœur. C'était leur jour de réception. Quoiqu'elles fussent en plein deuil, elles avaient rouvert leurs portes à quelques amis intimes : mademoiselle de Marcy n'était pas de rintimité, mais elle en fut bientôt.

— Tu ne sais pas, dit mademoiselle Staller à son frère^ mademoiselle de Marcy vient ce

La joueuse de harpe 271

soir avec nos amies prendre une tasse de thé. Tu ne vas pas t'envoler, bel oiseau?

— Non; est-ce qu'elle jouera de la harpe?

— Tu es fou ; tu sais bien qu'on ne fait pas de musique, ici. D'ailleurs, elle ne joue plus de la harpe.

— Et pourquoi ne joue-t-elle plus de la harpe ?

— Parce qu'elle est triste.

— Et pourquoi est- elle triste?

— Ah î voilà le secret, mais c'est son secret.

— Eh bien! puisque c'est son secret, dis-le moi !

— Elle est triste parce qu'elle aime. L'amour est triste.

— Je te vois venir, tu voudrais bien me faire croire que c'est moi qu'elle aime. Voistu, ma chère, une femme qui joue si bien de la harpe est une femme amoureuse, à n'en pas douter. Mais elle est amoureuse de l'amour, elle mettra aussi bien son cœur sur Jean que sur Pierre; si ce n'est pas moi, ce sera un autre, si ce n'est pas celui-ci, ce sera celui-là.

— Tu crois cela, toi?

Contran regarda sa sœur. Elle était triste.

— J'y pense, tu as dit que Tamour était triste, est-ce que tu as aussi ton secret, toi?

Contran embrassa sa sœur.

— Ma chère petite sœur, dis-moi ton secret. N'est-ce pas que tu aimes Raoul?

— Quel Raoul?

— C'est mal de me faire cette question-là. Tu sais bien qu'il n'y a qu'un Raoul, Raoul d'Oraie pour toi. Tu as raison de l'aimer, c'est un cœur loyal, c'est un esprit délicat, c'est l'homme que j'aurais voulu te choisir même si tu ne l'aimais pas encore.

Une larme mouilla les cils de la jeune fille.

— Si tu savais comme il est ton ami !

— Il n'a qu'un tort, c'est de n'avoir pas de fortune. S'obstiner à faire de la sculpture! Mais enfin, on élève tant de statues aujourd'hui, il ne faut pas désespérer. Et puis, il ne faut pas tous les biens du monde pour vivre.

Mademoiselle Staller se doutait bien que Raoul, — le "seul Raoul — n'était pas bien riche, mais elle ne savait pas quelle était sa fortune, à elle.

La joueuse de harpe 278

— Qu'est-ce que tu me donneras en dot? dit-elle à son frère en le regardant avec ce beau regard des âmes naïves.

Emporté par son amour fraternel;, Contran lui répondit:

— Tout ce que tu as et tout ce que j'ai, si tu veux.

— Tout ce que tu as! murmura la jeune fille. Nous n'osons te questionner avec maman; nous savons que tu as perdu au jeu, nous savons que tu ne places pas bien ton argent. Dis-moi la vérité, où en es-tu?

— Où j'en suis !

Contran lui-même n'osait se questionner.

— Écoute, ma chère petite sœur, j'ai fait bien des folies, mais ta fortune, comme celle de ma mère, est sacrée. S'il m'arrive un jour de n'avoir plus le sou, il me restera cette consolation : que je n'ai jamais touché au bien d'autrui.

— Tu m'effraies! Tu parles de n'avoir plus le sou, comme si tu étais prêt d'en arriver là.

Quoique Contran ne fût pas bon mathématicien, il avait vaguement calculé qu'au train

274 ^^ Parisiennes

dont il y allait, il ne lui fallait plus que six mois pour achever de manger ces cinq cent mille francs. Il lui restait bien encore cent cinquante mille francs; il avait mis un peu d'ordre dans son désordre ou plutôt dans le désordre de Lucia. Par malheur, lui qui n'avait plus joué — dernière soumission au souvenir de son père, — il s'était hasardé à la Bourse, comme tous ceux qui veulent jouer de leur reste.

— Écoute, lui dit sa sœur, je ne te vois qu une ressource sérieuse si tu veux t'arrêter dans ta folie, — elle voulait dire dans ta ruine — c'est d'épouser mademoiselle de Marcy, elle f aime et elle a un million de dot, deux fortunes pour une.

— Je ne demande que cela. Elle est belle, elle a de Tesprit, elle est du meilieur monde; pour moi, c'est Tinespéré.

— Eh bien ! à ce soir.

— Oui, à ce soir.

Et Contran s'envola chez Lucia.

— Tu ne sais pas, lui dit Lucia, j'ai un prince, rien que cela, qui joue de la sérénade sous ma fenêtre; tu sais que je vais te trahir.

La joueuse de harpe njS

— Tu ne sais pas, dit Contran, j'ai une princesse qui veut m'épouser ; tu sais que je vais te planter là.

Lucia voulait bien trahir, c'était sa vie, mais elle ne voulait pas être plantée là.

— Quelle est donc cette princesse?

— Une fort belle fille, ma chère, qui porte un beau nom et qui ne dédaignerait pas de s'appeler madame Staller.

— Une drôle d'idée, qu'ont toutes ces demoiselles, de vouloir se marier pour nous prendre nos hommes. Encore si c'était pour les garder.

— Elles les gardent quelquefois; il y a plus d'une femme dont on fait sa maîtresse.

A ce mot, Lucia bondit de jalousie.

— Eh bien! mon cher, va te marier! Et comment s'appelle cette princesse?

— Je ne sais pas encore son nom, répondit Contran.

— Et comment sais-tu qu'elle porte un beau nom? C'est sans doute mademoiselle de Merluchetîe ou mademoiselle de la Crue.

Va, je saurai tout, car j'ai ma police.

Contran regretta d'avoir trop parle, mais

il ne pensa pas que cette évaporée penserait plus longtemps à cette confidence faite en riant.

Le soir, pendant que Lucia chantait aux Bouffes-Parisiens un duo avec Léonce, Contran devenait sérieusement amoureux de mademoiselle de Marcy.

Il y a des hommes qui subissent comme des sensitives les variations de l'atmosphère. Quand Contran était au théâtre, il dédaignait les femmes du monde; dès qu il était dans le monde, les femmes de théâtre disparaissaient dans les coulisses, au milieu des allumeurs et des machinistes.

Ce soir-là, Contran s'étonnait d'avoir été si longtemps pris à ces piperies dt> la femme galante. 11 croyait respirer pour la première fois Tair vif des montagnes. Son âme volait au-dessus des nues, dans le bleu du ciel. Il reposait ses yeux avec un charme indicible dans les beaux yeux de mademoiselle de Marcy. Là, tout était pureté, tout était lumière, tout était vérité : rien n'avait troublé ces lacs de Tâme. La voix qui lui parlait n'avait jamais menti; ces belles lèvres ne de-

La joueuse de harpe 277

valent jamais se souiller par ces mots amoureux dits à bouche que veux-tu. Avoir une femme qui est aux autres, c'est peut-être un plaisir de Tenfer, mais posséder une femme qui est à soi, n'est-ce pas le souverain bien?

Cette nuit-là, Contran n alla pas frapper à la porte de Lucia.

Le lendemain matin il s'éveilla fier de lui, il était si loin du devoir qu'il lui paraissait héroïque de bien faire.

Il avait été convenu la veille entre sa sœur et mademoiselle de Marcy qu'on se retrouverait aux Italiens, dans la seconde avantscène à salon de la famille de Marcy. Contran se réjouissait de revoir la jeune fille.

Ce soir-là elle avait une adorable robe bleu de ciel, peut-être un peu décolletée pour habiller une fille à marier, mais que ne pardonne-t-on pas à de belles épaules? surtout quand la candeur les habille.

Mademoiselle de Marcy ne ressemblait pas à ces jeunes filles qui ont tout à perdre à se décolleter : la tête est belle, le rayonnement de la jeunesse passe sur le front, dans les yeux, sur les lèvres, mais les cordes du cou.

2y8 Les Parisiennes

les salières, les seins timides qui ne veulent pas encore se montrer, les bras en fuseau, attristent le regard et appauvrissent la figure. Beaucoup de femmes n'arrivent à leur épanouissement que vers la vingt -cinquième année; chaque âge a ses plaisirs, dit la chanson. Mais mademoiselle de Marcy avait poussé d'un seul coup, comme ces arbres généreux qui vont donner des fruits quand on respire encore leurs fleurs ; elle avait éclaté dans sa beauté avec toutes les luxuriances de la jeunesse. Les rêveurs, les poètes, les chercheurs d'idéal lui eussent peut-être trouvé je ne sais quoi de trop plantureux et de trop terrestre; pour moi, je l'admirais telle qu'elle était dans la force de sa santé, dans la richesse de son sang. Il faut toujours prendre la beauté, quel que soit son aspect.

C'était l'opinion de Contran. Il avait aimé Lucia dans sa pâleur maladive, dans sa structure nerveuse et délicate : il aimait mademoiselle de Marcy dans sa force souriante.

Ce lui fut une vraie joie de la retrouver aux Italiens ; elle adorait la musique et en parlait avec passion. On jouait la Somnam-

La joueuse de harpe 279

bille: pour la première fois il comprit Beîlini.

— C'est beau et bon, lui dit-il en se penchant vers elle, d'écouter une telle musique en vous regardant.

— Vous feriez mieux de regarder mademoiselle Patti.

Je vous fais grâce de toutes les galanteries que débita Contran, Mademoiselle de Marcy S'y laissa prendre parce que c'était le cœur qui parlait.

Contran était à mille lieues de Lucîa, comme si son amour pour elle eût été une farce des Bouffes. L'amour qu'il ressentait déjà pour mademoiselle de Marcy était profond, sérieux, poétique comme la musique de Bellini.

La jeune fille était si franche qu'elle ne mit pas de masque pour causer. Elle trouvait Contran charmant, parlant de tout sans pédanterie, avec une pointe d'esprit parisien: ce n'était pas un bellâtre, il eût fait mauvaise figure dans la boutique d'un perruquier, ou sur le socle de l'Apollon du Belvédère, mais partout ailleurs on le remarquait par sa tête expressive. S'il ne faisait rien, on jugeait qu'il

28o Les Parisiennes

aurait pu faire quelque chose. Combien de soldats qui n'ont pas brûlé une amorce et qui auraient pu devenir des héros î

Ce soir là^ Contran fut irrésistible. Quand mademoiselle de Marcy fut seule dans sa chambre, elle chanta doucement le grand air de la Patti, comme si les paroles d'or de Contran résonnaient encore à son oreille.

— Décidément, dit-elle en s'endormant, la Somnambule est le plus beau de tous les opéras.

Et durant toute la nuit, elle fut la somnambule de Tamour ; tout en dormant elle voyait Contran, elle voyageait avec lui dans le pays des songes.

Elle se vit avec une couronne de mariée, mais un horrible corbeau becquetait les fleurs d'oranger.

CDw danger d'écrire des lettres

La duchesse de Montefalcone avait écrit un jour, on s'en souvient, une lettre à mademoiselle de Marcy sur Tenfer du mariage. Cette lettre fit manquer un mariage résolu qui peut-être eût été heureux. Or, il faut toujours bien qu'une jeune fille se marie, le fiancé ne dût-il lui apporter qu'un linceul comme robe d'épousée.

Mademoiselle de Marcy avait dit à Contran qu'elle était forcée d'accompagner sa mère au bal de la cour. Contran avait songé à y aller lui-même, mais sa sœur lui représenta

qu'il était encore en plein deuil. La journée lui parut bien longue.

— Après tout, se dit-il, puisque je n'aime plus Lucia, je puis bien aller la voir.

Il la trouva dans son escalier qui descendait pour aller au Bois.

— Viens tu avec moi? lui demanda-t-elle.

Devant Lucia, on sait que Contran manquait de volonté. Il lui donna la main pour aller dans le coupé et y monta lui-même comme s'il eût obéi.

— Qu'est-ce que cela fait ? se disait-il. On ne me verra pas; je laisserai la glace levée, et je resterai blotti dans mon coin comme une statue dans sa niche.

— Il demanda à Lucia si elle espérait rencontrer son prince.

— Peut-être, lui répondit-elle. Et toi, qu'as-tu fait de ta princesse?

— Je ne l'ai pas vue.

— Eh bien, je Tai vue, moi, et je t'ai \ai avec elle. Dieu merci, cela formait un joli groupe. Je ne doute pas qu'on expose cela au prochain salon; on appellera cela Roméo et Juliette, Héro et Léandre, Abélard et Héloïse.

Du danger d'écrire des lettres 283

— Où as-tu va ce beau spectacle?

— La belle question ! dans une avant-scène des Italiens.

— Comment as-tu pu jouer aux Bouffes et être aux Italiens ?

— C'est mon secret. Eh bien^ Dieu merci;, ce n'est pas une héroïne de roman^, ta princesse ! On dirait une belle cuisinière. Tudieu, quel torse ! des reins à dormir debout ! Et des pieds pareillement, sans doute, mais je ne les ai pas vus. Tu prendrais une si forte femme pour toi seul? Allons .donc! il y en a pour quatre.

— Chut ! dit Contran avec impatience, je te défends déparier ainsi.

— Ah ! c'est une madone, il faut faire le signe de la croix ! Mais, mon cher, tu ne sais donc pas qu'il n'y a plus de madone... Ta beauté, haute en couleur, ne vaut pas mieux que moi — et Dieu sait ce que je vaux. — Tu t'imagines peut-être que c'est avec son argent qu'elle se paie une avant-scène aux Italiens ?

— Je suppose que ce n'est pas avec le tien.

— Peut-être, car si celui qui lui en donne

ne lui en donnait pas, j'aurais de plus beaux chevaux.

On était au beau milieu de l'avenue de rimpératrice, dans le flux et le reflux des voitures. Il était impossible de mettre pied à terre, car c'était le vrai jour du Lac.

Contran ne voulait pas que Lucia achevât sa phrase ; il leva la main pour étouffer la parole sur ses lèvres injurieuses, il la regarda comme pour la foudroyer des yeux. Il ne savait que faire pour ne pas éclater dans sa fureur, il piétinait à défoncer le coupé.

— Est-ce ma faute, reprit Lucia avec hauteur, si la vérité t oftense ? Tu ne connais pas ton Paris, mon cher. Je ne dis pas qu'il n'y ait encore quelques vierges au Sacré-Cœur, destinées à faire des quêteuses pour les pauvres ou des châtelaines sans tache, mais le siècle marche, sache-le bien; si l'argent est un bon serviteur, c'est un mauvais maître : il faut qu'on lui obéisse, quoi qu'il en coûte. Je ne lui en veux pas, à cette demoiselle : elle a fait comme tant d'autres. Est-ce que tu m'en as voulu parce que je t'ai aimé?

Dans l'esprit de Contran, quoique son

Du danger d'écrire des lettres 285

cœur fût encore en révolte, le doute, Thorrible doute, avait succédé à T indignation. Lucia parlait d'un air calme, avec Taccent convaincu de la vérité. Était-ce la maîtresse jalouse? Etait-ce la femme qui se venge? Etait-ce la comédienne qui disait un rôle.

— Ecoute! reprit-elle, tu comprends que ce n'est pas une calomnie au vent; je veux que tu voies de tes yeux et que tu entendes de tes oreilles. Où sera ce soir cette demoiselle?

— Cela ne te regarde pas.

— Voyons, des impertinences quand je veux te montrer la lumière! Tu n"es plus galant. Moi, je sais où elle sera ce soir. Où t"a-t-elle dit qu'elle irait?

Contran répondit malgré lui :

— Au bal de la Cour.

'- Tu crois cela, toi?

— Oui, je crois cela, moi!

La comédienne parut réfléchir.

— Après tout, il n'est pas impossible qu'elle aille d'abord à la Cour. Mais sais-tu où elle ira ensuite?

— Oui, je le sais : elle ira chez elle.

— Si j'en crois tes yeux : elle s'enveloppera dans son innocence et se couchera dans sa vertu. Eh bien, mon cher, c'est une belle illusion qu'il faut t'arracher du cœur.

— Et où ira-t-elle, s'il te plaît?

— C'est tout simple : elle ira voir son amant.

Contran saisit la main de Lucia et Tétreignit dans une main de fer.

— C'est bien, monsieur, tuez-moi! dit-elle simplement.

Contran eut honte et jeta la main comme s'il la jetait par la portière.

On était au bout du Lac. Pour ne pas regarder Lucie, il avança un peu la tête devant la glace.

Le hasard joue un jeu qu'on ne connaîtra jamais.

A cet instant Contran vit mademoiselle de Marcy qui faisait un signe de main vers nn groupe de cavaliers. L'amoureux jugea que le signe de main était bien familier. Et, comme la jalousie trouble les yeux, il crut voir que la jeune fille rougissait. A tout autre moment, tout cela lui eût paru bien naturel, peut-être

Du danger d'écrire des lettres 287

n'eût-il rien remarqué; mais après les révélations de Lucia il sentit Tinquiétude le ronger.

— Eh bien? tu es content, lui dit la comédienne. Tu as vu^ton amoureuse?

— Ne parlons plus d'elle.

Lucia vit bien que ce qu'elle avait dit portait coup.

— Ne parlons plus d'elle ! mais j'ai voulu te mettre sur tes gardes, je t'estime trop pour te laisser descendre jusque-là d'épouser une-fille qui apportera en mariage l'argent de Tamour.

— Tu es folle!

— Je la connais mieux que tu ne la connais. Tu la connais par le théâtre, moi je la connais par les coulisses.

— Tu ne sais ce que tu dis, il y a des calomnies qui courent le monde mais qui n'ont pas de prise sur les esprits sérieux. Quelque fat aura parlé d'elle devant toi...

— Quelque fat! 'Veux-tu que je te la fasse voir avec son amant?

— Je te dis que tu me fais pitié.

— Eh bien, épouse-la, et va commander tes lettres de faire part passage du Grand-Cerf.

On fut quelque temps sans se dire un mot.

Gontran avait Tesprit troublé; il repoussait tout indigné la calomnie, mais il se rappelait que déjà quelques paroles malséantes avaient été dites devant lui^ non pas sur mademoiselle de Marcy mais sur sa mère. Il y avait peu de temps que ces dames étaient revenues de Florence, la ville du pardon.

— L'Italie garde ses madones pour elle, pensa Gontran. Il ne serait peut-être pas impossible que quelque prince interlope ait connu à Florence mademoiselle de Marcy vers sa quinzième année.

Il se retourna vers Lucia :

— Parle! lui dit-il d'un air décidé. Que sais-tu ?

— Je ne sais rien, lui répondit-elle froidement.

Et elle se retourna vers la portière.

L'homme le plus énergique chancelle dès que son cœur est en jeu. Au lieu de se fortifier dans son amour, Gontran, qui n'était pas d'ailleurs l'homme le plus énergique, s'abandonnait mollement au doute, à l'horrible

Du danger d'écrire des lettres

doute ! Il eut beau questionner Lucia^ elle ne voulut plus dire un mot.

— Montes-tu? lui dit-elle quand ils furent dans la cour de Thôtel de la rue de Courcelles.

— Non, lui dit-il, je. prends ton coupé.

— Pour aller chez elle 7

— Tu sais bien que c'est pour aller chez moi.

Contran n'était pas dans son cabinet depuis une demi-heure qu'il recevait déjà ce petit mot de Lucia :

« Cher aveugle,

« Prends ta lorgnette. Entre minuit et une

« heure du matin je serai au Café Anglais,

« si tu n'es venu me chercher au théâtre. Ten

« ai appris de belles. Tu sais qu'on soupe à la

« Cour à une heure. On a retenu le n° 12 au

« Café Anglais, on soupe ra là, — dans le si-

« lence du cabinet. — Il faut bien se recueillir

« quand on a valsé. Si tu me promets d'être

« sage, de ne pas dire un mot , de voir les

« choses philosophiquement, je te ferai assis-

« ter à ce spectacle.

2go Les Parisiennes

Contran froissa la lettre et la jeta avec fureur.

Mais il la ramassa et la relut.

— C'est impossible! dit-il.

Et il regarda dans son souvenir cette belle et franche figure de mademoiselle de Marcy, ce brave sourire^ ce loyal regard.

— C'est impossible! dit-il encore.

Il descendit chez sa sœur.

— Dis-moi^ sais-tu l'origine de la fortune de mademoiselle de Marcy?

— Non. Je me souviens vaguement avoir ouï-dire que madame de Marcy était une forte tête et qu'elle avait joué sur la rente italienne.

— Joué!

— Tu te récries comme si c'était un crime !

— Je n'aime pas les mères qui jouent.

— C'est pourtant bien innocent.

— Pas tant que cela.

— Il faut bien remuer son argent, quand on en a. La vie est un jeu éternel.

— Je te trouve bien philosophique, qu'astu donc aujourd'hui?

Du danger décrire des lettres 291

— Est-ce que tu as peur de toucher à la dot de mademoiselle de Marcy; ô stoïcien de la Maison d'Or! tu obligeras peut-être sa fortune à faire quarantaine ?

— Trêve de raillerie. C'est que je me fais du mariage une si grande idée que je veux y arriver avec toute ma foi.

— Je comprends. Vous êtes tous si pervertis par les mauvaises femmes, que vous crai«gnez de n'en pas trouver qui soient dignes de vous faire faire pénitence. Eh bien! mon cher frère, s'il y en a encore une, c'est mademoiselle de Marcy.

Contran remonta chez lui décidé à n'aller point au Café Anglais.

Mais nul ne s'étonnera quand je dirai qu'à minuit il prenait Luciadans sa loge pour aller souper avec elle au Café Anglais.

— Tu ne croyais pas que je viendrais? lui dit-il.

— Moi ! je n'en ai pas douté un seul instant. La preuve, c'est que j'ai donné cinq louis au garçon du n' 1 2 pour qu'il ouvre la porte vers une heure quand nous passerons dans le corridor; par malheur, je n'ai pu avoir

un cabinet dans le voisinage, il nous faut monter au-dessus.

Contran marchait comme dans un rêve. .

— Et cependant, se disait-il, Lucia se trompe. Elle croit à la fatuité de quelque sot qui se vante comme ils le font tous. Ce n'est pas moi qui serai confondu, c'est elle, quand on ouvrira la porte et que mademoiselle de •Marcy ne sera pas là.

Il ne voulait pas souper; il ne mangea que des hors-d'oeuvre, du raisin, des mandarines. Mais, sans trop y regarder, il but trois ou quatre coupes de vin de Champagne.

— Une heure! s'écria tout à coup Lucia. Voilà le spectacle qui va commencer.

Contran se leva.

— C'est étonnant, dit-il, je trébuche comme si j'étais ivre.

— C'est l'émotion.

— Non, c'est le vin. Il regarda le cachet.

— C'est étonnant, d'avoir bu si peu de Rœderer et d'être si troublé.

— Après cela, dit Lucia, c'est l'heure où le Café Anglais commence à perdre la tête.

Du danger d'écrire des lettres 29:

On criait^ on chantait^ on riait dans tous les cabinets. Paris nocturne donnait là le diapason de sa folie.

Lucia avait sonné pour avertir le garçon du n° 12.

— Charles! vous avez deux amoureux au n' 12^

— Oui^ madame, on en parle à Pontoise.

— S'amuse-t-on un peu?

— Il y a de la tenue dans Landernau.

— La dame est-elle belle?

— Les uns disent que oui. Une robe décolletée, je ne vous dis que cela.

Contran frappa du pied.

— Eh bien! hâtons-nous, dit-il.

Et il passa devant. Il alla droit à la porte du n° 12, comme s"ildût entrer,

— Chut! dit Lucia en le retenant, ce n'est pas ton secret ni le mien. On ouvrira la porte, tu regarderas, mais tu passeras. Sinon, allonsnous-en; c'est assez de duels comme cela. Et puis tu ne veux pas faire un pareil scandale.

Lucia avait dit tout cela très-vite, pendant que le garçon prenait sa clef.

Il ouvrit.

Contran regarda et passa.

Qu'avait-il vu?

— C'est bien elle, n'est-ce pas? lui dit Lucia en Fentraînant.

— Je ne puis y croire, répondit-il avec stupeur.

— Tu Tas revue avec ses belles épaules, sa robe bleue, sa parure de corail. Voilà qui n'est pas riche! Mais enfin il est convenu que les jeunes filles doivent être simples. As-tu remarqué qu'elle n'avait pas l'air de s'ennuyer? A la guerre comme à la guerre !

Contran n'écoutait pas ce que disait Lucia. Il descendait rapidement l'escalier pour ne pas obéir à son indignation, car il aurait voulu retourner au n" 12 et y entrer dans sa pâleur, comme la statue du festin de Pierre.

— Et quand on pense qu'elle était là comme chez elle! murmurait-il entre ses dents. Et avec qui! le coude sur la table, écoutant les impertinences de cet idiot! Je le tuerai.

Et se tournant vers Lucia :

— C'est un prince, dis-tu, cet animal aux cheveux ardents renversé sur la table et faisant la roue avec son nez en trompette?

Du danger d^ écrire des lettres 295

— Oui, mon cher, un prince. Il n'est pas beau, mais il est doré sur tranches.

On était dans la rue.

— Où vas-tu? demanda Lucia à Contran.

— Chez toi.

Contran questionna longtemps Lucia.

— Mais comment savais-tu donc que mademoiselle de Marcy irait souper ce soir au Café Anglais ?

— Tu sais bien, m^on cher, que je vois le meilleur monde; on cause autour de moi; dans les coulisses, il n'y a pas de secrets : Tun parle de sa femme, Tautre parle de sa maîtresse; celui-ci donne des nouvelles au journaliste, celui-là raconte en secret la chronique scandaleuse. Rien n'est caché à Paris; tout homme a son confident, c'est toujours le secret de la comédie : or, je suis aux premières loges pour tout entendre.

— Après avoir vu, je ne crois pas encore.

— Eh bien! moi, je croirais sans voir, parce que je connais mieux les femmes que toi. Tu t'imagines volontiers que parce qu'il y a des femmes perdues, il y a des femmes inaccessibles. Mon cher ami, la femme qui résiste

est celle qui n'a pas encore trouvé son maître.

— Tu as lu cela dans La Bruyère^, toi? Contran ne voulait pas être convaincu.

— Après cela^ reprit Lucia, il y a deux maîtres pour vaincre une femme : celui qui apporte Tamour et celui qui apporte Fargent. Qui te dit que ta demoiselle n a pas courbé la tête devant la fortune? Es-tu bien sûr que c'est sa mère qui paie ses robes? Es-tu bien édifié sur la dot qui lui est promise? J'ai soupe plus d'une fois avec des étrangères anonymes qui n'avaient pas peur de nous autres^ parce qu'elles savent bien que nous n'allons pas dans le monde pour les reconnaître. Écoute^ si tu ne veux pas me croire, je t'en ferai voir bien d'autres.

Et mademoiselle Lucia, qui ne doutait de rien, soutint son plaidoyer par ces paroles :

— Veux-tu que je te fasse souper avec elle et avec moi?

— Oui! dit Contran, comme s'il voulait descendre au fond de son chagrin.

Mais après un silence :

— Non! reprit-il, comme s'il ne voulait pas boire la honte de mademoiselle de Marcy.

Qui! y a des coups de plume qui sont des coups d'épée.

Le matin^ Goiitran se fit cet aveu, qu'en reprenant possession de sa maîtresse, il n'avait pas retrouvé son amour..

Lucia dormait quand il s'éveilla; un sillon de lumière matinale tombait sur la chevelure éparse de la comédienne. Il pensa à cette belle chevelure où tant de fois il avait respiré rivresse, sinon le bonheur; il approcha ses lèvres et n'y trouva plus le parfum charmeur.

Il aimait mademoiselle de Marcy.

Il eut beau se représenter cet horrible

29^ ^6s Parisiennes

spectacle de la nuit^ cette jeune fille décolletée^ les coudes sur la table^ riant des sottises que lui débitait son compagnon d'aventures, le mépris venait jusqu'à son cœur, mais sans tuer cet amour naissant qui avait pris de fortes racines.

Contran ne réveilla pas Lucia.

Tout à sa jalousie, décidé à chercher le mot de cette énigme, il courut chez son ami Raoul d'Oraie qui ne manquait pas un bal de la cour et qui connaissait mademoiselle de Marcy.

Il lui fallut le réveiller.

— Dis -moi, Raoul, je vois à ton épée et à ton chapeau à cornes que tu as dansé cette nuit dans la salle de Maréchaux : as-tu rencontré mademoiselle de Marcy?

— Oui, je lui ai fait la cour pour toi. Que le diable t'emporte pour réveiller si matin un homme qui n'a pas manqué une valse !

— Tu as valsé avec elle?

— Oui, j'aime les femmes de cette envergure; j'ai peur des plumes auvent qui s'envolent de vos mains au premier tour.

— Est-ce que ces dames étaient au souper?

Coups de piiime, coups d'épée 299

— Non. J"ai valsé avec mademoiselle de Marcy vers onze heures et demie^ je lui ai demandé à valser encore, mais elle m'a dit qu'elle ne serait plus là à la prochaine valse.

— Où allaient-elles donc?

— C'est le secret des dieux; il faut le demander à sa mère ou à elle-même. Je crois qu'elles allaient simplement se coucher. Ah çàl tu en es donc amoureux? Dis-moi, la succession de ton amour est ouverte chez Lucia? Diable! tu as des héritiers par là. C'est égal, je t'en félicite, tu fais bien de changer de patrie. A quand la noce?

— Il n'est pas question de la noce. Je trouve mademoiselle de Marcy charmante, mais les bans ne sont pas publiés. — Adieu, je te reverrai au Club — si tu te réveilles aujourd'hui.

Contran courut chez mademoiselle de Marcy.

La jeune fille habitait avec sa mère un second étage de la rue de Provence. Elles étaient là dans ce luxe cosmopolite qui est plutôt un campement qu'un intérieur. La mère et la fille aimaient le monde plus que leur maison ; on attendait que mademoiselle de Marcy fût

3oo Les Parisiennes

mariée pour songer à faire son nid. L'appartement était décoré dans la froide architecture d'il y a vingt ans. Des salons blancs dorés^ cadres et pâtes d'un mauvais dessin, lourde corniche où couraient quelques maigres brindilles, et là-dedans des meubles de toutes les paroisses, bois de palissandre, bois de rose, bois de tuya, tout cela hurlait ensemble avec des ornementations maladroites; des pendules de pacotille, des tableaux de contrebande, des jardinières à la douzaine, vous voyez d'ici le décor.

En s'approchant de la maison, Contran se rappela cet intérieur qui Tavait attristé; il était allé là deux fois avec sa mère et s'y était déplu, quoique au premier abord mademoiselle de Marcy lui eût paru charmante.

— C'est vrai, murmura-t-il,que cet appartement ne m'inspire pas toute confiance, il y manque l'intimité du chez soi. Et pourtant si, comme dit Lucia, il y avait un amant on n'habiterait pas un appartement mais un hôtel.

Il entrouvrit la porte du concierge.

— Croyez-vous que ces dames de Marcy puissent recevoir ce matin?

Coups de plume, coups d^épée 3oi

La portière regarda Contran avec quelque surprise.

— Mais^ monsieur, ces dames ne reçoivent jamais avant midi.

— C'est que ma mère voulait les prendre pour aller à la messe. Sont-elles rentrées tard du bal de la cour?

— Il était bien quatre heures du matin.

— Je croyais que madame de Marcy ne se couchait jamais si tard?

— Madame, c'est possible, mais mademoiselle.

Cette femme berçait un enfant malade.

Contran lui donna cinq louis.

— Tenez, cela portera bonheur à votre petite fille.

Il était entré tout à fait dans la loge, voulant questionner encore, quoiqu'il eût honte de descendre à cette inquisition.

— Est-ce qu il y a longtemps que ces dames habitent la maison?

— Il y a six mois.

— Elles reçoivent très-peu?

— Dieu merci ! c'est un va-et-vient perpétuel. Toutes les nations montent l'escalier.

Contran savait que madame de Marcy vivait surtout dans le monde international.

— Est-ce qu'on n"a pas parlé d'un mariage?

— Je ne sais pas; j'ai seulement remarqué un étranger qui vient souvent et qui a Tair d'être chez lui là-haut, mais je ne sais pas si c'est pour la mère ou pour la fille.

Contran n'en demanda pas davantage.

— C'est cela, dit-il, Lucia ne me trompait pas. Comment ma mère ne jugeait-elle pas mieux ces femmes?

Avant de sortir il se retourna vers la portière.

— Ces dames sont-elles sérieusement riches?

— Oh! pour cela oui. Il y a du désordre, mais c'est une bonne maison, on roule sur l'or et on paie argent de poche.

Contran courut chez sa mère.

— Eh bien ! j'en ai appris de belles sur mademoiselle de Marcy.

— Que dis-tu? Je ne te comprends pas.

— Je te comprends bien moins encore, toi ! Avoir ouvert ton salon, que dis-je, ton cœur à ces femmes-là !

— Tu deviens fou !

Coups de plume, coups d'épée 3o3

Contran raconta à sa mère comment mademoiselle de Marcy avait quitté le bal de la Cour avant le souper^ parce qu'elle devait souper au Café Anglais, comment il Tavait vue, comment elle n'était rentrée qu'à quatre heures du matin, comment il était désespéré.

— Ma mère, dit-il, ce qu'il y a de plus triste dans tout cela, c'est que je l'aime! c'est que je suis jaloux! c'est que je suis furieux !

Madame Staller n'en revenait pas, elle appela sa fille.

Quand la calomnie frappe une femme, fûtelle blanche comme la neige inaccessible, il s'élève contre elle, par la malice des choses, tout un acte d'accusation. Elle a rougi, donc elle est coupable. Elle n'a pas rougi, c'est qu'elle ne rougit plus. Sa candeur? c'est un masque. Son ingénuité? Il n'y a plus d'ingénues . Si on vous accuse d'avoir pris les tours de Notre-Dame, fuyez devant la justice, vous qui êtes un homme, si on vous accuse d'avoir forfait à la vertu, pleurez, vous qui êtes une femme.

Madem.oiselle Staller défendit son amie avec

3o4 Les Parisiennes

Téloquence du cœur^ mais les jaloux ne veulent jamais être convaincus ;, du moins par rinnocence.

— Écoute^ dit la jeune fille à son frère^nous allons aller tout de suite chez mademoiselle de Marcy^ tu la questionneras elle-même^ je ne veux pas que tu portes cinq minutes de plus dans ton cœur cet odieux soupçon.

Contran refusa.

— Je ne la soupçonne pas^ je Taccuse!

dit-il. Tout est fini, je ne veux plus la voir. Ah! vous ne savez pas vous autres tout ce que Paris renferme d'abîmes et de mystères.

Madame Staller rappela comment elle avait connu ces dames de Marcy.

C'était chez une Américaine^ où il y avait plus de luxe que de tenue. A Paris Tamitié va vite, parce qu'elle ne dure pas. Madame de Marcy avait beaucoup d'entrain^ sa fille était musicienne comme la musique, madame Staller avait été ravie de cette bonne rencontre; on s'était revu souvent; de la sympathie à rintimité il n'y a qu'un pas. Mais du passé il n'avait jamais été question.

Mademoiselle Staller défendait toujours

Coups de plume, coups d'épée 3o5

son amie, mais madame Staller se laissait peu à peu convaincre par les raisonnements de son fils.

— Écoute, lui dit-elle, puisque nous devons aller chez ces dames ce soir nous les étudierons de plus près.

Contran ne sachant que faire monta chez lui. Retournerait-il chez Lucia? Il se sentait emporté vers mademoiselle de Marcy. Il ouvrit un tiroir d'un petit dressoir en chêne sculpté, où il jetait toutes ses lettres, lettres d'amour et lettres d'atfaires, chaque page de sa vie. Il fouilla dans ce capharnaûm.

La première lettre qui le frappa fut une lettre de son notaire qu'il n'avait qu'entre-lue.

— Oh! mon Dieu, dit-il, j'allais oublier! Son notaire lui avait prêté quelque argent,

dix mille francs à peine, mais il les demandait avec instance. Nul n'est moins prêteur qu'un notaire.

— Dix mille francs ! où veut-il que je les trouve !

Contran avait vécu au jour le jour, empruntant de toutes mains, se promettant sans cesse de mettre fin à son désordre, comme

3o6 Les Parisiennes

tous ceux qui seront sages demain. Pour la première fois de sa vie il se résigna à poser des chiffres. Il fit des additions, mais les soustractions s'échelonnaient à côté pour battre les additions.

Il jeta la plume avec effroi.

— Mais il ne me reste plus rien! dit-il. Il pensa à mademoiselle de Marcy-

— C'était mion salut !

Et après un silence.

— Si je voulais bien, ce serait encore mon salut.

Il soumit son cœur à ce combat de l'honneur et de fc! rident ; il pensa qne le monde était peuplé de gens qui se portent bien dans les capitulations de conscience ; il regarda autour de soi et pénétra dans toutes ces âmes perdues qui bravent la dignité.

-^ Eh bien, non ! dit-il^ j'aime mieux mourir.

Il voyait toujours mademoiselle de Marcy dans ce numéro 12 du Café Anglais.

— Mais comment a-t-elle pu venir là?

il pensa qu'elle subissait peut-être la peine d'une première faute, un de ces égarements de jeunes filles dont elles n'ont pas encore

Coups de plume, coups d'épée 3oy

conscience. Qui sait si elle n'était pas forcée d'obéir à la loi du plus fort? Peut-être avaitelle connu cet homme en Italie, peut-être se résignait-elle à le \-oir pour acheter son silence, se jetant plus ayant dans le scandale, par îa peur du scandale. Ou bien était-elle la victime de quelque marché infâme signé par sa mère, un contrat d'infamie où l'un apporte sa bourse où l'autre apporte son corps? Ou bien n'était-elle qu'une de ces filles complaisantes qui, en horreur de la misère, se soumettent au déshonneur caché, pour le salut delà maison?

C'était à devenir fou. Connais-toi toi-même, dit la sagesse des nations : or l'homme ne se connaît pas. Et comment connaîtrait-il la femme, le symbole éternel du bien et du mal? La femme, qui a écouté l'esprit du démon sous l'œil de Dieu?

11 était midi; à cette heure-là mademoiselle de Marcy recevait une petite lettre anonyme, pattes de chat qui avaient l'air de jouer, mais qui devaient marquer leurs griffes empoisonnées.

(( Mademoiselle de Marcy est-elle contente

3o8 Les Parisiennes

<■ de sa 7îiiit? Bal à la cour! souper au Café (( Anglais ! train de plaisir pour rentrer che^ « elle! On suppose qu'elle avait emporté dans <i sa robe une fleur du beau Contran : il fallait (( bien que tout le monde fût de la fête. Il n'y '( a que les filles du monde qui savent samu- « ser : on dit que les autres leur prennent « leurs amants. Quelle calomnie! Ce sont elles »< qui prennent les amants des autres. C'est a déjà une vieille habitude che{ mademoiselle « de Marcy. »

La jeune lille en lisant cette lettre devint pâle comme la mort et s'évanouit en voyant apparaître l'image de Contran.

La mère accourut, souleva sa fille dans ses bras et lui fit respirer des sels, tout en jetant un regard rapide sur la lettre qui était tombée à ses pieds.

Le même jour une amie officieuse vint faire une visite à madame de Marcy.

— Eh bien! vous ne nous disiez pas la nouvelle !

— Quelle nouvelle? demanda mademoiselle de Marcy avec inquiétude.

Coups de plume, coups d^épée 3 09

— N'est-ce pas moi qui vais vous l'apprendre? C'est mal de ne pas nous a^oir confié cela' plus tôt.

— Je ne comprends pas.

— Vous épousez M. Contran Staller; pourquoi nous cacher votre bonheur?

— Vous êtes mieux informée que nous, dit madame de Marcv.

— Je vous en fais mon compliment; bonne famille, beau garçon, un peu toqué des comédiennes, mais il faut que jeunesse se passe. Ces hommes, le meilleur n'en vaut rien ! Je suis ravie dé ce mariage, mais pourtant j'ai trop d'amitié pour vous pour ne pas vous dire tout ce que je sais.

— Encore une fois, ce mariage est dans les brouillards. Mais enfin que savez-vous donc?

— Je sais que M. Contran Staller, le meilleur des fils et des frères, je n'en disconviens pas, a mangé tout ce qu'il avait et un peu ce qu'il n'avait pas. On dit que la dot de sa sœur est entamée et que sa mère se ruinera à payer ses dettes. Ce n'est pas mon fils qui s'acoquinera jamais à des comédiennes!

Et pendant que la mère et la fille se regar

daient, toutes surprises de cette révélation, la dame continuait à parler de son fils. Un ange, celui-là; aussi il avait été élevé par les Jésuites, il avait horreur du théâtre, il était assidu aux sermons du père Hyacinthe ; il ne sortait jamais seul, en un mot, un saint.

— Je vous a^'ouc, dit mademoiselle de Marcy, qui voyait bien que la dame ^'oulait placer son saint, que je serais très-fière et trèsheureuse d'épouser M. Contran Staller, n'eûtil pas un sou. S'il a des dettes, nous les paierons, n'est-ce pas, maman ?

Madame de Marcy embrassa sa fille toute pâle encore de la lettre anonyme.

On sait que le soir toute la famille Staller devait venir passer deux heures chez les dames de Marcy.

Mademoiselle de Marcy se fit belle, plus belle que jamais. Les fatigues de la nuit et le chagrin de la journée l'avaient pâlie, ce qui donnait à sa beauté je ne sais quoi de tendre et d'émouvant. Depuis qu'elle aimait Contran, il y avait d'ailleurs dans toute sa figure une expression plus pénétrante.

Elle ordonna au valet de chambre d'aller

Coups de plume, coups d'épée 3ii

dire au portier que sa mère n'y était pour personne, hormis pour la famille Staller.

A neuf heures, elle se mit au piano et jora des airs de la Somnambule , sa mère était là qui lui souriait en lisant les journaux du soir. A dix heures, on s'étonna de ne pas avoir entendu sonner.

A dix heures et demie, mademoiselle de Marcy avait abandonné le piano et soulevait le rideau d'une des fenêtres du salon pour regarder passer les voitures.

A onze heures, elle ouvrit la fenêtre pour respirer, madame de Marcy était endormie.

On apporta le thé.

— Etes-vous bien sûr, demanda mademoiselle de Marcy au valet de chambre, que ces dames Staller ne sont pas venues ?

— Oui, mademoiselle, j'en suis bien sûr, car la portière, qui vient de monter pour savoir s'il faudrait veiller tard, m'a dit que personne n'était venu, si ce n'est le marquis d'Asti.

— Tu sais qu'elles sont toujours en retard, dit madame de Marcy, qui ne regardait pas la pendule.

Mademoiselle de Marcy attendit encore.

A minuit, elle se jeta dans les bras de sa mère en s'écriant :

— Ah! que je suis malheureuse î

La nuit elle ne dormit pas; le lendemain, à rheure du déjeuner, Fheure où elle espérait rencontrer Contran, elle alla à pied, accompagnée de sa femme de chambre, à Thôtel Staller.

Elle monta chez la sœur de Contran. Elle vit bien tout de suite que tout était perdu pour elle.

Mademoiselle de Staller se mit à pleurer et lui confia, tout en ne voulant rien dire, tout ce que son frère lui avait raconté.

Mademoiselle de Marcy l' écouta jusqu'au bout, comme si Tindignation lui coupait la parole.

Puis après un silence, elle se leva et laissa tomber ces mots d'une voix fière :

— Votre frère a dit cela? J'ai honte pour lui. Votre frère est allé pour me voir dans un cabinet du Café Anglais ! Il a cru qu'il me trouverait là! Il a dit qu"il mavait vue ! Qu'estce donc que votre frère? C'est une àme de laquais. Quoi! j"ai pu aimer cet homme! xMais

Coups de plume, coups d'épée 3i3

je ne le relèverai jamais de mon mépris. Adieu, mademoiselle ! car vous nimaginez pas, je suppose, que je descendrai jusqu'à me défendre.

Mademoiselle de Marcy sortit sans retourner la tête.

La rage avait envahi son cœur, Contran se fût trouvé là qu'elle Teût souffleté. Elle aurait voulu s'abîmer sous terre.

Elle porta la main à son cœur :

— J'en mourrai! dit-elle.

Le cadre noir du bonheur.

« « Vous êtes prié d'assister aux Convoi^ 0 Service et Enterrement de mademoiselle 0 Clotilde de Marcy, décédée en son domi- « cile, rue de Provence, n° 72, à l'âge de « vingt et un ans, mwjie des Sacrements de « r Église, qui se feront le 2^ janvier 1S6S, à « on^e heures, dans V église Notre-Dame-de- « Lorette, sa paroisse.

« De la part de madame veuve Clémentine

Le cidre noir du bonheur 3i5

« de Marct, sa mère; de M. André de Marcy,

« de M. Gaston de Presles, de M. et madame

M Santini, de M. le marquis de Chavanat,

u ses aïeul, oncle, cousins et cousines. «

Cette lettre tomba comme un coup de foudre dans la société parisienne.

— Mortel se disait-on, elle était donc malade?

Et on se rappelait cette belle santé tout épanouie dans les premières fêtes de Thiver. Si parmi toutes ces femmes qui étaient alors la joie et le charme des salons parisiens, on eût prédit une mort prochaine, certes le regard ne se fût pas arrêté sur mademoiselle de Marcy. Celle-là vivait à plein cœur, le sang courait riche et généreux dans ses veines, rame rayonnait sur sa figure; toutes les mères la regardaient avec jalousie et avec amour, selon qu'elles avaient des filles ou des lils.

A la messe de m.ort, mademoiselle Staller pleurait de vraies larmes.

— Pourquoi pleurez-vous? lui dit tout à coup une dame qui était devant elle.

Elle ne voulait pas répondre à cette étrange

question qui était pourtant moins étrange pour elle que pour toute autre.

— Je pleure, murmura-t-elle, parce que c'était mon amie.

— Votre amie! C'est vous qui Pavez tuée. Vous ne savez donc pas quelle est revenue de chez vous désespérée par ce que vous lui avez dit? Une lièvre violente Ta prise, elle s'est couchée en arrivant dans sa chambre; je Tai vue ce soir-là, j'ai eu beau la questionner, elle s"est renfermée dans un silence absolu. La nuit, le délire Ta saisie; elle était blessée au cœur, le cœur a éclaté et Ta tuée. Que lui avez-vous donc dit?

Mademoiselle Staller ne trouvait pas une parole.

— Elle aimait mon frère, je lui ai dit que mon frère ne l'aimait pas.

— Oh! non, ce n'est pas cela. On ne meurt pas de n'être pas aimé, on meurt d'être calomnié.

Mademoiselle Staller baissa la tête et pria Dieu. Comme elle regrettait d'avoir parlé à cœur ouvert!

— Hélas! murmurait-elle, mon frère est

Le cadre noir du bonheur 3 17

donc bien malheureux, puisque tout ce qu'il fait tourne à mal!

Le matin même^ on avait averti madame Staller que son fils avait beaucoup perdu à la Bourse. Voilà pourquoi^ déjà souffrante^ elle n'était pas allée à la messe de mort de mademoiselle de Marcy.

Dès que la dépouille mortelle tut arrachée à madame de Marcy^ la malheureuse mère courut à moitié folle chez madame Staller.

— Où est votre fils? lui dit-elle tout égarée.

— Ne me parlez pas de mon fils! c'est un enfant perdu pour moi.

— C'est un monstre et c'est un lâche, dit madame de Marcy. Puisque les paroles blessent mortellement, je voudrais le blesser moimême, mais il ne m'entendrait pas^ car il n'a pas de cœur.

Les deux mères se désolèrent ensemble pendant que la mort emportait la fille et tentait le fils.

A l'heure des funérailles, Contran, fou de douleur, avait armé un pistolet. Il ne lui restait plus qu'une consolation : c'était de faire le funèbre voyage avec cette adorable créature

3i8 Les Parisiennes

quil aimait éperdument depuis quelques jours. Mais trois fois il appuya le pistolet sur sa tempe, trois fois il le reposa sur la cheminée, effrayé de se voir si pâle.

Fut-ce le coura2;e qui manqua à Contran? Avait il oublié d'embrasser sa mère et sa sœur? Voulait-il dire adieu à Lucia?

Non. Il voulait pénétrer le mystère du souper du Café y\nglais.

Ce pistolet c'était celui de d'AspremiOnt.

Un jour que Lucia était allée voir celui qu'elle avait sauvé de la mort en le forçant à lire le testament de M. MarviUé, elle prit ce pistolet sur la table du comte, comme on prend un livre, une fleur ou un bijou. « Qui sait! s'était- elle écriée, c'est un bijou qui a son éloquence! » Et le lendemaiji elle avait donné le pistolet à Contran, en lui disant: « Tiens! voilà un pistolet qui porte bonheur. >»

Labime rose.

Pendant quelques jours, Contran resta enfermé dans l'hôtel. Il ne recevait pas un ami, ne paraissait devant sa mère et sa sœur qu'à rheure du dîner. Il ne déjeunait pas. A peine s'il se faisait monter le matin une tasse de thé ou de chocolat.

Que faisait-il dans cette solitude voulue? Pleurait-il mademoiselle de Marcy?

ïl s'accusait de sa mort, il se frappait le cc&ur à grands coups, il se désespérait de vivre.

— Et pourtant, disait-il, ce n'est pas ma faute! Puisqu'elle était coupable, tôt ou tard

elle aurait vu sa honte et s'y serait ensevelie, car elle avait gardé son cœur.

Et il la plaignait. Lui qui était indulgent aux femmes parce qu il avait aimé les pécheresses^ il trouvait que mademoiselle de Marcy n'était pas moins intéressante u"étre morte pour avoir regardé son péché face à face, que pour avoir été frappée par la calomnie.

— La calomnie ne tue pas, disait-il, parce que la conscience est une cuirasse impénétrable.

Et Contran répétait sans cesse :

— Et d'ailleurs ne Tai-je pas vue dans cet horrible cabinet qui porte le numéro 12!

Quelquefois il se disait :

— Et si ce n'était pas elle

Mais il voyait encore cette figure épanouie, cette chevelure de plume de corbeau tout ég&yée de corail, ces yeux de velours vaguement égarés par cette gaieté nocturne qui jaillit de l'amour et du vin de Champagne.

La conclusion de toutes ses réflexions fut que mademoiselle de Marcy avait eu un amant qu'elle n'aimait pas, peut-être par surprise, peut-être pour faire sa fortune.

L'abîme rose 32 1

Le jour où elle Tavait rencontré, lui Contran, elle avait senti toute l'horreur de sa faute. Peut-être n'avait-elle revu son amant que pour briser, peut-être se fût-elle consolée dans le mariage, en remontant les sphères radieuses des vertus de Tépouse et de la mère de famille. Mais Contran ayant découvert son secret, que lui restait-il? Elle perdait son amour, elle voyait sa honte face à face, elle se jetait tout égarée dans cette fièvre et ce délire qui devait l'emporter en quelques jours.

Donc, dans Tesprit de Contran, mademoiselle de Marcy était morte parce qu'elle l'aimait et parce qu'elle avait eu un amant.

Ce fut dans ces idées qu'il alla plusieurs fois rêver sur sa tombe, au Père-Lachaise, sur les hauteurs que domine le monument du duc de Morny.

Le nom de la jeune fille n'était pas encore inscrit sur le marbre. On l'avait mise au sépulcre à côté de son père, dont la dépouille mortelle avait été ramenée de Florence six mois auparavant. Plusieurs fois on avait demandé

à madame de Marcy ce qu il fallait mettre sur T. II. ai

le marbre; elle cherchait des épitaphes, mais elle ne trouvait pas le mot éloquent.

Un jour que Contran était penché contre le sarcophage, madame de Marcy arriva avec un bouquet de violettes.

Reconnaissant Contran, elle lui jeta un regard terrible et lui demanda d'une voix glaciale ce qu'il faisait là.

— Je pleure, dit Contran.

— Je vous défends de vous approcher de cette tombe! Puisque je vous ai défendu ma porte, vous ne devez pas venir ici. Vous ne sentez donc pas que ma fille souffre jusque dans la tombe des outrages de votre calomnie?

Contran s'éloigna involontairement, parce qu'il ne savait que répondre.

— C'est étrange, disait-il, la mère ne savait donc rien? Ce n'était donc pas une question d'argent?

11 retourna chez Lucia qui ne l'attendait plus.

Il lui fallut faire antichambre; il se soumit à tout, comme s'il eût perdu dans son chagrin ce qui lui restait d'énergie.

— Bonjour, Contran, lui dit Lucia, gaie

L'abîme rose 333

comme touj ours ; j "étais triste de ne pi us te voir. D'où viens-tu donc? Tu pleures mes péchés?

— Peut-être, répondit Contran qui ne savait plus sur quel pied marcher dans cet hôtel qu'il avait donné à la comédienne.

— Et qui te ramène aujourd'hui? Je suppose que ce n'est pas moi.

— Peut-être^, dit encore Contran.

— Voyons, parle! Je ne te reconnais plus. Comme tu as pâh !

Contran soupira :

— Dis-moi^ Lucia, il faut à toute force que je voie cet étranger qui soupait au n° 12 du Café Anglais.

— Pourquoi?

— Parce que je veux savoir toute la vérité, parce que j'en ai assez de la vie et que ce serait une bonne fortune pour moi d'être tué d'un coup d'épée.

— Ah çà! tu es malade?

Lucia prit la main de Contran et lui tâta le pouls.

Il tressaillit et sentit que son cœur se réveillait. Il croyait ne l'aimer plus, mais ce terrible magnétisme qu'elle jetait sur lui

comme un ensorcellement, le troublait déjà jusqu'au fond de l'âme.

— Écoute! je ne veux pas qu'un homme que j"ai tant aimé finisse mal. Reviens à toi.

— Non! dit tristement Contran.

— Eh bien! reviens à moi. Je suis grande, je te pardonne mes péchés.

Elle embrassa son ex-amant.

— Tu sais bien que c'est impossible, dit Gontran. N'es-tu pas avec le prince?

— Qu'est-ce que cela fait?

La comédienne dit ce mot de caractère comme elle l'eût dit sur les planches.

— Va! reprit-elle, le prince est bon prince. Ne te coupe pas la gorge ni avec lui ni avec ton autre rival; d'ailleurs, celui-là est à cette heure à Hombourg, où sans doute il va lever quelque autre étrangère de qualité. Il est né pour ces aventures-là. Veux-tu dîner avec moi? Mais, de grâce, ne parlons plus jamais de cette histoire. Tu m'as plantée là fort indélicatement, je ne sais pas pourquoi; tu es bien heureux que le prince soit survenu, sans cela je t'aurais fait des misères. Où diable astu passé ton temps? Car, si j'ai bonne mé-

U abîme rose 32 5

moire, jef ai écrit et on ma rapporté ma lettre.

Contran vit bien que Lucia ne savait pas la mort de mademoiselle de Marcy; il n'en parla pas encore, comme s'il eût craint de profaner la pauvre morte.

Il se décida à diner avec la comédienne.

— Mais si le prince vient ?

— Le prince sera chez moi, mais tu seras chez toi.

Lucia pensait, en femme de tète qu elle était toujours, que si le prince survenait et quil se plaignît de trouver là Contran, ce serait une bonne rencontre pour elle, car elle lui dirait : « Mon cher prince, je ne serai tout à fait libre et heureuse que si vous m'achetez un autre hôtel; d'autant plus que celui-ci n est pas digne de vous. "

Et ainsi elle arriverait à son rêve d'avoir un hôtel dans la grande avenue des Champs- Elysées, ce qui est le pignon sur rue des ambitieuses d'aujourd'hui.

Le soir, Contran ne rentra pas chez lui.

Ni le lendemain. — Ni le surlendemain.

Où était il ^

Madame Staller, dans son inquiétude, se

hasarda à envoyer à Thôtel de la rue de Courcelles. Contran n'y était pas. Elle envoya chez un de ses amis, Raoul d'Oraie, le seul qu'il eût revu dans les derniers temps; il ne lui avait pas dit tous ses secrets, m.ais peutêtre Raoul d'Oraie avait-il deviné? Il vint voir madame Staller, il s'attrista comme elle sur la déchéance de son fils. Tout en voulant lui cacher le mal profond qui dévorait Contran, il ne lui dissimula pas qu'il passait toutes ses nuits à la Maison d'Or.

— Mais enfin, monsieur, dit madame Stal- 1er, il a bien un autre domicile.

— Non; il revoit peut-être mademoiselle Lucia, mais il ne séjourne pas chez elle, et pour cause.

Voilà pourquoi Contran reçut une lettre de sa mère avec cette suscription :

Monsieur Contran Staller,

à la Maison d'Or

Contran n'était pas le seul à qui Ton pût

U abîme rose 3 27

alors écrire ainsi. Cette vie impossible, on la connaît bien. Elle commence le soir. On fume, on divague, on joue. Minuit sonne, c'est l'heure où viennent les demoiselles ; on fume, on divague, on joue. J'oubliais : on soupe. On touche à tout d'une lèvre sceptique. Le vin de Champagne, les propos féminins, les éclats de rire répandent une gaieté factice sur tous ces cœurs malades. Vient le point du jour : puisque le soleil va se lever, il faut bien se coucher un peu. On prend la première venue pour ne pas s'en aller seul. Je parle de ceux qui, comme Contran, ont un am.our qui les poursuit, un chagrin qui les abat, un remords qui les frappe. On se lève vers deux heures^ on se traîne au cercle, on joue ou on regarde jouer quand on n'a plus d'argent. On dîne çà et là, mais on se retrouve toujours à la Maison d'Or, si ce n'est au Café Anglais.

Contran était arrivé à s'abandonner à tous les courants; il avait jeté sa conscience à la mer pour alléger le navire. Il vivait avec Tune et avec l'autre, on pourrait presque dire de lune et de l'autre; on savait qu'il avait été riche, on croyait qu'il le redeviendrait. Il y a

des femmes qui, comme les usuriers, placent de Famour à gros intérêts; il y en a qui s'estiment si bien, qu'elles ne croient rien donner en se donnant : c'est toujours une nuit de passée dans le bagne des mauvaises passions où elles sont condamnées à perpétuité.

Contran, qui avait juré à sa mère de ne plus revoir Lucia, n'avait pas osé rentrer à la maison après s'être laissé reprendre aux maléfices de cette charmeuse. Il vivait au jour le jour, à la nuit la nuit, n'ayant plus le souci de sa dignité, parce qu'il n'avait plus le souci du lendemain. 11 se disait qu'il ne lui restait qu'un ami. C'était le pistolet de d'Aspremont qui était passé dans ses mains par les mains de Lucia. 11 ne doutait pas qu'il ne retournât à ce dernier ami.

Mais s'il ne se l'avouait pas, il faut bien que celui qui conte son histoire l'avoue. Il s'était repris plus violemment que jamais à Tamour de Lucia; il avait beau vouloir se défendre de son souvenir, quoi qu'il fît, elle était toujours présente. S'il ouvrait un journal, il y trouvait ses faits et gestes; s'il écoutait causer autour de lui, on parlait de la comédienne.

L'abîme rose in)

Le soir, entre neuf et dix heureS;, il allait sans le savoir reprendre son fauteuil aux Bouffes- Parisiens. 11 éprouvait une volupté déchirante à entendre les applaudissements, à voir tomber les bouquets. Lucia était son œuvre, mais Lucia n'était plus à lui. Il eût peut-être éprouvé la même volupté à l'entendre siffler et à lui voir jeter des pommes.

Ceux qui s'indigneront de le voir si lâche en cette passion qu'il ne pouvait vaincre, ont peut'ê^re passé à côté des passions sans les traverser. Il ne faut pas oublier que Lucia était belle. — Ni âme ni cœur, dira-t-on. — Mais les chefs-d'œuvre de Tart! Et puis, si elle ne l'avait pas aimé, il croyait qu'elle l'avait aimé : en amour, la réalité n"est rien, rillusion est tout. N'était-ce donc rien, d'ailleurs, de lui avoir inspiré tant d'amour'? Si son cœur avait vécu, n'était-ce pas pour elle'? Le vers de Voltaire sera éternellement vrai dans sa beauté; je veux le citer encore :

« C'est moi qui te dois tout, puisque c'est moi qui t'aime. »

Mais comment Contran n'avait- il pas le courage de s'arracher à cet amour qui ne

3?o Les Parisiennes

pouvait plus lui donner que la honte? Quand il allait chez Lucia^ n'était-il pas comme ces pauvres honteux^ ces amis anciens tombés dans la misère, à qui on donne les miettes du festin de Tamour? Là où il avait été le maître, comment s'humiliait-il jusqu'à devenir un mendiant? C'est que Tamour est tout à la fois souverain et esclave : combien de fois, après avoir joui de son triomphe, descend-il jusqu'à baiser les chaînes de sa servitude !

S'il restait à Contran un peu d'orgueil, il le mettait en sa religion pour Lucia; il était ému par le bruit qui retentissait autour d'elle et qui venait toujours jusqu'à lui, il faisait bon compte de ce tapage éphémère d'une comédienne, mais enfin il s'y laissait prendre comme tout le monde.

Depuis quelques années la gloire, pardonnez-moi ce mot, a changé ses batteries; elle pose comme par raillerie ses couronnes sur la tête de quelques comédiennes et de quelques courtisanes; les généraux sont au second plan, comme si les batailles de l'amour étaient plus héroïques que les victoires sur l'ennemi; non-seulement les généraux, mais les hommes

U abîme rose 33 1

politiques, les diplomates, les poètes, les artistes. Chaque fois qu'une étoile est découverte dans le ciel contemporain, c'est Tétoile d'une grande coquine. Que faire à cela? N'at-on pas vu se produire les mêmes phénomènes dans Tantiquité? Combien d'olympiades à Athènes qui ne brillent encore aujourd'hui que par la splendeur des courtisanes? Combien de grands homn ?!S qui sont oubliés, combien de grains depous' 'ère quand la lampe funéraire des Aspasies et des Phrynés brûle toujours?

Cest l'injustice et l'imperfection du monde qui prouve le ciel - l'autre monde.

Contran était donc retombé, je ne dirai pas dans toutes les ivresses, mais dans toutes les angoisses de son amour.

Lucia consentait à le revoir çà et là. Mais un soir, aux Bouffes Parisiens, dans la coulisse, elle lui dit :

— Ne viens plus chez moi, le prince est jaloux.

— Et moi aussi, je suis jaloux, dit Contran, voulant se relever à la hauteur du prince.

Lucia se mit à rire — d'un rire diabolique.

— Ah! tu es jaloux! lui dit-elle, voilà la ressemblance; mais le prince me donne huit mille francs par mois, et tu ne me donnes rien, voilà la différence.

Contran fut bien plus malheureux encore. Il chercha des consolations dans les amours contre Tamour. .Mais il ne trouvait que l'amertume et le désespoir.

Si Lucia Teût aperçu rôdant autour de son hôtel après une nuit sans sommeil, attendant rheure où elle allait aux répétitions, sans doute elle lui eût encore fait Taumône de quelques sourires, quelque cruelle qu'elle fût, mais comme elle était toujours en retard quand elle sortait, elle jetait les yeux sur son rôle sans rejj;arder autour d'elle. Contran, d'ailleurs, avait quelque retenue et ne se mettait pas sous les pieds des chevaux.

Un matin pourtant, elle l'aperçut pâle, triste, fripe.

— Que diable vient-il faire là? dit-elle.

Elle lui fit un petit signe de main, sans comprendre que c'était la passion elle-même qui venait pleurer sous ses fenêtres.

La déchéance de lamoiir.

Le comte d'Aspremont avait connu Contran dans ses mauvais jours. Il était redevenu riche par le testament de M. Marvillé quand il le revit pâle, sombre, effaré, cachant son désespoir.

Gontran ouvrit son cœur à d'Aspremont :

— Je n'y tiens plus, il faut que je revoie Lucia! lui dit-il avec des larmes dans les yeux.

— Voyons, mon cher, tu me fais pitié! Un enfant serait plus fier que toi. Je t'en conjure, au nom de ta mère et de ta sœur, redeviens un homme.

334 L^s Parisiennes

— Je te jure que c'est la dernière fois.

— Et où veux-tu la revoir?

— Aux Bouffes Parisiens. J'ai lu dans le journal qu'elle y jouera ce soir dans un nouveau rôle.

— C'est cela, je te vois d'ici^ les bravos et les bouquets vont îe monter à la tète.

— Non! prête-moi cinq louis.

— Tiens, voilà cinq louis. Pourquoi faire?

— Pour acheter des gants.

— Tu sais qu'on est désespéré chez toi. Conduis-toi en brave homme; passe par le théâtre, mais n'oublie pas de rentrer chez toi.

Les deux amis se dirent adieu.

Contran n'acheta pas de gants : il dépensa trois louis pour trois bouquets; il donna vingt francs à un pauvre — un fétiche î — et il garda vingt francs pour les donner à l'ouvreuse, non-seulement parce qu'elle ferait jeter les bouquets, mais encore parce qu'elle porterait un mot à la comédienne pendant l'entr'acte.

Oh! il ne voulait plus compromettre son nom; c'était un billet anonyme; le voici :

« Te souviens-tu? Un jour tu lisais unro^

La déchéance de V amour 335

« man ; tu as lu ceci tout haut: — Qu'est-ce que « vivre? C'est se souj'cnir. — Souviens-toi. »

Mais Lucia ne se souvenait pas. Le souvenir, c'est bon pour ceux qui ont le temps de retourner en arrière.

Lucia respira-t-elle les bouquets de Gaston? Peut-être. Ce furent les seuls qu"on lui jeta ce soir-là. Reconnut-elle son écriture? Peutêtre. Elle chiffonna le billet et le jeta en disant : — Les hommes sont fous.

Contran voulait se hasarder, non pas dans les coulisses, mais au foyer des acteurs. Il n'osa pas; son chapeau était bosselé; Lucia jugerait qu'il n'était pas digne par son habit d'une première représentation.

J'avais oublié de dire que le fauteuil d'orchestre qu'il avait loué à Tannée, il lui avait fallu le sous-louer un soir qu'il manquait de dix louis. C'était un de ses amis qui le lui avait repris. Ce soir-là, il avait obtenu qu"il le lui cédât pendant un acte.

Le lendemain il redemanda le fauteuil, mais celui qui l'avait repris refusa brutalement, disant :

— C'est ennuyeux, j"ai Fair a être dans tes meubles.

Quelques jours se passèrent. La ruine étendait ses ailes d'oiseau de nuit sur Thôtel Stal- 1er. Contran avait joué à la Bourse, croyant retrouver là tout ce qu'il avait perdu chez Lucia. Naturellement, il perdit encore; il s'obstina, il perdit toujours. C'est mathématique : à la Bourse, il n'y a que l'argent qui gagne de l'argent. Il aurait pu nier ces nouvelles dettes de jeu, puisque la Bourse est pleine de gens qui se sont enrichis en ne payant pas; mais madame Staller voulut payer.

Un matin, on posa des affiches sur Thôtel Staller : Vente par licitation, disaient ces affiches; mais la vérité, c'est que les héritiers de xM. Staller ne pouvaient plus vivre dans son hôtel.

Rien n^était plus désolé que cet intérieur où tout le monde gardait le silence. Madame Staller, voulant sauver son fils du désespoir où elle le voyait retomber sans cesse, perdait trop de vue sa fille qui s'étiolait dans le chagrin. C'était navrant : on se privait de tout.

La déchéance de l'amour BSy

on avait vendu les chevaux et les voitures; on ne recevait même plus les intimes. Madame Staller, qui réservait ses bijoux à sa fille, alla un matin chez un joaillier et rapporta de quoi payer une des dettes de Contran.

Elle appela son fils, s'enferma avec lui et lui apprit ce qu'elle avait fait.

— Ah! j'oubliais, lui dit-elle en Tembrassant, j'ai un dernier cadeau à te faire. J'ai acheté pour toi ce livre-là.

Et elle lui donna l'Imitation de Jésus-Christ. Contran ouvrit le volume comme un homme qui ne sait plus lire.

— Hélas! dit la mère, je vois bien que tu ne comprends pas un mot. Mais cette malheureuse fille a donc ruiné ton cœur et ton esprit comme elle nous a ruinés !

Contran regardait sa mère et ne répondait

pas.

— Tu ne la vois plus^ j'espère?

Un triste sourire passa sur les lèvres de Contran.

— Non, je ne la vois plus. Mais tu ne la connais pas encore: si j'allais chez elle, elle me ferait mettre à la porte.

tt

Ce jour-là^ par désœuvrement, après avoir vainement feuilleté Tlmitation, Contran sortit et alla rue de Courcelles. Il était curieux de savoir si Lucia le recevrait.

Il avait lu dans les petits journaux que mademoiselle Phryné avait fait une fortune nouvelle avec un prince étranger — toujours des princes. — Celui-ci s'était amusé pour la première nuit — des noces — à lui envoyer une corbeille de mariage avec un livre de messe renfermant trois cent soixante-cinq pages en billets de banque. — Jusqu'où ne va pas la profanation ! —

Quand Contran entra à 1" hôtel il se trouva en pays étranger; la dame avait renouvelé son personnel. On lui demanda son nom; il voulait passer outre, mais, se contenant, il donna sa carte.

— M. Staller! se dit le laquais à lui-même, en voilà un qui ne sera pas reçu, car nous ne recevons que des gens titrés.

Il revint bientôt dire à Contran que Madame était occupée,

— Je Tavais bien prévu, dit celui qui avait acheté Thôtel.

La déchéance de l'amour 339

Il ne se tint pas pour battu, il reprit une bouffée d'énergie. Il entra résolument au salon et dit au laquais qu'il fallait que Madame descendît.

Lucia ne se fit pas trop attendre. Elle entra au salon avec impatience et en fronçant le sourcil.

— Que venez-vous faire ici, Contran?

— Je viens pour vous voir, Lucia.

— Vous m'avez bien assez vue comme cela, Contran. Autre temps, autre femme; ce qui est passé est passé. Quand je vous aimais et que vous m'aimiez, nous avions raison de nous voir, mais aujourd'hui nous n'avons ni Tun ni l'autre de temps à perdre.

— Oui, dit Contran en essayant de railler^ le temps, c'est de l'argent.

Lucia savait que Contran était plus que ruiné.

— Dites-moi, Contran, si vous êtes venu pour me demander de Targent, parlez.

— Te demander de l'argent!

Contran, qui s'était assis, s'était levé et s'était jeté furieux vers Lucia; il la saisit par les

deux mains et la fit voler autour de lui comme dans une valse infernale !

— Te demander de Targent! dit-il encore, mais il me faudrait un verre d'eau pour m' empêcher de mourir, que je ne te le demanderais pas !

Lucia s'était échappée des mains de Contran et avait sonné.

— Reconduisez Monsieur, dit-elle, redevenue brave.

Il fallait tuer la femme ou sen aller.

Contran s'en alla.

Où alla-t-il?

A l'Exposition des Champs-Elysées, voir le portrait de mademoiselle Phryné, par Charles Marchai.

La fête sous le cyprès.

Le lendemain, c'était la fête de Lucia.

L^hôtel de la rue de Courcelles fut assailli de bouquets. Le nouveau prince, qui payait bien, voulut que les musiciens de lorchestre des Bouffes allassent donner une aubade à sa beauté, quoiqu'il plût à verse.

Lucia n'avait jamais été si heureuse. Elle triomphait au théâtre, elle triomphait au Bois, elle triomphait des demi-mondaines pour toute la saison, car où trouver un prince aussi fou que le sien.

Ce jour-là vers midi, à l'heure où déjà

Contran avait armé son pistolet, une détonation retentit dans Thôtel Staller.

Il sembla à la pauvre mère que c'était pour elle le coup de la mort; elle courut à la chambre de son fils avec le pressentiment de son malheur.

Elle vit Contran renversé sur le tapis : le sang coulait. Elle cria, elle se jetasur son fils, elle voulut Tembrasser..., à peine si elle retrouva une figure...

L'Imitation de Jésus-Christ était là sur sa table, mais il ne Tavait pas ouverte.

Près de l'Imitation, quand madame Staller revint à elle dans les bras de sa fille, elle reconnut récriture de Contran.

— Lis-moi cela, dit-elle à la jeune fille. Mademoiselle Staller lut ces quelques mots

écrits d'une main fiévreuse :

« Adieu nia mère, adieu tna sœur. Je pais « demander pardon à mon père. »

— Non, ce n est pas cela, dit la mère, il y a une autre lettre.

— Où?

La fête sous le cyprès 343

— Je te dis qu"il y a une autre lettre.

Madame Staller voyait par la seconde vue.

En remuant les papiers de la table, mademoiselle Staller trouva en effet un pli cacheté avec cette suscription :

A Monsieur Raoul d'Or aie.

— Dans cette lettre, dit la mère, il y en a une autre, car Raoul était le confident de

Contran.

Elle brisa le cachet et trouva en effet un autre pli cacheté à Tadresse de Lucia.

— Je lirai cette lettre! s'écria la mère. Elle brisa le cachet et lut ces lignes :

« Réjouis-toi, Lucia! Tu ne verras plus « ma figure, qui eût sans doute fait ombre « à ton bonheur. Quand tu liras ces mots, u je me serai fait justice. J'ai oublié de te . demander mes lettres; Raoul ira pour les « prendre et les brûler, si tu ne les as brû- « lées toi-même. Sois loyale devant ma mort.

" Tu m'as dit que tu avais toujours gardé « ce bouquet fatal, qui a été ma ruine et qui « a fait le malheur de tous les miens: porte-le " sur mon tombeau et respire ces molettes, <( que je t' envoie par Raoul. La mort n'ùis- « pire pas la haine, elle inspire le pardon. « Adieu! sois heureuse et rappelle toi que « nous nous sommes bien aimés. Je me tue « avec le pistolet que tu m'as donné, car tu « m'as donné l'amour et la mort. »

— Oh ! la folie de Tamour! La folie ! la folie ! la folie! dit la mère en laissant tomber la lettre et en s'agenouillant devant son fils.

Le spectre au banquet.

Quand Raoul d'Oraie se présenta, selon la dernière volonté de Contran, chez mademoiselle Lucia pour lui remettre un bouquei, avec la lettre d'adieu et lui redemander les lettres du mort, elle jeta ce cri bien digne de rhistoire :

— Comment! il s^est tué! Il s'est tué le jour de ma fête! Comme s'il n'aurait pas pu attendre à demain !

La comédienne avait ce jour-là un dîner de douze couverts; elle avait invité les plus beaux noms de la jeunesse dorée. Combien

qui allaient lui en vouloir de n"avoir point reçu d'invitation ! mais elle avait dit d'avance :

— Il ne faut pas qu'on soit treize.

Contran était le treizième.

Elle eut peur de s'attendrir en lisant sa lettre; il ne faut pas avoir pleuré un jour de réception. Elle pria donc Raoul de revenir le lendemain « pour s'occuper de cette affaire. »

Le je-«ne homme sortit, pensant combien un amoureux tient peu de place, dans sa vie et dans sa mort, chez une coquine qu'il a adorée.

On se mit à table vers huit heures.

— Mon cher ami, dit la maîtresse de ià maison à un de ses convives, vous apportez à la fête une figure triste. Un peu de gaieté, s'il vous plaît.

C'était le comte d'Aspremont.

— En vérité : dit-il amèrement, je m'étonne de m'étonner encore.

Le bruit de la mort de Contran s'était répandu en quelques heures dans la jeunesse parisienne.

Un sentiment d'amère curiosité avait poussé

Le spectre au banquet 347

d'Aspremont à venir prendre sa place au dîner de Lucia. Il ne la portait pas dans son cœur^ mais il la voyait à peu près comme on va au Jïfrdin des Plantes pour voir les monstres. Il ne pouvait comprendre que la comédienne n'eût pas fait relâche, quoiqu'il la connût bien.

Il mit sans façon les pieds dans le plat — porcelaine de Saxe et de Sèvres.

— Ma foi! dit il, je trouvais très-naturel, ma chère Lucia, que vous fissiez changer le spectacle aux Bouffes pour ce soir à cause de votre fête, mais franchement j'aurais trouvé plus naturel encore qu'on fît relâche ici.

Lucia ne se démonta pas.

— Mon cher, la vie a ses exigences; je prendrai le deuil demain pour vous être agréable.

Elle lança un regard terrible à d'Aspremont.

— Oui, vous prendrez un deuil de cour : un jour en grand deuil et un jour en petit deuil.

Lucia avait toujours la réplique :

— Eh bien! votre ami sera traité comme un prince.

Ce prologue du dîner avait jeté le froid du linceul sur toute l'assistance. Quoique Lucia eût renouvelé son monde comme elle avait renouvelé ses gens, nul n'ignorait que cet hôtel, où ils dînaient là tous, avait été donné à la comédienne par Contran. Leur passion au grand jour avait fait assez de tapage pour que les épisodes les plus bruyants eussent encore de Técho. Certes, Contran ne devait pas laisser un souvenir à travers les siècles comme César, Alcibiade ou Alexandre, mais enfin, il était bien naturel que le jour de sa mort on parlât de lui, d'autant plus que sa mort fut une des pages les plus accentuées de sa vie.

On s'etforça de parler de tout autre chose. Lucia, qui avait lart de conduire la conversation à travers les obstacles comme elle conduisait cavalièrement ses deux chevaux anglais dans le fioX d'équipages des grandes avenues, voulut ramener Tesprit de ses hôtes sur le théâtre. On parla des soleils couchants de mademoiselle Duverger et des soleils levants de mademoiselle Blanche d'Antigny dans les mêmes horizons étoiles de diamants; mais on eut beau évoquer les images les plus

Le spectre au banquet 349

lumineusement gaies du monde galant, un mot imprévu ramenait toujours la pâle figure de Contran. Il avait été l'ami de tout le monde, il avait un peu touché à tout; on avait beau remuer les mots les plus étrangers, son nom sortait toujours.

Un seul des convives, d'Aspremont, était silencieux et regardait la comédienne avec autant d'attention que s'il eût été au spectacle.

Quel spectacle, en etfet, pour lui qui vivait dans le tourbillon, mais qui prenait le temps d'étudier les femmes?

Cependant le vin de Champagne frappé, retour de Russie, et le vin du Rhin mousseux, estampillé Johannisberg, versé dans les coupes dès la première entrée, selon la mode déjà consacrée dans les plus hautes maisons, avait monté la tête à tous les convives, hormis au comte d'Aspremont.

Lucia^ emportée elle-même par les premiers tourbillons de Tivresse, s'abandonna à une belle inspiration :

— Tant pis! s'écria-t-elle, bravons la mort face à face. J'ai lu les philosophes, moi! Le

35o Les Parisiennes

tombeau est une porte ouverte; Contran a déjà pris sa stalle dans un nouveau monde où il y aura des spectacles peut-être tout aussi sérieux que les Bouffes Parisiens. Nous ne pleurons pas nos amours qui meurent; c'est la vraie mort^ puisqu'ils ne renaîtront pas. Pourquoi pleurer les hommes, puisqu'ils renaîtront?

— Lucia a raison, dit le prince étranger, ce n'est pas la vie qui est un voyage, c'est la mort.

Lucia, partit d'un vif éclat de rire.

— Ce pauvre Contran ! il en a vu de cruelles avec moi; mais où il n"y a pas de peine, il n'y a pas de plaisir. C'est ma devise. Entre autres farces, je lui ai joué une bonne comédie, mais je ne la dirai pas.

— Contez-nous donc celai dit son voisin, un quasi-ambassadeur qui connaît bien les femmes.

— Non, j'ai juré que je ne le dirai pas.

— A qui avez-vous juré cela?

— A moi-même.

Et la comédienne qui perdait la tête frappa de la main sur son cœur.

— Il n'y a personne là, allez toujours, vous

Le spectre au banquet 35 r

pouvez parler, dit son voisin de droite, le célèbre Trois-Étoiles, qui fait la pluie et le beau temps dans la politique du soir.

Tout le monde déclara que Lucia était relevée de son serment envers elle-même.

— Oh î après tout, c'est bien innocent, ditelle. Je croyais c[ue je Faimais encore.

— Parce que vous ne l'avez jamais aimé, murmura d'Aspremont.

— Silence ! Figurez-vous qu'un beau jour il m'annonce son mariage avec une demoiselle de je ne sais plus quoi;, forte en couleur et forte en argent. Le soir, je m^échappe entre deux actes, je me fais conduire, toute encapuchonnée, dans les coulisses des Italiens; que vois-je! injuste ciel! mon Contran qui filait le parfait amour de profil et de trois quarts. La jeune vierge était belle, mais un peu rouge. En croirai-je mes yeux! m'écriaije, c'est la femme de chambre de Rosa. En effet, c'était à s'y méprendre : le même visage surmonté des mêmes cheveux, un noir d'Espagne sur du carmin. Mais vous connaissez tous la femme de chambre de Rosa !

— Oui, dit un convive qui voulait placer un

mot; si j'étais Tamant de Rosa, je changerais les rôles.

— Dans ma jalousie, il me vint deux idées, la première c'était la plus sensée, aussi je ne m'y arrêtai pas. Jugez plutôt : prendre cette rille à mon service pour dégoûter Contran de la fille à marier.

— Oui, mais dit Tobstiné convive, vous auriez eu peur qu'il se trompât.

— Moi!

Un beau point d'exclamation I Lucia laissa tomber un regard dédaigneux, comme s'il était impossible qu'on la confondît jamais avec une femme de chambre.

— Moi, reprit-elle, je n'ai jamais habité les mansardes.

Elle aurait voulu retenir ces mots, car bien qu'elle fût à moitié ivre, elle vit que ses convives se regardaient et avaient l'air de se rappeler son habitation du rez-de-chaussée.

— Continue, dit le prince, tu m'intéresses.

— Je m'arrêtai donc à la seconde idée, parce que je n'en trouvai pas une troisième. J'avais sous la main un de mes anciens amants

Le spectre au banquet 353

qui n'avait rien à faire parce qu'il n'avait plus d'argent. Je lui donnai vingt-cinq louis.

— Ah ! diable ! vous payez bien vos trucs et vos spectacles.

— Chut! Si on m'interrompt, je ne conte pas l'histoire.

On fit silence.

— Donc, je donnai vingt-oinq louis à l'homme et je lui dis : voilà la femme — style Victor Hugo. — La femme, c'était la femme de chambre de Rosa. Je lui dis : « Quelle que soit la vertu de cette fille, tu me réponds sur ta tête qu'elle sera ici ce soir avant que je n'aille aux Bouff'es. Je veux l'habiller moimême, lui faire sa figure, lui crêper le chignon, lui blanchir un peu les bras et les mains, lui donner des airs du monde, lui apprendre les belles manières, après quoi, comme elle sera digne de toi, mon cher, tu iras souper ave elle au n" 12 du café Anglais. » L'homme voulait comprendre, mais je lui dis : « Cela ne te regarde pas. Vers une heure du matin, tu t'arrangeras pour que la dame soit gaie et amoureuse; la porte du cabinet s'ouvrira, tu prendras des airs de pacha retour de Paphos;

354 L.^^ Parisiennes

je veux donner à un de mes amis ce spectacle. J'ai dit. » Croiriez-Yous que Thomme fit quelques façons?

— Tu f étonnes de cela^ toi? dit le prince.

— Oui^ je m'étonne toujours qu'on refuse cinq cents francs pour aller souper. Je lui jetai le billet, il le chiffonna d'une main dédaigneuse, mais il le mit dans sa poche. — C'est convenu, dit-il, je donnerai ces cinq cents francs là à cette fille. — Et il ajouta d'un air de grand seigneur désabusé : — Mais cela ne m'oblige à rien.

De tous les convives, le seul qui écoutât avec une vraie curiosité, c'était Georges d'Aspremont. Il avait enfin le mot de la mort de mademoiselle de Marcy.

Il voulut éclater, mais il se contint.

— Comme vous êtes pâle! dit Lucia qui avait fait le tour de la table du regard pour voir si son histoire intéressait.

— Jécoute, dit le comte. C'est beau. Continuez.

— N'est-ce pas que c'était une jolie invention? Je sais bien que sous les Romains il y eut une pareille histoire, — 'Valéria, tragédie

Le spectre au banquet 355

en cinq actes et en vers^, jouée par mademoiselle Rachel; — sous Louis XVI, il y eut la célèbre comédie du collier. J'ai voulu, moi aussi, créer une situation aux auteurs dramatiques de Favenir,

— Eh bien ! demanda le prince, qu'arrivat-il?

— Ce qui arriva! c'est qu'à une heure du matin je passai avec Contran, la porte du n" 12 s'ouvrit, nous vîmes ce touchant tableau : une femme de chambre, dressée par moi aux belles manières, qui jouait de l'éventail avec un ci-devant crevé.

— Et que dit Contran?

— Contran ! Il fut à l'instant même guéri de sa fantaisie pour le mariage. Je me trompe, car il me redemanda ma main et je le conduisis à mon lit nuptial.

Lucia avait conté cette histoire — qui avait mis au tombeau mademoiselle de Marcy dans ses vingt ans et dans son amour, qui avait tué le matin même Contran , — avec la désinvolture d'une femme qui avait vu cela au théâtre ou qui aurait lu cela dans le Figaro, dans Paris ou dans le Gaiilois.Pas un ac-

cent du cœur, pas une expression de Tàme! Cependant Georges d'Aspremont s'était levé.

— Pourquoi vous levez- vous? lui demanda Lucia d'un air distrait, sans prévoir le moins du monde ce qu'il allait lui dire.

— Pourquoi je me lève! s'écria-t-il, parce que cette table est maudite.

Il souleva la nappe et renversa les verres de quatre ou cinq convives.

— Vous êtes fou ! dit le prince, se levant à son tour.

D'Aspremont lui jeta sa serviette :

— Pourquoi je me lève! reprit-il, ne voulant répondre qu'à Lucia, je vais vous le dire. Je suis venu ici parce que je vais partout; mais je ne veux pas rester devant la calomnie qui tue. Je vous savais cruelle à froid, je ne vous savais pas homicide. Savez-vous ce que vous avez fait avec votre odieuse comédie du café Anglais? Vous avez tué mademoiselle de Marcy. Et c'est parce que vous avez tué mademoiselle de Marcy que M. Contran Staller s'est tué ce matin.

Lucia fut frappée à vif par cette apostrophe.

Le spectre au banquet 357

Elle tenta de masquer son émotion par un sourire.

— Ne riez pas! lui cria Georges d'Aspremont exaspéré.

11 courut à elle comme une bête fauve, il était hors de lui, il Teût brisée à ses pieds; mais on se jeta sur son passage.

— Il faut lui mettre la camisole de force, dit Lucia.

Et elle courut se réfugier dans les bras du prince.

D'Aspremont prit une poignée de sel et la jeta autour de lui en signe de malédiction.

La fleur et le fumier

On a raconté cette histoire non pas tout à fait comme la conta le comte d'Aspremont dans le cercle de la duchesse de Montefalcone. Naturellement il fut plus concis. Mais on a jugé que ce n'était pas trop dire que de tout dire pour mieux peindre cette abominable et délicieuse créature appelée tour à tour Lucie Moreau, Lucia Moroni, Mademoiselle Tournesol, Mademoiselle Phryné.

D'Aspremont ne parlait plus que tout le monde écoutait encore.

— Et maintenant, dit-il avec gravité, savez-

La fleur et le fumier 359

VOUS ce qu'il y a d'étrange dans cette histoire, le voici : Dans sa méchanceté Lucia a inventé une odieuse histoire pour perdre sa rivale. Eh bien ! qui le croirait ?

Il y eut un silence; tout le monde regardait d'Aspremont.

— Qui le croirait? reprit-il. Lucia a été comme ces poètes qui inventent la vérité. Elle ne connaissait rien de la vie de mademoiselle de Marcy, mais elle avait deviné juste. La fortune de Marcy avait une source indigne. La pauvre fille n'avait pas seize ans que sa mère la donnait à un de ses amants croyant d'ailleurs que cet homme épouserait sa fille.

Cette révélation saisit tout le monde.

— C'est étrange, dit la duchesse, quand je pense que c'est moi qui ai empêché ce mariage par une maudite lettre que j'ai écrite à cette pauvre Clotilde !

On parla encore de Lucia.

— Eh bien! j'avais là une jolie rivale, reprit la duchesse.

— C'est la rivale de toutes les femmes de Paris, dit Achille Le Roy, car elle a été la maîtresse de tous les hommes.

36o Les Parisiennes

— Comme a dit un romancier, ces femmes là sont comme les billets de commerce qui prennent d'autant plus de prix qu'ils ont plus de signatures.

— C'est Lucia qui ne paie pas ses billets!

— On pourrait l'appeler la pariétaire ou la fleur des ruines.

— Quand elle-même sera en ruine, il ne poussera sur elle que des champignons empoisonneurs.

— Est-il possible, reprit la duchesse en regardant d'Aspremont, que Lucia soit la sœur de Colombe, — la fleur et le fumier.

Comme tout le monde — plus que tout le monde • — Bianca savait bien quelques chapitres de rhistoire de Lucia et de Contran.

On avait surpris plus d'une fois la duchesse montant la colline du Père-Lachaise, vers la zone où sont enterrés quelques illustres de ce temps-ci^ Balzac et Morny entre autres.

C'était par là qu était enterré Charles de Prémontré.

Rien n'aurait pu Tempêcher d'aller à ces funèbres rendez-vous.

Quand elle était trop longtemps sans saluer

La fleur et le fumier 36 1

la tombe, il lui semblait que le mort avait trouvé la nuit plus noire et la bière plus étroite. La nuit, il venait lui dire : » Tu oublies que je suis mort pour t'avoir aimée. »

Dès son premier pèlerinage, elle avait remarqué que la tombe voisine de Prémontré était le sarcophage de la famille de Marcy.

Ce fut ainsi qu'elle apprit la mort de M. de Marcy, un ancien colonel de zouaves, qui avait repris du service sous Victor-Emmanuel dans la légion étrangère.

Quelques jours après, une petite lettre de madame de Marcy l'avertit qu'elles étaient revenues en France elle et sa fille; qu'elles n'oubliaient pas leur amie d'Italie et qu'elles seraient bien heureuses de revoir la duchesse. Bianca alla voir madame et mademoiselle de Marcy qui vinrent le lendemain goûter au Parc des Princes.

A quelque temps de là, la duchesse reçut une petite lettre de madame de Marcy qui lui annonçait presque le mariage de sa fille avec M. Contran Staller.

Ce fut avec une grande surprise et un grand chagrin que la duchesse ouvrit un jour une

lettre encadrée de noir qui lui annonçait la mort presque subite de mademoiselle de Marcy. Elle courut chez la mère qui lui ouvrit son cœur et qui accusa Contran d'avoir tué sa fille.

Quand Bianca allait au cimetière^, elle avait donc deux chères figures à consoler, deux cœurs prédestinés à la mort par l'amour.

Un jour elle avait rencontré Contran, perdu dans sa douleur, appuyé contre le sarcophage de la famille de Marcy.

Il remarqua la duchesse et parut surpris de la voir prier là.

Bianca priait plus encore pour Charles de Prémontré que pour sa jeune amie.

— Pauvre Clotilde ! dit la duchesse, quand tout le monde fut parti, — hormis Violette. — Pauvre Clotilde! âme vierge et corps souillé, elle est morte quand elle s'est regardée en face !

Cette nuit là, quand Violette rentra chez elle, elle n'osa se regarder en face.

— Bien heureux ceux qui meurent jeunes ! dit-elle tristement.

Le souper de Colombe.

En descendant dans son cœur, d'Aspremont s'aperçut que sa haine la plus violente était Lucia, et que son amour le plus doux était Colombe. — Les deux sœurs! — La même mère avait mis au monde TEnfer et le Paradis. Il ne comprenait pas que le même lait eût pu nourrir un démon et un ange.

Il ne tenta pas de métamorphoser le démon, il continua à se détourner du chemin de Tange, comme s'il eût craint de faire trébucher Colombe.

Il ne la perdait pas de vue; c'était pour lui

un doux et charmant spectacle de reposer ses yeux sur le tableau de cette pure et sévère existence dont Dieu était tout à la fois le but, Tamour et la distraction.

Il savait vaguement comment vivait Colombe. Elle habitait rue de Ponthieu, avec sa mère, sous les toits.

La maison était vieille et noire. On montait à ce cinquième étage par un sombre escalier dont chaque palier annonçait la misère par ses portes déteintes. Ici c'était une couturière^ là, une fille galante démodée; plus haut, la femme d'un serrurier; plus haut, une famille provinciale qui cachait sa ruine à Paris; plus haut, un chantre d'église et un figurant de. théâtre; enfin, Colombe et sa mère.

On pouvait s'imaginer qu'on allait voir quelque tableau désolé de la misère parisienne. On était tout surpris de je ne sais quel air de fête répandu dans ces deux mansardes. La lumière y venait à pleins rayons. Devant chacune des deux fenêtres, d'où on voyait les hauteurs de Montmartre, il y avait un petit balcon pris sur le toit où Colombe cultivait les fleurs les plus variées : roses^ jacinthes,

Le souper de Colombe 365

primevères^ pervenches^, giroflées, fuchsias, toute la flore des jardins babyloniens.

Ce n'était pas tout. Colombe était gourmande. Comme Bernardin de Saint- Pierre^ elle cultivait les fraises. Le philosophe trouvait un monde dans son fraisier, Colombe y trouvait des fraises. On n'imagine pas combien quatre magnifiques touffes de fraisiers anglais bien cultivées, bien arrosées, bien ensoleillées, peuvent produire de fraises : c'est à en faire venir la rosée à la bouche.

A Tautre fenêtre. Colombe cultivait trois beaux groseillers, un rouge, un blanc et un noir. Voilà le jardin.

Les deux chambres étaient toutes blanches; les deux lits ombragés par des rideaux de guipure allemande donnaient un air de richesse à ce taudis où Dieu répandait la douce gaieté de l'innocence.

Colombe avait elle-même ornementé ces rideaux avec des dentelles pour rire et des nœuds de faveur bleue. En un mot, le luxe à bon marché.

Si un philosophe était entré dans ces deux mansardes et qu'il eût étudié ces deux figures,

la mère et la fille, je ne doute pas qu'il ne fût sorti avec cette pensée consolante pour les pauvres gens, qu'il y avait là plus de bonheur que dans dix hôtels somptueux du Paris bruyant.

C'est que Dieu était là. C'est que ces deux femmes, la mère pour la fille, la fille pour la mère, aimaient le travail comme un devoir. C'est que les heures où elles rêvaient à la fenêtre, cultivant chacune leur jardin avec une fourchette et des ciseaux, étaient des heures bénies tombées du ciel.

La mère malheureuse dans le passé, la mère qui ne voyait pas sans efïVoi les hautes escapades de Lucia, se gardait bien d'éveiller jamais l'idée de l'amour dans le cœur de Colombe. Elle se disait : « Quand elle aura vingt ans, elle fera ce qui lui plaira; mais jusque-là. Dieu la préserve. »

La mère et la fille gagnaient ensemble trois à quatre francs par jour dans le coloriage. C'était pour elles un travail attractif. Elles auraient pu gagner vingt sous de plus peut-être en s'attardant moins à l'œuvre, mais il semblait que le sentiment de Tart fût descendu

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jusque-là. En coloriant une figure de Vierge pour un livre de mariage^ Colombe y mettait beaucoup d'onction^ comme les miniaturistes du moyen âge, disant : « Ça portera bonheur à celle qui se mariera avec ce livre. »

Et elle ne songeait pas du tout qu'elle se marierait un jour.

Quand elle coloriait un menu pour quelque grande table;, elle ne pensait pas du tout qu'elle allait mal dîner.

Colombe n était pas envieuse parce qu'elle était contente de tout. Il n'y avait pour elle qu'un point noir à l'horizon : c'était sa sœur-, mais le soir et le matin^, elle priait pour Lucia qui le savait bien et qui disait, en raillant : « S'il m'arrive tant de bonnes fortunes, c'est parce que Colombe prie Dieu pour moi. »

Colombe n'était pas retournée chez Lucia depuis sa rencontre avec d'Aspremont, mais Lucia venait voir sa mère et sa sœur de loin en loin. Une simple distraction. Elle sortait de là meilleure pour toute la journée.

Deux fois, la mère étant malade, on avait demandé un secours à Lucia, mais depuis que la santé était revenue, on avait rendu l'argent.

— Cet argent me brûlait les mains^ disait un jour la mère à Colombe.

— Si tu savais comme cet argent m'a semblé cher, à moi qui suis allée le demander!

Un jour, dans une de ses visites, Lucia rappela à Colombe ce beau monsieur qu'elle avait rencontré dans Tescalier.

— Trois millions, ma chère !

— Des millions! murmura Colombe, je serais bien malheureuse si j'avais tant d'argent, je n'aurais plus de plaisir à travailler.

Lucia s'en alla en disant entre ses dents :

— On ne fera jamais rien de cette petite entêtée.

C'est que Colombe était entêtée dans le bien comme Lucia était entêtée dans le mal.

Et pourtant d'où vient qu'un soir d'Ayguesvives dit à d'Aspremont ;

— Je soupe ce soir avec une jolie hlle qui s'appelle Colombe.

Fin du deuxième volume

Un mot — ami lecteur! — sur le seuil du deuxième volume.

Beaucoup de discussions se sont élevées déjà sur la vérité dans le roman, à propos des Parisiennes. Et une/ois encore on a agité celte question : « Sont-ce les mœurs qui font les romans, ou les romans qui font les mœurs? » La Vérité est partout, quand elle s^ appuie d'un côté sur l'Art et de l'autre sur l'Idéal. Aucune Idée n'est entrée dans Vdme humaine si elle n'est venue de la Nature. Il est hors de doute que pour les habitants de la rue Saint-Denis, le Paris des Champs-Elysées n'existe pas. Si le dimanche ils viennent çà et là à ce spectacle, étrange entre les plus étranges, ils ne comprennent rien à la haute comédie du luxe et de l'imprévu qui rayonne depuis l'Obélisque jusqu'au Lac. Et que disent-ils dans la semaine ? Il y a aussi loin du Pays Latin au faubourg Saint-Honoré, que de Rome à Paris. Mais est-ce une raison, parce qu'on mène là-bas une vie d'enfant prodigue à raison de deux cents francs T. H. ï4

par mois y pour nier qu'il y ait des millions enjeu dans tous ces carrosses qui emportent les passions violentes et fantasques? Jamais l'or du Nouveau- Monde n'a été répandu avec plus d'abondance sur le sable de l'ancien. J'ai connu un Américain — et une Américaine — qui n'avaient qu'un hiver à passer à Paris^ dans les délices de deux cent mille dollars: je ne leur voyais qu'une inquiétude : c^était de perdre une heure: le temps c'est l'argent, l'argent c^est le plaisir.

Aujourd'hui plus d'une fenwie célèbre par ses chevaux et par ses cheveux a plus d'un million de revenu. Meissonnier, Cabane l, Baudry, Chaplin^ le savent bien. Or, faut-il donc peindre ces intérieurslà comme celui d'une bourgeoise économe? Parce, qu on colorera à vif la féerie patricienne ou bohème, sera-t-on moins vrai que si l'on inventorie les merveilles des six tnille francs de rente de la parjaite mercière qui tient bien ses livres?

Le Huron de la rue aux Ours qui monterait l'escalier d'onyx célèbre aux Champs-Elysées se croirait plus loin de Paris que s'il descendait l'escalier de porcelaine d'une tour japonaise au Japon même. Et pourtant il rencontrerait là Paul de Saint-Victor, Roqueplan, Théophile Gautier. Sainte-Beuve, Henry de Pêne, Emile de Girardin,

Les Parisiennes m

Henry Houssaye, Xavier Aubryet et autres Parisiens par excellence, qui bâtissent à table le Paris encore inconnu.

Quand f habitais le Pays Latin, f écrivais la Vertu de Rosine J'habite les Champs-Elysées : j'écris les Grandes Dames et les Parisiennes, avec le même sentiment et la même vérité^ ne cojitant que les aventures que je sais bien, ne peignant que les figures que je vois bien. Cest le monde comme il est. Ce n'est pas ma faute si le meilleur monde me donne des romans.

On m'a dit que je ne peignais qu'un coin de Paris. Celui qui, à cette heure, aurait la prétention de représenter tout Paris dans le même tableau, serait aussi insensé que cet artiste ancien qui gravait tout le texte de P Iliade sur un bouclier. Paris renferme cent mondes : j'ai choisi le plus romanesque, le plus passionné, le plus étrange, sachant bien que la vérité ne perd jamais ses droits.

On m'a fait un autre reproche : Vos héroïnes sont toutes belles! Vos héros sont tous spirituels ! Pas tant que cela : Comme cette grande dame, qui ne veut à sa table que trente-deux quartiers de noblesse intellectuelle, — ou comme cette autre dont le salon nest recherché que parce qu'elle n'y reçoit jamais une femme laide, — je ne m'attaque qu'aux supériorités de la figure et de l'intelligence, quand elles

sont accentuées par la passion et par le caractère. The miror of fashion, a dit Lliistorien de Clarice Harlowe.

D'ailleurs le lecteur — la lectrice — ne s'y méprend pas. La curiosité qu'on a pour les Parisiennes,, comme pour les Grandes Dames, prouve qu'on s'y cherche^ qu'on s'y reconnaît^ ou quon s'y espère.

On n'a pas fait Paris en un jour : ce n'est pas dans un seul volume que vous verre\ toutes les Parisiennes. Mais tire^ le rideau du troisième ou du quatrième volume, — Madame, — et vous vous trouvère^ peutêtre dans la comédie !

yJRSÈNE HOUSSAYE.

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